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Féru de littérature française et étrangère, ma plume sévit dans diverses colonnes de journaux, de sites internet pour partager ce goût qui m´anime. Que détracteurs ou admirateurs n´hésitent pas à réagir à mes chroniques.

samedi 28 janvier 2012

Chronique de février 2012




 Gérard Miller





 La France cocardière du maréchal Pétain.



Tous les pays ont leurs mythes et tous les pays ont des zones d´ombre et de honte dans leur passé. Une des pages les plus noires de l´Histoire de France est, on le sait bien, celle où le pays a sombré dans la collaboration abjecte avec l´occupant allemand. Ces années grises constituent  encore de nos jours un des sujets les plus intrigants de l´histoire de notre belle et douce France. Des hommes politiques incompétents ou impuissants, des chefs militaires ringards et  pas mal de citoyens insouciants ont plongé la nation française dans l´ignominie la plus lâche. Certes, un peu partout des résistants de tout bord (communistes, socialistes, catholiques, libéraux ou de simples citoyens, indépendamment de leur credo respectif)se sont organisés au fur et à mesure sous l´inspiration, pour la plupart, du Général de Gaulle qui dès l´appel  du 18 juin 1940 se place en leader du gouvernement de la France en exil à Londres.
La France occupée et le triste gouvernement de Vichy étaient néanmoins commandés par un vieux maréchal qui avait été non seulement un héros de la bataille de Verdun dans la première guerre mondiale, mais était également devenu un des hommes les plus respectés du pays, Philippe Pétain. Appelé à la rescousse par le parlement et le président Albert Lebrun après la défection du premier ministre Paul Reynaud, à un moment où la débâcle française se profilait déjà à l´horizon, Philippe Pétain a signé l´armistice avec l´Allemagne, capitulant sur toute la ligne. À vrai dire, seuls les Français,  enivrés par les discours sur la grandeur et le passé glorieux de leur pays, pouvaient  croire qu´ils avaient les moyens- avec les équipements militaires obsolètes qui étaient les leurs à l´époque – de contrecarrer la ruée des Allemands sur le territoire français. La célèbre ligne Maginot était si fragile qu´aux Allemands, il ne leur a même pas fallu déployer des trésors de créativité pour balayer d´un revers de main toute velléité française. On a fait pendant longtemps la sourde oreille aux avis sensés du Général de Gaulle et l´on s´est moqué de la plume alerte de quelques intellectuels.
 Malgré une foule de livres sur le sujet- écrits par des historiens français et étrangers – le régime collaborationniste de Vichy est, soixante-dix ans après l´armistice du maréchal Pétain, non pas à proprement parler une question taboue, mais une affaire qui jette une lumière trouble sur l´Histoire de France et que l´ on a toujours du mal à évoquer sans complexes.
Un des livres les plus intéressants sur cette période sombre – qui m´est récemment tombé entre les mains- a été écrit en 1975 par Gérard Miller, alors jeune psychanalyste (né en 1948 de parents juifs polonais immigrés), devenu membre de l´École de la cause freudienne et puis docteur d´État en science politique et professeur de philosophie à l´université Paris VIII. Le livre – Les pousse – au – jouir du maréchal Pétain -, publié une première fois, donc en 1975, dans la collection Connexion du champ freudien, aux éditions du Seuil, avec une préface de Roland Barthes, fut réédité en 2004  dans la collection Points, augmenté d´un avant-propos de l´auteur. Le livre, contrairement à des craintes que l´on aurait pu formuler à l´époque n´a pas été mal accueilli, mais, de l´aveu même de Gérard Miller, il aura été regardé comme un ovni ou une curiosité exotique de la galaxie freudienne. Les historiens ont pris leurs distances d´avec un livre qui leur volait apparemment un sujet de leur ressort. Or, il se fait que ce livre ne vole le sujet à qui que ce soit puisqu´il réfléchit, décrit, analyse, dissèque d´une façon non exempte parfois d´humour, la véritable «maladie» qui s´est emparée d´un pays comme la France au début des années quarante. Et ce qui s´est produit ces années-là, dans un pays qui a enfanté  Montaigne, Voltaire, Diderot, Hugo et tant d´autres humanistes qui ont mis la France à l´honneur et l´ont élevée au rang d´exemple à suivre, était véritablement du domaine de la psychanalyse freudienne.
Dès les premières semaines du régime de Vichy (dit officiellement État Français ou la France Libre), le vieux maréchal Pétain, héros -on vous le rappelle- de la bataille de Verdun dans la première guerre mondiale, un monsieur vénérable, âgé de quatre-vingt quatre ans, a jeté les bases de ce que l´on  a surnommé «La révolution nationale». Cette prétendue révolution nationale (définition pratique, le maréchal lui préférant Redressement national ou Rénovation française) n´était rien d´autre qu´un retour aux vieilles valeurs paysannes, aux vieilles devises «Travail, Famille, Patrie» et «La France aux Français», aux traditions catholiques dont celle de la femme au foyer, enfin aux lieux communs sur le juif et le franc-maçon. Seul un homme  considéré comme le maréchal Pétain (qui s´est déclaré lui-même chef d´Etat à la suite du retrait non officiel de Lebrun) était à même de redonner un allant à cette vieille France égarée dans le cosmopolitisme libéral. Miller nous rappelle des exemples de l´estime que  d´énormes couches de la population portaient au vieux maréchal, des soldats avec lesquels il devisait jusqu´aux hommes politiques et intellectuels qui le regardaient comme une espèce d´homme providentiel, le père de tous les Français. Dès son premier appel le 17 juin 1940, il n´hésitait pas à formuler sa vocation : «…je fais à la France le don de ma personne pour atténuer le malheur.» Il incarnait le dernier espoir des Français, comme une voix intemporelle qui portait celle des vieux ancêtres. François Mauriac, par exemple, vibrait à l´idée que les ancêtres puissent parler par la bouche de ce vieux maréchal : «ce n´était pas un homme qui nous parlait, mais du plus profond de notre Histoire nous entendions monter l´appel de la grande nation humiliée. Ce vieillard était délégué par les morts de Verdun et par la foule innombrable de ceux qui, depuis des siècles, se transmettent le même flambeau que viennent de laisser tomber nos mains débiles» (1).
Puisque Pétain aurait fait le sacrifice de diriger le gouvernement du pays pour amenuiser les douleurs des Français, ces douleurs-là les Français les ont éprouvées dès les premiers instants.
La suppression de la plupart des libertés individuelles et la censure sont des mesures qui n´ont pas tardé à s´imposer, le maréchal et ses laquais voyant la démocratie libérale comme délétère et l´intellectuel et le journaliste comme des empoisonneurs de l´univers. «La pensée censurée était la pensée purgée de ses miasmes, bien portante, constructive ; censure, auto – censure sont prophylactiques», écrit Miller sur le raisonnement de l´époque.  L ´intellectuel, il fallait le guérir, il était le malade, le débile. Les journaux de l´été 1940 vitupéraient les intellectuels. On lisait toujours trop Voltaire et la faute en revenait à André Gide(2) : « Il a formé une génération orgueilleuse et déliquescente, il l´a élevée, sous prétexte de sincérité, dans la perversion du sens moral», écrivait Le Temps le 9 juillet 1940. «Les intellectuels sont toujours inquiets. Ils doutent. Et c´est pour cela qu´ils sont dangereux» affirme un visiteur au maréchal Pétain.  Si l´intellectuel voulait plaire au maréchal, il n´y avait qu´à suivre les conseils prodigués par un certain Pierre Dunoyer de Segonzac : « on saura gré à un intellectuel de présenter un aspect sain, gaillard, de cacher l´âme la plus fine sous une enveloppe bien charnelle(…) on se plaira à constater un parfait équilibre entre l´âme et le corps de ces penseurs qui après tout sont d´abord des hommes», des lignes écrites pour le numéro du 8 décembre 1940 de Jeunesse-France. On puisait dans les exemples du nazisme allemand et du fascisme italien, en mettant donc l´accent sur la beauté sportive des corps, première étape d´une discipline militariste. Enfin, le modèle à suivre pour l´intellectuel était au bout du compte, le paysan, selon Camille Pajot qui écrivait dans son livre À propos du retour à la terre (Imprimerie J. de Bussac, 1941) ce qui suit : «Que de sujets de méditations, que d´occasions de réflexions utiles au cours de la vie journalière de l´homme des champs ! L´épisode le plus banal prend souvent l´aspect d´illustration de quelque proverbe de la sagesse des nations».
Le régime de Vichy, outre l´hystérie autour de la figure du maréchal et la censure subie par les  intellectuels, a pris, on le sait, des mesures particulièrement sinistres comme la création de la Milice pour arrêter et punir les résistants et surtout les lois anti-juives. Le premier statut des juifs (du 3 octobre 1940) a exclu les juifs français de la fonction publique, de l´armée, de l´enseignement, de la presse, de la radio et du cinéma. Les juifs «en surnombre» ont également été chassés des professions libérales. Le deuxième statut (du 2 juin 1941) s´est soldé par un durcissement de la définition du juif, l´allongement des interdictions professionnelles, le numerus clausus à l´Université (3%) et  les professions libérales (2%). Les Juifs étaient en outre tenus de se faire recenser en zone libre. Le 11 novembre quand l´occupation allemande s´ est étendue à tout le territoire français, les mesures antijuives se sont accentuées, avec  des rafles plus courantes et le spectre de la solution finale. Quoiqu´il en soit, le régime français de Vichy dans l´ensemble n´a jamais fait un effort pour adoucir les peines des juifs français(ou ex-français puisque des milliers d´entre eux ont été privés de leur nationalité) ou étrangers. Nombre de ces juifs ont même été livrés par Vichy aux autorités allemandes. Les vieux clichés antisémites étaient le lot quotidien de l´État français de Vichy, puisant dans une tradition bien ancrée qui avait éclaté au grand jour au début du vingtième siècle lors  de la célèbre affaire Dreyfus. Dans le livre de Jean Gattino, Essai sur la Révolution Nationale (Grasset, 1942), on peut lire : «Le juif ne se laisse pas absorber par une nation… Le juif ne forme pas son esprit, son âme, son caractère, selon la terre, les traditions, les mœurs, l´héritage d´une nation particulière. Le juif forme son esprit, son âme, son caractère selon sa race dont les frontières s´étendent au-delà de la nation…Le problème d´une race qui ne peut s´intégrer à aucune terre».
Après la libération, Philippe Pétain fut traduit en justice et la  peine de mort  qui lui a été décrétée fut ultérieurement commuée par le général de Gaulle en peine de réclusion à perpétuité. Philippe Pétain est mort dans l´île d´Yeu (Vendée) le 23 juillet 1951.
L´ essai brillant de Gérard Miller a mis la nation française devant ses fantasmes  et la mémoire d´un régime qui a flétri l´honneur du pays et qui contrairement à ce que l´on a pu croire n´a pas été- surtout dans les premières années -particulièrement impopulaire, étant même parvenu à se rallier des noms importants des milieux politiques et intellectuels. En plus, des serviteurs du régime de Vichy ont servi la quatrième puis la cinquième République, histoire d´assurer la continuité de l´administration. Pourtant, quand il s´agit de reconnaître des responsabilités pour les crimes commis du temps du soi-disant État Français-qui s´était, il est vrai, ingénié à effacer toute trace de la République- les choses se corsent. En effet, la polémique autour de la représentativité de l´État de Vichy n´est toujours pas close. On se rappelle que le 16 juillet 1995 l´ancien président Jacques Chirac, lors de la  commémoration des rafles de Vel d´hiv, a pris la parole pour reconnaître la responsabilité de l´État français dans les crimes de Vichy pendant la seconde guerre mondiale, en mettant notamment l´accent sur la «faute collective». Or, cette déclaration solennelle s´inscrivait en faux contre l´attitude de deux de ses prédécesseurs-François Mitterrand et Charles de Gaulle- qui n´ont jamais reconnu la responsabilité du pays puisque, Vichy étant un régime illégitime, il ne représentait pas, de ce fait, la France (3).
Quoi qu´il en soit, si le régime de Vichy semble pour les jeunes générations une relique de l´Histoire (au risque de nourrir l´amnésie sur les crimes commis), le discours politique, particulièrement celui d´un certain parti politique et d´une certaine candidate présidentielle putative, n´est-il pas imprégné d´une phraséologie  et d´une idéologie aux accents pétainistes ?

Les pousse – au- jouir du maréchal Pétain, Gérard Miller, collection Points Essais, éditions du Seuil, Paris 2004.

(1)    Cette citation ainsi que les suivantes sont naturellement extraites du livre de Gérard Miller.
(2)    Gide, malgré les critiques dont il a fait l´objet, a lui aussi adhéré à la «pensée comprimée, comme nous le rappelle Gérard Miller. Il écrivait dans son Journal le 10 juillet 1940 : «Pour peu que cela me soit accordé, je m´accommoderais assez volontiers des contraintes, me semble-t-il, et j´accepterais une dictature qui, seule, je le crains, nous sauverait de la décomposition. Ajoutons en hâte que je ne parle ici que d´une dictature française». Une édition abrégée du Journal paraît ce mois-ci dans la collection Folio chez Gallimard. Sur ce sujet des intellectuels et le régime de Vichy, je vous conseille la lecture du dernier numéro du Magazine Littéraire dont le dossier est justement: «Les écrivains et l´occupation».
(3)    Voir à ce propos le  texte de Nathalie Heinich, Sortir du Silence : Justice ou pardon ?, issu d´une communication préparée pour un colloque organisé en 1995 à Saint-  Pétersbourg et repris dans son livre Sortir des camps, sortir du silence, publié récemment chez Les impressions nouvelles.       

mercredi 28 décembre 2011

Chronique de janvier 2012



 François Bizot

Douch devant la Cour




 Le bourreau du Kampuchéa.


Un bourreau est-il un être humain comme les autres? Peut-on affirmer que les génocidaires sont des êtres qui, par une quelconque perversion de la nature, se sont fait contaminer par un étrange virus qui leur aurait ôté toute humanité ? Ces questions qui dans une première lecture peuvent paraître assez simplistes sont depuis des décennies- à vrai dire après l´Holocauste-  au cœur des débats politiques et philosophiques.  Au même titre que le débat sur l´indicible, l´imprescriptibilité des crimes contre l´humanité ou le devoir de mémoire, la réflexion sur le rôle du bourreau et son côté monstrueux, du domaine de l´inhumain, n´a cessé de noircir nombre de pages sous la plume d´écrivains et chercheurs qui se sont penchés au fil des années sur le phénomène totalitaire. Au Cambodge-alors dénommé le Kampuchéa-, en Asie, dans les années soixante-dix, sous l´inspiration d´un certain Pol Pot (sobriquet de Saloth Sâr), a sévi un des totalitarismes les plus violents du vingtième siècle. Avant leur prise du pouvoir en 1975 et la mise en place d´un plan de collectivisation radicale qui a provoqué la mort de près de 1,7 million d´êtres humains (victimes de torture, épuisement et malnutrition), les Khmers rouges contrôlaient déjà, depuis le début des années 70, de vastes zones du territoire cambodgien où ils avaient strictement appliqué un socialisme à visage inhumain.
Le 10 octobre 1971,  François Bizot, un jeune ethnologue de 31 ans qui faisait des recherches au Cambodge, accompagné de sa jeune fille Hélène, âgée d´un peu moins de quatre ans, et de deux collaborateurs, Lay et Son, est arrêté dans un monastère par des miliciens de la guérilla cambodgienne. Sa fille Hélène est laissée sur la route tandis que François Bizot, Lay et Son sont emmenés dans un camp, le M.13, où d´autres personnes étaient déjà emprisonnées. L´ethnologue français comparaît devant un simulacre de tribunal où on l´interroge sous l´œil d´un public applaudissant à tout rompre. Plus tard, rejoignant ses deux acolytes, il voit une demi-douzaine de jeunes filles, l´air dégouté, leur cracher au visage. Quoique condamné à mort par cette mascarade de tribunal, François Bizot est libéré au bout de quasiment trois mois (la veille de Noël) et la décision lui est communiquée par Kang Kek Iev, dit Douch, son geôlier, un intellectuel de 28 ans, professeur de mathématiques,  parlant couramment le français et suivant au pied de la lettre les consignes de Pol Pot. Malheureusement Lay et Son – François Bizot l´a appris plus tard- n´auraient pas la même chance et  seraient exécutés.
Des années ont passé et ce n´est qu´en 2000 que François Bizot a décidé de livrer son premier témoignage sur sa captivité  en publiant aux éditions La Table Ronde le récit  Le Portail, avec une belle préface de John Le Carré. Cet automne –en septembre 2011- est paru chez Flammarion un deuxième livre sur le même sujet, d´une autre perspective, intitulé Le silence du bourreau.  Quel événement aurait-il poussé François Bizot, après un silence aussi long, à témoigner sur ses trois mois de captivité ? Certes, il y a de nombreux exemples dans l´histoire littéraire où l´on ne témoigne que bien des années plus tard. Il est bien des expériences qui réclament un temps de maturation, un temps de réflexion assez prolongé pour que la plume soit apte à livrer ses impressions. Toujours est-il que pour François Bizot il est deux dates qui ont contribué à déclencher dans son esprit le besoin de témoigner.
La première c´est 1988. C´est en effet cette année-là que François Bizot, en regardant une photo, lors d´une visite à la prison de Tuol Sleng, a reconnu le visage de celui qui avait été son geôlier. Or, quelle ne fut sa stupeur en découvrant que celui en qui il était malgré tout parvenu à dénicher un brin d´humanité pendant son emprisonnement était, dans les années de la terreur des khmers rouges au Cambodge, le directeur même de cette prison, connue aussi sous le nom de camp S21, un centre de torture sis dans les locaux d´un ancien lycée à Phnom Penh. Il fut directement responsable de la mort de quelque 40.000 personnes. La deuxième date c´est en 1999 et là l´impact est encore plus incisif. Douch avait reparu vivant. Deux journalistes l´avaient trouvé et aussitôt reconnu grâce à de vieilles photos, il vivait paisiblement dans un village cambodgien.   François Bizot ne pouvait plus se taire : « J´ai vu les éléments du puzzle infernal s´ordonner dans ma tête. La biographie de Douch ne pourrait plus être que celle du «bourreau de Tuol Sleng», alors qu´il m´avait fait voir à moi autre chose de lui-même. Il ne m´était plus permis de me taire : l´individu révolté, le spécialiste engagé, l´homme démasqué, l´être exigeant et moral, ou tout était vrai, ou tout était facette. Ses métamorphoses prenaient la signification des tragédies antiques qui n´expliquent rien, dont le sens est obscur, mais où le thème unique demeure la représentation des forces de la vie, au sein desquelles l´homme se débat, en plein milieu du danger»*.
Le silence du bourreau- dont on a extrait les paroles que vous venez de lire- est un récit épuré, donc sans fioritures, et écrit face à l´extrême. Une œuvre de sagesse en ce sens que François Bizot dans le dépouillement  et la sobriété de son témoignage nous donne une merveilleuse leçon d´humanisme et de tolérance. Tolérance n´est aucunement synonyme ici d´une quelconque compréhension vis-à-vis des crimes perpétrés par Douch ou commis à son instigation. Le fait que François Bizot ait reconnu une part d´humanité dans le comportement de Douch pendant sa période de captivité ne renvoie nullement à un amenuisement de ses responsabilités criminelles. François Bizot ne plaide point la compassion pour Douch. La terrible interrogation qu´il ne peut s´empêcher de formuler porte sur la possibilité ou non de reconnaître les crimes des bourreaux dans toute leur dimension sans mettre en cause l´homme lui-même. C´est-à-dire-contrairement à ce que l´on croit d´ordinaire et reprenant de la sorte les réflexions présentées au début de cet article- que les bourreaux sont eux aussi  des êtres humains et non pas des monstres. Ce sont  des hommes comme vous et moi. Combien de fois n´avez-vous pas été frappé de stupéfaction après que l´on eut découvert  qu´un voisin poli et qui vous saluait gentiment chaque jour avait commis un crime des plus hideux ?
Ce récit est composé de deux parties : le  bref récit de la captivité de François Bizot, sur fond du portrait de Douch(le révolutionnaire, le bourreau, le détenu, l´accusé) et les annexes du procès de Douch lui-même qui a été détenu en 1999.  
Après l´arrestation de Douch,  François Bizot l´a vu pour la première fois en 2003. Le dialogue s´est poursuivi au-delà de leur rencontre sans aucune sorte de complicité entre les deux hommes. Le 31 juillet 2007, Douch est inculpé de crimes contre l´humanité, crimes de guerre et meurtres avec préméditation par le tribunal du génocide cambodgien, parrainé par les Nations Unies. Le procès s´ouvre le 17 février  2009 et Douch  demande pardon aux victimes de la dictature de Pol Pot, notamment pour les crimes commis à la prison de Tuol Sleng. Il fait  part également de sa conversion au christianisme en 1996.  Pourtant, une volte-face se produit le 27 novembre 2009, le jour où Douch -qui avait plaidé coupable toute la procédure durant- demande son acquittement. Tout en reconnaissant les crimes qui lui sont imputés, il nie néanmoins avoir été un haut dignitaire du régime de Pol Pot. Début juillet 2010, il se passe des services de son avocat français Me François Roux mais conserve l´avocat cambodgien Me Kar Savuth. Le verdict est rendu le 26 juillet et Douch est condamné à 35 ans de réclusion pour crimes contre l´humanité.  Cette peine sera  revue à la baisse étant donné que l´on a reconnu que sa détention par une cour militaire après son arrestation en 1999 était illégale. Un nouveau procès international s´est ouvert le 28 mars 2011 puisque tant l´accusé que les parties civiles ont fait appel de cette condamnation. Le verdict sera rendu le 12 février. Les procureurs ont requis la perpétuité, commuée en quarante-cinq ans de détention  alors que Douch  a réaffirmé qu´il n´était pas un des pontes du régime, voulant  ainsi  échapper à la compétence de cette Cour internationale. 
Quel que soit le verdict définitif de ce procès contre Douch, rien n´effacera la brillante déposition de François Bizot le 9 avril 2009 dont je reproduis pour terminer l´ extrait  qui suit, révélateur de la stature humaine et morale de cet ethnologue français : «(…)Pour prendre la mesure de l´abomination du bourreau et de son action(…)je dis qu´il faut réhabiliter l´humanité qui l´habite. Si nous en faisons un monstre à part, dans lequel nous ne sommes pas en mesure de nous reconnaître, en tant qu´être humain, l´horreur de son action me semble nous échapper dans une certaine mesure. Alors que si nous considérons qu´il est un homme avec les mêmes capacités que nous-mêmes, nous sommes effrayés au-delà de cette espèce de ségrégation qu´il faudrait faire entre les uns qui seraient capables de tuer et puis nous qui n´en sommes pas capables. Je crains malheureusement qu´on ait une compréhension plus effrayante du bourreau quand on prend sa mesure humaine». 

*Le silence du bourreau, page 27.

À lire de François Bizot :
Le silence du bourreau,  éditions Flammarion. Paris, 2011.
Le Portail, éditions La Table Ronde, Paris 2000(disponible aussi en édition de poche dans la collection Folio, chez Gallimard).

P.S-1- Sur cette période noire de l´histoire du Cambodge, je vous conseille aussi la lecture du roman très intéressant de Patrick Deville, Kampuchéa (éditions du Seuil, Paris, 2011), considéré par le magazine Lire comme le meilleur roman de l´année dernière.
À lire aussi L´Élimination, de Rithy Panh, avec Christophe Bataille(éditions Grasset, Paris 2011) et à regarder le film de Rithy Panh, Douch, le maître des forges de l´enfer, dans les salles françaises à partir du 18 janvier.
P.S-2(le 4 février)-Le verdict a été rendu non le 12 mais le 3 février et Douch a été condamné à perpétuité.      

mardi 27 décembre 2011

Centenaire de la naissance de Alves Redol



Jeudi prochain, 29 décembre, on signalera le centenaire de la naissance d´un grand écrivain portugais du vingtième siècle, António Alves Redol.  Intellectuel progressiste et représentant du courant néo-réaliste de la littérature portugaise, Alves Redol a dépeint dans ses romans et ses contes le quotidien triste et gris des milieux ruraux et ouvriers portugais(surtout de Ribatejo,la région dont il était issu), muselés par la dictature de Salazar.Parmi ses oeuvres principales, on se permet de relever Gaibéus(1939), Avieiros(1942), Fanga(1943), A barca dos Sete Lemes(1958), Barranco de Cegos(1961) et Constantino, guardador de vacas e de sonhos(1962). 
Alves Redol est né à Vila Franca de Xira où il existe depuis 1990 le Musée du Néo-réalisme, en guise d´hommage à Alves Redol lui-même et à tous les écrivains de ce courant littéraire.
Il est mort à Lisbonne le 29 novembre 1969. 

dimanche 18 décembre 2011

Vaclav Havel n´est plus




Grièvement malade depuis longtemps, Vaclav Havel est mort aujourd´hui à l´âge de 75 ans. Dramaturge(Fête en plein air, L´Audience,Largo desolato,Assainissement...)et essayiste( Le Pouvoir des sans-pouvoir, L´Angoisse de la liberté...)Vaclav Havel est surtout connu comme homme politique. Dissident pendant la période communiste et co-fondateur du mouvement Charte 77, il fut emprisonné à plusieurs reprises et en 1989 il est devenu un des symboles les plus représentatifs de la révolution de velours. Nommé président de la Tchécoslovaquie en 1989 ,il a démissionné de ses fonctions le 20 juillet 1992 lorsque la partition entre Tchèques et Slovaques est devenue inéluctable. Pourtant,il a été  élu président de la République tchèque en 1993 et réélu en 1998.Il s´est vu décerner de nombreux prix, récompensant non seulement son oeuvre d´écrivain mais aussi son intervention civique. C´est toujours avec une énorme tristesse que l´on apprend la mort d´un humaniste...

samedi 17 décembre 2011

Le Prix Pessoa pour Eduardo Lourenço




 Quand j´ai appris l´attribution du Prix Pessoa- un des plus prestigieux de la culture portugaise, créé il y a vingt-cinq par l´hebdomadaire Expresso et qui récompense chaque année une personnalité importante du pays-au penseur et essayiste Eduardo Lourenço,je me suis dit:«Il était temps» En effet, mieux vaut tard que jamais. Toujours est-il que Eduardo Lourenço l´a bien mérité, lui qui, à l´âge de 88 ans, ne cesse de réflechir sur le Portugal et l´Europe. Habitant à Vence(la petite ville française où est décédé en 1969 l´écrivain polonais Witold Gombrowicz, un des plus géniaux du vingtième siècle)depuis 1965, ancien professeur universitaire à Grenoble et à Nice, où il est devenu maître de conférences, Eduardo Lourenço est l´auteur entre autres titres de Mythologie de la Saudade, Le Labyrinthe de  la saudade(essais sur la mélancolie portugaise), Fernando Pessoa,roi de notre Bavière, L´Europe désenchantée: pour une mythologie européenne ou La splendeur du chaos. En 1988, il a reçu le prix européen de l´essai Charles Veillon. Ses oeuvres sont disponibles en français chez des maisons d´édition comme Metailié, La Différence, L´escampette et Chandeigne.En portugais,ses Oeuvres Complètes sont maintenant en cours de publication par la prestigieuse Fondation Calouste Gulbenkian.

vendredi 2 décembre 2011

Le Cervantès pour Nicanor Parra




Quoique je sois très attaché à la culture de langue espagnole(comme les lecteurs de ce blog peuvent le constater en lisant mes chroniques) je n´ai jamais fait ici mention de l´attribution annuelle du Prix Cervantès qui récompense tous les ans un grand écrivain de langue espagnole, même quand il fut attribué à un écrivain de ma prédilection, comme ce fut le cas en 2009 avec la consécration du poète mexicain José Emilio Pacheco. Pourtant, je ne pouvais nullement passer sous silence l´attribution du prix au poète chilien Nicanor Parra et ceci parce que depuis des années j´essaie de faire auprès de mes amis la promotion de son oeuvre, pratiquement inconnue au Portugal et en France. Auteur de plus d´une vingtaine de livres de poésie-dont le plus connu est peut-être Poemas y Antipoemas(1954)-, Nicanor Parra a 97 ans et il est frère de la grande chanteuse Violeta Parra(décédée en 1967). Souvent, à l´occasion d´une fête d´anniversaire ou d´un dîner professionnel ou simplement entre amis, où l´on boit du vin, je cite de mémoire des vers de Nicanor Parra sur le nectar des dieux. Les vers- extraits du poème Coplas del Vino, du livre La Cueca Larga(1958)- sont ceux qui suivent: «El vino tiene un poder/que admira y que desconcierta/transmuta la nieve en fuego/y al fuego lo vuelve piedra»(«Le vin a un pouvoir/qui force l´admiration et déconcerte/il transforme la neige en feu/et le feu se mue en pierre»).
J´espère bien que cette distinction contribuera à éveiller l´intérêt des éditeurs du Portugal, de la France et d´autres pays pour l´oeuvre de Nicanor Parra.

Christa Wolf (1929-2011)




Hier, nous avons appris la mort, à l´âge de 82 ans, de Christa Wolf, un des plus grands écrivains allemands. Auteur, entre autres titres, de Médée. Voix et Cassandre.Les prémisses et le récit, Christa Wolf a vécu dans l´ancienne RDA et certains lui ont souvent reproché sa complaisance envers le régime en place. En fait, elle n´a jamais été une enthousiaste de la réunification et en 1993, dans une interview accordée au Berliner Zeitung, elle a avoué sa «collaboration informelle» avec le Ministère de la Sûreté et de l´État de la RDA. Quoi qu´il en soit, son oeuvre compte parmi les plus importantes de la littérature allemande contemporaine et fut couronnée de plusieurs prix en Allemagne et à l´étranger.