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Féru de littérature française et étrangère, ma plume sévit dans diverses colonnes de journaux, de sites internet pour partager ce goût qui m´anime. Que détracteurs ou admirateurs n´hésitent pas à réagir à mes chroniques.

lundi 27 février 2017

Chronique de mars 2017.



    

Bernard Frank, le franc-tireur.

Plus de dix ans (déjà) après la mort de Bernard Frank (survenue le 3 novembre 2006), nombre de lecteurs se sentent sûrement encore orphelins des écrits de ce chroniqueur singulier dont la rubrique hebdomadaire qu´il tenait au Nouvel Observateur était la quintessence du goût, du raffinement, de cet esprit très français du savoir-vivre.
Peut-être ces lecteurs assidus ignoraient-ils néanmoins que Bernard Frank- né le 11 octobre 1929 à Neuilly -sur-Seine- était, dans les années cinquante, un des jeunes écrivains français les plus prometteurs. Tout le monde le connaissait comme un des chroniqueurs-culte de la presse française mais d´aucuns ignoraient même qu´il était un des meilleurs (mais oui !) écrivains de l´Hexagone. Certes, son œuvre a pratiquement été écrite en moins d´une dizaine d´années. Entre Géographie Universelle et La panoplie littéraire, un essai sur Drieu La Rochelle, il n´y a qu´un écart de cinq ans pendant lesquels il a écrit cinq autres livres dont les romans Les Rats et L´illusion comique et un essai Le dernier des Mohicans où Frank répondra à Jean Cau, à l´époque secrétaire de Jean-Paul Sartre, qui n´avait pas aimé un des portraits brossés ironiquement par Frank dans son roman Les Rats où il aurait reconnu son employeur. Jean Cau (qui, des années plus tard, désenchanté avec la gauche, allait virer à droite) a alors décidé de mener la vie dure à Bernard Frank au sein des Temps modernes, la revue dirigée par Sartre où Frank collaborait régulièrement. Frank fut soudain suspecté d´être -quelle ironie !- un agent de la droite : «Du jour au lendemain j´étais un salaud, un traître, un détestable écrivain, mais de seconde classe ; c´était une exécution au petit jour quand la ville dort» écrivait-il dans Le dernier des Mohicans. Mais cette période fut très éprouvante pour Bernard Frank non seulement à cause de ces règlements de compte littéraires, mais aussi parce qu´il a failli être empêché de publier sous son vrai nom. En fait, un autre écrivain, membre de la Société des Gens de Lettres, qui répondait au nom civil de Poulailler, mais qui faisait paraître ses livres sous le pseudonyme de Bernard Frank a saisi la justice, d´autant plus qu´il était outré par les soi-disant obscénités de son homonyme. «Notre» Bernard Frank a finalement obtenu l´autorisation de publier sous son vrai nom, quoiqu´il y eût encore un troisième Bernard Frank, traducteur du japonais qui,  lui, n´avait jamais soulevé le moindre problème.
Pierre Assouline dans son récent Dictionnaire amoureux des écrivains et la littérature (éditions Plon) écrit que Bernard Frank est une véritable histoire personnelle de la littérature française écrite au jour le jour, une histoire subjective, injuste, drôle, cultivée, digressive. Il ajoute : «Le ton Frank est inimitable, un peu tribune et un peu déclamatoire, fait de nonchalance et de souvenirs de lectures, de coups de patte et de coups de griffe, d´élégance et de tact, d´un sacré caractère et d´un esprit de finesse peu commun». Parfois, il fallait, pour mieux le comprendre se servir d´un décodeur. Il parlait toujours des mêmes sujets : Pétain, Proust, les Juifs, Emmanuel Berl, Drieu La Rochelle, les restaurants, le vin, les hussards ou l´Occupation. Pourtant, il en parlait avec une verve et un allant qui ne tenaient qu´à lui ! Toujours selon Assouline, il aurait pu écrire un Mort à Vichy, clin d´œil à Mort à crédit de Louis-Ferdinand Céline. En tout cas, c´est lui qui a écrit un jour que sur la période de Vichy, il y avait manqué un Proust.
Bernard Frank est connu aussi pour avoir donné le nom à un mouvement littéraire : Les Hussards. Le nom lui fut inspiré par la conjonction-due au hasard-de la parution de deux romans au début des années cinquante : Le Hussard bleu de Roger Nimier(1950) et  Hussard sur le toit de Jean Giono (1951). Bernard Frank a écrit en décembre 1952 pour la revue Les Temps Modernes, citée plus haut, un essai intitulé Les Grognards et les Hussards. Sous l´étiquette «hussards», il réunissait des écrivains qui n´avaient pas la prétention de fonder une école. Ces écrivains –là étaient surtout Roger Nimier, bien sûr, Antoine Blondin et Jacques Laurent-«un groupe de jeunes écrivains que, par commodité, je nommerai fascistes», Frank dixit- qui dénonçaient le roman engagé, la suprématie de l´existentialisme –avant tout, donc,  Jean-Paul Sartre- et défendaient une conception romanesque de la vie et de la littérature. Pour Bernard Frank, ces écrivains avaient un ton plutôt qu´un style et s´opposaient aux grognards qui «adorent les histoires». Plus tard, d´autres écrivains-anarchistes de droite ou monarchistes pour la plupart-seront rattachés au groupe des hussards comme Michel Déon, Kléber Haedens, Michel Mohrt. Sous la casaque de «hussards» on a pourtant vu d´autres noms être parfois cités comme, Félicien Marceau, Geneviève Dormann, André Fraigneau, François Nourrissier ou Guy Dupré (voir la chronique de novembre 2015). Toujours est-il que des années plus tard, Antoine Blondin et Bernard Frank sont devenus amis et les connivences littéraires entre Bernard Frank et quelques «hussards» sont on ne peut plus évidentes.   
 La plupart de ces livres étaient épuisés et pendant longtemps on n´en trouvait que chez certains bouquinistes jusqu´à ce que Flammarion n´eût pris la décision de publier en 1999, en un seul volume, dans la collection «Les Mille et une pages», toutes les œuvres de Bernard Frank -curieusement intitulées Romans alors que la plupart des livres sont des essais-parues entre 1953 et 1958. Cette édition, présentée et préfacée par Olivier Frébourg, comprenait encore deux autres ouvrages: Un siècle débordé, paru en 1970 après un silence de douze ans, et Solde, publié en 1980.  
Le roman Les Rats est une sorte d´éducation littéraire et sentimentale de quatre jeunes : Bourrieu, Ponchard, François et Weil. L´action se déroule au début des années cinquante pendant la guerre de Corée. Les quatre héros voudraient devenir célèbres sans trop se fatiguer. Jouissant des plaisirs de la vie, ils passent leur temps entre Paris et la Côte d´Azur, ils fondent un journal et finissent révolutionnaires en Amérique du Sud. Ce roman bouscule les conventions littéraires. Edgar Faure et François Mitterrand y passent, permettant à Frank de brosser un admirable portrait de la IVème République. Les Rats est d´autre part un pied de nez aux Existentialistes, mettant en colère Sartre et Jean Cau. Frank en a payé les frais, faisant l´objet d´une défenestration aux Temps Modernes. Sa riposte, il la pond dans Le Dernier des Mohicans dans un chapitre intitulé «Contre Cau» où il tire aussi à boulets rouges sur les «mandarins» de tous bords y compris ceux de Simone de Beauvoir.
Son autre roman, L´illusion comique, est-d´après Olivier Frébourg- «une histoire brève et ironique où le XVIIIème libertin prend le dessus sur le XIXème romantique. C´est un peu l´homme couvert de femmes, l´as de pique au milieu des dames de cœur». Ce roman, publié en 1955, a scandalisé les bien-pensants et le jury du Femina. C´est que le héros se permettait de voler de l´argent dans le sac des femmes ! 
La question, on se l´était posée, à maintes reprises : à quoi étaient-ils dus les longs silences de Bernard Frank ? On dirait bien qu´il est inutile d´expliquer ces silences d´écrivains. Au fait, si un écrivain sent qu´il n´a rien à dire, à quoi bon entacher sa réputation avec des œuvres de moindre qualité rien que pour satisfaire les éditeurs ou une quelconque dictature du marché ? En plus, Bernard Frank était un personnage singulier, un brin anarchisant, libre de toute contrainte, qui a failli crever d´ennui, sombrer dans l´alcoolisme, qui pendant quelques années n´a pas donné signe de vie (même les éditeurs ignoraient semble-t-il son adresse). C´était aussi l´homme de la passion gastronomique, des flâneries dans les vieilles rues de Paris (voir les Rues de ma vie, le Dilettante, 2005), de l´amitié légendaire avec Françoise Sagan et celui qui a inventé le mot «Galligrasseuil», ironisant le pouvoir de trois grandes maisons d´édition à savoir Gallimard, Grasset et Seuil. Les dernières années de sa vie, Frank n´a publié que des recueils d´anciennes chroniques, un genre où il excellait. Dans ce registre, un des meilleurs livres est Vingt ans avant, chez Grasset (2002) qui rassemble des chroniques publiées entre 1981 et 1985 pour le Matin de Paris. On y trouve notamment des textes amusants sur les premiers temps du mitterrandisme et la réaction des intellectuels de droite et de gauche.
En 2007, plus ou moins un an après sa mort, les éditions Grasset ont publié un autre recueil de chroniques, cette fois-ci celles que l´auteur a données au Monde entre 1985 et 1989. Le recueil s´intitule justement 5, rue des Italiens, l´ancienne adresse du grand quotidien parisien et les critiques sont tout autant délicieuses que celles que l´on avait pu admirer dans Vingt ans avant. Bernard Frank a souvent vitupéré les prix littéraires et le côté frénétique qui les entoure. Aussi n´ai-je pas résisté à vous reproduire un extrait d´une chronique parue le 20 novembre 1985 sur le prix Goncourt : «Comme les Français sont touchants et religieux qui font confiance pour leurs lectures à des jurys dont ils ignorent la composition, ces Français qui sont plus de 200.000 à acheter á partir d´un certain lundi de novembre avec la foi du charbonnier un roman dont le plus beau mérite est d´être un Goncourt ! On ne comprend pas toujours certaines migrations d´oiseaux à dates fixes, elles me paraissent pourtant moins troublantes, plus explicables que cette sympathique ruée de cigognes humaines vers quatre ou cinq livres munis, il est vrai, d´une étiquette que l´on a déjà vue plusieurs fois. J´espère qu´Edmond (de Goncourt), qui n´a pas eu de son vivant une existence très gaie, peut contempler d´où il est les mille comédies dramatiques que son infernal testament a suscitées. Il doit se dire que c´est toujours la même chose : on ne lit pas davantage que lorsqu´il était sur terre, mais du moins c´est son nom qui suscite ces succès fous à la Zola qui l´ont fait tant enrager de son vivant.»
Bernard Frank a écrit sur son essai Le dernier des Mohicans : «J´aime ces projets un peu insensés où la critique se mêle au souvenir, le souvenir à la fausse confidence». Le souvenir est toujours au cœur de l´œuvre d´un écrivain puisque comme l´a écrit encore Bernard Frank dans une chronique du Matin de Paris le 18 septembre 1981 : «La prière de l´écrivain, c´est le souvenir»…     






jeudi 9 février 2017

Article pour Le Petit Journal.




Vous pouvez lire sur l´édition Lisbonne du «Petit Journal» un article que j´ai écrit sur le roman Possédées de Frédéric Gros (éditions Albin Michel):

 http://www.lepetitjournal.com/lisbonne/a-voir-a-faire/culture/270327-litterature-les-possedees-premier-roman-de-frederic-gros



mardi 7 février 2017

La mort de Tzvetan Todorov.







Le monde des idées vient de perdre un de ses intellectuels les plus brillants: Tzvetan Todorov, Français d origine bulgare, né le 1er mars 1939 à Sofia, vient de mourir à Paris.
Critique litéraire, sémiologue, philosophe et historien des idées, Tzvetan Todorov était directeur de recherches au CNRS. Dans les années soixante, il a quitté sa Bulgarie natale, un pays qui étouffait sous l´emprise du réalisme socialiste qui ne laissait aucune marge de manoeuvre à la pensée libre et indépendante. 
Nous et les autres, Face à l´extrême, Une tragédie française, Benjamin Constant: une passion démocratique(Prix Européen  de l´Essai Charles Veillon), Mémoire du mal, tentation du bien, L ´esprit des lumières, La littérature en péril, La peur des barbares, L´expérience totalitaire: la signature humaine, Les ennemis intimes de la démocratie et Insoumis comptent parmi les titres qui ont consolidé la réputation de cet intellectuel hors pair, cet essayiste qui a réfléchi sur les totalitarismes qui ont aveuglé l´homme. 
 L´Obs l´a appelé le fantastique humaniste et Libération l´humaniste insoumis. Ce sont des épithètes qui en effet traduisent on ne peut mieux les qualités de cet intellectuel de grande envergure.  Tzvetan Todorov va sans aucun doute  nous manquer. 

samedi 28 janvier 2017

Chronique de février 2017.




  

                                                Postdammer Platz, Berlin, années 30.       


La tragédie de Vera Kaplan.




Dans les nombreux débats ayant lieu en Allemagne et ailleurs sur le sort tragique des Juifs dans la seconde guerre mondiale, il est souvent question d´une absence d´esprit de révolte dont beaucoup ont fait montre, comme si le cauchemar qu´ils étaient en train de vivre était le fruit du destin, comme si rien ne pouvait effacer ou plutôt changer ce qui s´ébauchait de façon insoutenable devant leurs yeux. Comme si c´était encore un nouvel épisode-et malheureusement c´en était un, en fait-de l´interminable calvaire éprouvé le long des siècles. Comme si c´était une faute à expier.
Néanmoins, il est une vérité encore plus insoutenable à telle enseigne qu´un Juif aurait du mal ne serait-ce qu´à la chuchoter : la dénonciation d´un Juif par un autre Juif afin de se sauver soi-même ou de sauver ses proches.
Laurent Sagalovitsch
Cette question est au cœur du dernier roman de Laurent Sagalovitsch, Vera Kaplan, paru en août dernier aux éditions Buchet/Chastel. C´est un court roman (cent-cinquante pages environ) qui a reçu quelques critiques élogieuses, mais qui n´a été couronné d´aucun grand prix littéraire, bien´il eût été finaliste du prix des lecteurs de L´Hebdo (sages lecteurs que ceux de ce prestigieux hebdomadaire suisse) et finaliste également du prix du Parisien Magazine. Cette constatation ne prouve que l´indigence du choix de certains prix littéraires (pas tous, heureusement), mais cela est une autre histoire et ce n´est pas mot but ici de faire un quelconque procès contre les jurés de ces prix-là ou de mener une enquête sur ce qui se cache derrière l´attribution de ces distinctions littéraires.
Pour écrire Vera Kaplan, Laurent Sagalovitsch s´est inspiré de l´histoire de Stella Goldschlag, une Juive allemande qui a collaboré à la traque de Juifs cachés à Berlin. Cette attitude lui a valu d´être surnommée Geifer (le grappin). On estime entre 600 et 3000 mille le nombre de personnes capturées en raison des renseignements apportés par Stella Goldschlag qui, à la fin de la guerre, fut condamnée à dix ans d´ emprisonnement.
Dans Vera Kaplan, l´histoire commence dans les années quatre-vingt-dix à Tel- Aviv. Un homme (qui vit régulièrement à Montréal) y séjourne dans l´appartement qui avait appartenu à sa mère, décédée, victime d´un cancer à cinquante ans. Un jour, il   reçoit un courrier en provenance d´Allemagne adressé à sa mère et signé par un certain  M.Krauss, exécuteur testamentaire. C´est ainsi qu´il apprend l´existence de sa grand-mère dont sa mère, adoptée dans l´enfance, ne lui avait jamais parlé. Cette grand-mère répondait au nom de Vera Kaplan. Elle avait mis fin à ses jours et son notaire avait l´épineuse tâche de retrouver la fille de Mme Kaplan à qui elle avait laissé-ou, par défaut, à ses descendants légitimes- l´ensemble de ses biens. Parmi ses affaires, il y avait un document où Vera Kaplan racontait sa vie et une sorte de journal des années de guerre que son petit-fils va donc nous faire connaître.
Vera Kaplan était issue d´une famille juive pleinement intégrée dans la société allemande, son père étant journaliste au Berliner Tageblatt où il s´occupait de la rubrique Sport. Lorsque le führer Adolf Hitler est arrivé au pouvoir, on a senti venir le danger mais, au fond, on croyait que la barbarie n´allait pas déferler sur l´Allemagne et sur l´Europe, que la sagesse allait prévaloir sur l´ignominie. C´était ainsi un peu partout et de même chez Vera.  Devant l´inquiétude de sa  femme, le journaliste usait de l´humour pour la rendre tranquille : «Un mois, tu entends, ma petite Klara adorée, dans un mois on n´entendra plus parler de lui, et tu verras, ils l´enverront se faire soigner à l´hôpital de la Charité, je te parie que sa chambre est déjà prête, une belle petite chambre pas plus grande que notre cave où on pourra lui rendre visite, oh, pas longtemps bien sûr, cinq minutes peut-être, juste le temps de lui offrir une boîte de chocolats».
Toujours est-il que ce qui paraissait inconcevable s´est bel et bien produit. Les slogans racistes se multipliaient au fil des jours et les Juifs étaient la cible de ces attaques d´une violence inouïe: «Les pancartes suintantes de haine indiquaient l´appartenance de telle boutique à un membre de la communauté juive et appelaient à la boycotter. Les troupeaux de la Jeunesse hitlérienne, fiers et arrogants, défilant en ordre impeccable dans les rues de Berlin, entonnant des chants dédiés à la gloire de leur chef, sous le regard admiratif d´une foule conquise qui applaudissait à tout rompre. Cette même foule amassée sur Unten den Linden regardant passer son Chef en lançant des hourras enthousiastes, en poussant des hurlements hystériques, en trépignant de joie comme des gamins. Leurs regards éperdus d´admiration, la dévotion fébrile d´un peuple qui avait cessé de penser par lui-même, qui s´en remettait à la seule volonté d´un homme qui n´était plus un homme mais  un Dieu, un Dieu terrible, sûr de lui, ivre de puissance, mandaté pour amener son peuple à côtoyer l´olympe de l´Histoire». Et puis, il y a eu la Nuit de Crystal, les synagogues incendiées, les humiliations quotidiennes…
Vera et ses parents ont fini par être arrêtés. Afin d´empêcher la déportation de ses parents dans un camp d´extermination, elle a accepté de collaborer avec la Gestapo en dénonçant d´autres Juifs. Avec la complicité de Karl- dont elle a fini par s´éprendre-elle parcourait la ville de Berlin, en se faisant passer parfois pour une résistante, pour dénicher des Juifs qui se cachaient tant bien que mal. Une flétrissure qui n´a servi à rien. Elle n´a pu sauver ses parents. Comment pouvait-on, d´ailleurs, faire confiance à des nazis ? On n´y pense pas quand le désespoir s´empare de soi-même…
Quand Vera Kaplan écrit en quelque sorte ses confessions, les paroles du procureur lors de son procès résonnent encore dans son esprit. Des paroles éclairantes à plus d´un titre puisque si elles sont tranchantes et sans concession sur quelqu´un qui n´a pas hésité à envoyer des innocents à la mort, il y perce quand même un peu d´indulgence ou plutôt de condescendance face aux malheurs de la condition humaine : «Oui, et je le dis avec toute la gravité dont je puis être capable, conscient du tragique presque insupportable de mes dires mais restant assez lucide pour ignorer ce qu´aurait pu être ma conduite confrontée à ce dilemme infernal, car qui ici, dans cette salle, dans cette ville, dans ce pays où se sera tenue la plus effroyable des tragédies, qui donc peut se lever et dire avec la certitude la plus implacable, en toute conscience, moi je sais qu´entre une vie déchue et une mort louable, j´aurais opté pour la mort, qui ?»
La fragilité de la condition humaine dans l´Allemagne hitlérienne s´est traduite certes par la délation, mais aussi par l´abjection de ceux qui devant la barbarie se sont vautrés dans le déshonneur en soutenant le totalitarisme nazi. En épigraphe de ce magnifique roman, l´auteur a su choisir les mots justes, celles du philosophe et musicologue français Vladimir Jankélevitch dans L´Imprescriptible : «Qu´un peuple aussi débonnaire ait pu devenir ce peuple de chiens enragés, voilà un sujet inépuisable de perplexité et de stupéfaction. On nous reprochera de comparer ces malfaiteurs à des chiens ? Je l´avoue en effet : la comparaison est injurieuse pour les chiens. Des chiens n´auraient pas inventé les fours crématoires, ni pensé à faire des piqûres de phénol dans le cœur des petits enfants…»
Laurent Sagalovitsch, né en 1967, à Montreuil (France) est un écrivain franco-canadien installé depuis 2009 à Vancouver. Il fut critique littéraire à L´Événement du Jeudi (hebdomadaire français aujourd´hui disparu), au magazine Les Inrockuptibles et au quotidien Libération. Il anime depuis 2011 un blog sur Slate.fr intitulé «You will never hate alone».
Il est l´auteur de cinq romans précédant Vera Kaplan, tous publiés chez Actes Sud : Dade City (1996), La canne de Virginia (1998), Loin de quoi ? (2006) La Métaphysique du hors-jeu (2010) et Un Juif en cavale (2013).
Avec Vera Kaplan, Laurent Sagalovitsch s´affirme comme un des noms que l´on ne saurait plus ignorer dans la littérature française contemporaine.


Laurent Sagalovitsch, Vera Kaplan, collection Qui Vive éditions Buchet/Chastel, Paris, août 2016.

mercredi 18 janvier 2017

Article pour Le Petit Journal.




Vous pouvez lire sur l´édition Lisbonne du «Petit Journal» un article que j´ai écrit sur le roman Avec la mort en tenue de bataille de José Alvarez (éditions Albin Michel):

  http://www.lepetitjournal.com/lisbonne/a-voir-a-faire/culture/268330-litterature-avec-la-mort-en-tenue-de-bataille-de-jose-alvarez

 

vendredi 6 janvier 2017

La mort de Ricardo Piglia.


C´était indiscutablement un des meilleurs écrivains argentins et l´un des meilleurs écrivains contemporains de langue espagnole: Ricardo Piglia vient de s´éteindre à l´âge de 76 ans à Buenos Aires. 
Né à Adrogué le 24 novembre 1940, Ricardo Piglia était atteint depuis quelque temps d´une sclérose latérale amyotrophique. Tout de même, il est parvenu à préparer la publication de ses Journaux intitulés Los Diarios de Emilio Renzi dont deux des trois tomes ont déjà paru en espagnol chez Anagrama.
Je lui ai consacré la chronique de novembre 2010 que vous pouvez consulter dans les archives du blog.