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Féru de littérature française et étrangère, ma plume sévit dans diverses colonnes de journaux, de sites internet pour partager ce goût qui m´anime. Que détracteurs ou admirateurs n´hésitent pas à réagir à mes chroniques.

dimanche 29 juillet 2018

Chronique d´août 2018.


Marinetti, le monoplan et le pape. 



Le 20 février 1909, le quotidien parisien Le Figaro publiait à la Une un texte on ne peut plus atypique qui était de nature à déboussoler ses lecteurs les plus conformistes. Il s´intitulait «Manifeste du Futurisme», une apologie de la violence mécanique et virile, rédigé par l´écrivain, juriste et artiste italien Filippo-Tommaso Marinetti, né le 22 décembre 1876 à Alexandrie en Egypte (1), élevé chez les jésuites et épris de culture française, ayant étudié à Paris et écrivant surtout en français.
Que proposait en fait ce manifeste? Entre autres choses, l´amour du danger, de l´énergie, la beauté de la lutte, de la vitesse et de l´automobile («Une automobile rugissante, qui a l’air de courir sur de la mitraille, est plus belle que la Victoire de Samothrace»); une poésie du courage, de l´audace et de la révolte; une littérature anticonformiste prônant «l´insomnie fiévreuse, le pas gymnastique, le saut périlleux, la gifle et le coup de poing» ; la glorification de la guerre («seule hygiène au monde») du militarisme, du patriotisme, du geste destructeur des anarchistes, des belles Idées qui tuent, et du mépris de la femme ; la démolition des musées, des bibliothèques et le combat contre le moralisme, le féminisme et toutes les lâchetés opportunistes et utilitaires. Enfin, le dernier des onze principes propose ce qui suit : «Nous chanterons les grandes foules agitées par le travail, le plaisir ou la révolte ; les ressacs multicolores et polyphoniques des révolutions dans les capitales modernes ; la vibration nocturne des arsenaux et des chantiers sous leurs violentes lunes électriques ; les gares gloutonnes avaleuses de serpents qui fument ; les usines suspendues aux nuages par les ficelles de leurs fumées ; les ponts aux bonds de gymnastes lancés sur la coutellerie diabolique des fleuves ensoleillés ; les paquebots aventureux flairant l’horizon ; les locomotives au grand poitrail, qui piaffent sur les rails, tels d’énormes chevaux d’acier bridés de longs tuyaux, et le vol glissant des aéroplanes, dont l’hélice a des claquements de drapeau et des applaudissements de foule enthousiaste».
Ce geste destructeur du futurisme qui a configuré, en quelque sorte, l´acte de naissance des avant-gardes artistiques du vingtième siècle contenait déjà en germe, d´ une manière encore floue, voire contradictoire, quelques préceptes qu´épouseraient plus tard le fascisme. Ceci dit, il serait à tout le moins abusif d´assimiler automatiquement futurisme et fascisme. On était d´ailleurs en 1909, avant donc la première guerre mondiale, à un moment où le fascisme tel qu´il a été conçu ou interprété dans les années vingt notamment par Mussolini n´était pas encore, bien entendu, à l´ordre du jour. À l´époque de la parution du Manifeste, les futuristes et Marinetti en particulier avaient d´autres chats à fouetter. Toujours en 1909, Marinetti annonçait son premier Manifeste Politique où il déclarait : «Nous, futuristes, appelons tous les jeunes génies d´Italie à une lutte à outrance contre les candidats qui pactisent avec les vieux et les prêtres». Ce manifeste fut rendu public aux alentours du mois de mars, donc peu après «Le Manifeste Futuriste». Toujours au mois de mars, il se rendait à Trieste, alors un grand port autrichien, pour y lire son «Discours aux Triestins» où il proclamait : «En politique, nous sommes aussi loin du socialisme internationaliste et antipatriotique-exaltation ignoble des droits du ventre- que du conservatisme peureux et clérical».   En 1910, il fondait le Parti National Italien et  le 11 octobre 1913, il publiait, à l´occasion des élections, le Programme Politique Futuriste cosigné par Boccioni, Carrà et Russolo.
De Filippo Tommaso Marinetti, on sait que la postérité a surtout retenu son «Manifeste Futuriste», aussi bien que ses frasques, ses anathèmes iconoclastes, ses proclamations où il voulait faire table rase du passé, ses appels à la guerre contre l´Autriche, son irrédentisme italien. Elle a par contre rangé au tiroir des oubliettes un livre fort intéressant, écrit directement en français, que Marinetti a publié en 1912 et qui ne fut jamais réédité jusqu´en septembre 2017. On ne peut que saluer les Presses Universitaires de Paris Nanterre pour nous l´avoir retiré des limbes. Il s´agit du roman politique (onze chapitres) en vers libres Le Monoplan du Pape. Nationaliste et belliciste, il s´agit de l´histoire d´un pilote d´avion (Marinetti lui-même) qui, mandaté par son père l´Etna, file vers Rome, capture le Saint Pontife, le suspend à son monoplan et prêche sa guerre dans le ciel d´Italie avant de s´inviter à la grande boucherie de la bataille moderne.
Cette édition est agrémentée  des dessins de Fredde Rotbart et d´une excellente préface, sous forme d´étude critique, intitulée «L´homme en feu» sous la plume de Jean Demerliac. Ce travailleur indépendant qui a publié des œuvres sur Melville et Jules Verne, nous rappelle que Marinetti, sur la question de la guerre, est redevable des idées de Georges Sorel exprimées dans son essai Réflexions sur la violence. Après avoir pris ses distances d´avec l´anarchisme institutionnel et syndicalisé dès 1909, Marinetti s´est cherché une voie alternative où il pût donner libre cours à son argumentaire. L´anarchisme et le fascisme quoique dissemblables dans l´ idéologie et les objectifs – et aussi quant au principe d´autorité, essentiel chez les fascistes et négligeable chez les anarchistes- se rejoignaient néanmoins dans l´antiparlementarisme. Par contre, quant à la guerre, si les anarchistes et les socialistes ne la concevaient pas comme instrument d´opposition à la bourgeoisie, tel n´était pas le cas de Georges Sorel qui, selon les paroles de Jean Demerliac, ne dédaignait  pas l´expédient d´une bonne guerre pour secouer la bourgeoisie et arrêter son processus d´«abrutissement». Pour lui, «une grève générale (pouvait) très bien devenir une bataille napoléonienne».
Première édition de 1912
Jean Demerliac signale qu´il est des formulations assez voisines de celles de Sorel dans Le monoplan du pape. Pourtant, les deux pensées divergent en des points essentiels tant et si bien que Sorel était resté fidèle au marxisme. Certes, il s´en démarquait un peu dans la mesure où il estimait que la lutte prolétarienne ne devait pas mener à l´abolition des différences de classe et à la paix, mais à « reconsolider la division en classes» et perpétuer ainsi une lutte qui- nous signale encore Jean Demerliac-, à ses  yeux et en bon lecteur de Nietzsche qu´il était, était non seulement bonne, mais éternelle et civilisationnelle. Jean Demerliac est on ne peut plus clair quant à ce qui sépare Marinetti dans Le monoplan du pape de Georges Sorel : «Chez Sorel, la guerre n´est bonne qu´à «rendre à la bourgeoisie quelque chose de son énergie», à la différence de la violence prolétarienne qui, elle et elle seule, est «une chose très belle et très héroïque» (in Réflexions sur la violence). C´est l´inverse que l´on observe dans Le Monoplan du Pape où la guerre nationale est héroïsée et magnifiée, sur le dos en quelque sorte de la lutte des classes. On remarque d´ailleurs que l´aviateur adresse toutes ses mercuriales aux politiciens et aux syndicalistes devant des foules de déclassés  qu´il prend à parti. Son arme idéologique favorite n´est pas la promesse de lendemains qui chantent, mais au contraire le «dégoût du lait des promesses». On le voit très bien dans le chant des «Syndicats pacifistes», quand l´aviateur invective les orateurs syndicalistes devant  une foule silencieuse de miséreux, un véritable parti de damnés de la terre, mais que, de manière insolite, Marinetti a préféré représenter sous les traits de «chiffonniers mal nourris avec des arlequins, incessamment colonisés par la vermine» dans un tableau digne de Jules Vallès. Quel intérêt peut bien revêtir une grève générale pour ces gueux, ces ramasseurs de mégots vêtus de haillons ? Que leur ont apporté les luttes du mouvement ouvrier et que peuvent-ils donc bien attendre ? »   
Livre politique, Le Monoplan du Pape est avant tout une œuvre expérimentale où le langage choisi, la poésie, est la concrétisation du message futuriste que Marinetti a renchéri en décembre 1909 dans sa «Préface futuriste» à Revolverate de Gian Pietro Lucini : une poésie libre, affranchie de tous les liens traditionnels, rythmée à la symphonie des discours politiques en plein air, à la musique des usines, des automobiles, des aéroplanes dans le ciel. C´était, selon Marinetti, «l´unique affaire digne d´enflammer la génération succédant à celle qui fit la Patrie sur les campagnes du sang» (c´est-à-dire, la génération qui a lutté pour l´unification de l´Italie). Pour Jean Demerliac, c´était le signe, toutes proportions gardées et avec des nuances, d´un retour à la poésie politique de Victor Hugo «à cette différence que le roman aspire à une synthèse qui n´a guère d´équivalent, ni chez Hugo, ni dans les manifestes. Les «tableaux de bataille» sont non seulement dynamiques, mais transfigurés et synthétisés par la perspective aérienne».       
 Dédicacé à «Trieste, notre belle poudrière», ce roman en vers libres commence par un chapitre intitulé «En volant sur le cœur de l´Italie» où l´on peut parfois humer des relents rimbaldiens notamment dans les vers «Enfin je fais escale dans les golfes pourprés/ de ce grand continent aérien (en fait, c´était Rimbaud qui parlait des «Golfes d´ombre» et des «pourpres» dans Voyelles), mais aussi des imprécations contre Rome, symbole du pouvoir politique et du pouvoir ecclésiastique : «Mais quel est ce relent écoeurant  de caveau ?/ j´ai peine à lire et je me penche, le nez sur ma boussole/ Cette molle puanteur tombale c´est Rome/ma capitale !Ah !bah !Taupinière géante/monceau de paperasses grignotées lentement/ par des milliers de rats et de tarets…/Coupoles !Ventres gonflés de colosses flottants/dans les vapeurs violettes du soir !je les vois presque tous percés d´un clocher d´or/poignard droit vibrant encore dans sa blessure sonore/sur le funèbre maçonnement des ténèbres !...».
Un peu plus loin, il est beaucoup question de la lune : «la lune a beau vous caresser en vous narguant/de ses longs persiflages de lumière…/la lune a beau montrer le coude reluisant/de son rayon lascif, pour découvrir/la nudité dormante et respirante des fleuves…/Ô lune triste, somnolente et passéiste/que veux-tu que je fasse de ces flaques de déluge ?». Cette omniprésence de la lune-que l´on voit en d´autres chapitres du roman- traduit son obsession en tant que thème futuriste. Comme on nous l´explique en note de bas de page, l´introduction de la lumière artificielle signifiait pour les futuristes la mise à mort de la lune, icône du romantisme et du symbolisme. Ce thème important du futurisme a trouvé son illustration picturale dans La Lampe à arc, huile sur toile de Giacomo Balla.
Dans la voracité futuriste de tout bousculer, de tout refaire, de tout reconstruire sous de nouvelles perspectives, on tombe dans ce livre sur des volcans, de tonnantes statues, des abîmes, des montagnes, des trains, des musées, les réservoirs du romantisme, des femmes, des tapettes, des charognes, des moucherons politiciens ou les syndicats pacifistes. Pourtant, le but de cette longue imprécation, outre la capture du pape, c´est la «dévaticanisation» réelle aussi bien que celle des esprits. Le Vatican vu comme un laboratoire de catastrophe générale (2) : «Ô Vatican, tes prêtres musiciens/peuvent bien entr´ouvrir la grande écluse/des orgues pleines de terreur et d´amertume irréparable/pour que la cataracte inondante de leurs sons/en pleurs me couvre et me submerge/loque misérable !...»Et ensuite : «Ô grandes orgues catholiques/ enflez, enflez la délirante marée de nostalgie/dont vous voulez noyer notre fiévreuse humanité/pour qu´elle y flotte, innombrable cadavre/à la dérive, vers le néant des paradis !»
Roman politique, certes, Le Monoplan du Pape est pourtant essentiellement une œuvre qui vaut pour le côté fortement expressif des images qu´elle renferme. Comme l´écrit Jean Demerliac dans la préface citée plus haut : «Comme celles de Maistre (3), les images de Marinetti cherchent avant tout à choquer et à ébranler les convictions du lecteur et du monde social. Elles sont performatives et on ne saurait facilement les enfermer dans une idéologie spécifique (4). Paradoxalement, ce sont elles qui sauvent Le Monoplan du Pape d´une réduction à une pensée cocardière ou fasciste. Certes, elles nous permettent encore d´assigner ce roman politique à l´anarchisme et à une «propagande par le fait», mais elles nous renvoient plutôt à une performance dont, sous l´évidence de messages nationalistes, irrédentistes et fascistes avant la lettre, la signification politique demeure finalement assez indéchiffrable».
Quoi qu´il en soit, Le Monoplan du Pape(5), indépendamment du message qui le sous-tend, est un livre révolutionnaire et anticonformiste. Au bout du compte, le but de la littérature n´est-il pas aussi celui de bousculer les consciences et de provoquer l´indignation ?

      (1) Marinetti est mort à Bellagio(Italie) le 2 décembre 1944.
(2)J´emprunte le titre d´un essai de Maurice G.Dantec (1959-2016) : Laboratoire de catastrophe générale-Le théâtre des opérations 2, journal métaphysique et polémique 2000-2001(éditions Gallimard, 2001).
(3)Joseph de Maistre (1753-1821), comte, homme politique, magistrat et écrivain français, considéré comme un des représentants les plus emblématiques de la pensée contre-révolutionnaire.
(4) Jean Demerliac cite en bas de page l´essai de Ivan Jaffrin «Joseph de Maistre face à l´usurpation de la Souveraineté : la performance d´une indignation», in Dix-huitième siècle 1/2008(nº 40), p. 561-578.
(5)Le moment de l´écriture et de la parution du Monoplan du pape, le pape qui officiait était Pie X. Une simple curiosité puisque Marinetti visait essentiellement le pape en tant que symbole.


Filippo Tommaso Marinetti, Le Monoplan du Pape, roman en vers libres, texte présenté par Jean Demerliac, illustré par Fredde Rotbart, éditions des Presses Universitaires de Paris-Nanterre, Paris, septembre 2017. 

jeudi 28 juin 2018

Chronique de juillet 2018.


        Horacio Castellanos Moya: entre l´identité et le déracinement. 



Peut-on concevoir la littérature comme une immense catharsis? C´est peut-être la perspective de certains écrivains pour lesquels l´écriture est le seul moyen de pouvoir s´affranchir de leurs fantasmes, d´apaiser leur intranquillité. Néanmoins, la littérature n´est-elle pas également une intranquillité permanente y compris pour les auteurs qui ne peuvent nullement s´en passer et pour lesquels la littérature tient lieu de respiration, ne serait-ce qu´artificielle, en empruntant le titre d´un roman du regretté Ricardo Piglia? Pour l´écrivain Horacio Castellanos Moya, la littérature n´a pas de fonction cathartique, comme il l´a récemment affirmé dans une interview accordée à Marta Ailouti pour le quotidien El Mundo: «Non. Certes, il y a bien un moment d´affranchissement, mais la conscience de tout un chacun est toujours là. Même si l´on écrit un livre, on ne peut pas tout à fait éliminer les problèmes comme on éradique une tumeur. L´esprit et les émotions de l´homme se meuvent dans une autre sphère, dans un endroit où se débarrasser des choses n´est pas une mince affaire». 
En Amérique Latine, la violence fait partie du quotidien-«Un homme armé est un homme qui a peur», affirme Horacio Castellanos Moya-et sert parfois de combustible à l´imagination des écrivains. Si pendant des décennies la littérature a brossé dans ces parages des portraits corrosifs et ironiques de dictateurs –souvent des militaires- qui tenaient asservis sous leur botte des pans entiers de la population pauvre -et analphabète- de leurs pays, d´ordinaire des paysans indigènes, aujourd´hui, les écrivains font état de la profusion de problèmes qui sévissent sur les grandes villes- parfois même des mégapoles-gangrenées par la drogue, la corruption, l´affairisme délétère, la marginalité urbaine, le chômage, toutes sortes de mafias, enfin, les guerres civiles, les guérillas, les commandos paramilitaires et la mémoire des dictatures sinistres qui ont rongé ces pays.
Horacio Castellanos Moya est un des écrivains latino-américains qui ont su le mieux traduire le déracinement de toute une génération égarée par les guerres d´Amérique Centrale. Né à Tegucigalpa, capitale du Honduras en 1957, il fut néanmoins élevé au Salvador. Journaliste, écrivain, il a vécu au Mexique, au Costa Rica, au Guatemala, en Allemagne, en Espagne, au Canada, et au Japon. Maintenant, il vit aux États-Unis et enseigne à l´Université d´Iowa. Á soixante ans, il a déjà une œuvre considérable –dont neuf titres ont été traduits en français-qui force le respect et qui fut couronnée de nombreux prix internationaux, mais une œuvre, il faut le dire aussi, qui lui a causé bien des déboires et ceci dès 1997, l´année où fut publié son roman El Asco-Thomas Bernhard en San Salvador (traduit en français sous le titre Le Dégoût, chez Les Allusifs en 2003, puis en 2005 dans la collection de poche 10/18). Dans ce roman, le brutal monologue d´Edgardo Vega-qui rentre au Salvador pour l´enterrement de sa mère après dix-huit ans d´exil volontaire au Canada-reproduit par son ancien camarade de classe Moya est une invective torrentielle, sous le modèle de feu l´écrivain autrichien Thomas Bernhard, contre le rôle de l´église catholique dans la société, contre l´inculture, contre la politique et les politiciens, contre sa propre famille, bref un discours étalant au grand jour un profond mépris pour son pays. Ce roman lui a valu de violentes critiques et même des menaces de mort qui l´ont contraint à s´exiler en Espagne, puis au Mexique (après un premier exil également au Mexique dans les années quatre-vingt pendant la guerre civile au Salvador).
En mars dernier, a paru en Espagne chez Literatura Random House, son nouvel éditeur (le précédent était Tusquets), son roman le plus récent intitulé Moronga. Ce mot moronga, le nom d´un personnage secondaire du roman, est une variante de morcilla que l´on peut traduire en français par boudin. Un mot qui a parfois en espagnol aussi bien qu´en français (et en d´autres langues) une connotation sexuelle. Et pour cause, puisque le sexe n´est pas absent du roman quoiqu´il n´en soit pas pour autant le vecteur fondamental.
L´histoire de Moronga gravite autour de deux salvadoriens puisque la mémoire de la violence au Salvador en particulier -et en Amérique Centrale en général- est, on l´a vu plus haut, au cœur de l´œuvre de Horacio Castellanos Moya, le seul écrivain qui, selon feu Roberto Bolaño, ait su raconter «l´horreur, le Vietnam secret qu´a été l´ Amérique Latine pendant longtemps». Récemment,  le journaliste Antonio Jiménez Barca du quotidien El País l´a interrogé sur les raisons qui le poussent à écrire tout le temps sur un pays où, hormis de courtes périodes, il n´a pratiquement plus vécu depuis l´âge de vingt ans. Horacio Castellanos Moya a répondu : «Il est des écrivains, ceux qui proviennent de métropoles, de pays très consolidés, qui écrivent sur les pays où ils vont quand ils voyagent. C´était le cas de Graham Greene, par exemple. Par contre, James Joyce qui a également vécu dans plusieurs pays,  semblait, au fond, n´avoir jamais quitté Dublin. C´est difficile de découvrir les raisons qui se cachent derrière l´option de chaque écrivain. Je pense que dans le premier cas cité, l´écrivain se sent plus libre et n´a pas d´attaches en termes d´identité, mais pas dans le cas des écrivains, disons, périphériques». Ensuite, en  répondant  à une question sur les identités nationales et la biographie de chaque écrivain, il nous donne un peu la clé des raisons qui sont derrière son écriture ou  ses obsessions en tant qu´écrivain : «Pour moi, le Salvador est une blessure (…) Tout écrivain est marqué par une blessure qui s´est produite en un temps précis, en général dans sa prime jeunesse. Dans mon cas, c´est vers la fin de l´adolescence qui a coïncidé avec l´éclatement de la guerre civile. Cela m´a bouleversé. Quarante ans plus tard, j´écris toujours sur cet événement majeur de ma vie : sur la frayeur que l´on éprouvait quand on sortait dans la rue et l´on pouvait tomber sur un autobus qui explosait, ou croiser un escadron de la mort qui mitraillait un autobus. On pouvait soi-même disparaître. Il y avait toujours un sentiment de terreur, à couper le souffle. Aussi suis-je toujours en train de chercher des personnages qui viennent de ce temps-là».
À l´instar de Miguel de Unamuno qui a dit un jour, dans un autre contexte, «me duele España» («J´ai mal à l´Espagne»), on pourrait dire de Horacio Castellanos Moya que «le duele El Salvador», à lui et à ses personnages. Pour en revenir justement à Moronga, ses deux protagonistes et narrateurs – José Zeladón et Erasmo Aragón-  ont du mal à se libérer de leur passé salvadorien.
José Zeladón est un homme plutôt taciturne. Ex-guérrillero, il fuit le Salvador avec une nouvelle identité et passe inaperçu pendant des années aux Etats-Unis. Au début de l´histoire, il vient de quitter le Texas pour commencer une nouvelle vie du côté du Wisconsin. Il retrouve un ancien compagnon de la guérrilla qui lui procure un appartement meublé dans la petite ville universitaire de Merlow City aussi bien qu´un boulot de chauffeur d´autobus scolaire. Pourtant, son passé le hante et ne cesse de le poursuivre partout où il va puisqu´une autre ancienne connaissance des temps de la guérrilla le contacte et lui propose un service. Entre-temps, José Zeladón découvre qu´à Merlow City habite un autre salvadorien, un certain Erasmo Aragón. Il s´agit d´un ancien journaliste qui donne des cours au Merlow College en même temps qu´il cherche, en consultant les archives déclassifiées de la CIA, à élucider la mort de Roque Dalton, poète révolutionnaire salvadorien. Ce poète  a connu une fin tragique étant donné qu´il fut assassiné en 1975 par ses propres camarades de l´Armée Révolutionnaire du peuple (ERP) sous des chefs d´accusation de complicité avec la CIA, lui qui avait également été suspecté d´intelligence avec Cuba. Erasmo Aragón, toujours fier de ses aventures galantes, est néanmoins confronté à un problème sérieux quand une adolescente, fille adoptive d´un couple américain qui lui a loué une chambre, lui rend visite et l´embarrasse. Ces noms, Erasmo et Aragón, reviennent souvent dans les écrits de Horacio Castellanos Moya à telle enseigne qu´en une interview l´auteur a affirmé que ce personnage de Moranga répond à son «profil psychologique», ce qui ne veut pas dire pour autant qu´il puisse s´agir d´un alter ego. Comme l´a si bien écrit Carlos Pardo dans une recension critique publiée le 26 février dans le quotidien El País «cette douteuse dette biographique peut-être ne servira-t-elle qu´à nous montrer une nouvelle fois le procédé problématique qu´emploie Horacio Castellanos Moya dans ses fictions débordantes de réalité».
Il faut ajouter que dans la troisième et dernière partie du roman, nous avons droit à une troisième voix-après celles de José Zeladón et d´Erasmo Aragón-sous forme de rapport de police qui nous raconte le dénouement de l´histoire et nous laisse entrevoir le destin de certains personnages.
Roman de l´identité, du déracinement, de la mémoire de la violence au Salvador, Moranga nous fait réfléchir aussi sur le puritanisme aux États-Unis, un pays qui a paradoxalement l´industrie pornographique la plus florissante de la planète. Dans l´interview à El País citée plus haut, l´auteur met en exergue cette contradiction : «Ce roman pointe la grande contradiction des États-Unis qui crée une impressionnante schizophrénie. D´une part, on a une énorme réglementation sexuelle et d´autre part une industrie pornographique florissante à laquelle tout le monde peut avoir accès. En Amérique Latine, il n´y a pas ce genre de contradiction parce qu´il n´y a pas de réglementation du tout. Les Etats-Unis sont le pays des grandes prohibitions : d´abord, celle de la drogue, puis celle du tabac et l´on aura bien celle du sexe. Cela relève du protestantisme, d´une approche calviniste du monde. Nous autres, ceux de culture latine, nous interdisons, mais tout le monde s´en fout».
Chez Moranga, on côtoie également un autre problème très actuel : la surveillance des gens. Parfois, il y a même une certaine paranoïa, les personnages se demandent si leurs rencontres sont aussi fortuites que ça, si leurs appels téléphoniques sont sur écoute. Néanmoins, l´auteur rappelle, dans des propos confiés à l´agence Efe, qu´aujourd´hui la surveillance est non seulement consentie mais aussi applaudie en ce sens que les gens eux-mêmes sont heureux d´être surveillés. Ce n´est plus nécessaire de recourir aux tortures du stalinisme ou des dictatures latino-américaines, affirme-t-il, pour obtenir des informations personnelles que chacun étale au grand jour sur les réseaux sociaux…
Une des meilleures phrases sur Horacio Castellanos Moya que j´aie jamais lues fut proférée un jour par un autre écrivain que j´ai déjà cité plus haut, Roberto Bolaño, qui, décédé en 2003, n´a pourtant pas connu la plupart des œuvres de son confrère : « Il est un écrivain mélancolique qui écrit comme s´il vivait au fond d´un des multiples volcans de son pays».

Horacio Castellanos Moya, Moronga, Literatura Random House, Barcelone, février 2018 (inédit en français).  

P.S (le 4 septembre 2018)-L´édition française-conservant le titre Moronga de l´édition originale  espagnole-vient de paraître chez Métailié(traduction de René Solis).   
    

mardi 26 juin 2018

Article pour le Petit Journal.


Vous pouvez lire sur l´édition Lisbonne du Petit Journal ma chronique sur le roman Un océan, deux mers, trois continents, de l´écrivain français d´origine congolaise Wilfried N´Sondé, aux éditions Actes Sud: 


 https://lepetitjournal.com/lisbonne/wilfried-nsonde-un-plaidoyer-pour-la-tolerance-234126


mardi 29 mai 2018

Chronique de juin 2018.


Eugenia, un témoin de la barbarie.

 
Comment résister, lutter, témoigner, quand tout le monde autour de soi semble hypnotisé par la tentation de la barbarie ? Cette interrogation, on pourrait sans doute la formuler à n´importe quelle époque, quoiqu´il y eût de tout temps des époques plus sanglantes que d´autres. Elle est pourtant formulée dans l´un des romans les plus impressionnants  parmi ceux qui ont paru en France depuis le début de cette année. Il s´intitule Eugenia. J´écris bien Eugenia et non pas Eugénie, comme on l´écrirait plutôt à la française puisque Eugenia est une jeune femme roumaine qui dans la tourmente de l´avènement du fascisme dans son pays s´est ingéniée à comprendre l´origine du mal.
Ce roman qui plonge dans l´atmosphère délétère et sombre des années trente et quarante du vingtième siècle en Roumanie fut superbement écrit par un des écrivains français qui forcent le plus l´admiration ces dernières années : Lionel Duroy.
Né le 1er octobre 1949 à Bizerte, en Tunisie, Lionel Duroy est l´auteur de plus d´une quinzaine de romans dont Le Chagrin (Prix François Mauriac, Prix Pagnol, Prix Marie Claire et Prix des Lecteurs de la ville de Brive), L´Hiver des hommes (Prix Renaudot des Lycéens et prix Joseph Kessel), Échapper et L´Absente, tous publiés chez Julliard, comme ce dernier roman Eugenia, paru en avril.
Il s´agit d´un récit écrit à la première personne, raconté par Eugenia elle-même, personnage fictif et présumée fiancée de Mihail Sebastian (voir les archives de ce blog de décembre 2007), grand écrivain roumain d´origine juive (de son vrai nom Iosif Hechter), né le 18 octobre 1907 et mort le 29 mai 1945, renversé par un camion soviétique. Mihail Sebastian s´était fait remarquer dès 1934 lors de la parution de son roman  Depuis deux mille ans qui dépeint la vie d´un jeune roumain entre 1923 et 1933 sous les traits duquel on peut reconnaître Sebastian lui-même en butte à l´antisémitisme particulièrement virulent qui sévissait sur la société roumaine. Le roman a déclenché un tollé à cause de la préface de Nae Ionescu, ancien professeur de Sebastian, devenu idéologue de la Garde de Fer, le mouvement légionnaire d´extrême –droite, nationaliste, intégriste chrétien et antisémite qui a fasciné de jeunes intellectuels comme Mircea Eliade et Emil Cioran. Ce mouvement –d´abord nommé officiellement La Légion de l´Archange Michel -fut créé en 1927 par Corneliu Zelea Codreanu qui trouvait peu exaltante la Ligue de défense nationale chrétienne qu´il avait néanmoins fondée en 1923 avec le vieux professeur nationaliste Alexandru Cuza dont il s´est par la suite séparé. Tous les deux avaient lancé une première campagne contre la naturalisation des juifs et leur présence massive dans toutes les disciplines enseignées à l´université de Jassy(Iasi, en roumain), ville où vivait une très nombreuse communauté juive. Codreanu avait assassiné en 1924 par balle, devant le tribunal, le préfet de police Manciu. Il fut pourtant acquitté de ce crime, la cour ayant considéré qu´il s´agissait d´un cas de légitime défense. Il fut fusillé en 1938, alors que l´influence du mouvement s´accentuait dans la société roumaine, pendant le gouvernement libéral d´Armand Calinescu. On peut s´interroger –et je reprends ce que j´ai écrit en 2007 à l´occasion du centenaire de la naissance de Mihail Sebastian-sur les raisons pour lesquelles un juif roumain décide de garder et de publier tout de même, dans son livre, le texte de ce préfacier devenu encombrant. On souscrit toujours là-dessus aux paroles d´Alain Paruit, traducteur en français des œuvres de Mihail Sebastian : il n´avait contre la  préface de Nae Ionescu qu´une seule vengeance possible, c´était la publication de la préface, d´une rare pauvreté intellectuelle, comme nous le rappelait à juste titre Alain Paruit dans la postface à l´édition française de 1998 de Depuis deux mille ans (éditions Stock).  
Pour en revenir au roman de Lionel Duroy, il décrit dès le début on ne peut mieux l´ambiance antisémite dans laquelle baignait la société roumaine. Bien que dans les années trente la Roumanie fût une démocratie parlementaire et que pour les cercles humanistes la culture juive fût considérée comme un facteur de modernité, la haine des juifs était fort ancrée dans certains milieux plus nationalistes et fort chrétiens.
Le roman commence par cette phrase lapidaire : «Mihail est mort hier, le 29 mai 1945, renversé par un camion». Ce Mihail est bien entendu l´écrivain Mihail Sebastian qu´Eugenia, une jeune étudiante universitaire de Jassy, issue d´une famille traditionnelle roumaine où l´on admettait que les juifs ne pouvaient pas avoir les mêmes droits que les Roumains de souche, a connu en 1935-l´année où Mihail Sebastian a commencé à écrire son Journal qui, publié post mortem, a obtenu un énorme succès- grâce à son professeur de littérature madame Irina Costinas qui a invité l´écrivain à venir parler à l´université. À l´occasion, Eugenia a connu dans toute son ampleur la violence antijuive qui rongeait la société roumaine. En effet, alors que Mihail Sebastian était en train de finir de lire un extrait de son livre Depuis deux mille ans, une quinzaine d´étudiants armés de bâtons ont fait irruption dans la salle en hurlant : «Dehors le youpin ! À mort les youtres et ceux qui les protègent !». Ils ont pris Mihail Sebastian, l´ont amené dehors et  l´ont roué de coups jusqu´à ce que l´on parvienne à les chasser. Dans le groupe de jeunes, Eugenia a reconnu des amis de son frère aîné Stefan (son frère cadet, Andrei était doux et calme), antisémite et ardent défenseur des légionnaires et de la Garde de Fer dont il fera partie.
Eugenia, à partir de ce moment, commence à fréquenter Mihail Sebastian et tombe amoureuse de lui. Lui, l´écrivain juif timide et un peu maladroit, qui ne voulait pas partir en France où se trouvait déjà son frère, qui se complaisait dans le rôle d´outsider, du marginal, du clown, de l´exilé, le type même d´intellectuel juif qui serait persécuté pendant la guerre et qui devrait vivre en cachette pour ne pas être pris par l´engrenage totalitaire. En amour, Mihail visait toujours l´impossible, la femme inaccessible. Aussi s´était-il épris de l´actrice Leny Caler qui ne lui était pas fidèle. Leny Caler c´était la métaphore de la femme qu´il cherchait toujours, Mona dans la pièce de théâtre L´étoile sans nom ou Anna du roman L´accident.
Puisque Mihail est juif, Eugenia s´indigne de plus en plus contre l´antisémitisme croissant qui touche la Roumanie et les lois qui petit à petit restreignent les droits des juifs. C´est elle-même qui, dans une fête chez des amis de Mihail, rappelle à une certaine Madame Sadova, qui insinuait que les juifs devraient partir en France ou ailleurs, le pogrom de 1903 à Chisinau, aujourd´hui capitale de la Moldavie, mais à l´époque région de la Bessarabie, appartenant à la Russie, mais devenue roumaine entre 1918 et 1940, puis de 1941 à 1944 : «Les habitants de Chisinau, dans notre belle province de Bessarabie, savez-vous comment ils se sont débarrassés de leurs juifs en 1903 ? Vous ne savez pas ? Je vais vous le dire. Eux, comme vous aujourd´hui, prétendaient qu´ils mouraient de faim du fait des juifs. Eh bien ils ont trouvé un moyen beaucoup plus efficace que de les pousser à partir en les privant de tous leurs droits, en les affamant, comme nous le faisons aujourd´hui : ils les ont massacrés, madame Sadova. Je suis tombée récemment sur l´article du correspondant du New York Times qui se trouvait justement à Chisinau ce jour-là. Je regrette de ne pas avoir cet article sur moi car j´aurais pu vous le lire. Mais je vais vous le résumer : conduis par nos prêtres orthodoxes, au cri de «Tuons les juifs», les habitants de Chisinau ont fondu sur les juifs du ghetto qui, n´ayant pas été prévenus, n´avaient rien prévu pour se protéger. Le journaliste évoque «des scènes d´horreur indescriptibles», «des bébés littéralement déchiquetés par la foule»-j´ai retenu ses mots, je vous les livre fidèlement  Il écrit qu´au coucher du soleil «des piles de cadavres d´enfants, d´adultes et des vieillards jonchaient les rues». Et voyez-vous, le résultat fut à la hauteur de l´entreprise puisque dès le lendemain, nous dit le journaliste, il n´y avait plus un juif à Chisinau. Ceux qui n´avaient pas été tués s´étaient enfuis».
Ce roman couvre une dizaine d´années de l´histoire de la Roumanie et de l´Europe. En lisant ce remarquable roman, nous sommes témoins de la capitulation de la Pologne, de la France, du pacte germano-soviétique, de l´hydre nazie qui se propageait un peu partout en Europe ces années-là. Tous ces événements, on les retrouve en filigrane dans cette fiction dont le sujet principal est néanmoins l´antisémitisme en Roumanie et la façon dont les juifs ont joué, comme dans beaucoup d´autres pays en Europe en ce temps-là,  le rôle de boucs émissaires, comment ils ont été lancés à la vindicte publique victimes des préjugés les plus obtus. La Roumanie est le pays où Carol II, monarque veule et au rôle ambigu, fut poussé dans ses derniers retranchements par l´habile maréchal Antonescu et a fini par abdiquer. Antonescu pour sa part, quoique francophile, a dû composer avec Hitler pour récupérer la Bessarabie et la Bucovine du Nord,  territoires tombés entre-temps entre les mains des Soviétiques.  Les légionnaires de la Garde de Fer, quant à eux, occupant le devant de la scène ou tombés en disgrâce, au gré des circonstances, ont quand même inoculé dans la société roumaine le virus de la haine raciale et la violence gratuite et sans bornes à l´encontre des juifs. Nombre d´entre eux ont été tués et ceux qui ont survécu ont été torturés, privés de leurs avoirs, et ont vu leurs maisons saccagées. Ce fut ainsi en 1941 dans le pogrom de Bucarest e surtout dans celui  de Jassy,  décrit dans le roman avec force détails et qui fut un des plus sanglants de l´histoire moderne du peuple juif. Un des prétextes les plus absurdes pour cette chasse aux juifs fut l´idée répandue dans la ville que des parachutistes soviétiques auraient été largués aux environs de Jassy et accueillis et hébergés par des juifs, tous sympathisants communistes. Eugenia, d´abord abasourdie, va plus tard décider d´enquêter sur les raisons qui ont poussé des gens à occire des voisins qu´ils avaient fréquentés toute leur vie. Eugenia ne pouvait continuer indifférente à cette déferlante d´abomination qui s´était emparée de la ville de Jassy parce que se taire était impossible…  
Mêlant réalité et fiction, Lionel Duroy fait défiler une foule de personnages réels comme Antoine Bibesco, Mircea Eliade ou Curzio Malaparte, et fictionnels dont Eugenia, une femme remarquable, à tour de rôle étudiante, journaliste et résistante, une femme amoureuse, intrépide, une figure que l´auteur a imaginée de main de maître et qui traduit toutes les turbulences vécues par la Roumanie dans les années trente et quarante du vingtième siècle. Ce roman, comme on nous l´annonce si bien dans la quatrième de couverture, est le portrait d´une femme libre animée par le besoin insatiable de comprendre l´origine du mal et aussi une mise en garde contre le retour des heures les plus sombres de l´Histoire. Lionel Duroy a récemment expliqué dans l´émission littéraire La Grande Librairie sur France 5 comment lui était venue l´idée d´écrire ce roman. C´était le jour de l´année 2015 où il a regardé sur une chaîne de télé le honteux croc-en-jambe d´une journaliste hongroise, une caméra sur le dos, d´abord à une jeune fille, puis à un père réfugié syrien qui portait un enfant dans  la frontière entre la Hongrie et la Serbie. Devant cette attitude choquante nous sommes en droit de nous demander comment il est possible qu´en l´espace d´à peine soixante-dix ans (très peu de temps en matière de mémoire historique) nous ayons tout oublié…
Il fallait le talent assez rare d´un écrivain de la trempe de Lionel Duroy pour nous raconter ce récit de l´ascension du fascisme européen avec brio et profondeur.  Bref, un roman superbe qu´il faut absolument lire.

   Lionel Duroy, Eugenia, éditions Julliard, Paris, avril 2018.