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Féru de littérature française et étrangère, ma plume sévit dans diverses colonnes de journaux, de sites internet pour partager ce goût qui m´anime. Que détracteurs ou admirateurs n´hésitent pas à réagir à mes chroniques.

vendredi 13 octobre 2023

Louise Glück (1943-2023).

 


La poétesse américaine Louise Glück, née le 22 avril 1943 à New York, est décédée aujourd´hui à l´âge de 80 ans. Elle avait reçu en 2020 le prix Nobel de Littérature. 

Selon une traductrice française du prix Nobel, Marie Olivier, l'œuvre de Louise Glück « offre une poétique de l’intimité et de la réserve lyrique. Elle invite à une réflexion sur l’importance de l’omission et de l’oscillation, de l’hésitation comme modes d’écriture ». Elle souligne le traitement original de l'intimité et de l'écriture à la première personne dans l'œuvre de Louise Glück : « La poétique de Glück explore l’intimité d’un sujet tout en éludant le personnel. (...) Le “je” lyrique y est kaléidoscopique, singulier et pluriel à la fois, sans cesse changeant et résolument ambigu dans sa référentialité». 

jeudi 5 octobre 2023

Le prix Nobel de Littérature 2023 est attribué à Jon Fosse.

 


L´Académie Suédoise vient d´attribuer le Prix Nobel de Littérature 2023 à l´écrivain norvégien Jon Fosse.

Né le 29 septembre 1959 à Haugesund, Jon Fosse est romancier, poète, essayiste et surtout dramaturge. Son oeuvre est traduite dans le monde entier.   

L’œuvre théâtrale de Jon Fosse se caractérise par une écriture très épurée, minimale, répétitive avec d'infimes variations. Mais l'auteur arrive à créer une tension extrême entre les personnages, dans un univers souvent très sombre. « Le langage signifie tour à tour une chose et son contraire et autre chose encore », affirme l'auteur.

L'écriture de Jon Fosse ne comporte pas de ponctuation, et se remarque tout particulièrement par l'absence de points d'interrogation, alors que les personnages sont perpétuellement en recherche, en attente, sous tension : jalousie, exaspération, angoisse, vide existentiel...



vendredi 29 septembre 2023

Chronique d´octobre 2023.

 




Le roman posthume d´un homme seul.

Quand, vers 1939, Stefan Mihaï Lazãr, un hooligan notoire proche de la Garde de Fer- mouvement fasciste et philo-nazi qui sévissait en Roumanie dans les années trente-, l´interpelle et lui pointe en pleine rue à Bucarest un revolver sur la poitrine, Virgil Gheorghiu, jeune journaliste à l´époque et futur écrivain, aura sûrement eu chaud. Les menaces proférées étaient à prendre au sérieux : «Virgil Gheorghiu, l´heure du châtiment est arrivé pour vous. Je vous tue, débarrassant la terre de votre présence inutile». Heureusement, il est sauvé par l´intervention providentielle de son éditeur Emil Ocneanu qui, bien que très menacé en tant que juif, avait pu acheter son salut et celui de quelques proches. Ce qui avait déclenché l´ire de Stefan Mihaï Lazãr –que Virgil Gheorghiu avait rencontré un jour chez Mircea Eliade - et des légionnaires de la Garde de Fer à l´encontre du jeune journaliste c´est le recueil en vers pour défendre la liberté qu´il avait publié en hommage à Armand Calinescu, premier-ministre assassiné par des légionnaires. Virgil Gheorghiu a donc vu la mort devant lui mais ce n´était point la première et ce ne serait pas non plus la dernière fois de sa vie qu´il se trouvait sur la corde raide, comme nous l´a rappelé en 2017 Thierry Gillyboeuf dans son court essai Virgil Gheorghiu l´écrivain calomnié (Éditions de la Différence, 2017).  

Virgil Gheorghiu est né à Valea Alba dans la commune de Razboieni en Moldavie, dans le nord de la Roumanie, le 9 septembre 1916, mais il ne fut déclaré né que le 15 septembre pour des raisons administratives. Son père, Constantin Gheorghiu (1), était prêtre orthodoxe du Patriarcat de toute la Roumanie à Petricani. Sa famille le destinait lui aussi au séminaire et à la prêtrise, mais il a dû y renoncer faute d´argent. Ce n´est qu´en 1963 qu´il a pu finalement embrasser le sacerdoce à Paris. Après des études à l´école Militaire de Chisinau et le métier de journaliste dans la  turbulence des années trente, Virgil Gheorghiu - dont la femme Ecaterina, avocate, filait un mauvais coton en tant que juive sous le régime fasciste d´Ion Antonescu, allié de l´Allemagne nazie- a accepté de suivre une carrière diplomatique, d´abord au secrétariat de la légation du ministère des Affaires Étrangères puis, l´année suivante, à l´ambassade roumaine à Zagreb comme attaché culturel. Zagreb, il faut le rappeler, était alors la capitale de l´Etat indépendant de Croatie, satellite de l´Italie et du Troisième Reich, dirigé par les redoutables Oustachis d´Ante Pavelic. Virgil Gheorghiu et sa femme ne soupçonnaient nullement à l´époque qu´ils n´allaient plus jamais revoir leur patrie. 

Humaniste chrétien au sens quasi mystique du terme, Virgil Gheorghiu était férocement anti-communiste et antibolchevique et n´a pas supporté le régime qui s´est instauré en Roumanie avec la victoire soviétique. Aussi a-t-il décidé avec sa femme de demander l´asile politique dans n´importe quel pays de l´Europe de l´Ouest. Néanmoins, sa condition d´ancien diplomate au service d´un régime fasciste lui a taillé bien des croupières, à lui et à sa femme dont il fut un moment séparé de force. Virgil Gheorghiu fut arrêté et puis emprisonné pendant deux ans dans une prison américaine en Allemagne. C´est cette terrible expérience qui lui a inspiré le roman à succès La 25e heure qu´il a rédigé à Heidelberg après sa libération et qu´il a présenté, dès son arrivée avec sa femme à Paris, à des éditeurs français avec l´aide des ses amis roumains –dont Mircea Eliade- habitant la capitale française. Le livre est finalement paru en 1949 aux éditions Plon, traduit par Monique Saint-Côme –pseudonyme de l´écrivaine Monica Lovinescu (2) qui peu après s´est fâchée contre l´auteur -, et préfacé par le philosophe existentialiste chrétien Gabriel Marcel. Salué par Albert Camus, le roman a connu un immense succès auprès de la critique et de deux ou trois générations de lecteurs. Il a été vendu à plus d´un million d´exemplaires et traduit en plus de trente langues.  En 1967, il fut porté à l´écran par Henri Verneuil avec Anthony Quinn (dans le rôle de Johann Moritz, le protagoniste), Virna Lisi et Serge Reggiani. Mircea Eliade y a vu «la première œuvre importante de l´émigration roumaine». Pour sa part, Thierry Gillyboeuf a écrit dans l´essai cité plus haut : «Le livre est une dénonciation sans ménagement de la déshumanisation de la société moderne qui correspond à une situation internationale précise (…) Virgil Gheorghiu offre au monde occidental l´image terrible et implacable de l´horreur et de la négation des droits de l´homme(…) Le roman dénonce un univers déshumanisé où les valeurs morales ne comptent plus : seules la force et la puissance des grandes machines politiques dominent le cours des événements. La bureaucratie, le poids des structures politiques et la délation atteignent dans cette fiction des sommets d´horreur. Il nous semble, après avoir refermé le livre, qu´il n´y a pas de place pour l´homme juste, que le seul salut possible est de collaborer avec le système de la répression. L´honnête homme, la justice, l´humanisme m´ont plus droit de cité dans l´univers chaotique de la Deuxième Guerre Mondiale. En choisissant de donner un mauvais rôle aux Américains, Gheorghiu rappelle que la monstruosité n´est pas l´apanage d´un seul camp, mais qu´elle est dans le fondement de chaque être humain».

Le succès a pourtant engendré des jalousies et une véritable cabale a été montée contre lui par Les Lettres Françaises en 1953 sous la plume de Francis Crémieux, accusant Virgil Gheorghiu d´imposteur, criminel de guerre, militant hitlérien, apologiste du crime de génocide, informateur de la police roumaine ou antisémite (lui dont la femme était juive). Ces imputations s´appuyaient sur des écrits de guerre où Virgil Gheorghiu s´est certes laissé emporté par la flamme de sa jeunesse et de son nationalisme et a écrit des assertions fort condamnables contre les juifs et prônant la «bravoure» des soldats allemands de la Wehrmacht alliés de l´Armée roumaine. Néanmoins, nulle part ailleurs dans son œuvre on ne trouve ne serait-ce que des bribes probantes d´idées aussi exécrables. Il ne s´est pourtant jamais défendu des philippiques qui lui ont été adressées –hormis un aveu très général dans ses Mémoires (Le témoin de la vingt-cinquième heure, éditions Plon, 1986)- et si par la suite il a écrit d´autres livres remarqués soit en roumain– La Seconde Chance, Les Sacrifiés du Danube, La vie de Mahomet, Les immortels d´Agapia -soit en  français, langue qu´il a adoptée vers le milieu des années soixante –La tunique de peau, Le Grand Exterminateur, Les amazones du Danube, Les inconnus de Heidelberg -, la sombre réputation qu´on lui a collée à la peau dans les années cinquante ne l´a jamais vraiment quitté.

Dans les dernières années de sa vie – il est décédé le 22 juin 1992 à Paris –, son acharnement contre le pouvoir politique roumain s´est accentué, mais il n´est jamais retourné en Roumaine ni même après la mort de Nicolae Ceausescu et la chute du régime communiste.

En février dernier, une trentaine d´années après la mort de Virgil Gheorghiu, les éditions du Canoë nous ont surpris avec la publication d´un inédit de l´écrivain roumain : Dracula dans les Carpates, vingt-troisième roman de l´auteur, texte établi, annoté et préfacé par Thierry Gillyboeuf. .

Écrit donc directement en français en 1982, ce manuscrit a été retrouvé quinze ans après sa mort. Un peu à l´instar de ses grandes œuvres comme La 25e heure, La seconde chance ou Les sacrifiés du Danube, dans Dracula dans les Carpates Virgil Gheorghiu confronte la Roumanie de son enfance, une Roumanie à la fois traditionnelle et éternelle de petites gens, avec la violence de l´Histoire incarnée par les despotes successifs et le dernier envahisseur, l´empire soviétique.

Le point de départ est la venue dans les Carpates d´un Irlandais, Baldwin Brendan, diplômé en vampirologie par l´Université de Chicago. Chez Gheorghiu rien n´est jamais le fruit du hasard. Tous ses romans sont émaillés de symboles qui doivent se déchiffrer. Le fait que ce personnage soit un Irlandais et qu´il vienne rechercher les traces de Dracula- le comte hématophage du roman homonyme de l´écrivain irlandais Bram Stoker - en dit long sur les vraies intentions de Gheorghiu. Ce personnage est nourri des légendes du coin, surtout celle courant autour du voïvode sanguinaire Vlad Tepes, l´Empaleur, surnommé Draculea (petit Dragon). Ce personnage est une manière d´ironiser sur la méconnaissance et la curiosité anecdotique et dévoyée de l´Occident pour la Roumanie. C´est d´ailleurs cette Roumanie, dont l´identité s´est maintenue malgré un millénaire d´occupation ottomane, que Gheorghiu réhabilite en quelque sorte en cherchant à supplanter les clichés qui entourent son pays que l´on retrouve dans la figure du «paysan du Danube» chez La Fontaine et que quelques années avant le roman de Bram Stoker on pouvait apercevoir dans le roman Le Château des Carpates de Jules Verne dont l´intrigue se situe en Valachie.

Baldwin Brendan fait d´abord la rencontre d´un groupe de bandits, une rencontre qui va déclencher l´intrigue de ce roman haletant et grinçant. Or, ces bandits sont une sorte de robins des bois au grand cœur qui résistent au pouvoir politique et à l´autorité depuis leurs refuges montagnards. Ils répondent au nom de haïdouks qui ont leur pendant féminin dans la figure des amazones (voir Les amazones du Danube), ces femmes fortes qui sont d´ordinaire associées aux chevaux, comme le personnage Armina Decebal, mère du jeune héros Décebal, à la tête d´un haras dans Dracula dans les Carpates. Figure classique du folklore roumain, le haïdouk –qu´un autre écrivain roumain de langue française, Panaït Istrati (1884-1935) a popularisé dans ses romans-est un bandit justicier d´un peuple pauvre et exploité qui incarne la justice, la vérité, le courage ou l´humanisme, mais il est aussi en quelque sorte le représentant d´un monde qui n´existe plus, comme nous le rappelle si bien Thierry Gillyboeuf dans la préface du roman : «D´une certaine manière les haïdouks sont également les représentants d´un monde disparu, immortalisé par une Roumanie dont Gheorghiu idéalise la nostalgie qu´il nourrit pour elle. Avec cet art consommé de l´absurde propre aux écrivains roumains, il confronte l´attachement invincible, séculaire et ancré dans un rapport direct à la nature, du peuple roumain à son calendrier, à ses fêtes religieuses et païennes, avec la décision arbitraire prise par le roi de le modifier par décret, comme l´avait fait par la bulle Inter gravissimus le pape Grégoire XIII, quand il s´était agi de passer du calendrier julien au calendrier grégorien, au mois d´octobre 1582. La résistance qu´oppose le peuple à cette décision, en invoquant le calendrier immuable de la terre et de Dieu, se heurte à une répression tout aussi implacable. À aucun moment Gheorghiu ne remet en cause l´idéalisme inflexible de ses héros, qui jamais ne cèdent sur la question de l´honneur et de la droiture, quel qu´en soit le prix à payer».

Thierry Gillyboeuf met aussi en exergue dans sa préface une caractéristique fort intéressante de ce roman. C´est que Virgil Gheorghiu déplace l´atmosphère propre aux contes d´Istrati dans les romans d´Ismail Kadaré. Comme chez l´écrivain albanais, le roman de Gheorghiu dépasse le récit historique pour lui donner une valeur plus universelle, comme l´affirme Thierry Gillyboeuf qui ajoute qu´en s´inscrivant dans un contexte qui sert de décor, il prend valeur de parabole, en interrogeant une nouvelle fois le rapport complexe de l´homme au pouvoir.

Dans Dracula dans les Carpates, Virgil Gheorghiu brouille les frontières entre le réel et le fantastique dans une intrigue où des morts -vivants viennent souvent semer la discorde conférant une note d´humour à un roman où l´absurde se double d´une dénonciation de la mécanique du totalitarisme.

Contrairement à une idée qui court selon laquelle Virgil Gheorghiu ne serait que l´auteur d´un seul grand livre –La 25e heure – et que le reste de son œuvre se réduirait à «de trop nombreux romans assez médiocres aux intrigues policières peu convaincantes», Dracula dans les Carpates, roman d´une prodigieuse inventivité, prouve sans l´ombre d´un doute le talent de cet admirable écrivain roumain naturalisé français. On ne peut que saluer la parution de ce roman inédit, en espérant qu´il sera un premier pas –en France, en Roumanie, où que ce soit-vers la réhabilitation d´un écrivain injustement oublié.

 

 (1)Dans les années quarante, Virgil Gheorghiu a dû prendre un «pseudonyme» en rajoutant le prénom de son père et en devenant un temps Constantin-Virgil Gheorghiu, pour ne pas être confondu avec le poète et pianiste Virgil Gheorghiu (1903-1977).

(2)Figure de proue des intellectuels roumains réfugiés en France, Monica Lovinescu (1923-2008), qui a publié des ouvrages sous les pseudonymes de Monique Saint-Côme ou Claude Pascal, était fille de l´homme de lettres Eugen Lovinescu(1881-1943), et épouse du philosophe et poète Virgil Ierunca (1920-2006). Curieusement, son nom d´état civil était Virgil Untaru : ierunca signifie en roumain «gélinotte des bois» et Untaru signifie «le crémier».

Virgil Gheorghiu, Dracula dans les Carpates, texte établi, annoté et préfacé par Thierry Gillyboeuf, éditions du Canoë, Paris, février 2023.

 

vendredi 15 septembre 2023

Article pour le Petit Journal Lisbonne.

 Vous pouvez lire sur le site du Petit Journal Lisbonne ma chronique sur le roman Misericordia de l´écrivaine portugaise Lídia Jorge, publié aux éditions Metailié.

https://lepetitjournal.com/lisbonne/a-voir-a-faire/misericordia-le-dernier-roman-de-lidia-jorge-vient-detre-publie-en-francais-368293




mercredi 30 août 2023

Chronique de septembre 2023.

 


Les autres mots de Jhumpa Lahiri.

Il y a toujours quelque chose de mystérieux  et de fascinant chez un écrivain qui change de langue. Cette métamorphose n´est jamais le fruit du hasard, elle découle toujours quelles qu´en soient les raisons, d´un choix personnel de l´écrivain. Juan Goytisolo (1931-2017) avait beau dire que c´est la langue qui nous choisit –lui qui n´a jamais échangé sa langue maternelle, l´espagnol, contre le français, la langue de celui qui a longtemps été son pays d´adoption -, toujours est-il que c´est, au départ, l´écrivain lui-même qui a le dernier mot même si la décision de changer de langue n´est en aucun cas facile à prendre.

Jhumpa Lahiri était une jeune diplômée quand elle a visité Florence, en Italie, pour la première fois. À peine a-t-elle entendu parler italien qu´elle a eu l´intuition que cette langue lui était étrangement familière. Il fallait l´apprendre, en saisir les subtilités et, avec le temps, en faire peut-être un jour une langue de création littéraire.  Ce fut un lent apprentissage et une passion qui s´est consolidée au fur et à mesure. Ses premiers livres qui ont forcé l´admiration ont naturellement été écrits en anglais. Jhumpa Lahiri est née à Londres de parents bengalis le 11 juillet 1967, mais elle a émigré avec sa famille aux États-Unis alors qu´elle n´avait que 2 ans. Elle a grandi à Kingston dans l´État de Rhode Island. Son père y travaillait à la bibliothèque de l´Université et sa mère écrivait des poèmes en bengali.  Jhumpa Lahiri s´est tôt rendu compte que les livres étaient sa vraie passion. Aussi a-t-elle suivi des études de littérature anglaise et de littérature comparée au Barnard College de l´Université de Columbia. Plus tard, elle a obtenu un doctorat en études de la Renaissance à l´Université de Boston avant de s´installer à New York avec son mari.

Ses premières fictions ont été publiées en 1999 sous le titre Interpreter of maladies (L´interprète de maladies, en français). Le succès fut énorme et ce recueil de nouvelles fut couronné du prestigieux prix Pulitzer de la fiction. Jhumpa Lahiri a une rare intuition pour saisir et écouter les émois intimes, les habitudes secrètes et les troubles du quotidien qui habitent ses personnages dont le plus grand dénominateur commun est le déracinement. Dans ce recueil, tous ses personnages sont américains, mais ils viennent de l´Inde et disent la souffrance et les conflits liés à leur double culture. D´aucuns, cependant, expriment la paix acquise et l´espoir. 

Quatre ans plus tard, Jhumpa Lahiri a publié son premier roman, The namesake (Un nom pour un autre), plébiscité par la presse anglo-saxonne et qui serait porté à l´écran en 2006 par Mira Nair. Ce roman met en scène derechef la question du déracinement, un leitmotiv de l´œuvre de Jhumpa Lahiri. Il raconte l´histoire d´un jeune Américain d´origine indienne qui rejette le prénom bengali qu´on lui a donné. À sa naissance, ses parents, Ashoke et Ashima, attendent une lettre de la grand-mère qui, selon la coutume indienne, choisit le prénom de son petit-fils. Pourtant, la lettre n´arrive pas à sa destination (Cambridge, Massachussets) et Ashoke est contraint d´improviser et choisit d´appeler son fils Gogol, auteur qu´il lisait lors d´un accident meurtrier dont il est sorti par miracle indemne. Grandissant comme un petit Américain, Gogol refuse longtemps qu´on l´appelle par le prénom bengali dont il a finalement été doté : Nikhil. Au risque de se couper de ses racines. L´histoire de sa réconciliation avec ce nom est aussi l´histoire de l´intégration d´une famille aux États-Unis. 

Jhumpa Lahiri a encore écrit en anglais deux autres livres : le recueil de nouvelles Unaccustomed Earth (Sur une terre étrangère), paru en 2008, et le roman The Lowland (Longues distances), publié en 2013.

En 2014, elle a décidé de s´installer à Rome avec sa famille et a pris la décision de changer de langue et de commencer à écrire ses livres en italien. Dans une interview récente accordée à Aloma Rodriguez de la revue culturelle espagnole-mexicaine Letras Libres –héritière de Vuelta d´Octavio Paz -, Jhumpa Lahiri a expliqué les différences entre l´usage de la langue italienne et celui de la langue anglaise avant son déménagement en Italie: «Le fait le plus important c´est qu´en italien j´ai une distance plus grande vis-à-vis de mon passé. Je n´ai ni passé ni enfance dans cet idiome (…).Ce qui m´intéresse maintenant c´est de voir si, n´ayant aucune mémoire vivante avec cette langue, j´ai pu rentrer dans mon passé d´une autre façon. J´ai intérêt à revenir dans mon passé, mes impressions et émotions, pour les explorer avec un nouveau langage qui n´a rien à voir avec cette époque».

En 2015, Jhumpa Lahiri a publié son premier livre écrit directement en italien, In altre parole (En d´autres mots), où elle témoigne de sa passion pour la langue italienne, la genèse de son apprentissage, les difficultés qu´elle a éprouvées pour en faire une langue de création littéraire. En quelque sorte une langue d´exil. Elle qui comme autrice a beaucoup écrit, réfléchi sur des personnages exilés et déracinés qu´elle a créés, fait également une expérience pareille quoique son exil et son déracinement soient cette fois-ci volontaires. Elle en sait pourtant quelque chose puisque si on fouille ses origines on tombe aussi sur la séparation et l´expatriation. Sa famille est issue de Calcutta en Inde, elle est née à Londres, mais à l´âge de 2 ans, on l´a vu, elle est partie avec sa famille aux États-Unis et puis en 2014 en Italie. Elle réfléchit sur cette réalité dans son premier livre en italien (je traduis directement de la langue de Dante) : «En un certain sens, je me suis accoutumée à une sorte d´exil linguistique. Ma langue maternelle, le bengali, est étrangère en Amérique. Quand on vit dans un pays où sa propre langue est considérée comme étrangère, on peut éprouver une sorte d´étrangeté continuelle. On parle une langue secrète, inconnue, privée de correspondances avec le milieu environnant. Un sentiment d´absence qui crée une distance intérieure». 

Elle livre aussi ses impressions sur les tergiversations qu´elle ressentait au début –et qu´elle ressent parfois encore - en utilisant l´italien aussi bien que la peur d´échouer : «Quand j´écris en italien, je me sens une intruse, un imposteur.  Ce que je fais semble un exercice controuvé, manquant de naturel. Je me rends compte d´avoir dépassé des confins, de me sentir égarée, de fuir quelque chose, d´être complètement étrangère. Quand je renonce à l´anglais, je renonce à mon autorité (…) Avant de devenir écrivaine, il me manquait une identité claire et nette. Je me suis donc réalisée à travers l´écriture et pourtant je ne me sens plus comme ça en écrivant en italien(…) Comment se fait-il qu´en italien je me sente à la fois- et paradoxalement- plus libre et baignant dans un cadre plus contraignant ? Peut-être parce qu´en italien j´ai la liberté d´être plus imparfaite. Peut-être parce que d´un point de vue créatif il n´y a rien de plus dangereux que la certitude». Certes, si l´italien était sa langue maternelle, Jhumpa Lahiri ne se poserait jamais ce genre de questions, mais serait-elle pour autant plus performante littérairement ? Rien n´est moins sûr, la littérature étant un travail permanent où notre esprit cherche  minutieusement –et inconsciemment parfois - le mot et la phrase les plus justes, la structure narrative la plus précise pour exprimer nos idées, comme l´artisan qui polit son métal jusqu´à ce qu´il soit le plus lumineux possible. C´est peut-être difficile pour l´écrivain lui-même de savoir pourquoi il a choisi telle ou telle langue, mais dans une  interview accordée en février dernier au quotidien français Les Échos, Jhumpa Lahiri a affirmé qu´elle avait besoin d´une langue qui fût un lieu d´affection et de réflexion.

En 2018, Jhumpa Lahiri a publié le roman Dove mi trovo (Où je suis) et en 2022 le recueil de contes Racconti romani (inédit en français), un titre aux échos moraviens. Ce livre a connu un grand succès critique. Rome, la ville éternelle, la capitale italienne, est le véritable protagoniste de ces fictions, mais d´après l´éditeur (Ugo Guanda), c´est une Rome métaphysique, contemporaine mais éternellement suspendue entre le passé et l´avenir. Ce sont neuf fictions où l´on reconnaît une ville contradictoire qui se redéfinit, se métamorphose à chaque génération. Une ville qui est un amalgame, un va-et-vient hybride d´étrangers et de romains qui se sentent toujours plus ou moins égarés, déracinés, comme il est de mise dans les fictions de Jhumpa Lahiri.

Dans l´interview à Letras Libres citée plus haut, l´autrice a beaucoup parlé de ce dernier livre qui vient d´être traduit en espagnol et en particulier du racisme de certains personnages de ses fictions. Jhumpa Lahiri a mis l´accent sur le racisme à l´égard de ceux qui ont de l´argent et le racisme exprimé par les enfants. Contrairement à une idée reçue, avoir de l´argent, selon l´écrivaine, ne sauve pas les gens d´être victimes du racisme, cela peut éventuellement l´atténuer, créer une certaine confusion, mais ne l´efface pas pour autant. De même pour les enfants. Contrairement à une autre idée reçue, l´autrice ne considère pas que les enfants soient immunisés contre le racisme : «Les enfants absorbent des signes, des attitudes de leurs parents, il faut réfléchir sur la psychologie des enfants et leur intolérance à la différence(…), mais aussi sur l´idée d´associer l´enfance à l´innocence, l´idée que les enfants sont fondamentalement gentils, ne sont pas encore corrompus. Or, en réalité, les enfants peuvent être incroyablement cruels».

Comme l´a écrit un jour le journaliste littéraire André Clavel (1946-2019) dans une chronique pour le quotidien suisse Le Temps, Jhumpa Lahiri est une habile funambule entre les cultures.

 

 Livres de Jhumpa Lahiri traduits en français :

L´interprète des maladies (Interpreter of Maladies), traduit de l´anglais par Jean-Pierre Aoustin, collection «Bibliothèque étrangère, éditions Mercure de France, Paris, 2000.

Un nom pour un autre (The Namesake), traduit de l´anglais par Bernard Cohen, collection «Pavillons» éditions Robert Laffont, Paris, 2006.

Sur une terre étrangère (Unaccustomed Earth), traduit de l´anglais par Bernard Cohen, collection «Pavillons», éditions Robert Laffont, Paris, 2010.

Longues distances (The Lowland), traduit de l´anglais par Annick Le Goyat, collection «Pavillons», éditions Robert Laffont, Paris, 2015.

En d´autres mots (In altre parole), traduit de l´italien par Jérôme Orsoni, collection «Un endroit où aller», éditions Actes Sud, Arles, 2015.

Où je suis (Dove mi trovo), traduit de l´italien par Hélène Frappat, éditions Chambon, Paris, 2021.

 

                  

      

mardi 15 août 2023

La mort de Kenneth White.

 


Kenneth White, né le  à Glasgow (Écosse) et mort le  à Trébeurden, France, était un poète et essayiste franco-britannique qui écrivait en anglais et en français.

Professeur d’université, il a animé notamment un séminaire « Orient et Occident ». Il fut l´auteur de plus d’une centaine de livres d’artistes et crée en 1989 l’Institut International de géopoétique.

De même qu’il réfutait la masse des productions littéraires, Kenneth White était également critique envers la notion de poésie et sans doute plus encore envers le mot de poète. Sa conception de la poétique ne saurait se restreindre à l'écriture, mais consistait en une vision du monde. 


mercredi 9 août 2023

Centenaire de la naissance de Mário Cesariny.

 


Né le 9 août 1923 et décédé le 26 novembre 2006, le poète et peintre portugais Mário Cesariny aurait donc eu aujourd´hui 100 ans. 

Il était considéré comme le principal représentant du surréalisme portugais -il a fondé le groupe surréaliste de Lisbonne avec Alexandre O´Neill et Artur Cruzeiro Seixas- et comme un précurseur de l´Art informel. 

Son oeuvre Peine Capitale figure parmi les cinquante oeuvres essentielles de la littérature portugaise, selon une liste établie en 2016 par le quotidien Diário de Notícias. 

En français, il n´y a qu´un livre de Mario Cesariny disponible: Le Labyrinthe du chant, traduit par Isabel Meyrelles et l´auteur, présenté par José Pierre, éditions de L´Escampette, 1994.