Vous pouvez lire sur l´édition Lisbonne du Petit Journal ma chronique sur le livre d´Antoine Barral Un balcon à São Filipe-siestes aux îles du Cap-Vert, publié aux éditions Yovana de Montpellier.
Qui êtes-vous ?
- Fernando Couto e Santos
- Féru de littérature française et étrangère, ma plume sévit dans diverses colonnes de journaux, de sites internet pour partager ce goût qui m´anime. Que détracteurs ou admirateurs n´hésitent pas à réagir à mes chroniques.
jeudi 26 octobre 2023
mardi 17 octobre 2023
Centenaire de la naissance d´Italo Calvino.
On ne pouvait passer sous silence le centenaire de la naissance du grand écrivain italien Italo Calvino que l´on a signalé dimanche dernier, Italo Calvino est né le 15 octobre 1923 à Santiago de las Vegas(Cuba)- où son père travaillait comme agronome et sa mère comme biologiste -et il est décédé à Sienne le 19 septembre 1985.
Quoique souvent rattaché au réalisme italien, il était également un fabuliste plein d´humour. Le meilleur hommage qu´on puisse lui rendre c´est de lire ses oeuvres d´une richesse incomparable.
vendredi 13 octobre 2023
Louise Glück (1943-2023).
La poétesse américaine Louise Glück, née le 22 avril 1943 à New York, est décédée aujourd´hui à l´âge de 80 ans. Elle avait reçu en 2020 le prix Nobel de Littérature.
Selon une traductrice française du prix Nobel, Marie Olivier, l'œuvre de Louise Glück « offre une poétique de l’intimité et de la réserve lyrique. Elle invite à une réflexion sur l’importance de l’omission et de l’oscillation, de l’hésitation comme modes d’écriture ». Elle souligne le traitement original de l'intimité et de l'écriture à la première personne dans l'œuvre de Louise Glück : « La poétique de Glück explore l’intimité d’un sujet tout en éludant le personnel. (...) Le “je” lyrique y est kaléidoscopique, singulier et pluriel à la fois, sans cesse changeant et résolument ambigu dans sa référentialité».
jeudi 5 octobre 2023
Le prix Nobel de Littérature 2023 est attribué à Jon Fosse.
L´Académie Suédoise vient d´attribuer le Prix Nobel de Littérature 2023 à l´écrivain norvégien Jon Fosse.
Né le 29 septembre 1959 à Haugesund, Jon Fosse est romancier, poète, essayiste et surtout dramaturge. Son oeuvre est traduite dans le monde entier.
L’œuvre théâtrale de Jon Fosse se caractérise par une écriture très épurée, minimale, répétitive avec d'infimes variations. Mais l'auteur arrive à créer une tension extrême entre les personnages, dans un univers souvent très sombre. « Le langage signifie tour à tour une chose et son contraire et autre chose encore », affirme l'auteur.
L'écriture de Jon Fosse ne comporte pas de ponctuation, et se remarque tout particulièrement par l'absence de points d'interrogation, alors que les personnages sont perpétuellement en recherche, en attente, sous tension : jalousie, exaspération, angoisse, vide existentiel...
vendredi 29 septembre 2023
Chronique d´octobre 2023.
Le roman posthume d´un homme seul.
Quand, vers 1939, Stefan Mihaï Lazãr, un hooligan notoire proche de la
Garde de Fer- mouvement fasciste et philo-nazi qui sévissait en Roumanie dans
les années trente-, l´interpelle et lui pointe en pleine rue à Bucarest un
revolver sur la poitrine, Virgil Gheorghiu, jeune journaliste à l´époque et
futur écrivain, aura sûrement eu chaud. Les menaces proférées étaient à prendre
au sérieux : «Virgil Gheorghiu, l´heure du châtiment est arrivé pour vous.
Je vous tue, débarrassant la terre de votre présence inutile». Heureusement, il
est sauvé par l´intervention providentielle de son éditeur Emil Ocneanu qui,
bien que très menacé en tant que juif, avait pu acheter son salut et celui de
quelques proches. Ce qui avait déclenché l´ire de Stefan Mihaï Lazãr –que
Virgil Gheorghiu avait rencontré un jour chez Mircea Eliade - et des
légionnaires de la Garde de Fer à l´encontre du jeune journaliste c´est le
recueil en vers pour défendre la liberté qu´il avait publié en hommage à Armand
Calinescu, premier-ministre assassiné par des légionnaires. Virgil Gheorghiu a
donc vu la mort devant lui mais ce n´était point la première et ce ne serait
pas non plus la dernière fois de sa vie qu´il se trouvait sur la corde raide,
comme nous l´a rappelé en 2017 Thierry Gillyboeuf dans son court essai Virgil Gheorghiu
l´écrivain calomnié (Éditions de la Différence, 2017).
Virgil Gheorghiu est né à Valea Alba dans la commune de Razboieni en
Moldavie, dans le nord de la Roumanie, le 9 septembre 1916, mais il ne fut
déclaré né que le 15 septembre pour des raisons administratives. Son père,
Constantin Gheorghiu (1), était prêtre orthodoxe du Patriarcat de toute la
Roumanie à Petricani. Sa famille le destinait lui aussi au séminaire et à la
prêtrise, mais il a dû y renoncer faute d´argent. Ce n´est qu´en 1963 qu´il a
pu finalement embrasser le sacerdoce à Paris. Après des études à l´école
Militaire de Chisinau et le métier de journaliste dans la turbulence des années trente, Virgil
Gheorghiu - dont la femme Ecaterina, avocate, filait un mauvais coton en tant
que juive sous le régime fasciste d´Ion Antonescu, allié de l´Allemagne nazie-
a accepté de suivre une carrière diplomatique, d´abord au secrétariat de la
légation du ministère des Affaires Étrangères puis, l´année suivante, à
l´ambassade roumaine à Zagreb comme attaché culturel. Zagreb, il faut le
rappeler, était alors la capitale de l´Etat indépendant de Croatie, satellite
de l´Italie et du Troisième Reich, dirigé par les redoutables Oustachis d´Ante
Pavelic. Virgil Gheorghiu et sa femme ne soupçonnaient nullement à l´époque
qu´ils n´allaient plus jamais revoir leur patrie.
Humaniste chrétien au sens quasi mystique du terme, Virgil Gheorghiu était
férocement anti-communiste et antibolchevique et n´a pas supporté le régime qui
s´est instauré en Roumanie avec la victoire soviétique. Aussi a-t-il décidé
avec sa femme de demander l´asile politique dans n´importe quel pays de
l´Europe de l´Ouest. Néanmoins, sa condition d´ancien diplomate au service d´un
régime fasciste lui a taillé bien des croupières, à lui et à sa femme dont il
fut un moment séparé de force. Virgil Gheorghiu fut arrêté et puis emprisonné pendant
deux ans dans une prison américaine en Allemagne. C´est cette terrible expérience
qui lui a inspiré le roman à succès La 25e heure qu´il a rédigé à
Heidelberg après sa libération et qu´il a présenté, dès son arrivée avec sa femme
à Paris, à des éditeurs français avec l´aide des ses amis roumains –dont Mircea
Eliade- habitant la capitale française. Le livre est finalement paru en 1949
aux éditions Plon, traduit par Monique Saint-Côme –pseudonyme de l´écrivaine Monica
Lovinescu (2) qui peu après s´est fâchée contre l´auteur -, et préfacé par le
philosophe existentialiste chrétien Gabriel Marcel. Salué par Albert Camus, le
roman a connu un immense succès auprès de la critique et de deux ou trois
générations de lecteurs. Il a été vendu à plus d´un million d´exemplaires et
traduit en plus de trente langues. En
1967, il fut porté à l´écran par Henri Verneuil avec Anthony Quinn (dans le
rôle de Johann Moritz, le protagoniste), Virna Lisi et Serge Reggiani. Mircea
Eliade y a vu «la première œuvre importante de l´émigration roumaine». Pour sa
part, Thierry Gillyboeuf a écrit dans l´essai cité plus haut : «Le livre
est une dénonciation sans ménagement de la déshumanisation de la société
moderne qui correspond à une situation internationale précise (…) Virgil
Gheorghiu offre au monde occidental l´image terrible et implacable de l´horreur
et de la négation des droits de l´homme(…) Le roman dénonce un univers
déshumanisé où les valeurs morales ne comptent plus : seules la force et
la puissance des grandes machines politiques dominent le cours des événements.
La bureaucratie, le poids des structures politiques et la délation atteignent dans
cette fiction des sommets d´horreur. Il nous semble, après avoir refermé le
livre, qu´il n´y a pas de place pour l´homme juste, que le seul salut possible
est de collaborer avec le système de la répression. L´honnête homme, la
justice, l´humanisme m´ont plus droit de cité dans l´univers chaotique de la
Deuxième Guerre Mondiale. En choisissant de donner un mauvais rôle aux
Américains, Gheorghiu rappelle que la monstruosité n´est pas l´apanage d´un
seul camp, mais qu´elle est dans le fondement de chaque être humain».
Le succès a pourtant engendré des jalousies et une véritable cabale a été
montée contre lui par Les Lettres Françaises en 1953 sous la plume de Francis
Crémieux, accusant Virgil Gheorghiu d´imposteur, criminel de guerre, militant
hitlérien, apologiste du crime de génocide, informateur de la police roumaine
ou antisémite (lui dont la femme était juive). Ces imputations s´appuyaient sur
des écrits de guerre où Virgil Gheorghiu s´est certes laissé emporté par la
flamme de sa jeunesse et de son nationalisme et a écrit des assertions fort
condamnables contre les juifs et prônant la «bravoure» des soldats allemands de
la Wehrmacht alliés de l´Armée roumaine. Néanmoins, nulle part ailleurs dans
son œuvre on ne trouve ne serait-ce que des bribes probantes d´idées aussi
exécrables. Il ne s´est pourtant jamais défendu des philippiques qui lui ont
été adressées –hormis un aveu très général dans ses Mémoires (Le témoin de la
vingt-cinquième heure, éditions Plon, 1986)- et si par la suite il a écrit
d´autres livres remarqués soit en roumain– La Seconde Chance, Les Sacrifiés du
Danube, La vie de Mahomet, Les immortels d´Agapia -soit en français, langue qu´il a adoptée vers le
milieu des années soixante –La tunique de peau, Le Grand Exterminateur, Les
amazones du Danube, Les inconnus de Heidelberg -, la sombre réputation qu´on
lui a collée à la peau dans les années cinquante ne l´a jamais vraiment quitté.
Dans les dernières années de sa vie – il est décédé le 22 juin 1992 à Paris
–, son acharnement contre le pouvoir politique roumain s´est accentué, mais il
n´est jamais retourné en Roumaine ni même après la mort de Nicolae Ceausescu et
la chute du régime communiste.
En février dernier, une trentaine d´années après la mort de Virgil
Gheorghiu, les éditions du Canoë nous ont surpris avec la publication d´un
inédit de l´écrivain roumain : Dracula dans les Carpates, vingt-troisième
roman de l´auteur, texte établi, annoté et préfacé par Thierry Gillyboeuf. .
Écrit donc directement en français en 1982, ce manuscrit a été retrouvé
quinze ans après sa mort. Un peu à l´instar de ses grandes œuvres comme La 25e heure, La seconde chance ou Les sacrifiés du Danube, dans
Dracula dans les Carpates Virgil Gheorghiu confronte la Roumanie de son
enfance, une Roumanie à la fois traditionnelle et éternelle de petites gens,
avec la violence de l´Histoire incarnée par les despotes successifs et le
dernier envahisseur, l´empire soviétique.
Le point de départ est la venue dans les Carpates d´un Irlandais, Baldwin
Brendan, diplômé en vampirologie par l´Université de Chicago. Chez Gheorghiu
rien n´est jamais le fruit du hasard. Tous ses romans sont émaillés de symboles
qui doivent se déchiffrer. Le fait que ce personnage soit un Irlandais et qu´il
vienne rechercher les traces de Dracula- le comte hématophage du roman homonyme
de l´écrivain irlandais Bram Stoker - en dit long sur les vraies intentions de
Gheorghiu. Ce personnage est nourri des légendes du coin, surtout celle courant
autour du voïvode sanguinaire Vlad Tepes, l´Empaleur, surnommé Draculea (petit Dragon).
Ce personnage est une manière d´ironiser sur la méconnaissance et la curiosité
anecdotique et dévoyée de l´Occident pour la Roumanie. C´est d´ailleurs cette
Roumanie, dont l´identité s´est maintenue malgré un millénaire d´occupation
ottomane, que Gheorghiu réhabilite en quelque sorte en cherchant à supplanter
les clichés qui entourent son pays que l´on retrouve dans la figure du «paysan
du Danube» chez La Fontaine et que quelques années avant le roman de Bram
Stoker on pouvait apercevoir dans le roman Le Château des Carpates de Jules
Verne dont l´intrigue se situe en Valachie.
Baldwin Brendan fait d´abord la rencontre d´un groupe de bandits, une
rencontre qui va déclencher l´intrigue de ce roman haletant et grinçant. Or,
ces bandits sont une sorte de robins des bois au grand cœur qui résistent au
pouvoir politique et à l´autorité depuis leurs refuges montagnards. Ils
répondent au nom de haïdouks qui ont leur pendant féminin dans la figure des
amazones (voir Les amazones du Danube), ces femmes fortes qui sont d´ordinaire
associées aux chevaux, comme le personnage Armina Decebal, mère du jeune héros
Décebal, à la tête d´un haras dans Dracula dans les Carpates. Figure classique
du folklore roumain, le haïdouk –qu´un autre écrivain roumain de langue
française, Panaït Istrati (1884-1935) a popularisé dans ses romans-est un
bandit justicier d´un peuple pauvre et exploité qui incarne la justice, la
vérité, le courage ou l´humanisme, mais il est aussi en quelque sorte le
représentant d´un monde qui n´existe plus, comme nous le rappelle si bien
Thierry Gillyboeuf dans la préface du roman : «D´une certaine manière les
haïdouks sont également les représentants d´un monde disparu, immortalisé par
une Roumanie dont Gheorghiu idéalise la nostalgie qu´il nourrit pour elle. Avec
cet art consommé de l´absurde propre aux écrivains roumains, il confronte
l´attachement invincible, séculaire et ancré dans un rapport direct à la nature,
du peuple roumain à son calendrier, à ses fêtes religieuses et païennes, avec
la décision arbitraire prise par le roi de le modifier par décret, comme
l´avait fait par la bulle Inter gravissimus le pape Grégoire XIII, quand il
s´était agi de passer du calendrier julien au calendrier grégorien, au mois
d´octobre 1582. La résistance qu´oppose le peuple à cette décision, en
invoquant le calendrier immuable de la terre et de Dieu, se heurte à une
répression tout aussi implacable. À aucun moment Gheorghiu ne remet en cause
l´idéalisme inflexible de ses héros, qui jamais ne cèdent sur la question de
l´honneur et de la droiture, quel qu´en soit le prix à payer».
Thierry Gillyboeuf met aussi en exergue dans sa préface une caractéristique
fort intéressante de ce roman. C´est que Virgil Gheorghiu déplace l´atmosphère propre
aux contes d´Istrati dans les romans d´Ismail Kadaré. Comme chez l´écrivain
albanais, le roman de Gheorghiu dépasse le récit historique pour lui donner une
valeur plus universelle, comme l´affirme Thierry Gillyboeuf qui ajoute qu´en
s´inscrivant dans un contexte qui sert de décor, il prend valeur de parabole,
en interrogeant une nouvelle fois le rapport complexe de l´homme au pouvoir.
Dans Dracula dans les Carpates, Virgil Gheorghiu brouille les frontières
entre le réel et le fantastique dans une intrigue où des morts -vivants
viennent souvent semer la discorde conférant une note d´humour à un roman où
l´absurde se double d´une dénonciation de la mécanique du totalitarisme.
Contrairement à une idée qui court selon laquelle Virgil Gheorghiu ne
serait que l´auteur d´un seul grand livre –La 25e heure – et que le
reste de son œuvre se réduirait à «de trop nombreux romans assez médiocres aux
intrigues policières peu convaincantes», Dracula dans les Carpates, roman d´une
prodigieuse inventivité, prouve sans l´ombre d´un doute le talent de cet
admirable écrivain roumain naturalisé français. On ne peut que saluer la
parution de ce roman inédit, en espérant qu´il sera un premier pas –en France,
en Roumanie, où que ce soit-vers la réhabilitation d´un écrivain injustement
oublié.
(2)Figure de proue des intellectuels roumains réfugiés en France, Monica
Lovinescu (1923-2008), qui a publié des ouvrages sous les pseudonymes de
Monique Saint-Côme ou Claude Pascal, était fille de l´homme de lettres Eugen
Lovinescu(1881-1943), et épouse du philosophe et poète Virgil Ierunca
(1920-2006). Curieusement, son nom d´état civil était Virgil Untaru :
ierunca signifie en roumain «gélinotte des bois» et Untaru signifie «le
crémier».
Virgil Gheorghiu, Dracula dans les Carpates, texte établi, annoté et
préfacé par Thierry Gillyboeuf, éditions du Canoë, Paris, février 2023.
vendredi 15 septembre 2023
Article pour le Petit Journal Lisbonne.
Vous pouvez lire sur le site du Petit Journal Lisbonne ma chronique sur le roman Misericordia de l´écrivaine portugaise Lídia Jorge, publié aux éditions Metailié.
mercredi 30 août 2023
Chronique de septembre 2023.
Les autres mots de
Jhumpa Lahiri.
Il y a toujours quelque chose de mystérieux
et de fascinant chez un écrivain qui change de langue. Cette
métamorphose n´est jamais le fruit du hasard, elle découle toujours quelles
qu´en soient les raisons, d´un choix personnel de l´écrivain. Juan Goytisolo
(1931-2017) avait beau dire que c´est la langue qui nous choisit –lui qui n´a
jamais échangé sa langue maternelle, l´espagnol, contre le français, la langue
de celui qui a longtemps été son pays d´adoption -, toujours est-il que c´est,
au départ, l´écrivain lui-même qui a le dernier mot même si la décision de
changer de langue n´est en aucun cas facile à prendre.
Jhumpa Lahiri était une jeune diplômée quand elle a visité Florence, en
Italie, pour la première fois. À peine a-t-elle entendu parler italien qu´elle
a eu l´intuition que cette langue lui était étrangement familière. Il fallait
l´apprendre, en saisir les subtilités et, avec le temps, en faire peut-être un
jour une langue de création littéraire. Ce fut un lent apprentissage et une passion
qui s´est consolidée au fur et à mesure. Ses premiers livres qui ont forcé
l´admiration ont naturellement été écrits en anglais. Jhumpa Lahiri est née à
Londres de parents bengalis le 11 juillet 1967, mais elle a émigré avec sa
famille aux États-Unis alors qu´elle n´avait que 2 ans. Elle a grandi à
Kingston dans l´État de Rhode Island. Son père y travaillait à la bibliothèque
de l´Université et sa mère écrivait des poèmes en bengali. Jhumpa Lahiri s´est tôt rendu compte que les
livres étaient sa vraie passion. Aussi a-t-elle suivi des études de littérature
anglaise et de littérature comparée au Barnard College de l´Université de
Columbia. Plus tard, elle a obtenu un doctorat en études de la Renaissance à
l´Université de Boston avant de s´installer à New York avec son mari.
Ses premières fictions ont été publiées en 1999 sous le titre Interpreter
of maladies (L´interprète de maladies, en français). Le succès fut énorme et ce
recueil de nouvelles fut couronné du prestigieux prix Pulitzer de la fiction.
Jhumpa Lahiri a une rare intuition pour saisir et écouter les émois intimes,
les habitudes secrètes et les troubles du quotidien qui habitent ses
personnages dont le plus grand dénominateur commun est le déracinement. Dans ce
recueil, tous ses personnages sont américains, mais ils viennent de l´Inde et
disent la souffrance et les conflits liés à leur double culture. D´aucuns,
cependant, expriment la paix acquise et l´espoir.
Quatre ans plus tard, Jhumpa Lahiri a publié son premier roman, The
namesake (Un nom pour un autre), plébiscité par la presse anglo-saxonne et qui
serait porté à l´écran en 2006 par Mira Nair. Ce roman met en scène derechef la
question du déracinement, un leitmotiv de l´œuvre de Jhumpa Lahiri. Il raconte
l´histoire d´un jeune Américain d´origine indienne qui rejette le prénom
bengali qu´on lui a donné. À sa naissance, ses parents, Ashoke et Ashima,
attendent une lettre de la grand-mère qui, selon la coutume indienne, choisit
le prénom de son petit-fils. Pourtant, la lettre n´arrive pas à sa destination
(Cambridge, Massachussets) et Ashoke est contraint d´improviser et choisit
d´appeler son fils Gogol, auteur qu´il lisait lors d´un accident meurtrier dont
il est sorti par miracle indemne. Grandissant comme un petit Américain, Gogol
refuse longtemps qu´on l´appelle par le prénom bengali dont il a finalement été
doté : Nikhil. Au risque de se couper de ses racines. L´histoire de sa
réconciliation avec ce nom est aussi l´histoire de l´intégration d´une famille
aux États-Unis.
Jhumpa Lahiri a encore écrit en anglais deux autres livres : le
recueil de nouvelles Unaccustomed Earth (Sur une terre étrangère), paru en
2008, et le roman The Lowland (Longues distances), publié en 2013.
En 2014, elle a décidé de s´installer à Rome avec sa famille et a pris la
décision de changer de langue et de commencer à écrire ses livres en italien.
Dans une interview récente accordée à Aloma Rodriguez de la revue culturelle espagnole-mexicaine
Letras Libres –héritière de Vuelta d´Octavio Paz -, Jhumpa Lahiri a expliqué
les différences entre l´usage de la langue italienne et celui de la langue
anglaise avant son déménagement en Italie: «Le fait le plus important
c´est qu´en italien j´ai une distance plus grande vis-à-vis de mon passé. Je
n´ai ni passé ni enfance dans cet idiome (…).Ce qui m´intéresse maintenant
c´est de voir si, n´ayant aucune mémoire vivante avec cette langue, j´ai pu
rentrer dans mon passé d´une autre façon. J´ai intérêt à revenir dans mon
passé, mes impressions et émotions, pour les explorer avec un nouveau langage
qui n´a rien à voir avec cette époque».
En 2015, Jhumpa Lahiri a publié son premier livre écrit directement en
italien, In altre parole (En d´autres mots), où elle témoigne de sa passion
pour la langue italienne, la genèse de son apprentissage, les difficultés
qu´elle a éprouvées pour en faire une langue de création littéraire. En quelque
sorte une langue d´exil. Elle qui comme autrice a beaucoup écrit, réfléchi sur des
personnages exilés et déracinés qu´elle a créés, fait également une expérience
pareille quoique son exil et son déracinement soient cette fois-ci volontaires.
Elle en sait pourtant quelque chose puisque si on fouille ses origines on tombe
aussi sur la séparation et l´expatriation. Sa famille est issue de Calcutta en
Inde, elle est née à Londres, mais à l´âge de 2 ans, on l´a vu, elle est partie
avec sa famille aux États-Unis et puis en 2014 en Italie. Elle réfléchit sur
cette réalité dans son premier livre en italien (je traduis directement de la
langue de Dante) : «En un certain sens, je me suis accoutumée à une sorte
d´exil linguistique. Ma langue maternelle, le bengali, est étrangère en
Amérique. Quand on vit dans un pays où sa propre langue est considérée comme
étrangère, on peut éprouver une sorte d´étrangeté continuelle. On parle une
langue secrète, inconnue, privée de correspondances avec le milieu environnant.
Un sentiment d´absence qui crée une distance intérieure».
Elle livre aussi ses impressions sur les tergiversations qu´elle ressentait
au début –et qu´elle ressent parfois encore - en utilisant l´italien aussi bien
que la peur d´échouer : «Quand j´écris en italien, je me sens une intruse,
un imposteur. Ce que je fais semble un
exercice controuvé, manquant de naturel. Je me rends compte d´avoir dépassé des
confins, de me sentir égarée, de fuir quelque chose, d´être complètement
étrangère. Quand je renonce à l´anglais, je renonce à mon autorité (…) Avant de
devenir écrivaine, il me manquait une identité claire et nette. Je me suis donc
réalisée à travers l´écriture et pourtant je ne me sens plus comme ça en
écrivant en italien(…) Comment se fait-il qu´en italien je me sente à la fois-
et paradoxalement- plus libre et baignant dans un cadre plus
contraignant ? Peut-être parce qu´en italien j´ai la liberté d´être plus
imparfaite. Peut-être parce que d´un point de vue créatif il n´y a rien de plus
dangereux que la certitude». Certes, si l´italien était sa langue maternelle,
Jhumpa Lahiri ne se poserait jamais ce genre de questions, mais serait-elle
pour autant plus performante littérairement ? Rien n´est moins sûr, la
littérature étant un travail permanent où notre esprit cherche minutieusement –et inconsciemment parfois -
le mot et la phrase les plus justes, la structure narrative la plus précise
pour exprimer nos idées, comme l´artisan qui polit son métal jusqu´à ce qu´il
soit le plus lumineux possible. C´est peut-être difficile pour l´écrivain
lui-même de savoir pourquoi il a choisi telle ou telle langue, mais dans une interview accordée en février dernier au
quotidien français Les Échos, Jhumpa Lahiri a affirmé qu´elle avait besoin
d´une langue qui fût un lieu d´affection et de réflexion.
En 2018, Jhumpa Lahiri a publié le roman Dove mi trovo (Où je suis) et en
2022 le recueil de contes Racconti romani (inédit en français), un titre aux
échos moraviens. Ce livre a connu un grand succès critique. Rome, la ville
éternelle, la capitale italienne, est le véritable protagoniste de ces
fictions, mais d´après l´éditeur (Ugo Guanda), c´est une Rome métaphysique,
contemporaine mais éternellement suspendue entre le passé et l´avenir. Ce sont
neuf fictions où l´on reconnaît une ville contradictoire qui se redéfinit, se
métamorphose à chaque génération. Une ville qui est un amalgame, un va-et-vient
hybride d´étrangers et de romains qui se sentent toujours plus ou moins égarés,
déracinés, comme il est de mise dans les fictions de Jhumpa Lahiri.
Dans l´interview à Letras Libres citée plus haut, l´autrice a beaucoup
parlé de ce dernier livre qui vient d´être traduit en espagnol et en
particulier du racisme de certains personnages de ses fictions. Jhumpa Lahiri a
mis l´accent sur le racisme à l´égard de ceux qui ont de l´argent et le racisme
exprimé par les enfants. Contrairement à une idée reçue, avoir de l´argent,
selon l´écrivaine, ne sauve pas les gens d´être victimes du racisme, cela peut éventuellement
l´atténuer, créer une certaine confusion, mais ne l´efface pas pour autant. De
même pour les enfants. Contrairement à une autre idée reçue, l´autrice ne
considère pas que les enfants soient immunisés contre le racisme : «Les
enfants absorbent des signes, des attitudes de leurs parents, il faut réfléchir
sur la psychologie des enfants et leur intolérance à la différence(…), mais
aussi sur l´idée d´associer l´enfance à l´innocence, l´idée que les enfants
sont fondamentalement gentils, ne sont pas encore corrompus. Or, en réalité,
les enfants peuvent être incroyablement cruels».
Comme l´a écrit un jour le journaliste littéraire André Clavel (1946-2019)
dans une chronique pour le quotidien suisse Le Temps, Jhumpa Lahiri est une
habile funambule entre les cultures.
L´interprète des maladies (Interpreter of Maladies), traduit de l´anglais
par Jean-Pierre Aoustin, collection «Bibliothèque étrangère, éditions Mercure
de France, Paris, 2000.
Un nom pour un autre (The Namesake), traduit de l´anglais par Bernard
Cohen, collection «Pavillons» éditions Robert Laffont, Paris, 2006.
Sur une terre étrangère (Unaccustomed Earth), traduit de l´anglais par
Bernard Cohen, collection «Pavillons», éditions Robert Laffont, Paris, 2010.
Longues distances (The Lowland), traduit de l´anglais par Annick Le Goyat,
collection «Pavillons», éditions Robert Laffont, Paris, 2015.
En d´autres mots (In altre parole), traduit de l´italien par Jérôme Orsoni,
collection «Un endroit où aller», éditions Actes Sud, Arles, 2015.
Où je suis (Dove mi trovo), traduit de l´italien par Hélène Frappat,
éditions Chambon, Paris, 2021.







