Vous pouvez lire sur le site du Petit Journal Lisbonne ma chronique sur le roman Une sale Française de Romain Slocombe, publié aux éditions du Seuil.
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- Fernando Couto e Santos
- Féru de littérature française et étrangère, ma plume sévit dans diverses colonnes de journaux, de sites internet pour partager ce goût qui m´anime. Que détracteurs ou admirateurs n´hésitent pas à réagir à mes chroniques.
mercredi 21 février 2024
lundi 29 janvier 2024
Chronique de février 2024.
Comment vivre avec
l´étoile de Jiri Weil.
Salué par Harold Pinter, Arthur Miller ou Philip Roth -qui avait considéré
Vivre avec une étoile comme le meilleur roman qu´il avait lu sur le destin des
juifs-, Jiri Weil était assurément un des tout premiers écrivains tchèques de
sa génération.
Second enfant d´une famille plutôt
aisée de juifs orthodoxes, Jiri Weil est né le 6 août 1900 à Praskolesy, une
petite ville à 40 kilomètres de Prague, près de Horovice, en royaume de Bohême,
donc dans l´ancien empire austro-hongrois. Il s´est intéressé dès l´enfance à
la littérature et donc ce fut tout naturellement qu´en terminant les études
secondaires, vers la fin de la Première Guerre Mondiale, il a décidé –alors citoyen
de la nouvelle République tchécoslovaque de Tomas Masaryk –d´étudier les
langues slaves et la littérature comparée à l´Université Charles de Prague. Sa
culture assez vaste et ses connaissances linguistiques lui ont fourni les
outils nécessaires pour traduire, alors qu´il n´était qu´un étudiant, des textes
hautement littéraires, notamment des auteurs russes. En 1928, il a d´ailleurs
présenté une thèse de doctorat intitulée «Gogol et le roman anglais du XVIIIème
siècle». En même temps, il était un jeune particulièrement actif. Il écrivait
déjà au début des années vingt des textes de son cru qui traduisaient une
vision très originale du monde qui l´entourait dont un premier roman Mesto sous
le pseudonyme de Jiri Wilde. Il a également intégré les cercles de jeunes
intellectuels de gauche, surtout auprès du mouvement Devetsil qui réunissait
les artistes les plus talentueux de l´avant-garde tchèque. Sa révolte devant
les injustices l´a poussé à adhérer en 1921 au Parti Communiste Tchécoslovaque
où il s´est tôt fait remarquer en occupant rapidement de hautes fonctions dans
les structures de jeunesse du parti. Dans les articles que Jiri Weil a rédigés
à l´époque il y a plein de traces de l´enthousiasme acritique du néophyte qui
ne met jamais en cause les dogmes et le sectarisme qui sous-tendent les
discours idéologiques. Il est alors devenu journaliste au sein de la presse
communiste tchécoslovaque, un métier qu´il a exercé depuis 1922 –année de son
premier voyage en Urss - jusqu´en 1931. Il a publié son premier article dans le
quotidien Rude Pravo sur la vie culturelle en Union Soviétique. En concomitance
avec son métier de journaliste, il a poursuivi son travail de traducteur de
russe en tchèque, notamment des œuvres de Boris Pasternak, Vladimir Lougovskoï,
Vladimir Maïakovski ou Marina Tsvetaeva. Vivant à Prague, il y a travaillé pour
l´ambassade d´Union Soviétique.
À Moscou de 1932 à 1935, Jiri Weil est devenu traducteur des classiques
marxistes-léninistes aux éditions du Komintern (L´Internationale Communiste),
participant, par exemple, à la traduction en tchèque de L´État et la Révolution
de Lénine. Pourtant, malgré l´engouement dont Jiri Weil a toujours fait preuve
pour la cause communiste, il ne fut pas ménagé par les purges staliniennes. Il
fut dénoncé, exclu du Parti Communiste, et envoyé «en rééducation» au
Kazakhstan en 1934. Un an plus tard, il est rentré en Tchécoslovaquie et s´est
servi de sa plume pour porter un témoignage sévère sur ses expériences
soviétiques. D´abord, en 1937, le roman
De Moscou à la frontière (Moskva branice) qui raconte la trajectoire de Jan
Fischer, intellectuel militant, victime des purges, un livre qui selon les
chroniques de l´époque a suscité en Tchécoslovaquie le même émoi qu´en France
et ailleurs le Retour de l´Urss d´André Gide ; puis, un deuxième roman, La
Cuiller en bois(Drevena Izice), publié l´année suivante, qui met en scène les
nouvelles aventures de son héros, exclu maintenant du parti, et déporté dans un
camp de concentration. Ce deuxième roman fut un des premiers livres consacrés
au goulag. Il ne fut réédité dans la version originale tchèque qu´après la
chute du communisme. Longtemps, on n´a pu le lire que sur une traduction
italienne, publiée en 1970.
Sous l´occupation nazie, Jili Weil, fuyant la déportation, a vécu dans l´illégalité à partir de 1942.
C´est à ce moment-là (1945) qu´il a écrit le livre Makanna, père des miracles
(Makanna otec divu) qui est une parabole moderne de l´ascension et de la chute
d´un faux prophète, s´inspirant de l´histoire du franquisme, une hérésie juive
du XVIIIème siècle. Il a pris alors conscience de sa judéité. Après 1945 et la
Libération, Jiri Weil a fait quelques voyages en Europe de l´Ouest qui lui ont
inspiré une série de récits dénonçant avec ironie les absurdités de l´humanité,
des récits rassemblés dans le livre La Paix (Mir), paru en 1949. C´est cette
année-là qu´il a publié Vivre avec une étoile (Zivot s hvezdou), son chef
d´œuvre, que d´aucuns –dont feu Philip Roth, comme je l´ai écrit plus haut –ont
considéré comme un des romans essentiels sur le destin des juifs et la Shoah.
Le roman gravite autour de la figure de Josef Roubicek, un modeste employé de
banque praguois qui aime les randonnées, la musique et mène une vie paisible
avant l´irruption de la bête nazie. Il sait qu´il risque, en tant que juif,
d´être privé de la liberté et déporté vers l´Est. Cousue sur sa veste juste au
–dessus du cœur, une étoile jaune fait de Josef un étranger dans sa propre
ville. Il erre dans les cimetières et se recroqueville dans sa mansarde avec
pour seule compagnie un chat. Il s´accroche, pour se maintenir en vie, à de
petits souvenirs et sensations comme un livre, un oignon, ou un amour perdu, sa
Ruzena, bien-aimée. D´après Xavier Galmiche, traducteur de Jiri Weil, et Jan
Vladislav (1), poète tchèque dissident
(signataire de la Charte 77), décédé en 2009, le récit de Josef Roubicek,
rédigé à la première personne, se déroule dans une atmosphère assez semblable à
celle du Procès de Franz Kafka, c´est-à-dire dans l´espace à la fois réel et
irréel d´une ville jamais nommée et d´une époque jamais explicite. Néanmoins, «il
s´agit bel et bien de Prague à l´heure allemande, quoique pour le narrateur les
mots «allemand», «nazi» ou «juif» n´existent pas. Au cours de son monologue,
Roubicek ne les prononce jamais, à une ou deux exceptions près –quand il cite
les injures proférées à son adresse : pour lui, il n´y a qu´«Eux» et
«nous» (…) Roubicek n´a dans sa solitude absolue qu´une compagnie, l´ombre de
Ruzena, son amante qu´il a perdue pour avoir manqué de courage de fuir et de
vivre avec elle. À cette ombre muette, il raconte sa vie de misère, avec elle
il retrouve de fugaces bonheurs à évoquer les péripéties de leur amour :
c´est cet amour toujours présent qui lui permet de survivre, même quand il
apprend que Ruzena et son mari ont été fusillés. Apparaît alors un élément
nouveau qui tirera Roubicek de sa léthargie : la découverte de la
solidarité. Sur le terrain vague, le dernier endroit où il ait le droit de se
promener, il rencontre Materna, un ouvrier du voisinage, qui l´aborde, l´invite
chez lui et, avec le renfort d´amis réunis clandestinement, le presse de se
cacher». À la fin, il y a toujours de l´espoir…
Josef Roubicek est une sorte d´alter ego de Jiri Weil lui-même et l´on aura
pu s´apercevoir en lisant ces dernières lignes que le roman Vivre avec une
étoile-réédité en français en septembre 2023 aux éditions Denoël – est
largement inspiré par l´expérience de l´auteur pendant la guerre. Il faut dire
que pendant l´Occupation –comme l´a rappelé le traducteur Xavier Galmiche dans
une interview accordée fin décembre à la Radio Prague International –la
situation s´est particulièrement durcie à partir de 1942 avec une systématisation
de la déportation de la population juive, en général vers le camp de transit de
Terezin avant le déplacement vers de différents camps d´extermination sur le
territoire polonais, mais Jiri Weil a eu quand même un peu de chance comme
l´affirme Xavier Galmiche : «Il a bien sûr eu une vie extrêmement pénible,
il en parle dans Vivre avec une étoile, mais il a été protégé par deux choses :le
fait qu´il se soit marié avec Olga, dix jours avant l´entrée d´une loi qui
faisait sauter la protection du membre juif d´un couple mixte. Il a été sauvé
in extremis par une sorte de juridisme qui continue à fonctionner dans la
Prague du Protectorat qui fait que si on est un peu protégé par une loi, ça
marche. Ensuite, il a été protégé par son travail auprès de la communauté
juive, dont on voit des échos dans ses romans. Il a été affecté à
l´inventorisation des biens spoliés aux familles juives. C´est donc quelque
chose d´extrêmement compliqué à gérer, bien sûr, avec le conflit moral de
quelqu´un qui survit en voyant les autres partir. À la fin de la guerre, se
sentant très directement menacé, il a, avec la complicité de sa femme et
d´amis, simulé un suicide à partir duquel il se cache. Mais il ne se cachera
que quelques mois».
Jiri Weil s´est singularisé, selon
Jiri Holý, par un style apparemment
plat, froid, sans effusion de sentiments, ce que l´on appelle en Allemagne la
«nouvelle objectivité». Pour Xavier Galmiche, on pourrait qualifier le roman de
Weil, non seulement par son style, mais également par l´espèce de philosophie
qui s´en dégage, comme un roman existentialiste : «On peut considérer que
les romans de Kafka sont des œuvres pré-existentialistes alors que
l´existentialisme n´avait pas de nom. Et pour Weil, c´est un roman
existentialiste qui connaît la philosophie existentialiste dans laquelle il
s´est probablement reconnu».
On a souvent rapproché Jiri Weil de l´écrivain ukrainien Isaac Babel. Selon
Philip Roth, ce que Jiri Weil partageait avec Isaac Babel c´était la capacité
d´écrire sur la barbarie et la douleur avec un laconisme qui semble être en soi
le commentaire le plus féroce que l´on puisse faire sur ce que la vie a de pire
à offrir. Par contre, toujours selon Philip Roth, les émotions qui animaient
Weil étaient plus nettes et moins ambiguës que celles de Babel et Weil
s´avérait être plutôt un conteur qu´un styliste absorbé par une autoanalyse
implacable. Il usait d´ailleurs d´une rhétorique minimaliste.
Si entre 1945 et 1948, Jiri Weil a pu réintégrer pleinement la vie
culturelle tchécoslovaque où il a dirigé la revue Literarny Noviny, sa marge de
manœuvre s´est graduellement amenuisée après l´arrivée des communistes au
pouvoir. Il fut exclu de l´Union des écrivains, essentiellement pour ses
ouvrages d´avant-guerre, mais aussi pour Vivre avec une étoile qui, publié par
la maison d´édition Elk, fut précipitamment retiré des librairies peu après sa
parution. Il a fini par trouver du travail au Musée juif de Prague. Les
documents sur le génocide des juifs tchèques qui ont passé entre ses mains lui
ont inspiré un collage littéraire, Complaintes pour 77297 victimes (Zalozpev za
77297 obetí). Il fut enfin réhabilité en 1958, un an avant sa mort, survenue le
13 décembre 1959 à Prague. En 1960, est paru à titre posthume un de ses livres
les plus emblématiques, Mendelssohn sur le toit (Na strese je Mendelssohn). Aujourd´hui,
les œuvres complètes de Jiri Weil –qui incluent aussi les textes
journalistiques - sont disponibles en Tchéquie grâce au remarquable labeur des
éditions Triáda et du textologue Michal Spirit. Il y a tout un travail
d´informations historiques et de documentation qui nous permet, par des notes,
de reconstituer la trajectoire d´un homme dont les engagements civiques,
politiques et littéraires sont un exemple de persévérance et d´attachement à la
justice et à la liberté, comme en témoignent aussi les textes de ceux qu´il a
fréquentés comme Jiri Kolar (2) ou Jan Vladislav.
Puisse l´étoile de Jiri Weil briller éternellement au panthéon des lettres.
Jiri Weil, Vivre avec une étoile, traduit du tchèque par Xavier Galmiche,
préface de Philip Roth, éditions Denoël, Paris, septembre 2023.
(1) in Le Nouveau Dictionnaire des auteurs : de tous les
temps et de tous les pays, Laffont-Bompiani, Eclectis, 1994. Jan Vladislav a
été forcé l´émigration en 1981. Il a vécu en France où il a largement contribué
à la révélation en France de textes tchèques majeurs dont ceux de Jiri Weil.
(2) Jiri Kolar était un poète et peintre tchèque, décédé à
Prague en 2002.
vendredi 19 janvier 2024
Article pour Le Petit Journal Lisbonne.
Vous pouvez lire sur l´édition Lisbonne du Petit Journal ma chronique sur le roman Croix de Cendre, écrit par Antoine Sénanque et publié chez Grasset.
https://lepetitjournal.com/lisbonne/a-voir-a-faire/croix-de-cendre-un-roman-dantoine-senanque-377032
vendredi 29 décembre 2023
Chronique de janvier 2024.
Jacques Laurent, portrait
d´un hussard plutôt grognard.
Dans son essai qui
a fait jaser Grognards et Hussards, paru pour la première fois en 1952 dans Les
Temps Modernes, revue dirigée para Jean-Paul Sartre, Bernard Frank a renvoyé
dos à dos non seulement les mandarins de la critique comme Robert Kemp et Émile
Henriot, mais aussi ceux qu´ils tenait pour leurs successeurs, les Hussards,
comme Antoine Blondin, Roger Nimier, Michel Déon ou Jacques Laurent qui
venaient de réveiller une droite littéraire placée sous le patronage de Jacques
Chardonne et Paul Morand –peut-être à un moindre degré de Drieu La Rochelle –
qui portait l´amour du style et l´impertinence en étendard. Ils formaient un
ensemble hétéroclite avec quelques traits en commun comme le goût d´un style
bref et incisif, un anticonformisme volontiers insolent et l´héritage d´un
patrimoine littéraire français qui se réclamait d´écrivains comme le cardinal
de Retz, le duc de Saint-Simon, Stendhal ou Alexandre Dumas. Ils soutenaient en
plus l´Algérie française et s´opposaient bien entendu à l´existentialisme
sartrien. Toujours est-il que les écrivains rattachés à ce mouvement n´ont
jamais prétendu constituer un groupe –tout en étant relativement proches les
uns des autres, ils n´étaient pourtant pas aussi intimes que cela selon Michel
Déon - et que le nom que le mouvement a pris fut inspiré par autrui –sans doute
Bernard Frank lui-même – à partir du nom d´un roman –Le hussard Bleu -écrit par
celui tenu pour le chef de file du groupe, à savoir Roger Nimier, décédé
prématurément en 1962 dans un accident de voiture.
On sait que si
vous consultez un dictionnaire de référence, vous constaterez que le nom
grognard est non seulement allusif à quelqu´un qui grogne, mais aussi au soldat
de la Vieille Garde de Napoléon Ier, à un vieux soldat tout court dans une
acception plutôt littéraire du mot, ou encore à un militant de longue date d´un
mouvement politique qui en défend les principes avec intransigeance. Un
hussard, pour sa part, était autrefois un soldat de la cavalerie légère dans
diverses armées. Or, si l´on s´en tient strictement à la signification la plus
courante du mot grognard, celui qui grogne, on pourrait dire que Jacques
Laurent, un des noms les plus emblématiques du soi-disant mouvement littéraire
des Hussards, était lui aussi un peu grognard.
Jacques Laurent
Cély qui a souvent signé aussi Cécil Saint –Laurent (entre autres pseudonymes),
mais surtout Jacques Laurent, romancier, essayiste et journaliste français, est
né à Paris le 5 janvier 1919. Fils d´un avocat inscrit au barreau de Paris,
combattant de la Grande Guerre et militant de la Solidarité Française de
François Coty, mouvement contestataire qui se radicalise dans les années trente
avant d´être dissous par le Front Populaire, Jacques Laurent était par sa mère
neveu d´Eugène Deloncle, fondateur de la Cagoule, organisation politique et
militaire clandestine de nature terroriste, fort active dans les années trente
en France.
Après des études
au lycée Condorcet et de philosophie à la Sorbonne, il a commencé à écrire dans
de différentes publications où il étalait au grand jour ses idées
nationalistes. Il s´est même inscrit à l´Action Française de Charles Maurras
quoique plus tard –dans Histoire égoïste, par exemple - il eût proféré une
phrase énigmatique sur son engagements des années trente et quarante :
«C´est parce que je rencontrais l´Action Française que j´échappais au
fascisme». Toujours est-il qu´il a bel et bien flirté –et peut-être ma plume
baigne –t- elle ici un tant soit peu dans des couleurs euphémistiques - avec
le fascisme en rejoignant Vichy où il a été chef de bureau au Secrétariat
général à l´information sous l´autorité de Paul Marion. Il a également contribué
à Idées, revue de La Révolution Nationale, où il a un jour écrit ce qui suit
sous le pseudonyme de Jacques Bostan : « « la seule vocation qui doit nous animer est la
recherche obstinée d’une union valable entre la préservation de notre esprit et
la préservation de notre sol ». C´était le rapprochement de la littérature
et de l´engagement politique nationaliste. Ce fut en se servant du même
pseudonyme qu´il a publié, à la fin de l´Occupation, le livre Compromis avec la
colère, un recueil de sept articles dédié à «un mort» qui est en fait une
défense et illustration de la Révolution Nationale du Maréchal Philippe Pétain
à Vichy et de sa conception du redressement de la France.
Après la guerre, il s´est consacré à l´écriture,
construisant une œuvre qui a suscité au fil des ans l´admiration de ses pairs
et même de ses adversaires pour son franc-parler et sa liberté de ton, une
œuvre couronnée, entre autres distinctions, par le prix Goncourt en 1971 pour
Les Bêtises, et l´entrée en 1986 à l´Académie Française. Néanmoins, son œuvre
n´était nullement celle d´un ermite qui se renferme sur soi-même, faisant fi du
monde qui l´entoure. D´une part, son intervention littéraire s´est également
traduite par la fondation de quelques revues qui n´ont jamais été en odeur de
sainteté ni avec le pouvoir en place ni avec les milieux littéraires
parisianistes de gauche qui tenaient à l´époque le haut du pavé. D´autre part,
il a cultivé tout le long de sa vie sa veine de polémiste qui lui a parfois
taillé bien des croupières. En 1953, il a fondé La Parisienne dont le logo fut
dessiné par Jean Cocteau. À cette revue mensuelle anticonformiste ont collaboré
ses amis les Hussards de la revue La Table Ronde, mais aussi d´autres plumes
qui comptaient à l´époque comme Marcel Aymé, Jean-François Deniau, Henry de
Montherlant, André Fraigneau, Paul Léautaud, Jacques Perret, Maurice Pons, le
prix Nobel Maurice Martin du Gard ou la
jeune Françoise Sagan. D´un ton provocateur, il a tiré à boulets rouges sur le
ministre de la Culture André Malraux qu´il
a accusé de «vivre tranquillement en pelotant des chefs -d´œuvre plastiques
après avoir envoyé tant de jeunes gens au casse-pipe». La plupart des textes de
cette revue littéraire seront rassemblés plus tard dans un recueil intitulé Les
années 50. Entre 1954 et 1959, il a dirigé la revue hebdomadaire Arts, la revue
où a débuté le critique de cinéma et futur cinéaste François Truffaut.
Sa veine de polémiste s´est fait indiscutablement
remarquer dans son opposition au Général Charles de Gaulle qu´il n´a jamais
porté dans son cœur. Jacques Laurent, je l´ai écrit plus haut, faisait partie
des partisans de l´Algérie Française et donc il n´a pas vu d´un bon œil le
projet d´autodétermination qui a débouché sur les accords d´Évian et donc
l´indépendance de l´Algérie. Son indignation – et celle de beaucoup d´autres -
s´est matérialisée dans le lancement en 1960 de la revue L´Esprit Public devenue
avec le temps –ou du moins a-t-elle souvent été présentée de la sorte -
«l´organe officieux de l´OAS», l´Organisation de l´Armée Secrète, une
organisation terroriste clandestine française, proche de l´extrême –droite,
créée le 11 février 1961 afin de défendre par tous les moyens la présence
française en Algérie. Pourtant, trop réactionnaire à son goût, Jacques Laurent
a quitté la revue en 1963, trois ans avant sa fermeture. Mais sa hargne contre
De Gaulle s´est accentuée en 1964 lorsqu´il a publié un pamphlet intitulé
Mauriac sous De Gaulle où il s´en est violemment pris à Charles de Gaulle et au
Prix Nobel François Mauriac qu´il a accusé d´être l´écrivain officiel du régime
gaullien. Ce pamphlet lui a valu l´année suivante une condamnation pour
«offense au chef de l´État». Le procès a connu un certain retentissement et
vingt-deux écrivains ont publiquement défendu Jacques Laurent dont Jean
Anouilh, Françoise Sagan, Marcel Aymé et Jean-François Revel. Par écrit,
François Mitterrand –que Jacques Laurent avait connu du temps de Vichy –a
témoigné en sa faveur. Lors du procès, Jacques Laurent a déclaré, lançant une
nouvelle pique au Général : « La situation de l'histoire des affaires
est unique. Vingt ans après la Terreur, n'importe quel historien pouvait
dire ce qu'il pensait de la Terreur ; vingt ans après le 18 Brumaire,
n'importe quel historien pouvait dire ce
qu'il pensait du 18 brumaire ; vingt ans après la Terreur Blanche,
n'importe quel historien pouvait s'exprimer librement sur la Terreur
blanche ; vingt ans après le 2 décembre, on pouvait parler du 2 décembre selon sa conviction ; vingt
ans même, pour prendre un événement plus rapproché, après l'arrestation
de Caillaux sous Clemenceau, on pouvait défendre Caillaux si on le
voulait, ou en tout cas écrire un livre d'histoire absolument libre sur ce qui
s'était passé entre 1914 et 1918. Mais vingt-cinq ans après le 18 juin,
j'apprends par le réquisitoire qu'il est interdit de le commenter ».
Son acharnement contre De Gaulle l´a encore poussé à publier un nouvel opus,
Année 40, avec Gabriel Jeantet, publiciste d´extrême-droite et ancien membre de
la Cagoule, où il est allé jusqu´à contester l´importance de De Gaulle dans
l´organisation de la Résistance.
En
tant qu´écrivain, surtout romancier et essayiste, sa réputation ne fut jamais
entachée par ses polémiques. Néanmoins, le succès de ses livres ne fut pas
immédiat, d´ordinaire il lui a fallu
patienter des années pour que son talent fût reconnu. Ce fut par exemple le cas
du roman Les corps tranquilles, publié en 1948, un an après Mort à boire et
Caroline Chérie, un grand succès commercial et populaire (deux millions
d´exemplaires vendus), publié sous le pseudonyme de Cécil Saint-Laurent, qui
lui a permis d´écrire en concomitance ce qui lui plaisait bien. Les corps
tranquilles c´est un long roman de
près de 1000 pages serrées, écrit avec une souveraine liberté de ton et
d'audace (et d'audaces) C´est le livre de la légèreté, du désengagement, de l’amour,
du poids du hasard, de la nonchalance.
Son autre grand
roman est Les Bêtises, publié en 1971 et qui a obtenu le Prix Goncourt en 1971.
Commençant par une aventure désinvolte,
intitulée «Les Bêtises de Cambrai» et située dans la France d'après 1940, le
créateur de Gustin est obligé de relire son récit pour le rendre publiable, en
l'étoffant. Il se livre à un «Examen du texte» et de ses sources qui aboutit
finalement à une autobiographie quelque peu retouchée. Après quoi, il abandonne
la plume pour devenir planteur, puis note au jour le jour ses actes et ses
réflexions dans «Le Vin quotidien». En les creusant un peu, il parvient à une
philosophie dans un quatrième texte en forme d'essai dit «Fin Fond». Derrière
l'apparente disparité, le narrateur se traque dans son héros et nous mène dans
une aventure autour du monde.
Un
autre livre à retenir de Jacques Laurent est Histoire égoïste, essai paru en
1976. On nous présente dès le début le propos de ce livre : «Histoire
égoïste n´est pas un roman, mais des mémoires qui ont une saveur de roman. On y
trouvera un regard pénétrant mais tendre sur des années d´enfance et
d´apprentissage, la formation de la sensibilité d´un écrivain, les péripéties
d´une existence aussi flâneuse qu´agitée : Jacques Laurent est né le 5
janvier 1919, entre l´armistice et la paix. Ce livre n´est pas un livre de
doctrine mais il évoque les combats d´idées et les combats d´images. C´est un
itinéraire intellectuel traversé par les redoutables crises de l´Histoire :
Munich, la défaite, Vichy, la Libération, le gaullisme, la guerre d´Algérie, la
guerre du Vietnam. C´est un examen, un bilan, où apparaît une ligne de force,
une rectitude maintenue à travers les vicissitudes du fascisme ou de la société
libérale avancée, «la société cataleptique» comme l´a baptisée l´auteur (…)
Désormais pour parler de notre temps, il faudra recourir à ce livre qui est à
la fois l´œuvre d´un mémorialiste et d´un moraliste».
Je
tiens à mettre également en exergue le roman Le dormeur debout, paru en 1986.
On a affaire à un personnage –Léon-Léon, le héros du roman – pour qui la vie
est un conte à dormir debout. A-t-il été terroriste en 1937 ? Pendant
l´Occupation, a-t-il servi la milice ou la Résistance ? Qu´a-t-il commis à
Ulm, en 1945 ? Et quelles femmes a-t-il aimées ? Les feuillets qu´il
nous laisse avant de disparaître ne font qu´épaissir ces mystères. Comme on
nous l´annonce dans la quatrième de couverture, dans cette chronique
trompeusement ancrée dans les événements politiques et historiques de notre
époque, le véritable héros, c´est l´imaginaire, puisque, Jacques Laurent a fait
sienne la formule de Stendhal selon laquelle «mentir» signifie «inventer» (à
lire, à ce propos son brillant essai Stendhal comme Stendhal ou le mensonge
ambigu).
Jacques
Laurent est avant tout un écrivain qui se dévoile dans ses écrits, ses essais
étant en quelque sorte une biographie intellectuelle et sentimentale fût-elle
inventée. On dessine ainsi d´une touche un tant soit peu stendhalienne un
chef-d´œuvre imparfait.
Jacques
Laurent s´est suicidé le 29 décembre 2000. Quelques années plus tard, en
septembre 2011, l´essayiste et romancier Christophe Mercier a révélé que
Jacques Laurent s´était donné la mort par tristesse, à la suite du décès de son
épouse, survenu quelques mois plus tôt et pour ne pas connaître la déchéance
physique de la vieillesse. Jacques Laurent quels qu´eussent été ses engagements
fut avant tout un homme libre pour qui, de son propre aveu, la tranquillité de
l´esprit ne fait pas partie des droits de l´homme. Je ne puis rendre un
meilleur hommage à cet écrivain frondeur, provocateur et original, mais aussi à
l´homme qui a cultivé l´amitié et aimé la vie qu´en terminant cette chronique
reproduisant les paroles lucides que Christophe Mercier a écrites sur
lui : «Jacques Laurent, faux égoïste, témoignait à ses amis une grande
attention. Il aimait la littérature, les femmes, le whisky, l´amitié et la
nuit. Il restera l´un des grands esprits de son temps, et on reconnaîtra un
jour qu´il en est l´un des plus grands écrivains».
jeudi 21 décembre 2023
Article pour Le Petit Journal Lisbonne.
Vous pouvez lire sur le site du Petit Journal Lisbonne ma chronique sur le livre Par-delà l´oubli d´Aurélien Cressely, publié aux éditions Gallimard.
samedi 9 décembre 2023
Centenaire de la naissance de Jorge Semprún.
Demain, 10 décembre, on signalera le centenaire de la naissance de l´écrivain espagnol de langue française Jorge Semprún, décédé à Paris le 7 juin 2011.
Vous pouvez lire dans les archives de ce blog la chronique que je lui ai consacrée en juin 2008, tois ans avant sa mort(sur laquelle j´ai aussi écrit quelques lignes).
Centenaire de la naissance d´Urbano Tavares Rodrigues.
Mercredi 6 décembre, on a signalé le centenaire de la naissance de l´écrivain portugais et professeur de Littérature Française à la Faculté des Lettres de l´Université de Lisbonne Urbano Tavares Rodrigues, décédé à Lisbonne le 9 août 2013. Vous pouvez consulter dans les archives de ce blog les lignes que j´ai consacrées à cet homme généreux -dont j´ai eu l´honneur d´être l´élève- lors de sa mort.







