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Féru de littérature française et étrangère, ma plume sévit dans diverses colonnes de journaux, de sites internet pour partager ce goût qui m´anime. Que détracteurs ou admirateurs n´hésitent pas à réagir à mes chroniques.

vendredi 28 mai 2010

Chronique de juin 2010




La seconde guerre mondiale vue par d´autres yeux (à propos du livre HHhH de Laurent Binet).


Dans un livre d´essais publié tout récemment intitulé Une tombe au creux des nuages(collection Climats, Flammarion),l´écrivain espagnol d´expression française Jorge Semprún qui, membre de la Résistance française, a été interné à Buchenwald pendant la seconde guerre mondiale, rappelait encore une fois-il l´avait déjà fait il y a quelques années dans un livre d´entretiens, Se taire est impossible, avec un autre rescapé des camps, Élie Wiesel- une perspective sombre mais inéluctable. Dans quelques années, suivant l´ordre naturel de la vie, tous les survivants des camps nazis seront morts. Comment évoquer alors la Shoah ? Ce sera sûrement d´une façon différente où la fiction et la recherche historique côtoieront les témoignages des survivants. Ceci se produit déjà de nos jours, à la différence près que les survivants peuvent invoquer leur témoignage personnel pour s´opposer par exemple aux thèses révisionnistes ou aux manquements à la vérité historique.
Ces derniers temps, une nouvelle génération d´écrivains, nés dans les années soixante, voire soixante-dix du vingtième siècle, ont osé écrire sur la seconde guerre mondiale d´une perspective différente, suscitant une vive polémique chez les milieux littéraires et historiques. En 2006, Jonathan Littell, un jeune écrivain américain habitant Barcelone et écrivant en français, a défrayé la chronique d´abord en France, puis dans les autres pays, avec un livre total, Les Bienveillantes, où il était question des mémoires de Max Aue, un officier nazi. C´était rarissime que dans un livre sur la deuxième guerre l´intrigue tourne autour d´un nazi, de l´ennemi, du bourreau.
Le livre n´a laissé personne indifférent. Il s´est bien vendu (alors que c´était quand même un pavé de plus de mille pages), il a été couronné du prix Goncourt, mais il s´est attiré les foudres entre autres de Claude Lanzmann auteur du célèbre et magnifique documentaire sur la Shoah.
Claude Lanzmann a récidivé trois ans plus tard, donc en septembre dernier, lors de la parution d´un autre livre sur la seconde guerre : Jan Karski, signé Yannick Haenel (voir la chronique de novembre 2009). Cette fois-ci nombre d´historiens ont mis en cause certains épisodes relatés par Yannick Haenel sur la vie du résistant polonais Jan Karski qui avait d´ailleurs autrefois témoigné alors qu´il était encore vivant (il est mort en 2000) dans le documentaire de Claude Lanzmann.
La question pose problème. Un écrivain a-t-il le droit, lorsqu´il aborde un tel sujet, de mêler histoire et fiction au risque de manquer un peu à la vérité historique ? La question est complexe, mais je pense que l´on ne peut nullement clouer au pilori Yannick Haenel. L´écrivain est d´abord un créateur, un artiste, et nombre de vérités historiques que l´on tient aujourd´hui pour irréfutables nous sont parvenues à travers la fiction. Jorge Semprún, par exemple, a trouvé très méritoire le livre de Yannick Haenel sur Jan Karski.
Quant à Claude Lanzmann, un homme digne de notre respect voire notre révérence, ne serait-ce que par son magnifique documentaire sur la Shoah, pourquoi tire-t-il à boulets rouges sur tous ceux qui écrivent des fictions sur cette période sombre de notre histoire ? On a un peu l´impression à l´entendre –et je ne suis pas le seul à le penser- qu´il croit tenir une sorte de monopole sur la Shoah.
Pourtant, tout récemment, il y eut un livre sur lequel Claude Lanzmann n´a pas émis la moindre réserve. Certes, ce livre prête moins à polémique que ceux que j´ai précedemment cités. Quoi qu´il en soit, le sujet n´est toujours pas facile à aborder. Le livre est un premier roman d´un agrégé de lettres et professeur de français à Seine-Saint-Denis, chargé de cours à l´université, répondant au nom de Laurent Binet, 37 ans, qui s´est vu justement couronner du Goncourt du Premier Roman. Le roman aura étonné les lecteurs qui se seront mis à déchiffrer le titre bizarre : HHhH. Or, il représente les initiales d´une phrase allemande, à savoir, Himmlers Hirn heibt Heydrich-le cerveau d´Himmler s´appelle Heydrich. Ce Reinhard Heydrich dont le livre fait état est bel et bien celui qui a exercé les fonctions de chef de la Gestapo et des services secrets nazis et planificateur de la solution finale. Il était le chef d´Eichmann (dont le procès a inspiré le célèbre livre de Hanna Arendt, Eichmann à Jérusalem) et le bras droit d´Himmler. Il a officié à Prague où on l´a surnommé «le bourreau de Prague», «la bête blonde» ou «l´homme le plus dangereux du Troisième Reich». Il a joué un rôle important dans la mise en place de la philosophie totalitaire nazie, de la nuit des longs couteaux à l´organisation de la Shoah. De lui, Albert Speer, l´architecte emblématique du Reich avait dit qu´il était un homme froid qui se contrôlait toujours et formulait ses idées avec une rigueur d´intellectuel et d´après l´historien Joachim Fest(1926-2006) «c´était un homme comme un coup de fouet, dans sa froideur de sentiments lucifériennes, son amoralité tranquille et son inextinguible soif de pouvoir».
Au début des années trente, Heydrich a dû faire face à des rumeurs selon lesquelles il aurait une ascendance juive. Ces rumeurs découlaient du fait que sa grand-mère paternelle avait épousé en secondes noces, après le décès de son premier mari, un monsieur au patronyme d´origine juive : Süss. Une commission d´évaluation de l´origine raciale a néanmoins dissipé tous les doutes. Quoi qu´il en soit, pour d´aucuns, ces rumeurs auraient poussé Heydrich à redoubler d´acharnement contre les juifs.
Laurent Binet- on nous l´annonce d´ailleurs dans la quatrième de couverture-aura livré un combat dans ce livre entre la fiction romanesque et la vérité historique, sans que l´on sache véritablement, une fois le livre refermé, laquelle l´aura emporté et, contrairement à ce que l´on pourrait penser, c´est tout à l´honneur de l´auteur.
Laurent Binet a effectué son service militaire en Slovaquie et a vécu à Prague. Aussi, sa passion pour l´ancienne Tchécoslovaquie l´a-t-elle porté à se servir d´un narrateur dont les caractéristiques se confondent un peu avec celles de l´auteur et à rendre aux patriotes tchèques et slovaques (à ceux d´entre les Slovaques qui n´ont pas pactisé avec le gouvernement soi-disant autonome, créé par le Reich), dans un récit divisé en de courts chapitres nous tenant toujours en haleine, l´hommage qu´ils méritaient bien. Ces patriotes tchécoslovaques, indignés de la capitulation de leur pays- une capitulation à laquelle a contribué, il faut le dire tout crûment la naïveté ou plutôt la lâcheté de la France et de l´Angleterre devant Hitler- ont décidé de renforcer les rangs de la résistance et d´aider à préparer, à partir de Londres, où siégeait le gouvernement tchécoslovaque en exil, une riposte à la barbarie nazie. Tout comme en France, ou dans tous les autres pays occupés, de même en Tchécoslovaquie, une poignée de patriotes, d´insoumis et d´anticonformistes-des citoyens anonymes pour la plupart-tout en sachant que cette fois-ci on ne pourrait pas dire non quand on refusait, ont fait usage de subterfuges, de ruses, de leur imagination, souvent au péril de leur vie, pour éluder la grisaille quotidienne et combattre dans l´ombre la bête nazie.
Ces patriotes à qui le livre rend hommage sont entre autres ceux qui ont participé à l´opération «Anthropoïde». Kubis, un Tchèque, et Gabcik, un Slovaque, sont deux parachutistes envoyés par Londres en 1942 pour occire à Prague Reinhard Heydrich. Ils sont aidés sur place par Valcik, parachutiste lui aussi, et par d´ autres patriotes et leur but est atteint puisque, à la suite de l´attentat perpétré contre lui, le 27 mai, Heydrich finit par mourir quelques jours plus tard, le 4 juin, à l´hôpital. Et pourtant les choses ne se déroulent pas exactement comme prévu, et comme dans toutes les histoires, il y eut aussi un traître, Curda, un autre parachutiste. Mais, l´incapacité des autorités allemandes du soi-disant protectorat de Bohême-Moravie à démêler, dans un premier temps, l´écheveau de l´attentat a mené le Reich à se défouler, pour l´exemple, contre un petit village Lidice, pillé, saccagé, littéralement brûlé et où des gens ont été tués ou déportés.
Les parachutistes parviennent à se cacher dans une église pragoise avec d´autres résistants, mais suite à la traîtrise de Curda, ils sont découverts par les autorités et, une fois assiégés, ils finissent par périr dans les combats ou par se donner la mort.
L´attentat contre Heydrich avait déjà inspiré des films, dès 1943. Les bourreaux meurent aussi de Fritz Lang met surtout l´accent sur les représailles déclenchées après l´attentat et le rôle de Heydrich y est joué par Heinrich von Twardowski. Un autre film, Hitler´s Madam, de Douglas Sirk tourne davantage autour du personnage de Heydrich interprété par David Carradine.
HHhH de Laurent Binet, on l´a vu, quoiqu´accordant une place assez importante à la figure de Heydrich, se fait fort de rendre hommage aux patriotes tchécoslovaques qui comme tant d´autres résistants de par l´Europe ont sauvé l´honneur de leur pays et ont risqué leur vie au nom de la liberté.
Aujourd´hui, soixante-sept ans plus tard, l´Europe, qui peine à s´imposer sur la scène internationale, devrait surmonter les particularismes, les nationalismes et le repli identitaire qui la tenaille et s´affirmer comme un espace de liberté et de solidarité. Cela pourrait peut-être vous paraître étrange, mais ce serait le meilleur moyen de rendre hommage, aujourd´hui encore, à tous les patriotes qui ont donné leur vie lors de la seconde guerre mondiale.
Quant à l´avenir… pourvu qu´il y ait toujours des livres, comme celui de Laurent Binet, pour préserver la mémoire.

HHhH, de Laurent Binet, éditions Grasset, Paris, 2010

vendredi 14 mai 2010

Le nouveau livre de Deana Barroqueiro


Jeudi prochain,20 mai, aura lieu au Centre National de Culture à Lisbonne, vers 18h30, la présentation du nouveau livre de Deana Barroqueiro O Romance da Bíblia (Le Roman de la Bible), un regard féminin sur l´Ancien Testament, chez Ésquilo.

Les lecteurs assidus de ce blog n´ignorent pas l´estime que je porte à cet admirable écrivain qui a été mon professeur au Lycée Passos Manuel. C´est peu dire avec quel enthousiasme j´attends cette présentation. Or, cette fois-ci il y aura une raison supplémentaire qui ne fera qu´accentuer ma réjouissance. C´est que la présentation sera faite par une grande spécialiste de Littérature Portugaise et Française, Mme Maria Manuela Gamboa,qui a été elle aussi, tout comme Mme Deana Barroqueiro, mon professeur au même lycée.

Ne manquez donc pas cette soirée du 20 mai.

mardi 27 avril 2010

Chronique de mai 2010





Enrique Vila-Matas ou l´invention de l´auteur.


Je ne voudrais nullement commencer cet article en évoquant la vieille querelle de l´imitation de la vie par l´art ou de l´art par la vie. Toujours est-il que la réalité et la fiction sont souvent tellement imbriquées que l´on est sûrement en droit de s´interroger sur les liens secrets voire surnaturels qui les unissent dans l´ombre. Quand vous lisez, par exemple, un livre de l´écrivain espagnol Enrique Vila- Matas, il risque toujours de vous arriver des impondérables qui vous font ironiquement réfléchir sur ces liens secrets et surnaturels que je viens d´évoquer. Ainsi, en septembre 2008, alors que j´étais en train de commencer la lecture du livre précédent de cet écrivain – indiscutablement, un de mes auteurs-culte- Dietario voluble, que j´avais commandé sur Internet et que j´avais reçu la veille, une chose on ne peut plus bizarre s´est produite. Vila-Matas, dans cet espèce de journal plutôt littéraire qu´intime(ou peut-être les deux à la fois), dissertait un peu sur l´importance des mouches et soudain le vrombissement d´une mouche est venu déranger ma lecture. La mouche qui venait d´entrer dans ma chambre eut-elle l´intuition que je lisais des lignes sur son espèce ? Je ne saurais le dire. Pourtant, plus aucune mouche n´est venue me harceler pendant la lecture du livre les jours suivants(le sujet n´était plus les mouches, il est vrai). Le 11 mars, donc il y a moins de deux mois, j´ai commandé deux livres espagnols sur Internet. Néanmoins, avant de le faire, j´ai visité plusieurs sites pour savoir s´il y avait par hasard un autre livre qui pourrait m´intéresser. Une fois terminées mes recherches (pendant lesquelles, le nom de Vila- Matas m´est venu à l´esprit), un doute m´a assailli : fallait-il procéder tout de suite à la commande ou valait-il mieux attendre le samedi et l´indispensable Babelia, supplément littéraire de El País, dans l´espoir que l´on y annonce la parution d´un livre intéressant ? J´ai opté pour la première solution. Samedi, 13 mars, en ouvrant Babelia, je suis tombé sur une interview avec Vila-Matas, à propos de son dernier livre Dublinesca qui devait paraître trois jours plus tard ! Il m´a fallu faire une deuxième commande, le problème n´est pas là, mais il semble bien qu´une voix quelconque voulait m´annoncer qu´un livre intéressant m´attendait. Pendant mes recherches, j´avais pourtant oublié de consulter un site essentiel : le site de Vila-Matas lui-même, que j´avais d´ailleurs récemment découvert, un site en avance sur celui de l´éditeur Seix Barral. Je dis bien Seix Barral et non pas Anagrama, l´éditeur précédent de Vila-Matas auquel il est resté fidèle pendant de longues années. Ce changement d´éditeur –que j´avais déjà appris- a d´ailleurs fait jaser et ce parce que le nouveau roman de Vila-Matas (dont la traduction française est parue quelques jours plus tard, toujours chez Christian Bourgois, à l´occasion du Salon du Livre) dépeint le quotidien d´un éditeur et d´aucuns y ont vu(avant la parution du livre)un pied de nez à son ancien éditeur Jorge Herralde. Or, il n´en est rien.
Ce roman évoque en fait la vie d´un éditeur, Samuel Riba, qui se tient pour le dernier éditeur littéraire, dans un monde où les best- sellers et les livres de moindre qualité prennent le pas sur la vraie littérature, celle qui ressemble de plus en plus à une sorte de société secrète d´initiés, un peu fous, regardés de travers par les enthousiastes de la loi du marché. Samuel Riba semble un homme triste depuis qu´il a pris sa retraite et mène une vie plutôt banale- avec des intermèdes éthyliques, au grand désespoir de sa femme Célia-, rendant visite à ses vieux parents tous les mercredis et nourrissant auprès d´eux la fiction qu´il est toujours un homme respecté, dont on ne peut pas se passer et que l´on invite d´ordinaire à donner des conférences partout dans le monde. Un jour, Samuel Riba fait un rêve prémonitoire qui lui indique que sa vie passerait par Dublin. Ce voyage dans la capitale irlandaise, une des villes les plus« littéraires» qui soient, Riba ne veut pas l´entreprendre tout seul. Aussi parvient-il à convaincre quelques amis – dont certains se réjouissent que lui, un francophile invétéré, soit en train de «faire le saut anglais»- de le suivre et de parcourir en groupe l´itinéraire du roman Ulysse de James Joyce. Pourtant, ce voyage cache deux obsessions que Riba a du mal à avouer à ses potes : celle de savoir s´il existe bien l´écrivain idéal qu´il n´a jamais pu dénicher alors qu´il était éditeur, et celle de vouloir célébrer les funérailles de l´ère Gutenberg et de l´édition telle qu´elle a été conçue jusqu´à présent, dans un monde de plus en plus submergé par la folie digitale. L´ironie du sort a néanmoins voulu que l´ homme qui éprouve une sorte de mélancolie pour la fin d´une ère, est également le même homme qui de son propre aveu ressemble de plus en plus à un «hikikomori», ces jeunes qui au Japon passent la vie devant l´ordinateur de peur d´envisager la réalité.
Dans ce roman, on tombe aussi souvent sur la fascination de Riba pour la ville de New- York (une fascination partagée par l´auteur lui-même) et sur sa passion pour la littérature irlandaise, étant donné que ce n´est pas seulement l´ombre de Joyce que l´on croise mais aussi celle de Samuel Beckett et, à un moindre degré, celle d´autres auteurs irlandais. Ceci dit, on pourrait en déduire que l´idée du «saut anglais» finit par s´amenuiser au fur et à mesure du déroulement de la fiction, tant il est vrai que la littérature irlandaise quoiqu´écrite dans la langue de l´empire, nourrit d´ordinaire des obsessions et réclame des filiations qui n´épousent pas toujours forcément la tradition anglaise et que dans le cas particulier de Beckett (est-ce un hasard si le personnage du roman porte le même prénom ?),on assiste même à un changement de langue, la plupart de ses livres ayant été écrits directement en français, comme chacun le sait. Peu importe. Pour Vila- Matas, cette histoire du saut anglais était un épisode de moindre importance. Il s´agissait surtout de célébrer deux noms représentant, d´après lui-même, l´épiphanie (James Joyce) et l´aphonie (Samuel Beckett) de l´ère Gutenberg. En plus, Vila Matas a prouvé avec ce magnifique roman que l´on peut toujours innover tout en restant fidèle aux principes essentiels qui ont bâti une œuvre. La mélancolie et la solitude des personnages sont toujours à l´ordre du jour dans les fictions de Vila-Matas, mais l´humour et l´ironie n´y sont jamais absents non plus.
Certains parlent souvent de Vila- Matas, comme d´un écrivain d´écrivains, voire même pour écrivains. Dans ce genre d´affirmations, on croit déceler d´ordinaire un ton parfois réprobateur. Mais la suprême ironie, que certains esprits n´ont jamais su saisir, c´est que les écrits de Vila- Matas comptent parmi les plus beaux éloges que l´on puisse faire à la littérature. Comme si tous les esprits étaient convoqués à une célébration permanente de la littérature, où selon la très belle formule du poète portugais Herberto Helder, des portes s´ouvrent sur d´autres portes. Les fictions de Vila- Matas nous invitent elles aussi à la redécouverte d´autres livres et d´autres auteurs.
Il y a en outre un alliage entre l´humour et la mélancolie, que j´avais déjà laissé entrevoir, qui le place, indépendamment des caractéristiques particulières de chaque auteur, dans une lignée d´écrivains où l´on peut retrouver, entre autres, deux auteurs de langue espagnole prématurément disparus : le Chilien Roberto Bolaño et l´Uruguayen Mario Levrero.
Pour en revenir à l´essence de ce nouveau roman, Dublinesca, y aurait-il un autre moyen plus clair et plus succinct de l´expliquer ? La réponse nous a été donnée par Vila-Matas lui-même dans l´interview citée plus haut, accordée au grand critique littéraire Juan Cruz, pour Babelia.
Alors que Juan Cruz lui a demandé de s´imaginer dans un train et d´essayer d´expliquer au passager qui l´accompagne quel est à vrai dire le sujet du roman, Vila- Matas a répondu : «Je lui dirais qu´il met en scène quelqu´un très mal en point qui veut célébrer des funérailles pour le monde et découvre que cela, paradoxalement, c´est ce qui lui permet d´avoir un avenir dans la vie.» Plus «vilamatien» que ça…

Enrique Vila-Matas, Dublinesca, Seix Barral, Barcelone, 2010 (édition française :Dublinesque, Christian Bourgois, Paris, 2010)

Deux pièces de Ionesco

À Lisbonne, deux pièces de théâtre de Eugène Ionesco seront jouées dès cette semaine. À l´Institut Franco-Portugais, du 30 avril au 2 mai, on aura la possibilité d´assister à la pièce Les chaises, mise en scène par Pablo Fernando.

À partir du 1er mai(mais avec une avant-première le 30 avril), au théâtre «A Comuna», on aura la pièce Le roi se meurt, mise en scène par João Mota.

C´est toujours un plaisir de pouvoir assister à des pièces de théâtre d´auteurs aussi importants que le Franco-Roumain Eugène Ionesco.

samedi 24 avril 2010

«La religieuse portugaise»-Eugène Green


À partir du 6 mai, on pourra voir dans les salles de cinéma portugaises le film La religieuse portugaise du cinéaste et écrivain Eugène Green, produit par O Som e Fúria, avec, entre autres, Leonor Baldaque, Ana Moreira, Adrien Michaux,Beatriz Batarda,Diogo Dória et Eugène Green lui-même.Invité à l´avant-première,je fais partie de ceux qui pourront le voir dès mardi prochain,27 avril(22h), à Culturgest, dans le cadre du Festival IndieLisboa.
J´attends impatiemment cette avant-première...

samedi 27 mars 2010

Chronique d´avril 2010






Le temps et la mémoire selon Antonio Tabucchi.




Il est déjà bien lointain ce jour des années soixante où, attendant le train pour regagner l´Italie à la gare de Lyon à Paris, un jeune italien découvre chez un bouquiniste la traduction de Pierre Hourcade du poème «Tabacaria» de Álvaro de Campos, un des hétéronymes du poète portugais Fernando Pessoa. La lecture des poésies de Álvaro de Campos pendant le voyage l´a tellement ébloui que l´on peut dire sans l´ombre d´un doute qu´elle aura changé sa vie. Il s´est mis en tête séance tenante d´en savoir davantage et sur l´œuvre du génie des lettres lusitaniennes et sur la littérature portugaise en général. Une littérature qu´il a fini par enseigner en des universités italiennes. Ce jeune italien n´était autre- vous l´aurez déjà sûrement deviné- qu´Antonio Tabucchi qui a porté à une telle incandescence sa passion pour la littérature portugaise qu´il s´est même permis d´écrire en 1993 un roman –Requiem- directement en portugais. L ´histoire de Tabucchi se confond tellement avec l´évocation de l´œuvre de Pessoa que d´aucuns pourraient aller jusqu´à penser, ignorant tout de lui y compris sa date et lieu de naissance et s´il est vivant ou mort, qu´Antonio Tabucchi serait tout compte fait un hétéronyme de Pessoa(en écrivant ceci, il me vient à l´esprit une phrase aux accents provocateurs de António Lobo Antunes dans une interview au magazine Ler, à la fin des années quatre-vingt, selon laquelle Fernando Pessoa était peut-être un hétéronyme de João Gaspar Simões, un critique portugais, précurseur dans l´étude de l´oeuvre du génie portugais). Bien sûr, je pousse l´ironie jusqu´à introduire ici une boutade, peut-être une sorte de jeu à l´envers comme Tabucchi en a d´ailleurs le secret. Dans ses romans, ses personnages sont toujours soit à la recherche d´autrui soit en quête de leur propre personnalité, ou les deux à la fois. L´écrivain mexicain Sergio Pitol(prix Cervantès 2005), grand admirateur de Tabucchi, écrit dans son livre El arte de la fuga* ce qui suit :« Les malentendus, les équivoques, les zones d´ombre, les fausses évidences, les réalités rêvées, les rêves maculés par une réalité terrible, la recherche de ce que l´on sait au départ perdu, les jeux à l´envers, les voix issues de lieux se trouvant près de l´enfer sont des éléments que l´on côtoie d´ordinaire dans le monde de Antonio Tabucchi. Et encore, une élégance, parfaite parce qu´elle ne fait jamais étalage d´elle-même. L´élégance chez Tabucchi va de pair en général avec la mélancolie, toujours à l´ombre du récit ou cachée derrière le langage».Mais Tabucchi est également, on le sait, un intellectuel engagé («impegnato», comme on dit en Italie) et si une grande partie de ses livres(dont certains ont fait l´objet d´adaptations cinématographiques) gravite autour de la recherche de soi ou d´autrui comme Notturno Indiano, quand il ne s´agit pas de donner un nom à un corps inconnu(il filo dell´orizonte)ou d´ enquêter sur une tête déplacée d´un corps( La testa perduta di Damasceno Monteiro), Antonio Tabucchi s´immisce de temps à autre en des univers plus politisés et ainsi a-t-il enfanté des romans tout aussi intéressants tels Piazza d´Italia, (où l´on regarde l´histoire du côté des perdants, en l´occurrence les anarchistes toscans), Sostiene Pereira( une fiction sur un journaliste dans le Portugal salazariste des années trente du vingtième siècle) ou Tristano muore(où l´on entend un vieux résistant raconter, à l´article de la mort, sa vie passée). Contrairement à Umberto Eco qui tient l´intellectuel pour quelqu´un qui organise et oriente les connaissances, pour Tabucchi, il a le droit de prendre position et de sonner le tocsin quand les libertés publiques sont en danger. Tabucchi ne s´est jamais privé de dénoncer le marasme berlusconien où l´Italie se trouve plongée depuis des années devant l´indifférence, l´inertie, l´ineptie, oserait-on dire, de la majorité du peuple italien. Son courage lui a d´ailleurs coûté assez cher, les sbires de Berlusconi l´ont traîné dans la boue et lui ont intenté des procès, parfois en soulevant les insinuations les plus sordides.
Je n´ai jamais fait à vrai dire la connaissance de Tabucchi. D´aucuns mettent en exergue sa gentillesse et sa courtoisie contrairement à d´autres qui ne le supportent pas et parlent de lui comme d´un homme hautain ou à tout le moins indifférent. Si je ne l´ai jamais vraiment connu, je l´ai déjà croisé à deux reprises dans ma vie. La première fois ce fut il y a plusieurs années (je ne pourrais même pas préciser la date) dans la Rua da Rosa dans le quartier de Bairro Alto à Lisbonne. Il semblait se promener dans un après-midi printanier, regardant autour de lui, en fin observateur, comme si le détail le plus infime pouvait déclencher un quelconque mécanisme de réflexion, voire l´idée d´une fiction. La deuxième c´était tout récemment le 18 septembre 2009, à la Fondation Mário Soares, lors de la présentation de la traduction portugaise du livre Avec Camus de Jean Daniel, avec la présence de l´auteur. On s´est croisés dans l´ascenseur et une fois arrivés au premier étage où avait lieu la conférence, je l´ai prié de passer devant moi et lui, courtoisement, m´a rendu la politesse, me priant à son tour de passer devant lui, avec un large sourire aux lèvres. Donc, c´est une image de courtoisie et de politesse que je garde d´Antonio Tabucchi…
Le dernier livre de Antonio Tabucchi, paru au printemps dernier en France chez Gallimard, avant même de paraître en Italie chez Feltrinelli au mois de septembre (et le mois dernier en Espagne chez Anagrama), s´intitule Il tempo invecchia in fretta(Le temps vieillit plus vite, en français) et il s´agit d´un livre de contes. Neuf histoires d´une rare finesse où le temps déroule le fil de la mémoire et les personnages semblent apparemment égarés ou impuissants devant le cours inexorable de la vie. Comme si leurs fantasmes se réveillaient soudain et venaient hanter leur existence. Pourtant ce n´est effectivement qu´une apparence, parce que les personnages sont d´ordinaire à même de donner un sens à leur vie.
Dans «Nuvole»(«Nuages»), peut-être le plus beau récit du livre (du moins est-ce l´avis de la plupart des membres du club de lecture de Libritalia**), on tombe sur un curieux dialogue entre un officier italien (d´ascendance étrangère) à la retraite et une jeune écolière d´origine péruvienne, adoptée par un couple italien dans un lieu de villégiature(une plage croate) pendant les grandes vacances. L´officier italien a été victime de radiations de l´uranium appauvri et explique à l´enfant comment on peut lire dans les nuages. Dans «Fra Generali» («Entre Généraux»), un des récits les plus émouvants à mon avis, il y est question de solidarité entre militaires. Deux militaires (un Hongrois et un Russe) qui s´étaient connus quelque temps auparavant, se retrouvent des deux côtés opposés de la barricade lors de l´insurrection hongroise de 1956. Le résistant hongrois finit emprisonné et purge naturellement une peine. Après la chute du mur de Berlin, il est décoré et réintégré dans l´armée magyare, mais la vie semble n´avoir plus aucun sens et en regardant les gratte- ciels de New York, où il habite, il se rend compte que la ville lui dit effectivement très peu. C´est alors qu´il décide de se déplacer à Moscou pour rencontrer l´officier russe, parce que, au bout du compte, il n´ y a pas de haine entre les militaires.
L´Europe de l´Est, à l´occasion du vingtième anniversaire de la chute du mur de Berlin, est d´ailleurs fort présente dans le livre, l´action d´autres récits s´y déroulant comme «Bucarest non è cambiata per niente»(«Bucarest n´a pas changé du tout») et «I morti a tavola»(«Les morts sur table»). Dans ce dernier récit, un ancien agent de la défunte République Démocratique Allemande qui avait espionné Bertold Brecht pendant des années, déambule dans la ville de Berlin et décide de visiter la tombe du dramaturge pour lui confier un secret.
Les autres récits, tous indépendants entre eux, semblent néanmoins des pièces du même puzzle, tout en donnant aussi contradictoirement l´impression d´être souvent de petites équivoques sans importance ou de rêves de rêves. Et ce, parce que, au fond, on ne saurait pas bien expliquer ce qu´est au juste l´écriture. Elle est peut-être une bête sauvage comme Tabucchi l´a affirmé lui-même dans un entretien récent accordé au Magazine Littéraire (numéro 486-mai 2009). Et les personnages font souvent naître en nous un sentiment étrange. Comme Tabucchi en témoigne dans le même entretien : « On leur donne la vie, ils sortent des limbes, et soudain ils existent, et puis vous les enfermez dans une cage, vous les obligez à vivre éternellement l´histoire que vous avez inventée. Raconter au lecteur comment un personnage est né, c´est un peu lui faire cadeau de ce personnage, lui dire : voilà je vous le donne, faites en ce que vous voulez, vous pouvez lui imaginer une autre histoire.»
Des histoires et des personnages, Tabucchi en enfantera sûrement beaucoup d´autres. On pourra donc continuer à se délecter de ses livres, ceux que l´on a déjà lus et ceux qu´on lira encore. Le temps vieillit peut-être vite, mais sûrement pas les livres de Antonio Tabucchi…

*Traduction française : L´art de la fugue, éditions Passage du Nord- Ouest. L´édition originale en langue espagnole a été publiée chez Anagrama.


**Le club de lecture de Libritalia(Librairie italienne de Lisbonne) dont je fais partie existe depuis quatre ou cinq mois et en février le livre choisi c´était bien Il tempo invecchia in fretta(Le temps vieillit vite).


P.S- Les livres cités dans l´article sont tous traduits en français avec les titres qui suivent : Le fil de l´horizon, Nocturne Indien, Pereira prétend, La tête perdue de Damasceno Monteiro, Tristano meurt. Requiem et Piazza d´Italia conservent en français le même titre de la version originale.

Antonio Tabucchi,Il tempo invecchia in fretta, Feltrinelli, Milano, 2009(traduction française : Le temps vieillit vite, Gallimard, Paris, 2009).

jeudi 18 mars 2010

Semaine de la francophonie


Dans le cadre de la semaine de la francophonie, on pourra assister aujourd´hui vers 18 heures à l´Institut franco-portugais à Lisbonne à une rencontre avec le cinéaste et écrivain français d´origine américaine, Eugène Green(voir photo), auteur notamment de La Reconstruction et La bataille de Roncevaux.

À 20h, à l´Institut Culturel Roumain, dans le même bâtiment, on pourra entendre des poèmes français et roumains par l´actrice Andreia Macedo.

Ne manquez pas!