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Féru de littérature française et étrangère, ma plume sévit dans diverses colonnes de journaux, de sites internet pour partager ce goût qui m´anime. Que détracteurs ou admirateurs n´hésitent pas à réagir à mes chroniques.

vendredi 30 août 2013

Seamus Heaney n´est plus

 
 
 
Aujourd´hui est mort à Dublin, à l´âge de 74 ans, un des plus grands poètes contemporains, l´Irlandais Seamus Heaney. Né le 13 avril 1939 dans le comté de Derry, Seamus Heaney a publié son premier livre en 1965, Eleven Poems(Onze poèmes) dans une édition limitée de la Quenn´s University. L´année suivante, il s´est fait remarquer avec la parution d´une édition à tirage un peu plus ample de la Faber and Faber(éditeur prestigieux auquel il est toujours resté fidèle):Death of a Naturalist (Mort d´un Naturaliste).
Sa poésie mêle l´évocation sensuelle de la nature et du cadre celtique à la violence désespérée  de la situation politique actuelle(surtout en Irlande du Nord) et son oeuvre fut couronnée de nombreux prix littéraires dont Le Nobel en 1995. 
Son dernier titre paru fut Human Chain en 2010. En français ses oeuvres sont surtout disponibles chez Gallimard.

mercredi 28 août 2013

Chronique se septembre 2013




Raymond Roussel, le non-lu.

 
Dans ma chronique de juillet, j´ai évoqué une généalogie d´écrivains uruguayens –dont faisait partie Mario Levrero –connus sous la dénomination de Los raros(Les rares). Tout en étant français, Raymond Roussel pourrait néanmoins être considéré lui aussi comme un écrivain rare. Quatre-vingts ans après sa mort dans une chambre d´hôtel à Palerme, le mystère autour de Raymond Roussel- de sa personnalité, de son œuvre, de sa génialité- persiste. Est-ce que son importance dans l´histoire de la littérature française se mesure à l´aune de la grandeur de son talent ? Rien n´est moins sûr. S´il bénéficie certes d´un succès d´estime et si la postérité lui accorde un statut d´auteur culte- il fascine des écrivains comme Enrique Vila –Matas et Olivier Rolin ou autrefois Michel Leiris, Julio Cortázar, Georges Perec, John Ashbery, Leonardo Sciascia ou les surréalistes (ébahis par la créativité langagière de Roussel) -, cela signifie inversement que le nombre de lecteurs est réduit à la portion congrue.
De sa vie elle-même, on n´en connaît que de minces éléments biographiques dont la plupart ont été fournis par l´auteur dans ses œuvres, particulièrement dans Comment j´ai écrit certains de mes livres, paru, à titre posthume, en 1935.  Il est né un samedi 20 janvier 1877 à six heures du matin au numéro 25 du Boulevard Malesherbes à Paris, dans un milieu assez aisé. Fils cadet d´une famille de trois enfants, son père répondait au nom d´ Eugène Roussel, agent de change et fils d´un avoué normand, alors que sa mère, Marguerite Moreau-Chaslon, était fille d´Aristide Moreau, président  du Conseil d´administration de la Compagnie Générale des Omnibus.
Doué pour la musique, il finit par plaquer cet art pour se consacrer à la littérature qu´il tenait pour sa véritable vocation. «Illuminé par une sensation de gloire universelle», il s´adonne corps et âme à la poésie, à l´âge de dix-sept ans. À vingt ans, il publie son premier livre La doublure, un roman en vers alexandrins- qui, de l´aveu de l´auteur en épigraphe, doit se commencer à la première page et se finir à la dernière-racontant l´histoire de Gaspar Lenoir, comédien voué à l´échec, éternelle «doublure» au théâtre et dans l´existence. C´est aussi une savoureuse description burlesque et baroque du carnaval de Nice. Raymond Roussel fondait d´énormes espoirs en ce livre à tous titres révolutionnaire à son avis auquel il avait travaillé cinq mois presque sans relâche et qui,  une fois terminé, devait l´élever au rang de gloire littéraire.  Pendant ces jours-là, les rayons qui jaillissaient de sa plume étaient si intenses qu´il lui fallait baisser les rideaux de sa chambre pour éviter que la foule, arrivée de partout et enivrée par la révélation, ne vienne envahir sa maison.  Quand le livre eut paru – le 10 juin 1897- Roussel est sorti dans la rue persuadé que tout le monde allait le reconnaître, mais nul ne se rendait compte qu´un génie était tout près de soi et le roman se solde par un cuisant échec. Roussel n´en revient pas : «J´eus l´impression d´être précipité jusqu´à terre du haut d´un prodigieux sommet de gloire»(1). Il tombe en dépression et se fait soigner par le psychiatre Pierre Janet qui décrira son cas dans son œuvre De l´angoisse à l´extase(1926).
Malgré l´insuccès de son premier roman, Raymond Roussel n´en démord pas, s´attelant à la tâche de poindre de nouvelles œuvres, écrivant d´arrache-pied jour et nuit. Entre-temps, il se «promène» un peu dans les milieux littéraires, fréquente les salons, fait la connaissance de Marcel Proust et rend visite à Jules Verne.
S´il ne cesse d´écrire le long des années se suivant  à l´échec de La doublure (surtout des textes qui paraissent en des journaux et des revues), il a fallu attendre 1910 pour qu´ eût vu le jour- sous les auspices de l´éditeur Alphonse Lemerre, mais à compte d´auteur- son nouveau roman Impressions d´Afrique, précédemment publié  en feuilleton dans le Gaulois du dimanche, du 10 juillet au 20 novembre 1909. L´échec talonne toujours Raymond Roussel. La première édition ne s´épuise qu´au bout de vingt-deux ans. Edmond Rostand, émerveillé par l´inventivité du roman, prétend en faire une adaptation théâtrale. Raymond Roussel en fait jouer successivement trois versions qui n´enthousiasment nullement la critique, peut-être abasourdie devant  un roman qui rompait avec  tous les canons littéraires connus à l´époque. C´est d´abord un texte déroutant, extravagant et loufoque mais qui sourd de la plume d´un véritable génie. Dans la première partie, nous suivons le gala donné par le Club des Incomparables lors du sacre de Talou VII, empereur de Ponukélé(pays imaginaire de l´Afrique Équatoriale).Une cérémonie carnavalesque où l'empereur fait son apparition accoutré en " chanteuse de café-concert " et  se succèdent des numéros époustouflants et ahurissants, avec toutes sortes d´expériences abracadabrantes. Dans la deuxième partie, on évoque, revenant donc en arrière, le naufrage du Lyncée sur lequel voyageaient des passagers retenus en otage par Talou et contraints de participer à la cérémonie du sacre. Les préparatifs  de chaque prestation sont alors présentés par le narrateur. Le fil de cette narration est de ce fait un tant soit peu atypique ce qui peut expliquer que l´auteur eût recommandé aux lecteurs de débuter la lecture du roman par la deuxième partie. Ce procédé inventif de lecture, où l´écrivain suggère au lecteur de ne pas lire son livre de la façon la plus traditionnelle et logique, était tout à fait novateur. Par la suite d´autres auteurs ont fait eux aussi des suggestions quant au procédé de lecture, encore que la façon ne fût pas analogue à celle de Roussel.  On se rappelle par exemple que Julio Cortázar, admirateur de Roussel par ailleurs, a lui aussi  présenté aux lecteurs en 1963 dans son roman Rayuela(Marelle, en français)deux façons différentes de lire son œuvre. Une note en début de livre annonce qu´il se compose de 155 chapitres et peut se lire de deux manières. Soit de manière linéaire, du chapitre 1 au chapitre 56, soit de manière non linéaire en partant du chapitre 73 et en suivant un ordre indiqué en début de livre. Une partie du livre est constituée par des articles de journaux, extraits d´autres livres ou textes autocritiques attribués à l ´écrivain Morelli.
Pour en revenir à Roussel, en 1914 il publie encore un livre qui déroute : Locus Solus. C´est le nom d´une propriété de Montmorency où Martial Canterel, un savant aussi fou que génial, dévoile à quelques visiteurs ses inventions atypiques : une mosaïque de dents représentant un reître inspiré d´une légende scandinave ; une cage en verre renfermant des cadavres ramenés à la vie grâce à une injection de «réssurectine» ; un diamant géant rempli d´une eau éblouissante et habité par une danseuse-ondine ; un dispositif animant les nerfs faciaux de la tête de Danton, entre autres excentricités. De dépeçages en danses macabres, le parc de Canterel devient un  authentique jardin des supplices.  Malgré l´originalité d´un livre pareil, le public continue de bouder les livres de Raymond Roussel.
Jusqu´à la fin de sa vie, Roussel publie d´autres œuvres doublées de nouveaux échecs dont Nouvelles impressions d´Afrique en 1932.
Le 14 juillet 1933-jour national de France, encore une ironie entourant ce génie de la littérature française- Raymond Roussel pousse le dernier soupir dans la chambre du vieux et renommé Albergo delle Palme (Hôtel des Palmes), à Palerme, dans l´île de Sicile, en Italie.  Sa mort suscite aujourd´hui bien des spéculations à son sujet, comme si Roussel voulait laisser avec son trépas une trace-aussi subtile fût-elle- de son immensurable génie. «Overdose involontaire (de barbituriques) ou suicide soigneusement préparé ?» s´interroge l´écrivaine Tiphaine Samoyault dans la préface d´Impressions d´Afrique des éditions classiques de Garnier-Flammarion. On n´en sait rien, mais toujours est-il que la mort mystérieuse de Raymond Roussel a inspiré en 1972 un excellent récit-enquête à l´écrivain Leonardo Sciascia, intitulé Atti relativi alla morte di Raymond Roussel(2) où l´écrivain sicilien met en doute l´hypothèse du suicide.
De la vie de Raymond Roussel, la postérité retient la légende de ses extravagances : sa fortune et ses dépenses somptuaires (alors qu´il meurt ruiné) ; ses manies (comme celle de prendre ses repas d´une seule traite, de 12h30 à 17h30, enchaînant petit-déjeuner, déjeuner, dîner et souper ou encore ses chemises portées une seule fois) ; ses lubies (la première roulotte automobile de grand luxe), enfin, l´obsession de la propreté.
Après sa mort, nombre d´inédits ont paru dont, dès 1935, Comment j´ai écrit certains de mes livres, auquel j´ai fait référence plus haut. Dans ce livre, il explique la genèse de ses œuvres et les jeux de mots auxquels il se livrait pour en composer certains passages. La découverte la plus sensationnelle a pourtant eu lieu en 1989 : l´ouverture d´un casier de garde-meuble révèle que tous ses papiers étaient abandonnés depuis 1930 dans des cartons destinés par Roussel à la Bibliothèque nationale.
Néanmoins, toutes ces découvertes –et les études sur son œuvre –ne font toujours pas de Raymond Roussel un auteur connu du grand public. Il inspire encore aujourd´hui –on l´a vu- nombre d´écrivains comme il l´avait déjà fait par le passé. De lui, André Breton a affirmé qu´il était le plus grand magnétiseur des temps modernes. Pour Aragon, il était « la statue parfaite du génie» et Cocteau qui dans un premier temps avait rechigné devant cet auteur atypique a finalement écrit un jour qu´il était «un mode suspendu d´élégance et de peur». Proust, Éluard, Soupault et Caradec tenaient également son œuvre en haute estime. 
Pour Tiphaine Samoyault «l´œuvre de Roussel, si elle exclut absolument toute psychologie- au point de ne pas en laisser la moindre trace, ce qui la rapproche de l´épopée en l´éloignant de la littérature moderne- ,est traversée par une angoisse du vide et une obsession de la mort que l´excès et la manie descriptive exhibent sans les conjurer. Roussel ne gagne pas à être lu seulement comme un formaliste génial ou comme un ouvrier de littérature potentielle. Il faut peut-être prendre ses inventions à la lettre et apprendre à entrer naïvement dans son univers pour qu´il puisse enfin nous apprendre à lire»(3).   
Espérons que Raymond Roussel ne restera pas longtemps ce que titrait sur lui le prestigieux Times Literary Supplement en 1995, dans un texte fort élogieux : «The unread».C´est-à-dire, le non-lu…  
 
(1)À ce propos, il faut lire absolument  les références à Raymond Roussel dans les essais d´ Enrique Vila –Matas, rassemblés dans le livre : Una vida absolutamente maravillosa-ensayos selectos, ediciones Debolsillo, Barcelone, 2011.
(2) Leonardo Sciascia, Atti relativi alla morte di Raymond Roussel, Sellerio editore Palermo, Palerme, 1972, dernière édition 2009(traduction française: Actes relatifs à la mort de Raymond Roussel, traduit par de l´italien par Giovanni Joppolo et Gérard-Julien Salvy, éditions de L´Herne, Paris, 1972).
(3)Raymond Roussel, Impressions d´Afrique, présentation de Tiphaine Samoyault, collection de poche classiques Garnier –Flammarion, éditions Flammarion, Paris, 2005. 
Remarque : La plupart  des œuvres de Raymond Roussel sont disponibles aux éditions Jean-Jacques Pauvert, Gallimard et Flammarion. 
    

lundi 26 août 2013

Le centième anniversaire de Boris Pahor

 
 
 
Aujourd´hui 26 août, on fête le centième anniversaire de l´écrivain slovène Boris Pahor. Lisez ma chronique de ce mois- spécial Slovènie- où je brosse le portrait de cet auteur admirable.

vendredi 9 août 2013

La mort d´Urbano Tavares Rodrigues

C´est triste quand on apprend la mort de quelqu´un qui était non seulement un grand écrivain mais aussi un humaniste et un homme d´une générosité hors pair. Si, en plus,vous le connaissiez personnellement, votre douleur  est encore plus profonde. 
C´est donc avec une énorme consternation que j´ai appris  la mort aujourd´hui, à l´âge de 89 ans(il était né le 6 décembre 1923 à Lisbonne mais avait été élévé à Moura, dans la région d´Alentejo, au sud du Portugal)du grand écrivain portugais Urbano Tavares Rodrigues, mon  professeur de Littérature Française à la Faculté des Lettres de l´Université de Lisbonne, à la fin des années quatre-vingt.
Influencé par l´existencialisme français, il était pourtant avant tout, l´auteur d´une oeuvre singulière et vaste, composée essentiellement de romans, contes, nouvelles, essais littéraires, chroniques et livres de voyage. Bastardos do sol(Bâtards du soleil),Uma pedrada no charco(Un pavé dans la mare), Imitação da Felicidade(Imitation du bonheur), Tempo de cinzas(Temps de cendres), A vaga de calor(La vague de chaleur), Fuga imóvel(Fuite immobile), Filipa nesse dia(Filipa ce jour-là),Violeta e a noite(Violeta, la nuit)Dias lamacentos(Jours boueux), Os cadernos secretos do Prior do Crato(Les cahiers secrets d´António de Portugal, Prieur de Crato), comptent parmi ses titres les plus emblématiques. Ses titres traduits en français sont disponibles pour la plupart aux éditions de la Différence.
Membre du Parti Communiste Portugais depuis les temps difficiles de la dictature salazariste qu´il a courageusement combattue, Urbano Tavares Rodrigues fut arrêté et torturé par la Pide(la police politique du regime fasciste portugais) et également privé de la possibilité d´enseigner dans son pays.Il a vécu en France dans les années cinquante où il a donné des cours de portugais aux Universités d´Aix, Montpellier et Paris(où il a connu Albert Camus).
Après la révolution des oeillets du 25 avril 1974 qui a ramené la démocratie au Portugal, Urbano Tavares Rodrigues a pu enfin  enseigner librement à l´Université de Lisbonne où il a soutenu une thèse de doctorat sur l´oeuvre  de Manuel Teixeira-Gomes(voir dans les archives de 2007 de ce blog, un article sur cet auteur), écrivain et président de la République portugaise( entre 1923 et 1925). C´est en quelque sorte grâce à Urbano Tavares Rodrigues que j´ai découvert par le menu l´oeuvre de Manuel Teixeira-Gomes.
L´oeuvre d´Urbano Tavares Rodrigues fut couronnée le long de sa vie de nombreux prix littéraires, mais malheureusement on ne lui a pas décerné le Prix Camões, le plus important de la langue portugaise. Une injustice, à mon avis. 
Que l´exemple de courage, de générosité, de tolérance et d´humanisme de ce grand écrivain puisse survivre, malgré sa mort.

dimanche 28 juillet 2013

Chronique d´août 2013


Spécial  Slovénie.

Ce mois-ci, où l´on signale le centenaire de l´écrivain Boris Pahor, je rends hommage à la culture slovène avec deux articles, le premier sur Drago Jancar et le deuxième, bien sûr, sur Boris Pahor, un texte qui avait été mis en ligne en 2006 dans la rubrique «Chroniques d´un dilettante» du site de la Nouvelle Librairie Française de Lisbonne et que j´ai mis à jour et légèrement remanié. La littérature slovène est assez riche et encore méconnue.
                                 
La grande valse brillante de Drago Jancar.

 Les petits pays ne se mesurent pas à l´aune de leur dimension géographique. Les petits pays donnent parfois un exemple de courage et de sérénité. Sérénité est le mot qui me vient à l´esprit quand on évoque la Slovénie. Ce sentiment que j´éprouve à l´égard de ce pays devenu indépendant il y a une vingtaine d´années découle du fait qu´il s´est séparé de l´ancienne Yougoslavie en toute sérénité, sous les auspices il est vrai de l´Union Européenne (dont il est devenu membre plus tard, en 2004) et malgré les velléités hégémoniques du pouvoir fédéral yougoslave et des combats qui ont duré une dizaine de jours. Ce petit pays de deux millions d´âmes et dont la superficie dépasse à peine les vingt mille kilomètres carrés a souvent été ces dernières années un modèle de stabilité politique et de réussite économique avant d´être touché par la crise comme toute l´Europe, à vrai dire. Par contre, combien d´Européens même parmi ceux qui ne cessent de vanter, et pour cause, l´exemple de ce pays, connaissent-ils vraiment les grands noms de la littérature slovène ? Ont-ils jamais entendu parler de Primoz Trubar, auteur du premier livre imprimé en langue slovène ? De Josip Jurcic (1844-1881) ? Du grand poète France Preseren (1800-1849)? Du poète et résistant Edvard Kocbek(1904-1981) ?De Srecko Kosovel, poète visionnaire et avant-gardiste, surnommé le «Rimbaud slovène» et mort à l´âge de 22 ans(1904-1926) ? Ou encore de Alojz Rebula et de Miroslav Kosuta(nés en 1924 et 1936, respectivement) ? Avec un peu de chance, ils ont peut-être déjà entendu quelque part le nom de Vladimir Bartol(1903-1967), auteur du fameux roman Alamut(1938), issu de la minorité slovène de Trieste comme Boris Pahor, presque centenaire (né en 1913) que nous avons déjà évoqué plus d´une fois (voir le deuxième article de notre chronique).Probablement, quand on parle de Slovénie,  vous vient-il à l´esprit  presque automatiquement le nom de Slavoj Zizek, mais c´est plutôt un auteur du domaine de la philosophie et du monde des idées.  Brina Svit est éventuellement connue en France, pays où elle habite et dont elle a adopté la langue. Et quant à… Drago Jancar, ce nom vous dit-il quelque chose?
Je me rappelle très bien le jour où j´ai eu entre les mains pour la première fois un livre de Drago Jancar. Ce fut en 2008 que je suis tombé sur l´édition en poche du recueil de nouvelles L´élève de Joyce (L´Esprit des Péninsules, 2003, puis Le livre de Poche, 2007). C´est un des six livres de Drago Jancar traduits en français avec Aurore Boréale (roman, L´Esprit des Péninsules, 2005) ; La grande valse brillante (Pièce de théâtre, L´espace d´un instant, 2007) ; Katarina, le paon et le jésuite (roman, Passage du nord-ouest, 2009) ; Des bruits dans la tête (roman, Passage du nord-ouest, 2011) et Ethiopiques et autres nouvelles (Arfuyen, 2012), tous traduits par Andrée Lück –Gaye, hormis Katarina, le paon et les jésuites, traduit par Antonia Bernard.
Drago Jancar est né à Maribor le 13 avril 1948, fils d´un résistant contre l´occupant nazi qui a fini par être interné, pour cause d´activités dites «subversives», dans un camp de concentration. À la fin des années soixante, tout en achevant ses études de droit, Drago Jancar devient rédacteur en chef du journal étudiant Katedra. Il se fait tôt remarquer par le ton audacieux et sans concessions de sa plume qui dérange les autorités fédérales yougoslaves. Il passe au quotidien de Maribor, Vecer et en 1974 il est arrêté pour avoir fait circuler une brochure achetée en Autriche qui relatait le massacre de la garde nationale slovène par le régime de Tito en mai 1945. Il est condamné à un an de prison pour propagande en faveur de l´ennemi et envoyé, au bout de trois mois, dans le sud de la Serbie pour y accomplir son service militaire où il est en proie à un traitement particulièrement sévère du fait de son «statut» d´opposant. Au terme de son service, les portes se ferment sur lui et il se voit tenu de partir à Ljubljana où il noue des contacts avec des cercles de l´opposition au régime de Tito. Il devient un temps scénariste où il se heurte derechef à la censure. Néanmoins, à la fin des années soixante-dix, il commence une carrière d´écrivain qui s´épanouit dans les années quatre-vingt après la mort de Edvard Kardelj(1979) puis de Josef Tito(1980). Ce sont des années très prolifiques et d´une activité intense : il travaille dans le monde de l´édition, il parraine avec d´autres intellectuels le surgissement de la revue littéraire indépendante Nova Revija, il se lie d´amitié avec Boris Pahor(à qui il rendra hommage en 1990 dans l´essai L´Homme qui a dit non), il séjourne aux États-Unis et en Allemagne et consolide sa carrière d´écrivain.
Le dernier livre de Drago Jancar traduit en français est-je l´ai cité plus haut-le recueil Ethiopiques et autres nouvelles, publié l´année dernière, peu après que l´auteur eut été couronné du Prix Européen de Littérature (en 2011). Ce recueil traduit on ne peut mieux le talent de conteur de Drago Jancar qui, à mon avis, excelle dans la nouvelle ou le récit,  la forme brève, en somme. Jaroslav Skrusny a vu juste lorsque,  dans le beau texte intitulé «Le paradoxe de l´écriture, l´écriture du paradoxe», publié en guise de préface à l´édition française du recueil dont il est question écrit ce qui suit : «Drago Jancar est carrément envoûté par l´expression littéraire et a un rapport érotique à la langue et aux images qui naissent des mots, des symboles et des métaphores et les légendes et les histoires se mêlent aux récits imaginaires dans «la langue muette du souvenir», ainsi que l´écrivain lui-même définit son écriture. Et de cette «passion descriptive» naissent des romans et des nouvelles qui mettent en mots de préférence l´expérience amère, terrible, le plus souvent absurdement tragique du malheureux individu pris dans l´étau de l´agitation aveugle et des tempêtes grondantes de l´histoire qui, au siècle dernier, ont dévasté les corps et les âmes des «petites gens» humiliées et blessées qui vivent dans les régions troublées de l´Europe centrale».
Le recueil Éthiopiques et autres nouvelles est composé de six histoires qui donnent la mesure de l´inhumanité de la vie, du hasard réservé aux gens, de la triste ironie du sort, de la splendeur et déchéance de l´individu, dessinant ainsi une mosaïque où d´ordinaire le présent s´effrite sous l´œil du passé dont l´ombre errante poursuit les personnages.
Dans la première histoire-Ethiopique, la répétition- une unité militaire, un jour de mai 1945, manque la cote qu´un commandant avait marqué sur sa carte la veille au soir et se retrouve au-dessus d´un village inconnu après une longue nuit de marche. Petit à petit, ils aperçoivent un feu crépitant sur le toit d´une maison. Un silence profond plane sur le village et les militaires finissent par découvrir que la maison et tout le village avaient été le théâtre non pas d´une bataille classique d´une guerre conventionnelle mais d´un carnage : «Les cadavres étaient à moitié habillés, on aurait dit qu´on les avait tirés du lit. Une femme à demi nue était enveloppée dans un drap froissé et taché de sang. D´autres paraissaient avoir été surpris dans leur travail au point du jour. Un vieillard avait visiblement tenté de se défendre avec un manche de fourche auquel ses doigts osseux étaient encore agrippés. L´agresseur avait été plus preste : il lui avait tranché la gorge» (page 20). Comme si la guerre n´était elle-même qu´un éternel recommencement, il y a dans l´histoire l´écho des Éthiopiques d´Héliodore, écrites en grec au troisième siècle après la naissance du Christ, mais l´histoire de 1945 évolue tout autrement…
La deuxième histoire-La prophétie-nous renvoie aussi à une époque où nul ne questionnait l´existence de la Yougoslavie, mais où à vrai dire les rivalités entre les différentes nations qui la composaient ne pouvaient pas être éludées. Quoi qu´il en soit, ce qui semble inquiéter Anton Kovac, bibliothécaire à l´armée, au début de l´histoire, c´est une inscription aperçue à l´intérieur de la porte des toilettes qui lui glace le sang dans les veines. L´inscription en question -«Roi de Yougoslavie, tu mangeras de l´herbe/Les ânes baiseront ton gros cul»- était de nature à provoquer des remous et à placer en très mauvaise posture son auteur si tant est qu´on fût parvenu à le découvrir. Quoique le vocabulaire militaire des Balkans fût pittoresque et eût la baise comme seul leitmotiv archaïque, porter ainsi atteinte à des figures majeures-même si le roi ici fut employé métaphoriquement- eût naturellement suscité un tollé. L´histoire nous mène pourtant vers d´autres chemins et à la fin on se doit de conclure que la vie nous réserve bien des surprises…
 Dans Mesures pour développer la puissance créatrice de l´homme, Lesnik raconte à un jeune écrivain, dans les années 75 et dans les faubourgs de Maribor, comment il a raconté, alors qu´il était jeune soldat, une jeune fille de chez eux. Il l´avait d´abord prise pour une russe,même si son accent allemand n´était pas celui d´une russe. Au fil de la conversation, il se rend compte qu´elle était une fille de chez lui, une fille dont il ne dira jamais le nom, une histoire décidément teintée de nostalgie et de mélancolie…
 La nouvelle Les deux rêveurs nous sert un dialogue entre deux amis à la terrasse d´une auberge. Un de ces amis voudrait devenir serveur ce qui laisse l´autre surpris puisque quand on est serveur on n´est pas maître de soi-même. Néanmoins, celui qui  veut devenir serveur lui répond : «Mais si, quand tu es serveur, tu es ton maître(…) Quel genre de maître ? Tu as un habit blanc et propre quand tu travailles la journée en terrasse. Le soir, en salle, tu es en noir, chemise blanche et nœud papillon» (page 71).Il reste à dire que ce jeune qui voulait devenir serveur s´est retrouvé un jour maréchal dirigeant qui plus est, d´une poigne de fer, un pays fédéral des Balkans…
Dans Son ange ne l´a pas abandonné, on suit les péripéties d´un écrivain en panne d´imagination qui voyage en Italie où il se voit subtiliser le porte-monnaie. Se rendant à un poste de police pour signaler le vol auprès des carabiniers, il a affaire à deux tenenti pas très souriants. Quand il leur demande où sont les toilettes, on le guide par des couloirs sombres, on le fait descendre un escalier et soudain, il se rend compte qu´il s´est égaré…
Enfin, dans la toute dernière nouvelle, L´homme qui regardait dans le gouffre, on assiste à la splendeur et à la misère de Joze Mlakar, petit fonctionnaire d´une entreprise de transport, qui se voit propulsé sur le devant de la scène à la suite d´une phrase accidentelle et banale qu´il prononce dans la rue devant les caméras d´ une chaîne de télévision quand la Slovénie est en train d´embrasser la démocratie et l´indépendance. Il devient subitement une vedette des médias-qui reproduisent en boucle ses propos- et pendant un certain temps il est souvent invité sur les studios de télévision (il a droit donc à beaucoup plus que les quinze minutes de gloire dont parlait Andy Warhol) avant de tomber de proche en proche dans l´oubli lorsque l´usure de Chronos et la morosité démocratique a fait considérablement pâlir son étoile, de telle sorte que soudain on a même du mal à le reconnaître dans la rue…
Entre tristesse et douceur, entre ironie et mélancolie, ces six nouvelles de Drago Jancar sont autant de petits chefs-d´œuvre où s´exprime le talent d´un des grands écrivains européens vivants, héritier de cette culture riche, chatoyante et foisonnante des Balkans, écrivain engagé en ce sens qu´il réfléchit sur les aléas de l´histoire et  transforme ses réflexions en des fictions pétillantes d´imagination. Puisque quand on a vécu sous la grisaille communiste, on a tout autant le droit de reprocher aux nantis de l´Europe occidentale leurs torts. Comme Drago Jankar l´a lui-même rappelé dans une interview accordée à l´édition 128 du magazine littéraire français de Montpellier Le Matricule des anges (novembre –décembre 2011) : «Nous autres, des anciens pays de l´Est, nous avons été en prison : ça nous donne le droit aujourd´hui de critiquer et de dire qu´il y a beaucoup de médiocres à la tête des démocraties».On dirait que ces dernières années en Europe le prouvent à satiété…
 

Drago Jancar, Ethiopiques et autres nouvelles, traduit du slovène par Andrée Lück-Gaye,Arfuyen, Paris, 2012

 
Boris Pahor, la conscience slovène de Trieste.


Trieste est, on le sait, un carrefour de cultures. Tiraillées entre la culture germanique et l´italienne, la culture et la langue slovènes ont eu, de tout temps, bien du mal à survivre. Quand on évoque Trieste, on évoque la ville où l´on pourrait côtoyer les ombres d´ Umberto Saba, d´Italo Svevo, voire celles d´écrivains étrangers dont les noms sont liés à jamais à la mémoire triestine comme James Joyce, Rainer Maria Rilke ou même Valery Larbaud. Ou encore la ville d´un des plus grands essayistes italiens vivants, Claudio Magris. Nul, par contre, ne l´aurait associée au nom de Boris Pahor. Qui connaît d´ailleurs Boris Pahor, s´interrogeaient nombre de journalistes en France, lors des premières traductions de ses livres ?
Né en 1913 et toujours vivant à ce jour, Boris Pahor a vu, enfant, sa ville natale passer de la tutelle autrichienne à celle d´un pays où, des cendres de la première guerre mondiale, allait bientôt naître un régime auquel, dans ses rêves de grandeur, répugnait toute tolérance à l´égard d´une culture minoritaire. La langue slovène subit alors sous la botte mussolinienne l´éradication quasiment totale. Les Chemises noires incendient, dès le début des années vingt, la Maison de la culture slovène, une scène qui est magnifiquement décrite dans la nouvelle de Pahor Un bûcher dans le port que l´on peut trouver dans le recueil Arrêt sur le Ponte Vecchio ( Éditions des Syrtes, 1999) où la nouvelle qui inspire le titre du livre a été directement écrite en français par l´auteur(1). Boris Pahor - qui parle en cachette sa langue maternelle avec ses proches et ses amis - s´engage dans la résistance antifasciste puis antinazie ce qui lui coûterait assez cher. En fait, en 1943, il est arrêté par la Gestapo et vit l´expérience concentrationnaire entre Dachau et Bergen-Belsen. Les combats et la souffrance de ce Slovène anticonformiste ont nourri son oeuvre. Dans une sorte de trilogie triestine, où l´on inclut les romans Printemps difficile,(2) Jours obscurs et Dans le labyrinthe, tous publiés chez Phébus, on accompagne le parcours de Radko Suban, peut-être l´alter ego de l´auteur, son engagement dans la résistance, ses amours, sa déportation, son séjour dans un sanatorium français après la guerre et son retour au pays. Le témoignage le plus poignant de son expérience des camps de la mort, Pahor nous le livre, toutefois, dans son récit Pèlerin parmi les ombres (La table ronde, 1996) où quarante ans après sa déportation dans le camp de concentration de Struthof, un Slovène revisite les lieux de son martyre et, partant, ses souvenirs douloureux, et ce mêlé à une foule de touristes anonymes : «C´est étrange, il me semble que les touristes qui regagnent leurs vehicules m´observent comme si, soudain, une veste rayée recouvrait mes épaules, comme si mes galoches écrasaient encore les cailloux du chemin. Car si nous ne savons pas comment s´établit en nous le contact entre passé et présent, il n´en est pas moins vrai qu´un fluide imperceptible et puissant nous traverse parfois et que la proximité de cette atmosphère inhabituelle, insolite, fait tressaillir les autres comme une barque sur une vague soudaine. Il est peut-être resté sur moi quelque chose des jours d´autrefois ».
L´expérience des camps de la mort et de la résistance apparaît aussi en d´autres romans, quoique d´une manière plus douce, sur fond de rapports humains, comme La villa sur le lac ( Bartillat, 1998) ou La Porte dorée (Éditions du Rocher, 2002).
Le 19 avril est paru chez l´éditeur Pierre-Guillaume de Roux, le dernier roman de Boris Pahor publié en français, Quand Ulysse revient  à Trieste, traduit du slovène par Jure Kozamernik. Le héros du roman –dont l´intrigue se déroule pendant la seconde guerre mondiale-est Rudi Leban, un jeune d´origine slovène qui essaie de revenir à Trieste pour prendre part à la résistance. Il échappe de justesse à une rafle allemande à la gare de la ville. Il reprend un train qui remonte où un  passager déplie une feuille de papier et se met à lire les ordres d´un certain Barnbeck, commandant de la ville de Trieste qui enjoint tous les officiers, sous-officiers et soldats qui étaient sous commandement italien de se présenter en uniforme à la caserne de Roiano afin d´être enrôlés dans les forces allemandes et combattre les partisans sous peine d´encourir la peine maximale(3). Replié sur le haut plateau du Karst, Rudi n´ignore pas qu´il doit revenir à Trieste- comme Ulysse à Ithaque- et en chasser les fascistes italiens et les nazis allemands. Dans la préface, Evgen Bavcar, photographe français d´origine slovène, écrit que «L´auteur, dans ce roman, réactualise ce vieil archétype d´Ulysse-qui voyage à travers les siècles, comme diraient certains philosophes-en donnant à cette figure ancienne une incarnation moderne. Cette réactualisation participe de la beauté particulière de ce récit, qui réside en grande partie dans une dialectique entre l´´ archaïque et le moderne, entre le passé et le présent, entre hier et aujourd´hui».     
À  ce propos, l´édition du 5 juillet du Monde des Livres rend en quelque sorte un hommage à Boris Pahor à l´approche de son centenaire, au travers de deux beaux articles-sur ce dernier roman et sur l´auteur-de Hédi Kaddour et de Florence Noiville, respectivement. À noter aussi l´inclusion d´une nouvelle, inédite en français, de Boris Pahor dans l´ouvrage Les Lettres européennes, souffrance et littérature dans l´extrême oppression, sous la direction de Maryla Laurent et Olinda Kleiman(Le Rocher de Calliope/Numilog).
Ces dernières années Boris Pahor a livré ses confessions ou ses mémoires dans deux livres encore inédits en français et publiés en Italie comme Figlio di Nessuno (Fils de Personne) avec Cristina Battocletti et Tre volte no(Trois fois non)avec Mila Orlic, tous les deux chez Rizzoli. A signaler aussi un essai Piazza Oberdan (Trg Oberdan, en slovène) paru chez Nuova dimensione avec une traduction de Michele Obit.    
Nous ne pouvons pas nous imaginer à quoi pense Boris Pahor quand il se tourne vers son passé et se remémore les souffrances qu´il a endurées. Nous ne serions quand même pas loin de la vérité si nous disions que la beauté, à la fois troublante et mélancolique, de Trieste l´a aidé à subir plus doucement le calvaire des moments douloureux de sa vie...
 

(1)Dans une autre nouvelle de ce recueil -Le papillon- Boris Pahor raconte l´histoire de la petite Julka qui en salle de classe a eu l´«imprudence» de prononcer un mot en slovène.  Pour la punir, le professeur, l´insigne fasciste (des Chemises noires) du faisceau et de la hache à la boutonnière, l´accroche par les tresses à une patère.

(2)Printemps difficile traduit par Andrée Lück-Gaye, longtemps épuisé, est récemment reparu dans Libretto, la collection de poche des éditions Phébus.

(3)On vous rappelle qu´après le débarquement des Alliés en Sicile le 10 juillet 1943,  l´Italie fut en quelque sorte coupée en deux. Le nord du pays (où se trouve la ville de Trieste) fut alors envahi par les Allemands qui ont libéré Mussolini (qui avait été emprisonné par les Alliés).Le Duce fondera la République de Salò dans les territoires du nord et du centre du pays contrôlés en fait par la Wehrmacht.    

 

 

vendredi 28 juin 2013

Chronique de juillet 2013





Laissez tout entre les mains de Mario Levrero.

«Si j´écris c´est pour éveiller l´âme endormie, raviver l´esprit et dévoiler ses chemins secrets(…) mes récits sont pour la plupart des bribes de mémoire de l´âme et non pas des inventions». Ces paroles, on les retrouve dans le livre El discurso vacío(Le discours vide) de l´écrivain uruguayen Mario Levrero. Écrivain rare, comme on le classe d´ordinaire. Or, il se fait que cette épithète ne traduit peut-être pas au mieux de quelle étoffe étaient faits les livres éblouissants qu´il nous a laissés, lui mort en 2004. En plus, l´adjectif rare n´est-il pas une espèce de mot passe-partout que l´on emploie faute de mieux pour caractériser tel ou tel écrivain ? Moi-même, eussé-je été plus original, j´aurais choisi ici une épithète plus insolite. Toujours est-il que, me rendant à l´évidence et au risque de me contredire, le mot «rare» n´est pas un mot aussi insolite que cela pour évoquer l´œuvre de Mario Levrero. En effet, Mario Levrero dont l´œuvre ne se rapproche d´aucune autre dans la littérature uruguayenne partage quand même cette épithète d´écrivain rare avec d´autres auteurs de son pays, comme Marosa di Giorgio (poète décédée en 2004, la même année que Levrero), Armonía Somers, José Pedro Díaz, Felipe Polleri(étant plus jeune, un disciple en quelque sorte de Levrero) et le grand écrivain et concertiste Felisberto Hernández.  Une boutade sur la littérature latino –américaine explique par ailleurs l´apport le plus significatif de chaque nation : le Chili a produit des poètes, l´Argentine des conteurs, le Mexique des romanciers et l´Uruguay les rares (los raros, en castillan). Selon le critique littéraire Ángel Rama, «Los Raros» est un courant typiquement uruguayen d´écrivains que l´on ne saurait caser dans aucune école littéraire spécifique quoiqu´on puisse les rapprocher un tant soit peu par un tout léger surréalisme. D´aucuns vont jusqu´à inclure Juan Carlos Onetti (voir notre chronique d´octobre 2009) dans ce courant, ce qui me paraît tout à fait abusif étant donné que les caractéristiques d´Onetti le placent sous le signe d´une généalogie bien différente de celle qui sous-tend les œuvres de ses compatriotes cités plus haut. Quoi qu´il en soit, et pour en revenir à Levrero, l´auteur avec lequel on lui trouve le plus d´affinités semble être Felisberto Hernández.
Mario Levrero- de son nom complet Jorge Mario Varlotta Levrero- est né le 23 janvier 1940 à Montevideo et mort dans la même ville le 30 août 2004. S´il a passé la plupart de sa vie dans sa ville natale, il en a été absent pendant des périodes plus ou moins courtes où il a séjourné en d´autres villes uruguayennes comme Piriápolis ou Colonia, mais aussi à l´étranger, notamment à Buenos Aires et Rosario en Argentine et à Bordeaux, en France. Il a mené une vie plutôt précaire, ayant exercé divers métiers tout le long de sa vie tels libraire, photographe, humoriste ou éditeur de revues marginales. Les dernières années de sa vie, il a dirigé un atelier littéraire.
Si l´œuvre de Mario Levrero puise dans différentes sources, comme la littérature populaire, le polar, les comics, le cinéma muet, peut-être le fantastique, voire même la science –fiction(ou du moins quelques-unes de ses caractéristiques), elle est à bien des égards, inclassable, au- delà du fait qu´elle aura connu une trajectoire loin d´être tout à fait uniforme.
On pourrait d´ailleurs diviser l´œuvre de Mario Levrero en trois grandes parties : Les livres plus introspectifs parus peu avant sa mort comme El discurso vacío(Le discours vide) ou La novela luminosa(Le roman lumineux), publié à titre posthume ; les romans sur la ville des années soixante-dix rassemblés autour de la Trilogía involuntaria(trilogie involontaire), à savoir La ciudad(La ville), El lugar(Le lieu) ou París(Paris) ou les récits plus atypiques ou inclassables dont La  maquina de pensar en Gladys(La machine de penser à Gladys), Todo el tiempo(Tout le temps) ou Nick Carter se divierte mientras el lector es asesinado y yo agonizo(Nick Carter s´amuse pendant que le lecteur est assassiné et que j´agonise).
 On sait bien que nombre de lecteurs raffolent de retrouver chez chaque écrivain ce qui peut le rapprocher d´un autre auteur qu´ils auraient aimé comme si la littérature n´était qu´une éternelle chaîne se déplaçant en boucle où l´originalité ne serait pas monnaie courante. On n´ignore pas par ailleurs que les critiques littéraires se prêtent souvent à ce jeu, en gâtant leurs lecteurs de quelques rapprochements entre auteurs qui se ressemblent peu ou prou, mais qui au bout du compte se réclament de généalogies ou de paternités les plus diverses. Toujours est-il que dans le cas de Mario Levrero, l´auteur lui-même ne réfutait pas, toutes proportions gardées, le rapprochement ou du moins l´influence de Kafka dans certains de ses écrits. Il a même affirmé dans un entretien accordé à Hugo J.Verani en 1992 : « Tant que je n´ai pas lu Kafka, j´ignorais que l´on pouvait dire la vérité», une phrase d´ailleurs fort intéressante, dévoilant la pensée de Levrero sur le rôle de l´écrivain et la mission de la littérature. Sur cette influence de Kafka, je n´hésite pas à reproduire-justement à propos de l´affirmation de Levrero que je viens de citer- les paroles d´Ignacio Echevarría, un des plus grands spécialistes de l´œuvre levrérienne, dans l´article« Levrero y los pájaros»(«Levrero et les oiseaux»), paru en 2007 dans le numéro 5 (année III) de la revue UDP (Pensamiento y Cultura) de Santiago du Chili : « Ces paroles (de Levrero) nous invitent à rappeler celles de l´auteur du Château où il nous assure que ce que fait l´écrivain «n´est pas voir la vérité mais être la vérité elle-même» et il recommande :«ne nous faites pas croire à ce que vous dites, mais plutôt : faites- nous croire en votre décision de le dire».Levrero accomplit parfaitement cette consigne, d´autant plus que «la vérité profonde des choses est nécessairement diffuse, imprécise, inexacte», comme l´assure le narrateur de Desplazamientos*(1987) ; et c´est ainsi que «l´esprit se nourrit du mystère et fuit et se dissout lorsque ce que nous dénommons précision et réalité essaie de fixer les choses en une forme choisie- ou en un concept»».
Cette influence de Kafka est visible dans les romans de la trilogie involontaire(1), involontaire puisque ce n´est qu´après l´écriture des trois romans que Levrero se serait rendu compte qu´ils avaient en commun le thème de la ville. D´aucuns voient dans les romans de cette trilogie une incursion dans le genre fantastique, mais l´auteur rechignait devant cette épithète et ce parce que d´après lui ses œuvres-et celles-ci en particulier-ne bâtissent pas des mondes possibles ou des réalités alternatives, mais elles sont plutôt le reflet de la réalité par le philtre de la perception individuelle. Il ne s´agit donc pas d´une déformation de la réalité, mais d´une réalité tamisée par le subjectivisme. En effet, les espaces chez Levrero sont réels et vraisemblables et néanmoins il y a chez eux quelque chose de mystérieux, de diffus, d´opaque qui empêche le lecteur de les reconnaître. Peut-être ceux qui incluent  les œuvres de Levrero dans le genre fantastique pensent-ils à une interview de Julio Cortázar où l´écrivain argentin affirmait(en 1962) que ses contes faisaient partie du genre fantastique faute d´une meilleure définition…(2)     
Dans le premier roman de la Trilogia involuntaria, La ciudad(La ville), un homme loue une nouvelle maison où, plongé dans la pénombre et l´absence de courant électrique, il se sent égaré. Affamé, il  décide de se déplacer à un petit magasin pour s´acheter de quoi manger. Peinant à retrouver ses repères sous la pluie, il fait du stop et retrouve une fille qu´il croyait être la maîtresse du chauffeur, mais qui en effet avait fait du stop comme lui-même. Après que le chauffeur les eut déposés quelque part, ils ont fait un bout de chemin ensemble jusqu´à retrouver ce qui ressemblait à une ville où le narrateur, pris dans un tourbillon d´événements, les uns les plus bizarres que les autres, baigne dans une atmosphère kafkaïenne où tout  est égarement, perte de repères, un monde interlope que l´on ne saurait déchiffrer. En épigraphe, il y a un dialogue d´un roman de Kafka qui ne saurait mieux traduire l´étrangeté de ce roman de Levrero :
«-J´aperçois au loin une ville. Est-ce celle dont tu parles ?
 -C´est possible, mais je ne comprends pas comment tu peux apercevoir au loin une ville, puisque moi, je ne vois que très peu depuis que tu m´en a parlé, rien que quelques contours imprécis dans le brouillard».
Dans un autre roman de cette trilogie, París (Paris), le narrateur se retrouve dans la capitale française où il est arrivé après avoir voyagé trois cents siècles (mais oui !), une ville dont il a d´étranges et confus souvenirs. Il y descend dans un asile d´aliénés où les chambres sont distribuées par un curé qui s´occupe de la traite de prostituées. Il est interdit d´en sortir puisque l´asile est surveillé par des gendarmes. Si la présence des flics renvoie vaguement à un univers kafkaïen et l´atmosphère d´égarement et d´étrangeté nourrit l´intrigue, le rapprochement dans ce roman est à faire plutôt avec William Burroughs et surtout  Philip K. Dick, une des références littéraires de Levrero.
Enfin, dans El Lugar(Le lieu) qui a plus d´affinités avec La Ciudad qu´avec París, on découvre un personnage qui se réveille  enfermé dans une chambre qu´il ne connaît pas. Ignorant comment en sortir, il décide d´entrer dans une autre chambre de la maison mais se rend compte qu´il ne peut pas reculer et regagner la première chambre. À la  page 40, on retrouve peut-être une clé interprétative pour l´univers levrérien, ou du moins pour la banalité de l´existence quotidienne ou l´absence de toute logique dans notre vie(le monde serait-il d´ailleurs plus heureux s´il y avait bien une logique ?) : «Je me suis rendu compte que l´impuissance devant cette situation aussi extraordinaire n´était pas particulièrement différente de l´impuissance coutumière devant les faits quotidiens ;en ce dernier cas, on dissimule mieux, en raison de la complexité des situations que le monde nous présente quotidiennement».
Il y a quelques mois, les éditions de poche Debolsillo, du groupe Mondadori Espagne, ont rassemblé en un seul volume trois romans de Mario Levrero du genre «détectivesque». Le livre intitulé Nick Carter se divierte mientras el lector es asesinado y yo agonizo y otras novelas(3) regroupe le roman homonyme- que j´ai déjà cité plus haut – et encore La Banda de Ciempiés(La Bande de mille-pattes) et Dejen todo en mis manos(Laissez tout entre mes mains, qui a pris un autre titre en français).
Nick Carter… ne peut pas être classé à proprement parler  dans le genre  polar, comme on eût pu le supposer de prime abord. Comme l´a rappelé encore Ignacio Echevarría dans le prologue, il s´agit d´une parodie du genre truffée de teintes métalittéraires et psycho-analytiques, un mélange de fictions pulp, du comique, du délire onirique avec quelques délicates touches kafkaïennes. Le roman est en fait une authentique parodie, sans conventions, loufoque, d´une fantaisie inouïe et d´un humour noir. Les personnages sont on ne peut plus extravagants, de la secrétaire nymphomane de Nick à une femme qui se transmue en  toile d´araignée ou vice –versa, tout est dépourvu de la moindre logique. Même le narrateur semble ne pas y échapper,  passant assez facilement de la première à la troisième personne. Interrogé à ce sujet, Mario Levrero a répondu un jour : «Ça n´a pas été une décision du moi,  ni un calcul, ça s´est tout bonnement présenté ainsi. Comment me suis-je rendu compte que l´on passait à la troisième personne ? Tout simplement en regardant  le protagoniste, qui était le narrateur, dédoublé ; je n´étais plus en train de le personnifier (à travers ses sens), je le regardais plutôt du dehors».
La Banda de Ciempiés met en scène une foule de péripéties et de situations grotesques et absurdes à partir de la construction d´un mille-pattes en papier et de l´enlèvement d´une marchande de violettes. Le détective Carmody Trailler appelé à enquêter sur l´affaire semble naturellement impuissant pour faire quoi que ce soit.
Quant à Dejen todo en mis manos, l´insolite surgit tout d´abord dans le titre. C´est que dans Nick Carter…écrit vingt ans plus tôt, «dejen todo en mis manos» est une expression employée souvent par Nick Carter en s´adressant à un autre personnage Lord Ponsonby. Quoi qu´il en soit, cette fois-ci on a affaire à un écrivain peu fortuné, ayant du mal à faire publier ses livres - il peut d´ailleurs être conçu comme un alter ego de Mario Levrero-et qui en manque d´argent accepte à contre- cœur une mission d´un éditeur ami : retrouver un certain Juan Pérez qui avait envoyé un manuscrit fabuleux. On ignore tout de l´auteur, on n´a comme renseignement que la ville de l´intérieur d´où le manuscrit fut envoyé. C´est là que l´auteur raté se déplace à la recherche de l´auteur inconnu, et descend dans un hôtel louche. Pourtant son séjour-où il  connaît une étrange femme – se mue en une recherche de soi-même à travers une petite ville où les chemins ne mènent  nulle part.
Dans les derniers livres de Mario Levrero, il y a, je l´ai écrit plus haut, une évolution vers une littérature plus introspective(le réalisme introspectif, selon la formule du critique littéraire Pablo de Rocca). Dans El discurso vacío(4), un écrivain noircit un cahier avec des exercices pour perfectionner sa calligraphie, en présumant qu´en faisant ceci il pourra en même temps améliorer son caractère. Ce qui n´était au départ qu´un simple exercice se remplira au fur et à mesure de réflexions et d´anecdotes sur l´écriture, le sens de l´existence et le désarroi devant la vie. Un peu dans la même veine, La novela luminosa(5) est une tentative de mener à bout un projet que l´auteur avait jadis commencé, puis abandonné. Il a ainsi sollicité une bourse à la Fondation John Simon Guggenheim et les quatre-cent cinquante premières pages de ce roman intitulées Diario de una beca(Journal d´une bourse) sont dans une certaine mesure une réflexion sur l´impossibilité d´écrire un roman, un peu à l´instar d´une œuvre de 1958 de Josefina Vicens, El libro vacío. L´auteur y consigne ses manies, son agoraphobie, son hypocondrie, son addiction aux ordinateurs, ses rêves, ses lectures, l´amour, la peur de la mort, la poésie, ou ses promenades à Montevideo en quête des livres de Rosa Chacel et des polars qu´il lit compulsivement. Enfin, dans les cent dernières pages, Levrero reprend le projet du roman tel qu´il l´avait conçu dans la première version en 1984.
Quoique Mario Levrero fût devenu ces dernières années un auteur culte, une partie importante de ses livres ne sont pas encore disponibles chez des éditeurs espagnols. Il est abondamment publié en Uruguay et en Argentine, mais en Espagne, s´il est crédité d´un succès d´estime, il peine un peu à atteindre le grand public, du moins de façon aussi incisive que, par exemple, le Chilien Roberto Bolaño(voir notre chronique de juillet 2008), un auteur dont le parangon avec Levrero est d´ordinaire évoqué, non pas tellement parce que leurs œuvres partagent à proprement parler une même généalogie (malgré des affinités assez claires), mais parce que la trajectoire des deux écrivains a quelques points communs : ils ont vécu en marge de toute coterie littéraire(de par même la «marginalité» qui était la leur), ils ont mené une vie plutôt précaire, ayant constamment changé de métier, et ils ont connu une gloire posthume(plus évidente  pour l´instant dans le cas de Bolaño). De toute façon, toutes les œuvres de Mario Levrero  semblent en cours de publication chez Mondadori Espagne, quoiqu´à un rythme relativement lent.
Pour ce qui est des traductions, un long chemin reste à faire, surtout dans les principales langues de communication. En français, il n´y a pour l´instant qu´un livre traduit disponible, Dejen todo en mis manos, qui a pris dans la langue de Molière le titre  J´en fais mon affaire, chez L´arbre vengeur(2012) avec une préface de Diego Vecchio et traduction de Lise Chapuis. Il y a eu une édition chez Complexe de la fiction Fauna en 2000, qui est déjà épuisée. En portugais, il y a un ou deux livres traduits au Brésil, mais aucun au Portugal. Pas plus qu´en Allemagne,en Angleterre ou aux États-Unis où les traductions en allemand et en anglais sont  donc inexistantes(il paraît qu´il y a juste un conte traduit et publié dans une revue littéraire américaine). En Italie, il y a quand même un conte de Levrero(traduit par Loris Tassi sous le nom Confusione del noir) dans une anthologie de contes et essais, intitulée Inchiostro sangue, Antologia di racconti e saggi del Rio de la Plata, chez l´éditeur Arcoiris(2009). 
Quoi qu´il en soit, si vous lisez bien l´espagnol, n´hésitez  pas, laissez tout entre les mains de Mario Levrero…
*Déplacements, en français.
(1)Trilogía involuntaria (La ciudad, El lugar, París), Mario Levrero, Debolsillo, Barcelone 2008.
(2)Voir l´article «Trilogía involuntaria o las ciudades de Mario Levrero» d´Ana Maria Iglésia in revistadeletras.net
(3) Nick Carter se divierte mientras el lector es asesinado y yo agonizo y otras novelas, Mario Levrero, Debolsillo, Barcelone, 2012.
(4)El discurso vacío, Mario Levrero, Debolsillo, Barcelone, 2009.
(5)La novela luminosa, Mario Levrero, Debolsillo, Barcelone, 2008.

dimanche 23 juin 2013

Javier Tomeo n´est plus


Le romancier,conteur et dramaturge espagnol Javier Tomeo, né le 9 septembre 1932 à Huesca, est mort hier à Barcelone, à l´âge de 80 ans, des suites d´un diabète sévère.
Auteur de romans comme El cazador,El unicornio, El castillo de la carta cifrada,Bestiario,La agonia de Proserpina, El crimen del cine Oriente ou El cantante de boleros, Javier Tomeo a également connu un grand succès en tant que dramaturge, surtout en France avec sa pièce Amado monstruo(Monstre aimé). La plupart de ses contes sont rassemblés dans une anthologie intitulée Los nuevos inquisidores(2004).Les traductions de ses livres en français sont surtout disponibles chez Christian Bourgois et chez José Corti.
C´était un écrivain fort imaginatif, utilisant des phrases courtes et ayant d´ordinaire recours à la parabole kafkaïenne. Il a souvent été comparé à  l´écrivain autrichien Thomas Bernhard et au cinéaste espagnol Luis Buñuel.Sa vision de la condition humaine quoique dramatique et existentielle était pourtant lyrique et humoristique.
Il s´est vu décerner en 1994 le Prix Aragón des Lettres et la Médaille d´or de la municipalité de Saragosse. Il écrivait régulièrement dans la presse espagnole, surtout dans le quotidien ABC.
Au début de sa carrière littéraire, dans les années 50, il avait écrit des romans populaires sous le pseudonyme de Frantz Keller.
Aujourd´hui, le quotidien espagnol El País déplorait la mort d´un «monstre de la littérature».