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Féru de littérature française et étrangère, ma plume sévit dans diverses colonnes de journaux, de sites internet pour partager ce goût qui m´anime. Que détracteurs ou admirateurs n´hésitent pas à réagir à mes chroniques.

vendredi 30 juin 2023

Chronique de juillet 2023.

 


La langue inimitable de Fabio Morábito.


Dans le très bel article -«Le chercheur d´ombres» - qu´elle a consacré à Fabio Morábito en février 2022 dans En attendant Nadeau, à la suite de la parution en langue française d´une anthologie (À chacun son ciel) du poète italo-mexicain, Florence Olivier écrit que la poésie spirituelle de Fabio Morábito se fait aussi charnelle et que la brûlure du désir («un cyclope voyeur se liquéfie en lave»), l´anxiété de l´attente amoureuse («les vers sont attendus à la fenêtre, viennent des pas») et l´évidence de la faim définissent le rapport du poète à la poésie. Florence Olivier nous rappelle également que chez Fabio Morábito «mer, mère et langue maternelle, tout est affaire de traduction ou de métaphore dans ces réinventions et ces palpitations nouvelles des temps, des lieux et des mots disparus».

Réinvention est sans doute un mot-clé dans la poésie et les fictions –récits, contes ou romans –de Fabio Morábito étant donné qu´à l´âge –l´adolescence - où l´on commence à se chercher une voie ou peut-être à interroger plus sérieusement le monde, Fabio Morábito a dû changer de pays. Encore une fois, pourrait-on dire, quoique, du premier déménagement il n´en garde probablement qu´une vague réminiscence. En fait, Fabio Morábito est né le 21 février 1955 à Alexandrie, en Égypte, de parents italiens, mais tôt emmené en Italie- à Milan, où il a passé son enfance- il n´a jamais appris l´arabe. L´italien est donc sa langue maternelle, mais de la grande métropole, centre économique et financier de l´Italie, sa famille est partie au Mexique alors que le jeune Fabio n´avait que 14 ans et ne maîtrisait donc pas la langue espagnole. Si, comme certains l´affirment, l´enfance est la patrie des futurs poètes, Fabio Morábito aura alors dû se réinventer pour devenir un orfèvre des mots. Comme l´écrit encore Florence Olivier dans l´article cité plus haut, «le passage le plus conscient, mais aussi le plus périlleux, de la langue maternelle à la langue étrangère, précédant de peu celui de cette langue d´usage à la langue poétique, Fabio Morábito l´a précocement trouvé dans la traduction en espagnol de poètes italiens : Ungaretti, Pavese, Saba, et, plus tard, Montale».

On peut d´ailleurs s´interroger : choisit-on la langue de création ou c´est cette langue-là qui nous choisit ? La langue est peut-être toujours à conquérir. Il faut s´en éprendre, en saisir les subtilités.

Dans l´anthologie citée plus haut, À chacun son ciel, paru aux éditions du Seuil, qui inclut sa poésie écrite entre 1984 et 2019, il est un poème où Fabio Morábito –ou le sujet poétique, à tout le moins – nous donne l´idée que le détachement de la langue maternelle ne fut pas à proprement parler une partie de plaisir, surtout parce que le pire n´est point le sentiment que l´on risque d´éprouver de ne se sentir de nulle part,  mais celui de ne vouloir aucunement assumer une autre identité. C´est la sensation de perte, d´égarement : «Maintenant, après presque vingt ans/je commence à le sentir/comme un muscle qui s´atrophie/par manque d´exercice/ou qui tarde à répondre/, l´italien/dans lequel je suis né, j´ai pleuré/j´ai grandi, dans le monde (…)/m´échappe des mains».

Si derrière la poésie de Fabio Morábito nous pouvons déceler une voix intérieure, celle qui nous fait reconnaître les grands poètes, nous ne saurions ignorer non plus l´excellence de sa prose.    

Dans le roman Emilio, les blagues et la mort (Emilio, los chistes y la muerte), disponible aux éditions José Corti (ou éditions Corti), on peut lire l´histoire d´une relation qui se noue entre un garçon de 12 ans qui a un excès de mémoire et une femme de 40 ans qui veut tout oublier. Emilio, qui n´a pas d´amis ni de frères ou sœurs, et Euridice, masseuse, qui vient de perdre son seul enfant, se rencontrent de façon quasiment clandestine dans un cimetière énorme et abandonné où le nom des morts luit de manière incomplète et où la végétation menace de dévorer les niches mortuaires. Comme on nous l´annonce dans la quatrième de couverture de l´édition original de l´éditeur espagnol Anagrama, entre le désespoir d´Euridice et la maturité précoce d´Emilio, entre la fascination exercée par les prénoms et le puissant appel sexuel, reluit une simple vérité : nul n´est maître de soi-même ni d´autrui. Une autre vérité se fait jour : le désir n´a pas d´âge pour s´exprimer et il n´a pas non plus des dominateurs ni des dominés, et tout comme les prénoms des morts, le désir est une force âpre, incontrôlable et parfois rédemptrice. En mettant l´accent sur la sexualité dans le conflit entre les personnages, l´auteur subvertit les règles du roman de formation, mais cette histoire est aussi une réflexion, à la fois amère et comique, sur l´impossibilité de regarder l´autre.

Dans un autre roman traduit en français, Le lecteur à domicile (El lector a domicilio), publié aussi aux éditions José Corti,  nous avons affaire à Eduardo qui, à Cuernavaca, près de Mexico, se voit infliger un travail d´intérêt général suite à un retrait de permis : faire la lecture à des particuliers. Un jour, il s’aperçoit de la mystification des frères Jiménez, à qui il lit Crime et Châtiment : Luis, invalide, s’exprime à travers Carlos, qui est ventriloque. La famille Vigil, présentée comme sourde et qui lit L’Île mystérieuse sur ses lèvres, lui a menti elle aussi : si la grand-mère est bien sourde-muette et les parents sourds, le jeune homme découvre que les enfants entendent et peuvent parler, mais se sont adaptés à leur entourage. Le seul à l’apprécier est le colonel Atarriaga… qui s’endort, bercé par le ton monocorde avec lequel il lit Le Désert des Tartares de Dino Buzzati. Bref, une histoire émaillée d´une foule de péripéties. Un roman original et vertigineux.

Dans Caja de Herramientas (traduction littérale : Boîte à outils, inédit en français), Fabio Morábito nous sert, d´une prose limpide, des textes aussi courts que magnifiques sur de petites choses du quotidien, surtout des outils. Le chapitre «El tornillo» («La vis») commence curieusement par une comparaison entre l´eau et l´huile qui sert de prélude à une comparaison ultérieure entre la vis et le clou. L´huile est perçue «comme une eau impure qui connaît le désir, le temps et la mort. Au lieu d´avancer ruisselante et sans problèmes comme l´eau, l´huile s´insinue et tourne. Alors que l´eau, franche et anarchique, simple et monotone, libère le monde de tous ses secrets, l´huile est une eau qui porte un secret, une eau qui s´est égarée quelque part et depuis lors a perdu son innocence. C´est une eau trouble». De même, la vis, écrit l´auteur, est circonspecte comme l´huile pendant que le clou est beaucoup plus héroïque et excitant et se meut dans un monde épique. Dans un autre chapitre, il est question d´un couteau («El cuchillo») et l´on a droit à une digression sur l´utilité du couteau, sa forme, et ce qu´il représente le plus, un outil de mort. Quand on évoque un couteau, on pense automatiquement à une victime : «la victime est celui qui avance de trop, celui qui veut regarder plus qu´il n´en faut, celui qui, faute de freiner à temps, finit par se faire remarquer dans la horde, se convertissant de la sorte en l´excroissance indésirable, en l´excroissance maudite, en la pointe. La victime est donc celui qui se brûle, celui qui s´auto-immole, et de là cette jubilation secrète et cette exaltation mystique qui s´emparent ponctuellement de toutes les victimes».

Dans un autre livre que je crois inédit en français, El idioma materno (La langue maternelle), Fabio Morábito entreprend, avec une subtile ironie et souvent avec une note d´humour, un voyage particulier au moyen de quatre-vingts textes brefs en quête de ses racines en tant qu´écrivain et retrace une sorte de généalogie fort personnelle de sa vocation littéraire. Il en résulte un livre plein de lucidité et d´intelligence, une délicieuse méditation qui mélange l´essai, l´autofiction et la confession qui se lit comme une célébration de la passion pour la lecture et une constatation des rapports assez compliqués entre le langage, l´écriture et le monde.

Dans un beau texte intitulé «Gregorio Samsa», le personnage du roman La métamorphose de Kafka qui se réveille un jour transformé en monstrueux insecte, Morábito rappelle que la première chose qui inquiète le modeste représentant de commerce après la bizarre métamorphose qui l´a atteint c´est l´impossibilité d´arriver à l´heure à son bureau et que cet épisode configure un moment vraiment génial de la littérature : «Kafka ouvre ainsi à la littérature une porte salvatrice que l´on peut dénommer comme la suppression du cri. Il a démantelé une ancienne forteresse et acquis un nouvel espace pour la subjectivité des personnages. Cette subjectivité, affranchie du cri, se dédouble en ramifications qui étaient restées en friche. Gregor Samsa, l´homme qui ne crie pas, renonce à tout lien avec autrui parce que le cri est le seul lien qui nous unit à nos semblables. Aussi peut-on dire que Samsa devient un insecte parce qu´il ne crie pas. Aurait-il crié c´est fort possible que l´incroyable hallucination qui l´atteint aux premières heures du matin se serait évaporée, Inversement, Samsa préfère raisonner. Chaque nouveau raisonnement solidifie sa métamorphose jusqu´à la rendre réelle et irréversible (…) Ainsi, en un sens, le sujet profond de cette fable est-il la conversion de quelqu´un en écrivain, l´acceptation de l´asservissement que recèlent les paroles, l´étrange immobilité de ceux qui font le choix de convertir le cri en spéculation (…) car tout récit provient de la suspension d´une exclamation d´horreur ou d´émerveillement et là dans l´ouverture qui surgit par l´absence du cri ou de la plainte, glisser quelques mots avant que ne s´estompe l´attente générale».

Sur Fabio Morábito, le grand écrivain mexicain Sergio Pitol (1933-2018), prix Cervantès 2005, a écrit un jour : «Dès le début de ses exercices littéraires, il s´est distingué comme un des «raros» (écrivains atypiques, bizarres ou inclassables) de notre langue. Il en a déconcerté pas mal et fasciné quelques autres. Celui qui prétend l´imiter risque un suicide. Sa prose élégante et exquise est en fait inimitable. Rien de pompeux n´est proche de son univers. Il semblerait que ses paroles, nettes et transparentes, vous serviraient comme un envoûtement, une délectation, un clin d´œil aux lecteurs. Pourtant, au sous-sol, on retrouve une lave brûlante, un nœud d´interrogations et des hypothèses proches d´une métaphysique».

Si vous ne l´avez pas encore fait, n´hésitez pas : découvrez la prose élégante et exquise de Fabio Morábito.

 

P.S- Les extraits inédits en français ainsi que les paroles de Sergio Pitol, je les ai moi-même traduits en français. En espagnol, les livres de Fabio Morábito sont disponibles, selon les titres, aux éditions Tusquets, Anagrama, Eterna Cadencia, Sexto Piso, Pré-Textos, Visor et Fondo de Cultura Economica. 

 

Livres de Fabio Morábito traduits en français :

Les mots croisés (Grieta de fatiga, prix Antonin Artaud 2006), traduit de l´espagnol par Marianne Million, collection Ibériques, éditions José Corti, Paris, 2009.

Emilio, les blagues et la mort (Emilio, los chistes y la muerte), traduit de l´espagnol par Marianne Million, collection Ibériques, éditions José Corti, Paris, 2010.

Le lecteur à domicile (El lector a domicilio), traduit de l´espagnol par Marianne Million, collection Ibériques, éditions José Corti, Paris, 2019.

À chacun son ciel (A cada cual su cielo), Anthologie poétique 1984-2019. Précédé de Morabito poète orphique, par Martin Rueff. Traduit de l´espagnol par Fabienne Bradu, collection Librairie du XXIème siècle, éditions du Seuil, Paris, Paris. 2021.

samedi 24 juin 2023

Centenaire de la naissance d´Yves Bonnefoy.

 


Aujourd´hui, on signale le centenaire de la naissance du grand poète français Yves Bonnefoy, né à Tours le 24 juin 1923 et mort à Paris le 1er  juillet 2016. Lors de sa mort, j´ai publié ici quelques lignes sur lui  que vous pouvez retrouver dans les archives du blog. 

Son oeuvre poétique est lumineuse et vous pouvez la retrouver maintenant dans la prestigieuse collection de la Pléiade chez Gallimard, un volume relié paru en avril. 

mercredi 14 juin 2023

La mort de Cormac McCarthy.

 


L´écrivain américain Cormac McCarthy, né Charles Joseph McCarthy,  le  Rhode Island, est mort hier, le 13 juillet, à Santa Fé, au Nouveau Mexique. Auteur de dix romans, dont une trilogie, il a travaillé occasionnellement pour le cinéma et la télévision. 
Il a connu un immense succès avec De si jolis chevaux (All the pretty horses, 1992), pour lequel il a reçu le National Book Award et le National Book Critics Circle Award. En 2006, son roman post- apocalyptique La Route (The Road) a été récompensé par le Prix Pulitzer de la fiction et le prix James Tait Black pour la fiction. Il était sans aucun doute un des plus grands écrivains contemporains.


jeudi 8 juin 2023

Article pour Le Petit Journal Lisbonne.

 Vous pouvez lire ma chronique sur le roman Le Mage du Kremlin(éditions Gallimard) de Giuliano da Empoli publiée sur le site du Petit Journal Lisbonne. Ce roman qui avait déjà reçu le Grand Prix  de l´Académie Française 2022 et qui avait été aussi finaliste du Prix Goncourt en France, vient d´être couronné du prix Choix Goncourt du Portugal -1ère édition.

https://lepetitjournal.com/lisbonne/a-voir-a-faire/roman-le-mage-du-kremlin-giuliano-da-empoli-choix-goncourt-portugal-2023-363348 




lundi 29 mai 2023

Chronique de juin 2023.

 


L´imagination prodigieuse de Miroslav Krleza.

J´ignore si Miroslav Krleza aurait souscrit à la célèbre phrase de Romain Gary –que l´on trouve dans Éducation Européenne et Pour Sganarelle-  selon laquelle le patriotisme c´est l´amour des siens et le nationalisme la haine des autres. Toujours est-il que, né croate le 7 juillet 1893 à Zagreb –qui faisait alors partie de l´empire austro-hongrois -, Miroslav Krleza (prononcez Karleja) était rétif aux nationalismes, lui qui était considéré comme un des trois grands écrivains –aux côtés d´Ivo Andric et de Danilo Kis – de ce pays dénommé Yougoslavie (littéralement les Slaves du Sud), qui a pris forme après la fin de la première guerre mondiale et l´effondrement des grands empires européens, intégrant des Serbes, des Croates, des Slovènes, des Monténégrins, des Macédoniens ou des Bosniens outre quelques minorités qui peuplaient ce nouveau pays. La Yougoslavie, qui fut souvent vue par des enthousiastes du fédéralisme comme préfigurant une future Union Européenne, s´est démembrée dans la douleur, la haine et la guerre. Les plus jeunes n´ont évidemment pas mémoire des carnages et des génocides de l´époque (années quatre-vingt-dix). Aussi pourraient-ils penser –certains d´entre eux, à tout le moins -,dans leur insouciance aveugle propre des temps modernes où l´amnésie épouse l´ignorance, que la Yougoslavie était un quelconque pays de cocagne comme la Blithuanie ou la Blathuanie ou encore la Coromandie, toutes des régions de la Karabaltique, double symbolique des Balkans, inventé par Miroslav Krleza dans son chef –d´œuvre Banquet en Blithuanie, publié en français en 1964 et que les éditions Inculte ont eu l´heureuse idée de rééditer en 2019 en conservant la belle traduction du serbo-croate de Mauricette Sullerot Bégic.

L´intrigue de ce roman, Banquet en Blithuanie (publié pour la première fois en 1938), se déroule dans un pays imaginaire d´Europe, une sorte de micro-nation, issue de l´éclatement d´un empire vaincu, née  des grands traités qui ont suivi la première guerre mondiale. Nous avons d´un côté le général Kristian Baroutanski, héros de guerre, devenu Lord –Protecteur du pays, de l´autre son principal opposant, Niels Nielsen, docteur en droit, intellectuel renommé, esprit européen, libéral et cosmopolite, et ami d´enfance du premier. L´autoritarisme de Baroutanski devient de plus en plus incisif,  prenant des contours sanguinaires, et pousse Nielsen à incarner la résistance démocratique au prix de l´exil.  On peut voir dans ce roman- publié, on l´a vu plus haut, dans les années trente - une fable sur les nationalismes, les irrédentismes et les dérives autoritaires en expansion dans les années trente, mais elle est aussi prémonitoire et toujours d´actualité puisque ces dernières décennies, du démembrement de l´ancienne Yougoslavie –auquel Miroslav Krleza, décédé le 29 décembre 1981,  n´a pas assisté – jusqu´aux soi-disant démocraties illibérales de l´Europe de l´Est, le nationalisme autoritaire monte d´un cran jour après jour.

Le ton dont se sert Miroslav Krleza est railleur et féroce et si l´auteur se moque des nationalismes et fait apparenter le dictateur Baroutanski à une espèce de père Ubu, il nous fait également réfléchir sur notre propre vie, sur la façon à la fois grotesque et languissante dont un peuple succombe aux chants des sirènes nationalistes. La Blithuanie, d´ailleurs, État donc fictif, a vu le jour après le traité de Blato-Blitvinsko, comptant un million trois cent mille habitants, mais un million trois cent mille autres Blithuaniens sont restés dans le tout aussi nouveau État voisin de la Blathuanie et plus de huit cent mille Blithuaniens n´ont pas été libérés du joug hounien par les grands ambassadeurs siégeant autour de la table verte à Versailles. Aussi entendait-on l´écho du poète romantique Andrias Waldemaras et de ses vers : «Blithuanie, ma patrie, tu ronges comme une maladie»…

Miroslav Krleza était issu d´une famille modeste. Il a suivi des études à l´Académie militaire de Budapest et pendant l´entre-deux-guerres il a vécu à Zagreb, sa ville natale, où il a fondé plusieurs revues littéraires. Il s´est opposé à la monarchie yougoslave et puis a refusé de collaborer avec Ante Pavelic et le gouvernement nationaliste proche de l´occupant nazi de la Yougoslavie. Dans les années trente, il s´était déjà lié d´amitié avec Tito et après la Libération il s´est rapproché du Parti Communiste sans en avoir été pour autant un idéologue et gardant toujours son esprit critique. En 1947, il fut élu vice-président de l´Académie des Sciences et des Arts et en 1951, il a fondé l´Institut Lexicographique croate et dirigé la rédaction de L´Encyclopédie Yougoslave. À partir de 1967, il a pris ses distances d´avec le Parti Communiste après avoir signé la Déclaration sur la dénomination de la langue littéraire croate. En 1969, il a déclaré que le croate et le serbe sont une même langue que les Croates appellent le croate et les Serbes le serbe. Son sens de l´humour et sa pertinence étaient légendaires. Il disait souvent que celui qui avait échoué dans tous les domaines dans la vie n´avait plus qu´à faire de la poésie et de la politique.  Il a passé les dernières années de sa vie malade et paralysé jusqu´à sa mort, on l´a vu, en 1981.

Dans la littérature, il a excellé dans tous les registres : la poésie (Ballades de Petrica Kerempuh, 1936), le théâtre (La trilogie des Gemblay, 1928-1931), le roman (outre Banquet en Blithuanie, Le retour de Philippe Latinowitz, 1932, Je ne joue plus, 1938 ; Les drapeaux, 1962) la nouvelle (Mars, dieu croate, 1922 ; Enterrement à Thérésienbourg, 1933)  et encore l´essai (sur l´art, la littérature, la politique), les récits de voyage et le journal intime. Né encore à l´époque de l´empire austro-hongrois, nombre d´observateurs ne peuvent s´empêcher de le classer comme un des représentants du fameux «complexe d´Europe centrale» et de le rapprocher du point de vue géographique d´auteurs comme Franz Kafka, Robert Musil, Hermann Broch, Herman Ungar, Stefan Zweig, Joseph Roth, Elias Canetti, Italo Svevo ou Gyula Krudy, entre autres. Descendant du symbolisme et continuateur de l´expressionisme allemand, il s´est attaqué aux conformismes bourgeois à travers une peinture au vitriol  et sarcastique de la société austro-hongroise d´avant 1918 et du régime yougoslave de l´entre –deux- guerres. Son œuvre est donc marquée par l'impact à la fois bouleversant et dynamique des crises morales, des conflits de classe et de la décadence du monde aristocratique et bourgeois. Quoi qu´il en soit, pour Léon –Pierre Quint, un influent critique littéraire écrivain et éditeur français de la première moitié du vingtième siècle, la guerre demeure le thème dominant de tous ses récits : «Elle l´a hanté jusqu´à l´obsession, plus que l´amour, plus que toute autre passion. Elle lui est apparue comme le seul phénomène surnaturel, inexplicable, angoissant et existentiel de notre vie». Réaliste par ses analyses et par l'image détaillée des événements sociaux, Krleža n'est jamais l'observateur impassible des mœurs. Il est plutôt l'homme et l'écrivain révolté, indigné à l'instar des anciens prophètes, qui soumet la réalité observée à sa critique impitoyable. Non sans raison, on a défini, d'une manière paradoxale, son procédé comme « l'objectivité artistique partiale et subjective ». Quelques fictions de l´auteur illustrent également une hantise de mort et un sentiment de l´absurdité que d´aucuns tiennent pour spécifiquement slave.  Parmi ses influences, certains critiques mettent en exergue celles d´Ibsen, Strindberg, surtout dans ses premiers livres, et puis celles de Karl Kraus, Rilke, Dostoïevski et encore Marcel Proust.

  Outre Le Banquet en Blithuanie que j´ai déjà évoqué, je voudrais m´attarder un petit peu sur un autre titre de Miroslav Krleza : Le retour de Philippe Latinowitz.

Ce roman, publié en serbo –croate en 1932,  fut considéré par des critiques yougoslaves comme un prédécesseur de La Nausée de Jean-Paul Sartre, paru en 1938. En effet, Philippe Latinowitz est un peintre introverti, détaché de ses racines et souffrant d´une manie d´analyse destructrice qui le fait rapprocher d´Antoine Roquentin, héros de La Nausée. Ce livre peut souligner l'antagonisme entre une vision régionaliste étroite et une vision universaliste. En fait, Philippe Latinowicz rentre au pays après vingt-cinq ans passés dans les grandes villes de l´Ouest de l´Europe, des villes cosmopolites, libérales, où soufflait un air moderne et dépoussiéré. Or, il retrouve une société ringarde qui croupissait toujours dans les sables mouvants du passé dont elle éprouvait bien du mal à se dépêtrer. Autour de lui, ou plutôt autour de sa mère, l’énigmatique Regina, s’est organisé un petit cercle social dont les noms et les titres fleurent bon l’empire austro-hongrois multi -ethnique : au premier rang d’entre eux se trouve le vieux Liepach, admirateur de Regina, qui se morfond dans la nostalgie du temps où il était Son Excellence Dr. Liepach de Kostanjevec, Haut -Commissaire du District et personnage important de l’entourage du comte Uexhell-Cranensteeg. Si sa sœur, Mme von Rekettye de Retyezát, veuve du Conseiller du Gouverneur, vieille dame n’ayant pas quitté le style des années 1890, se délecte encore des corsets en os de baleine, le Dr. Liepach, lui, garde encore religieusement l’invitation au banquet organisé en octobre 1895 à l’occasion de la visite de Sa Majesté le Roi et Empereur, et qui avait alors rassemblé tout le gratin de la société locale de l´époque. Autour de Philippe, personnage solitaire- peut-être même un brin solipsiste- en dépit de son succès artistique, s’est formé un autre cercle qui ne fait que renforcer cette impression de barrière profonde : Bobočka, sorte de femme fatale, et son amant l’ancien fonctionnaire réputé Vladimir Baločanski/Ballocsanszky -les deux orthographes utilisées simultanément dans le roman traduisent on ne peut mieux la fluidité des identités et la fragilité des frontières linguistiques - se sont émancipés des contraintes sociales, sans pour autant indiquer une voie qui pourrait mener Philippe vers la vie plus tranquille qu’il espérait retrouver.

Roman de la mémoire et de la nostalgie, on pouvait lire sur ce livre et son auteur une intéressante définition en 2019 dans Passage à l´Est, portail sur les littératures d´Europe Centrale, de l´Est et des Balkans : «On sent chez Krleža une pointe de dérision lorsqu’il décrit ce monde fardé, pétri d’hypocrisie derrière ses bonnes manières. Pourtant, c’est plutôt l’irritation que la dérision qui perce dans le personnage de Philippe Latinovicz : la distance, et le changement d’époque (Krleža reste délibérément vague quant à la période mais on ne peut que supposer qu’il s’agit des années 1930), conduisent inévitablement à la confrontation entre Philippe et cette génération plus âgée avec laquelle il n’a pas grand-chose en commun (…) Hormis la question de l’art et du lien entre art et artiste, celle de ce qui fait un individu est l’un des fils conducteurs du livre. C’est surtout le cas au cours des premiers chapitres alors que Philippe, tout juste arrivé en ville après toutes ces années d’absence, tente de réajuster son identité actuelle au manteau de souvenirs qui l’attendent dans les cafés, les rues et les bâtiments qu’il avait fréquentés dans son adolescence et qui, eux, semblent n’avoir pas du tout changé».

Malheureusement, la plupart des livres de Miroslav Krleza traduits en français sont en ce moment épuisés. Il est urgent que les éditeurs français puissent s´atteler à la tâche de rééditer ces œuvres qui témoignent de l´imagination prodigieuse d´un grand écrivain du vingtième siècle.     

  

 

samedi 20 mai 2023

La mort de Martin Amis.

 


Le romancier britannique Martin Amis, né le 25 août 1949 à SwanseaPays de Galles, est mort hier, le 19 mai, à Lake Worth (Floride, États-Unis). Il luttait contre un cancer de l´œsophage. Il était fils de l’écrivain Kingsley Amis (1922-1995). Ses livres les plus connus sont Money (1984) et London Fields (1989). Il a reçu le prix James Tait Black Memorial Prize pour son livre autobiographique Experience (2000) et a été nommé deux fois pour le Booker Prize (en 1991 pour Time's Arrow et en 2003 pour Yellow Dog). Amis a été jusqu’en 2011 professeur d'écriture créative au Center for New Writing de l'université de Manchester. Le Times l’a désigné en 2008 comme étant l'un des cinquante plus grands écrivains britanniques depuis 1945.

samedi 6 mai 2023

Philippe Sollers n´est plus.

 


Né le 28 novembre 1936 à Talence(Gironde), l´écrivain et éditeur Philippe Sollers est décédé aujourd´hui, à Paris, à l´âge de 86 ans. 

Auteur d´une oeuvre immense, composée d´essais, romans  et biographies, il était probablement  un des intellectuels français  les plus connus à l´étranger. La plupart de ses livres ont été publiés chez Gallimard.