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Féru de littérature française et étrangère, ma plume sévit dans diverses colonnes de journaux, de sites internet pour partager ce goût qui m´anime. Que détracteurs ou admirateurs n´hésitent pas à réagir à mes chroniques.

mardi 29 janvier 2019

Chronique de février 2019.


Salim Bachi ou la cartographie de l´exil.



Victimes des humeurs du souverain en place, nombre d´écrivains ont été de tout temps contraints à l´exil. Certes, d´aucuns pourraient toujours me contredire en brandissant l´exemple d´écrivains qui ont mis leur plume au service d´obscurs intérêts, soit en frayant avec des pouvoirs totalitaires, soit en succombant devant certains privilèges auxquels ils n´auraient pas résisté. De toute façon, la plupart des écrivains ont peut-être même l´exil comme patrie, ne serait-ce que l´exil intérieur. On peut même se demander si exil et écrivain ne sont pas des mots synonymes.  Quoi qu´il en soit, le vrai écrivain, de par le respect de sa propre conscience critique, est en quelque sorte un exilé : un exilé de la norme et du conformisme.
Né à Alger en 1971, Salim Bachi -dont j´ai déjà en quelque sorte brossé le portrait dans un autre article, «Salim Bachi ou les enfants de Cyrtha», que vous pouvez retrouver sur ce blog dans les archives de l´année 2011- - a quitté l´Algérie pendant la guerre civile pour poursuivre des études de Lettres à Paris et surtout pour écrire. En quelques années, il est devenu sans l´ombre d´un doute un des meilleurs écrivains de langue française de sa génération en tissant une œuvre cohérente et sans concessions, composée de nombreux romans et récits dont Le chien d´Ulysse (Prix Goncourt du premier roman, Prix de la Vocation, Bourse de la découverte Prince Pierre de Monaco), La Kahéna (Prix Tropiques), Tuez-les tous, Le silence de Mahomet, Le Consul -sur Aristides de Sousa Mendes, le consul portugais à Bordeaux qui a sauvé des milliers de juifs pendant la seconde guerre mondiale- Dieu, Allah, moi et les autres (prix Renaudot du Livre de Poche) ou Un jeune homme en colère.
En octobre dernier, les éditions JC Lattès ont publié un nouveau livre de Salim Bachi, cette fois-ci un brillant récit intitulé L´exil d´Ovide. L´Ovide dont il est question ici est bel et bien le grand poète latin Publius Ovidius Naso (ce surnom lui vient de son nez proéminent), le célèbre auteur des Métamorphoses  et de L´Art d´aimer, né en 43 avant J.C à Sulmone, en Italie, et mort en 17 ou 18 après J.C à Tomis(ou Tomes), l´actuelle Constantza en Roumanie, alors en Scythie Mineure au bord de la Mer Noire (Pont-Euxin, à l´époque). C´est dans cette ville qu´il avait été exilé, en l´an 8 après J.C, sur un simple édit de l´empereur Auguste. Ovide fut en fait assigné à résidence dans une ville où vivait une population composée de Gètes (que certains historiens associent aux Daces) et de Grecs. En ce temps-là, la promulgation d´un simple édit, sans autre forme de procès, permettait d´éviter tout débat judiciaire. En effet, Ovide ne fut ni banni, ni déporté, il fut relégué.  La relégation -contrairement à la déportation-n´impliquait pas la perte de la citoyenneté romaine ni la confiscation de ses biens. Elle ne touchait pas à sa fortune et ne lui interdisait ni d´écrire ni de communiquer avec sa femme-qui mystérieusement ne l´a pas suivi en exil- et ses amis, ni de conserver ses esclaves. La relégation était théoriquement temporaire et non pas perpétuelle, mais Auguste ne l´a jamais révoquée et Ovide fut soumis au plus strict silence quant à la raison de son exil. Comme nous le rappelle Salim Bachi, les historiens ne s´accordent guère sur les véritables raisons de l´exil du poète à Tomis : ou bien il aurait eu une liaison avec Julie, la fille d´Auguste- ce qui est peu vraisemblable- ou bien il aurait pratiqué la divination, interdite à l´époque, une raison plus vraisemblable, étant donné que les Romains étaient superstitieux et «prompts à s´en remettre aux augures».Salim Bachi s´interroge: «Surprit-il la femme ou la fille de ce dernier avec un amant ou une amante pendant l´une de ces fêtes où l´on se débridait d´une morale trop austère ? Dans les Tristes, il répète souvent que son seul crime fut de voir ce qu´il n´aurait pas dû voir. Un crime d´indiscrétion en quelque sorte. Une porte aurait dû rester close. Une fenêtre à travers laquelle le poète entr´aperçoit deux corps qui s´agitent, un drap qui tombe, découvrant un sein impudique. Il ne dira pas ce qu´il a vu dans ses lettres, à personne, craignant au bout du monde d´attiser la colère de César Auguste, vieil homme redoutable qui avait enterré Marc-Antoine et Lépide, ainsi que Cicéron dont les mains coupées furent clouées sur les rostres. Ses nombreuses tentatives pour obtenir la clémence du Prince en adoucissant son crime ne serviront à rien. Auguste resta sourd à la demande de clémence lancée par Ovide depuis son îlot».  
Caton, Sénèque, Antoine, Néron et d´autres ont choisi la disparition à l´exil. Ovide ne s´est pas résolu à tout perdre pour une question d´honneur. Comme l´a si bien vu Salim Bachi, il a préféré perdre un peu, comme ces joueurs invétérés qui parient compulsivement en espérant d´emporter la mise à la fin. Ce fut lourd à porter et cela l´a conduit petit à petit au tombeau. La tristesse, la nostalgie perçaient dans ses lettres comme l´a si bien matérialisé il y a plus d´un demi-siècle l´écrivain roumain d´expression française Vintila Horia dans son beau roman Dieu est né en exil (Prix Goncourt 1960, non décerné pourtant à cause d´une polémique sur le passé antisémite de l´auteur, mais cela est une autre histoire). Ce roman, qui a pour sous-titre, Journal d´Ovide à Tomes est une sorte d´ autobiographie ou de mémoires imaginaires du poète latin. Néanmoins, quand la réalité se mêle à la fiction, ce qui en découle est parfois surprenant. Dans le troisième chapitre de ce roman (divisé en huit chapitres, chacun correspondant à une année d´exil), le narrateur-Ovide lui-même-écrit : «Trop de lettres à écrire, à ma femme, aux amis lointains, pendant l´année qui vient de finir. Je n´ai jamais oublié pourtant ces pages cachées, mais j´ai vécu avec émotion l´espoir du retour et ce sentiment d´orgueil extérieur m´a empêché d´être juste envers moi-même, c´est-à-dire de reconnaître la vérité et de l´écrire. Pendant de longs mois, je lui ai préféré le mensonge, l´ancien, le fidèle, le familier mensonge. Revenir à la réalité que je me suis obligé de dire dans ces pages, c´eût été me donner pour vaincu, accepter le désespoir avec stoïcisme et renoncer à l´illusion du retour, pour consacrer de nouveau mon attention aux personnages et aux faits réels qui m´entourent, à ma vie telle que le destin l´a voulue».Pourtant, la nostalgie ne cesse de le tarauder et au quatrième chapitre (correspondant donc à la quatrième année), il est hanté par des songes le transportant souvent à Rome, soit le terrifiant par des tourments qui l´enchaînent, soit le plongeant en de douces images: «Ces  images se succèdent souvent au cours de la même nuit. Je me réveille, le cœur battant à se rompre, en criant d´angoisse, sous le coup de fouet d´un barbare. «Auguste» commence à aboyer, je dois crier pour le faire taire et je continue à trembler, possédé encore par la peur du rêve. Je m´endors quelque temps après et je tombe dans l´autre rêve, l´heureux, et je recommence les promenades dans mon jardin».
Pour en revenir au magnifique récit de Salim Bachi, s´il est placé sous l´égide d´Ovide, il est au bout du compte une réflexion sur la littérature, la mélancolie, la nostalgie, la mémoire et l´exil.
Dans une promenade littéraire de cent –quatre-vingt pages environ, on voit défiler, entre autres, Stefan Zweig, Alfred Döblin, Thomas Mann, James Joyce ou Fernando Pessoa. Ce dernier, poète portugais aux multiples visages, poète pluriel, qui a éparpillé son talent dans ses différents hétéronymes –Álvaro de Campos, Alberto Caeiro, Ricardo Reis ou Bernardo Soares- , des hétéronymes qui ne sont pas des pseudonymes, ce sont plutôt des personnages pour lesquels le poète a créé une biographie et par la voix desquels il s´exprime, Fernando Pessoa (1888-1935) donc a peuplé Lisbonne de sa mélancolie et de sa voix singulière. Rien n´est plus nostalgique à Lisbonne que de parcourir la ville sous le signe de Fernando Pessoa, comme le fait d´ailleurs Salim Bachi : «Parcourir Lisbonne, ce Livre de l´Intranquillité ouvert sous mes pas, me permettait de recréer le parcours mythique d´un des plus grands poètes de tous les temps. Je continuais à exercer mon métier de gardeur d´âmes et délivrer ainsi ma conscience d´un étrange fardeau, le livre de l´un de mes plus importants hétéronymes : Salim Bachi, auteur algérien de langue française, en double exil à Paris, créateur d´une ville énigmatique au nom improbable de Cyrtha et de ses avatars». Et il poursuit dans le paragraphe suivant : «Plus sérieusement, il s´agit avant tout de continuer à explorer le mythe de l´écrivain divorcé avec le monde, à la fois agent et sujet de sa propre fiction, dépositaire d´une tradition ancienne et néanmoins introuvable, habitant d´un lieu et citoyen du néant : la Lisbonne de Pessoa me paraît à cet égard emblématique».
La ville de Lisbonne -ou toute autre ville, comme Alger ou Constantine, en Algérie- peut se confondre parfois, dans la mémoire d´un écrivain, avec n´importe quelle ville imaginaire-aussi différente soit-elle de la ville réelle- comme, en fait, «une ville énigmatique au nom improbable de Cyrtha» que l´auteur évoque et qui nous renvoie à son premier roman, Le chien d´Ulysse : «De jour, Cyrtha perd son lustre. Sa majesté, de nuit vêtue, sous l´ardeur solaire, tourne à la souillon du conte. J´habite à la bordure de la ville, dans une de ses banlieues sans âme qui ceinturent toutes les agglomérations algériennes. La ville de nos rêves, habillée pour un destin guerrier, se brise, nue et fragile, au contact de la réalité».        
Vous l´avez peut-être compris : ce récit joue un peu le rôle d´une autobiographie sentimentale où le citoyen Salim Bachi côtoie l´écrivain Salim Bachi. Le récit revisite l´ enfant qui a séjourné à Paris pour la première fois à l´âge de onze ans pour des soins médicaux, et, à l´âge adulte, le jeune étudiant de Lettres, le pensionnaire de la Villa Médicis, à Rome, et celui qui développe sa vocation d´écrivain.
Au fil de ses livres, Salim Bachi ébauche une cartographie du rêve, des espoirs déçus, des obsessions qui nourrissent son œuvre d´écrivain et signe, avec ce récit, un vibrant hommage à la littérature.   

Salim Bachi, L´exil d´Ovide, éditions Jean-Claude Lattès, Paris, novembre 2018.
       
  

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