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Féru de littérature française et étrangère, ma plume sévit dans diverses colonnes de journaux, de sites internet pour partager ce goût qui m´anime. Que détracteurs ou admirateurs n´hésitent pas à réagir à mes chroniques.

mardi 1 décembre 2020

La mort d´Eduardo Lourenço.




Le Portugal vient de perdre son plus grand penseur avec le décès aujourd´hui même à Lisbonne, à l´âge de 97 ans, d´Eduardo Lourenço.

Né le 23 mai 1923 à São Pedro de Rio Seco, commune d´Almeida, près de Guarda au centre du Portugal, Eduardo Lourenço fut un remarquable essayiste, philosophe et professeur universitaire. Francophone et francophile, il a enseigné à Bordeaux et à Nice et a vécu à Vence pendant plusieurs décennies. Lié à la Fondation Calouste Gulbenkian, il s´est vu décerner en 1988 le prix européen de l´essai Charles Veillon. Au Portugal, il a reçu les prix Camões et Pessoa.

Parmi ses oeuvres, on se permet de citer:   

  • L'Europe introuvable : jalons pour une mythologie européenne (1991).
  • Montaigne ou la Vie écrite (1992) ;
  • Fernando Pessoa, roi de notre Bavière (1993) ;
  • L'Europe désenchantée : pour une mythologie européenne (1994) ;
  • Camões 1525-1580 (1994) ;
  • La splendeur du chaos (1998) ;
  • Mythologie de la saudade, Essais sur la mélancolie portugaise (2000).
  • Le labyrinthe de la Saudade : psychanalyse mythique du destin portugais (2004).

En français, il a été surtout publié chez Chandeigne, Metailié et Gallimard. 


lundi 30 novembre 2020

Le Goncourt 2020 pour Hervé Le Tellier.

L´annonce  a été reportée à cause du confinement, mais aujourd´hui le lauréat du prix Goncourt 2020 a finalement  été rendu public: c´est Hervé Le Tellier pour son roman Anomalie, publié aux éditions Gallimard.

On signale aussi l´attribution du prix Renaudot à Marie-Hélène Lafon pour le roman Histoire du fils chez Buchet-Chastel.

 



dimanche 29 novembre 2020

Chronique de décembre 2020.

 

  Le torrent langagier de Boris Jitkov.

 La mémoire de la littérature se construit d´ordinaire grâce à de petits héros parfois anonymes, des gens qui in extremis sauvent du pilori et donc de l´oubli de petits chefs d´œuvre. En 1941, en Union Soviétique, un roman publié presque trois ans après la mort de l´auteur (le 19 octobre 1938, victime d´un cancer du poumon) et au tirage limité-autour de dix mille exemplaires - fut envoyé au pilori par la censure stalinienne. Quoiqu´il eût été applaudi par certaines voix avisées dont celle de Boris Pasternak qui l´a considéré comme «le meilleur sur la Révolution de 1905», le roman ne s´inscrivait nullement dans la logique du réalisme socialiste qui faisait figure de catéchisme littéraire. En effet, en 1934, le congrès de l´Union des écrivains soviétiques, suivant l´injonction de Staline, s´est mis illico à l´heure du nouveau credo des lettres selon lequel une œuvre se doit d´être de propagande et donc de chanter les louanges du nouveau réalisme socialiste. Nombre d´écrivains dont l´œuvre ne se pliait pas aux préceptes de cette nouvelle vulgate ont été persécutés. D´autres ont vu le fruit de leur inspiration être mutilé, caviardé, défiguré. D´aucuns ont payé très cher leur hardiesse, parfois au prix de leur vie comme Isaac Babel ou Ossip Mandelstam. En exil à Paris, Marina Tsetaïeva, écrivait déjà en 1932 : "Ce qui est contemporain n'est pas ce qui crie le plus, mais parfois même ce qui se tait le plus.".  Or, force passages du roman évoqué plus haut ne pouvaient que déplaire, notamment celui où le personnage Sandra Tiktine qui, sceptique devant la révolution en marche –la révolution avortée de 1905 et non pas celle, triomphante de 1917 - affirme : « Pourquoi forcément les ouvriers ? Pourquoi pas tous les hommes ? Pourquoi les ouvriers sont-ils le sel de la terre ? Ils sont ouvriers parce qu'ils... ne peuvent pas faire autre chose, sinon ils seraient procureurs.». Le livre est donc jugé «inconvenant» et «inutile» par le très servile secrétaire-général de l´Union des écrivains Alexandre Fadaïev. Il pointe ce qui dans l´œuvre s´écarte du réalisme socialiste : le choix d´un antihéros «carriériste stupide, âme servile, pitoyable, horrible» alors que la littérature soviétique ne prise pas les héros négatifs, ou la description des autorités de police, de l´Okhrana (police politique du tsar) et de la délation (à cause sûrement de la parenté avec les méthodes de torture et de chantage appliquées sous Staline). L´argument le plus important est toutefois idéologique : «L´auteur n´affiche pas de position claire vis-à-vis des partis prérévolutionnaires clandestins. Il ne comprend pas les sociaux-démocratiques. Il idéalise les socialistes révolutionnaires et les anarchistes». Donc, le problème avec cet écrivain était sa trahison du marxisme –léninisme». La postérité a pourtant donné raison au romancier, aujourd´hui tous les historiens s´accordant à reconnaître que les bolcheviks n´ont point été les artisans de la révolution de 1905…        

  Le roman s´intitulait Viktor Vavitch et l´auteur répondait au nom de Boris Jitkov. Heureusement, un imprimeur éclairé, s´étant aperçu de la qualité de l´ouvrage, en a gardé quelques exemplaires pour qu´il ne disparaisse pas définitivement, comme le rapporte Lydia Tchoukosvkaïa dans ses Mémoires (un autre exemplaire a échoué, malgré tout, à la Bibliothèque Lénine). Il a fallu attendre l´année 1999 pour qu´une nouvelle édition vît le jour. En ce moment-là, ce chef- d´œuvre fut parfois rapproché d´un autre du même acabit que la censure soviétique a aussi voulu mettre sous le boisseau : Vie et Destin de Vassili Grossman. En France, Viktor Vavitch est paru en 2008 aux éditions Calmann-Lévy (repris en 2012 par la collection Le Livre de Poche), agrémenté d´une excellente préface des deux traducteurs, Anne Coldefy-Faucard et Jacques Catteau, intitulée «Le roman condamné».   

Boris Stepanovitch Jitkov est né le 30 août 1882 (le 11 septembre, selon le calendrier grégorien), à Novgorod, au sein d´une famille de l´intelligentsia juive. Son père enseignait les mathématiques et sa mère était musicienne. Lui, à son tour, a étudié les mathématiques, comme son père, mais aussi la chimie et la construction navale. Il a voyagé et parcouru le monde en bateau. En 1905, il a fabriqué des bombes pour un groupe de défense contre les pogroms. Enfin, après la révolution d´Octobre, il s´est tourné vers l´enseignement de la chimie et du dessin industriel dans des universités ouvrières.

Ce n´est qu´à l´âge de 40 ans que Boris Jitkov est véritablement devenu écrivain sous l´impulsion de son ami d´enfance Korneï Tchoukovski qui écrira dans son Journal que l´ascension de Jitkov avait été vertigineuse. Au début, il a surtout publié des contes, des récits de voyage et des romans pour la jeunesse qui ont connu un immense succès et qui sont aujourd´hui considérés comme des classiques du genre (en français, on peut lire Les Marins fantômes dans la collection Gallimard Jeunesse) avant de se consacrer à celui qui deviendrait son magnum opus : Viktor Vavitch.

 Le régime soviétique avait beau clamer sa nature révolutionnaire, il n´en était pas moins méfiant devant des ouvrages modernes qui faisaient éclater les frontières entre les genres et qui ouvraient de nouveaux chemins à la littérature. Au bout du compte, le réalisme socialiste, outre la fidélité à la pureté de l´idéal communiste, était plutôt conformiste et traditionnel dans le langage. Or, on peut tenir Viktor Vavitch pour un roman révolutionnaire, un roman-fresque servi par une écriture qui place la langue et la poésie au –dessus de tout. Comme l´affirment les traducteurs Anne Coldefy-Faucard et Jacques Catteau, un tourbillon de couleurs, de sons, de mouvements, d´odeurs emporte le lecteur du roman et l´abandonne, pantelant, à la dernière page. On y trouve une foule de personnages dont les destins, pleins de promesses, avorteront pour la plupart, à l´instar, d´ailleurs, de la révolution manquée. C´est en quelque sorte un roman kaléidoscopique en cent-cinquante cinq chapitres, relativement brefs, variant constamment de points de vue.

Le roman s´ouvre dans une atmosphère d´énorme effervescence où l´on voit défiler des étudiants en colère attirés par le terrorisme, des ouvriers séduits par le marxisme et la lutte révolutionnaire, des libéraux contestataires qui ne rêvent que de réformer la Russie, et des autorités sur la défensive. Les événements se succèdent à un rythme effréné à coups d´émeutes, complots, barricades, pogroms. L'action tourne autour de deux familles, les Vavitch et les Tiktine, et de ceux qui leur sont liés par l'amitié, le voisinage, la camaraderie d'université, les amours qui transgressent les classes. Viktor Vavitch, le héros du roman, est un carriériste cynique qui intègre la police en rêvant d'une carrière de militaire. Policier sadique, il fait tout pour assouvir sa soif de pouvoir et devient l'amant de la femme de son supérieur. Viktor Vavitch manifeste un antisémitisme virulent, sombre dans la solitude alors qu'il est tiraillé par un conflit moral. Il finit par mourir assassiné. Les morts d´ailleurs abondent aussi bien que les blessés de l´âme et du corps. La contre-révolution et la répression l´emportent sur le rêve et l´optimisme quoiqu´une toute petite lueur d´espoir surgisse à la toute dernière phrase. La fin du roman nous apparaît donc sous des couleurs plutôt sombres. Néanmoins, est-ce vraiment une fin ? Les traducteurs s´interrogent : «Mais s´agit-il bien d´une fin ? Et Viktor Vavitch est-il vraiment un roman ? Sans doute, si l´on entend par «roman» le déroulement d´un destin individuel : le nom d´un des héros –que l´on suit de la jeunesse à la mort – donne son titre à l´œuvre et ce personnage est entouré de toute une galerie de figures féminines et masculines, sur le modèle des grands romans du XIXème siècle. Toutefois la psychologie des personnages n´est manifestement pas ce qui retient Boris Jitkov, et les destins esquissés sont presque tous avortés. Car nous ne sommes plus au XIX siècle, mais des années plus tard, dans une Union soviétique qui ne ressemble plus guère à la Russie». En effet, toujours selon Anne Coldefy-Faucard et Jacques Catteau, la technique de Boris Jitkov est très moderne et ressemble à une chronique filmée. Le roman reprend tous les procédés du cinéma. Des cadres, des séquences, une «caméra-œil» qui enregistre jusqu´au moindre détail sans faire de sélection ni établir de hiérarchie. Il revient au lecteur de compléter et d´expliciter les pensées des personnages et de l´auteur, celui-ci ne s´en tenant qu´à l´allusion ou à la suggestion. D autre part, la relation particulière que l´écriture de l´auteur entretient avec le temps a poussé les traducteurs à écrire la version française du livre au présent alors que l´original russe est au passé : «Ce choix, qui s´est fait presque sans hésitation, tient à la double et paradoxale fonction de présent français : il dynamise l´action et le récit, tout en fixant chaque instant dans une éternité plus définitive encore que celle d´un cliché cinématographique. Toujours comme dans un film –comme dans la vie -, le rythme change constamment dans Viktor Vavitch : brusques accélérations, séquences qui s´étirent en longueur, ruptures, gros plans si insistants que l´image devient floue ; l´objet filmé perd ses proportions naturelles, devient difforme, grotesque : ainsi un visage se transforme-t-il en trogne braillarde».

 Ce magnifique roman de Boris Jitkov raconte l´impuissance des hommes devant les totalitarismes, quels qu´ils soient, car si le sujet de Viktor Vavitch est la révolution de 1905, l ´auteur n´en dépeint pas moins – d´une façon métaphorique – les affres de la période stalinienne qu´il a encore vécue. 

 

Boris Jitkov, Viktor Vavitch, traduit du russe par Anne Coldefy-Faucard et Jacques Catteau, éditions Calmann-Lévy, Paris, 2008 (repris dans la collection Le Livre de Poche en 2012).

lundi 23 novembre 2020

Centenaire de la naissance de Paul Celan.

 

Paul Celan, à l'origine Paul Pessach Antel (en allemand) ou Ancel (en roumain), né le 23 novembre à Cernauti (à l'époque en Roumanie, aujourd´hui Tchernivitsi en Ukraine) et mort le 20 avril 1970 á Paris, était un poète et traducteur roumain de langue allemande, naturalisé français en 1955. Son nom d'écrivain est l'anagramme de son patronyme roumain. Auteur d'une œuvre absolument novatrice, il est souvent considéré comme le plus grand poète de langue allemande de l´après-guerre.Dans la nuit du 19 au , Paul Celan s´est jeté dans la Seine, probablement du pont Mirabeau. On n´a trouvé son corps que le 1er mai suivant, dix kilomètres en aval, à Courbevoie.


jeudi 29 octobre 2020

Chronique de novembre 2020.

 



L´harmonie chinoise d´après Dai Sijie.

Dans un essai publié cette année, intitulé Rouge Vif, l´idéal communiste chinois –récompensé par le Prix du Livre de Géopolitique 2020-, Alice Ekman, une des meilleures sinologues européennes, affirme que, malgré l´ouverture économique de 1978 et les mesures d´internationalisation des entreprises d´État, la Chine demeure fidèle à ses racines rouges, contrairement à une idée qui circule depuis des années selon laquelle «l´empire du milieu» ne serait plus un pays communiste. Or, d´après Alice Ekman, l´idéal communiste- qui, à la sauce moderne, s´est converti au marché, tant et si bien que d´aucuns en Chine qualifient le régime comme «une économie socialiste de marché»- fut renforcé par l´arrivée au pouvoir de Xi Jinping en 2013. Le Parti s´infiltre au quotidien dans toutes les strates de la société : politique, économique, culturelle, artistique, éducative, sociale ou religieuse. La Chine, en dépit du bâillon imposé aux intellectuels, de l´absence de liberté ou de la répression de la minorité ouïgoure, fascine pas  mal de monde dans une planète de plus en plus déboussolée.

Puisque la Chine, malgré l´ouverture économique, est toujours une dictature, il n´y a pas bien entendu de travail de mémoire par rapport aux périodes historiques les plus sombres du vingtième siècle, notamment la Révolution Culturelle (1966-1976) du temps de Mao Tsé –Toung qui a semé la terreur dans tout le pays. Les victimes se sont comptées par millions et néanmoins nombre d´intellectuels occidentaux –dont certains étaient orphelins du stalinisme et avides d´une nouvelle utopie révolutionnaire -ne juraient que par un régime qui voulait faire table rase du passé –comme un peu plus tard, et d´une façon encore plus violente et génocidaire, Pol Pot et les khmers rouges au Cambodge –en prétendant donner le pouvoir au peuple et à la jeunesse et éliminer les vices bourgeois. Ce fut une période d´une cruauté et d´une humanité inouïes. Répondant à l´appel du président Mao, des groupes de jeunes fanatisés se sont formés dans les lycées pour donner ainsi naissance aux Gardes Rouges. L´un des faits les plus scandaleusement et tristement ironiques c´est que les intellectuels occidentaux maoïstes se pâmaient devant un régime qui a infligé d´insoutenables humiliations à des millions de Chinois y compris des intellectuels.

La Révolutionnaire Culturelle est d´une façon ou d´une autre au cœur de l´œuvre du cinéaste et écrivain Dai Sijie. Né le 2 mars 1954 à Putian dans la province côtière du Fujian, au sud-est de la Chine, Dai Sijie a vécu de près la terreur maoïste. Ses parents, considérés par le régime comme des médecins «bourgeois», ont été mis en prison pendant la Révolution Culturelle. En 1971, à l´âge de 17 ans, Dai Sijie fut envoyé dans un camp de rééducation dans un village des montagnes de la province de Sichuan, ceci dans le cadre du mouvement d´envoi de jeunes à la campagne, une politique menée par Mao dès 1968. Pourtant, en 1974, il fut autorisé à rentrer chez lui. Employé un temps dans un lycée de province, il s´est inscrit à l´Université de Pékin en 1976, après la mort de Mao, pour y suivre des cours d´histoire de l´art chinois. À la fin de ses études, il a alors reçu sur concours une bourse pour partir à l´étranger. S´il a d´abord envisagé la possibilité d´étudier l´histoire de la peinture au Japon, il a fini par s´installer en France en 1984 où il a fait des études de cinéma à l´Institut de hautes études cinématographiques. Il a à ce jour une demi-douzaine de films à son actif et autant de fictions, écrites directement en français et couronnées de quelques prestigieux prix littéraires, notamment Le Complexe de Di qui a reçu le prix Femina en 2003.

Son premier succès - qui a défrayé la chronique en 2000 et que l´auteur a lui –même adapté au cinéma en 2002- fut Balzac et la petite tailleuse chinoise qui intègre aujourd´hui les lectures du programme du BAC français. Ce roman est en partie inspiré par l´expérience de l´auteur lui-même pendant la Révolution Culturelle chinoise. Ce roman raconte l´histoire de deux lycéens citadins, le narrateur et son ami Luo, qui sont exilés dans un village de montagne pour y être «rééduqués». Les deux adolescents mènent une vie dure mais s'évadent dans la lecture de livres interdits : ces romans leur ouvrent la porte de la fille d'un tailleur, et d'un univers jusqu'alors insoupçonné. À la fin de l'histoire, la petite tailleuse s'en va : les livres l'ont changée et l'ont rendue désireuse de partir en ville, au regret du narrateur et de son ami Luo. La petite tailleuse a d'ailleurs parfaitement assimilé le message : "Balzac [m'a] fait comprendre une chose : la beauté de la femme est un trésor qui n'a pas de prix.".

Lors de cette dernière rentrée littéraire, on signale la parution d´un nouveau roman de Dai Sijie, Les Caves du Potala, chez Gallimard comme la plupart de ses livres précédents (il en a publié deux chez Flammarion), et la reparution –cette fois-ci en poche (collection Folio) - du roman de 2019 L´Évangile selon Yong Sheng.

L´intrigue du nouveau roman se déroule en 1968. Au palais du Potala au Tibet, l´ancienne demeure du dalaï –lama est occupée par une petite troupe de très jeunes gardes rouges fanatisés, étudiants à l´école des beaux-arts, menés par un garçon particulièrement cruel, le «Loup».  Ces jeunes adorateurs de Mao veulent détruire à tout-va ce qui d´après leurs esprits pervers et abominables déroge aux canons révolutionnaires et à la soi-disant pureté de l´idéal communiste. Les hautes œuvres d´art bouddhiques doivent être profanées. Ceux qui sont tenus pour des bourgeois ou des contre-révolutionnaires doivent avouer leurs crimes sous la torture. Aussi dans Les Caves du Potala, Bstan Pa, ancien peintre du dalaï-lama, est-il retenu prisonnier dans les anciennes écuries du palais. Pendant cette réclusion forcée, il se remémore une existence dédiée à la peinture sacrée, son apprentissage auprès de son maître, les échelons gravis grâce à son talent jusqu´à approcher les plus hautes autorités religieuses et participer à la recherche du nouveau tulkou, l´enfant appelé à succéder au défunt dalaï-lama. Bstan Pa vit dans un univers d´harmonie et de méditation, un univers ignoré par ceux qui, nourris à la haine et aux dogmes révolutionnaires, ne peuvent nullement comprendre que la vie ne se résume pas à la violence d´un idéal qui veut tout emporter sur son passage et que, non, tout n´est pas au service de la révolution, surtout quand on veut faire table rase du passé.

Néanmoins, la violence qui imprégnait l´esprit de ces jeunes traduisait de façon peut-être – ou peut-être pas –contradictoire un sentiment qui ne va pas sans rappeler une certaine ferveur religieuse, d´aucuns ne prétendent-il pas que le communisme, porté à un certain degré d´incandescence, ressemble au fanatisme des dogmes religieux?

Obsédés par leur ferveur sanguinaire, les jeunes gardes rouges, pourtant étudiants à l´école des beaux-arts, étaient insensibles à la beauté de l´art, surtout celui des tankas. Les tankas sont des rouleaux de peinture sur toile, originaire de l´Inde et caractéristiques de la culture bouddhique tibétaine. De toutes tailles (du tanka portatif aux gigantesques tankas de plusieurs dizaines de mètres de haut, qu´on déroule à flanc de colline lors de certaines cérémonies), ils représentent des diagrammes mystiques (mandalas), des roues de l´existence karmique, des divinités du panthéon tibétain, des portraits de grands maîtres…Ils servent le plus souvent de support à la méditation (tiré des notes se trouvant à la fin du roman).  À un moment donné, le redoutable «Loup» demande au peintre Bstan Pa de mettre le feu à un tanka qu´il avait peint lui-même. Puisqu´il n´est pas capable de faire l´autodafé de son œuvre, on l´agresse jusqu´à l´évanouissement, on l´humilie en lui pissant dessus. D´abord, c´est le Loup qui le fait, puis les autres lui emboîtent le pas : «Un groupe de gardes rouges, avides d´imiter leur mentor, urina collectivement sur Bstan Pa, toujours inconscient. Maniant leur sexe comme on le fait d´une mitrailleuse, ils criblaient de pisse un ennemi tombé à terre. Leurs jets crépitaient sur sa peau comme des balles. Quand ils eurent vidé leur vessie, un autre groupe pris le relais, puis un autre sans répit». Le Loup finit par brûler le tanka, mais un rouleau de papier échappe au feu et quand on le déroule, on découvre avec stupeur l´image resplendissante de la peau fraîche d´une femme aux seins nus : «Personne ne pensait plus à entonner des chants révolutionnaires ou à brailler des slogans. Figés, presque ensorcelés, gardes rouges et lycéens semblaient ne pas pouvoir détacher les yeux des seins nus qui s´offraient à eux. Les cous étaient rendus, les bouches béantes, les respirations haletantes. Sous les vestes militaires ou les costumes Mao, les poitrines se soulevaient et s´abaissaient à un rythme précipité, et les pantalons boursouflaient à l´entrejambe». Le «Loup» a promené une lentille grossissante sur le rouleau, ébloui lui aussi par les seins nus de la femme. Entre-temps, le briquet passait de mains en mains, mais soit la pierre était usée, soit il n´y avait plus d´essence, toutes les tentatives de brûler le rouleau ont été vaines et jamais ils n´ont pu ranimer la flamme…

Jusqu´à la fin du roman le tourment de Bstan Pa ne s´estompe pas, mais en lisant cette fiction on ne peut qu´être séduit par le raffinement du style et la sensualité dont l´auteur évoque l´art tibétain.

Comme je l´ai écrit plus haut,  L´Évangile de Yong Sheng est maintenant disponible en édition de poche. C´est le roman précédent de Dai Sijie. Il s´inspire de la vie de son grand-père et il retrace le parcours de Yong Sheng, fils d´un menuisier-charpentier réputé pour ses sifflets qui, une fois accrochés aux plumes des colombes, produisent de merveilleuses mélodies. Le métier de charpentier se transmet de père en fils et c´est ce qui devrait normalement se produire encore une fois. Pourtant, placé en pension chez un pasteur américain, Yong Sheng assimile les enseignements de sa fille Mary, institutrice de l´école chrétienne qui aura une énorme influence sur le jeune chinois qui cultive sa vocation et devient le premier pasteur chinois de la ville. Yong Sheng suivra des études de théologie à Nankin. Il revient un temps près de Putian, dans la côte méridionale, d´où il est issu, mais, avec l´avènement de la république populaire en 1949, tout va basculer. La seule bonté de Yong Sheng n´est pas suffisante, bien entendu, pour vaincre la cruauté du nouveau régime.

Si Dai Sijie est cinéaste et romancier, la poésie et l´art (la peinture en particulier) jouent aussi un rôle important dans son œuvre. Dans un texte publié en 2009 dans Trans, revue générale de littérature comparée, Sophie Croiset écrivait ce qui suit : «La spécificité de l’écriture de Dai Sijie repose sur le caractère poétique et complexe des passages descriptifs, qui sont autant de tableaux bigarrés conçus sur un mode impressionniste. La poésie ainsi mise en place par l’auteur se déploie à travers l’utilisation de métaphores, personnifications, de jeux sur les couleurs et les sonorités, qui, par leur présence au fil des pages, confèrent aux romans – dont le thème peut être rude – un visage délicat et harmonieux».

Ce qui nous rassure en lisant les romans de Dai Sijie, c´est que, malgré la violence qui y est décrite, on garde l´impression que la littérature nous donne toujours des raisons de croire en un avenir et un monde meilleurs.

 

Dai Sijie, Les Caves du Potala, collection Blanche, éditions Gallimard, Paris, septembre 2020.

Dai Sijie, L´Évangile selon Yong Sheng, collection Folio, éditions Gallimard, Paris, septembre 2020.

 

Article pour le Petit Journal Lisbonne.

 Vous pouvez lire sur l´édition Lisbonne du Petit Journal mon article sur le  livre La seconde mort de Lazare de François Debluë, aux éditions L´Âge d´Homme:



https://lepetitjournal.com/lisbonne/a-voir-a-faire/litterature-la-seconde-mort-de-lazare-de-francois-deblue-291138



jeudi 8 octobre 2020

Le Nobel 2020 pour Louise Glück.

 


Le prix Nobel de Littérature a été attribué aujourd´hui à la poétesse américaine Louise Glück. Née le 22 avril 1943 à New York, d´une famille juive hongroise, elle se revendique clairement des poètes objectivistes. Elle a remporté le prix Pulitzer de Poésie en 1993 pour son recueil Wild Iris et d´autres prestigieux prix littéraires américains.

L´Académie Nobel l´a recompensée «pour sa voix poétique caractéristique qui avec sa beauté austère rend l´existence individuelle universelle».