Qui êtes-vous ?

Ma photo
Féru de littérature française et étrangère, ma plume sévit dans diverses colonnes de journaux, de sites internet pour partager ce goût qui m´anime. Que détracteurs ou admirateurs n´hésitent pas à réagir à mes chroniques.

mercredi 29 décembre 2021

Chronique de janvier 2022.

 



La lucidité et l´esprit critique de Julien Green.

  Il y a une quinzaine d´années, en lisant le brillant Dictionnaire égoïste de la littérature française  de Charles Dantzig –que j´ai déjà cité à maintes reprises dans mes chroniques-, je  n´ai pu m´empêcher de sourire devant les multiples ironies dont se tisse notre sort. Charles Dantzig y écrit qu´il a longtemps renâclé devant l´œuvre de Julien Green qu´il n´a vraiment découverte que sur le tard, en se décidant à lire un livre qui avait appartenu à sa grand-mère. Ce livre s´intitulait tout bonnement La fin d´un monde-juin 1940 où l´auteur retraçait la débâcle de la France, les premières heures de l´occupation allemande et son «exil» américain. À la différence près que mes grands-mères n´auront probablement jamais entendu parler de Julien Green, moi aussi, j´ ai longtemps rechigné à lire les œuvres de cet écrivain que j´avais pris pour un de ces académiciens poussiéreux et bigots, au style amidonné et plat. Et, tout comme Charles Dantzig, ma découverte de Green s´est également amorcée par la lecture de La fin d´un monde. Et, j´en ai conclu que je m´étais énormément trompé, regrettant on ne peut plus ma découverte tardive d´un écrivain aussi complet et au style concis, rigoureux et très classique.    

 Né le 6 septembre 1900 à Paris, de parents américains, Julian Hartridge Green (son nom civil) a toujours gardé la citoyenneté américaine jusqu´à sa mort, le 13 août 1998, déclinant la proposition que lui avait faite Georges Pompidou en 1972 pour qu´il obtienne la nationalité française. Il a choisi le français pour s´exprimer littérairement (1) pour la beauté et la musique de la langue, mais sa sensibilité a toujours été anglo-saxonne. Romancier, dramaturge et essayiste, Julien Green a traversé le vingtième siècle sans avoir jamais appartenu à aucune des confréries littéraires qui ont essaimé le tout –Paris. Ayant fréquenté Gide, Cocteau, Maritain, Mauriac, Jacques de Lacretelle ou Gabriel Marcel, il s´est toujours singularisé par une indépendance d´esprit qui a forcé l´admiration de ses pairs. Son œuvre témoigne d´une quête intérieure et des déchirements d´une personnalité tiraillée entre ses aspirations religieuses et son homosexualité. Parfois sombre et désespérée, elle étonne par son étrangeté à notre monde, ce qui lui a souvent valu l´incompréhension de ses contemporains. Lui-même a reconnu, un jour, s´être trompé de siècle «comme on se trompe d´étage», comme nous le rappelait en 1998, l´année de la mort de l´auteur, Philippe Derivière dans un article paru dans le magazine Lire(2). Moïra, Adrienne Mesurat, Léviathan, Si j´étais vous, Épaves, Mont-Cinère ou Dixie sont quelques-uns des nombreux  titres qui ont assis la réputation de cet écrivain qui a su allier la sérénité à l´inquiétude. Élu à l´Académie Française en 1971, il y a néanmoins renoncé en 1996. Son fauteuil est pourtant resté vacant jusqu´à sa mort.

 Ces jours-ci, plus de vingt ans après sa mort, l´œuvre de Julien Green défraie à nouveau la chronique avec la parution d´une nouvelle édition de ses Journaux chez Bouquins. Commencé en 1919, le Journal, qu´il a tenu pratiquement jusqu´à sa mort, constitue une des parties les plus riches de son œuvre. Toujours est-il qu´il n´avait jamais été publié dans sa version intégrale et définitive, l´auteur en ayant délibérément écarté les pages les plus intimes, celles qui avaient trait à l´évocation de sa vie amoureuse et à certains portraits littéraires dans lesquels il livrait une opinion sans fard sur quelques-uns de ses pairs.

De cette nouvelle édition du Journal Intégral, Bouquins a déjà publié trois tomes. Le premier (1919-1940) est paru en septembre 2019, le deuxième (1940-1945) et le troisième (1946-1950) en octobre 2021.  Cette édition est organisée par Guillaume Fau, conservateur en chef du Département de Manuscrits de la Bibliothèque Nationale de France ; Alexandre de Vitry, agrégé de lettres modernes et docteur en littérature française de l´Université Paris-Sorbonne, et Tristan de Lafond, devenu, à la mort d´Éric, fils adoptif de Julien Green, l´ayant droit de l´auteur.   

Dans cette nouvelle édition, Julien Green livre, parfois de façon assez crue, le récit de ses rencontres et aventures homosexuelles, de ses rapports avec des amants de passage comme avec son compagnon de l´époque Robert de Saint-Jean. Ces pages étaient difficilement publiables du vivant de l´auteur. Il n´ignorait nullement qu´elles pourraient scandaliser le jour où elles seraient révélées, mais comme on nous l´annonce dans la présentation de cette édition, il tenait les exigences de la chair indissociables de celles de l´esprit. Je vous précise que Julien Green, dès sa conversion au catholicisme dans l´adolescence, a toujours vécu sa croyance d´une façon très personnelle, dénonçant d´ordinaire l´hypocrisie d´une certaine hiérarchie catholique, comme dans son livre paru en 1924 Pamphlet contre les catholiques de France, publié sous le pseudonyme de Théophile Delaporte.  

 Ce qui me saisit en lisant ses Journaux c´est l´extrême lucidité intellectuelle dont Green fait toujours preuve. Certes, je ne partage pas certaines vues qu´il exprime sur les sujets les plus divers, mais l´important c´est que cet homme ne reculait pas devant les écueils qui se présentaient sur son chemin, il refusait tout conformisme et toute hypocrisie. Avant tout, il était un homme pour qui la liberté de parole et celle qu´a tout un chacun de mener sa vie comme bon lui semble étaient sacrées. Devant l´évolution du monde, Green portait un regard parfois désabusé, mais sa lucidité et son esprit critique, il les a conservés jusqu´à sa mort. En témoigne par exemple ce registre du 2 janvier 1923 (Tome I), alors qu´il n´avait que vingt-deux ans : « La solitude est une région inexplorée pleine de vallées où s´arrêtent et se reposent les méditations humaines, et de sommets où la contemplation s´exalte. Le silence est une terre inconnue au cœur de laquelle tonne la voix de Dieu ; plus on s´éloigne de ce point central où si peu abordèrent et plus la voix du monde, qui est à l´autre pôle, envahit notre âme et vibre dans notre cerveau ; et la percussion de ce bruit détestable nous tue. Lorsque Dieu veut parler à une âme, Il fait la solitude autour d´elle et le silence en elle, car il faut un désert pour ce terrible et passionné colloque, quelque lieu ignoré des autres hommes. La matérielle solitude de Moïse quand il se présenta devant Dieu n´est qu´une figure de la solitude spirituelle, qui était nécessaire. Le charme infini de la solitude matérielle n´est pas indispensable, pas plus que la figure n´est indispensable à la vérité qu´elle représente et qui existe en dehors d´elle. À preuve que certains ont trouvé, dans les foules et l´agitation d´un siècle éperdu de néant, Dieu».

Ces lignes faisaient déjà partie de la version tronquée publiée du vivant de l´auteur, mais on trouve dans les trois tomes force passages que la pudeur de l´époque eût sans doute condamnés, non seulement des passages où il exprime son amour pour Robert de Saint-Jean, son amant, mais aussi où il évoque des rencontres fortuites, des rêves érotiques, et où il livre des impressions sur des hommes voire des garçons qu´il a retrouvés dans la rue, comme ce registre du 8 août 1929 (Tome I) : «Acheté quelques photos passables chez Giraudon(Saint-Sébastien de Michel-Ange et Caracci) et rue de Seine(jeunes garçons nus). Boulevard Saint-Germain, j´ai croisé un marin basané, bien fait, mais petit, ce qui m´a empêché de le suivre malgré un coup d´œil assez éloquent de sa part. Il portait un béret blanc et un imperméable noir, serré à la taille par une ceinture ; ce vêtement luisait dans la pluie et montrait admirablement le dessin des épaules, les omoplates et les fesses. Marc Allégret en a un du même genre, mais plus luisant et plus flottant. Ces imperméables noirs m´ont toujours beaucoup excité (il y en a un dans Three Soldiers de Dos Passos qui m´a fait rêver souvent)».

Le tome II comprend les années où il est retourné aux États-Unis –il y avait étudié dans sa jeunesse dont on peut trouver maintes références dans le tome I -, c´étaient les années de la seconde guerre mondiale où la France était sous occupation nazie. En 1941, il semblait désabusé et il écrivait dans son journal le 23 mai des lignes inédites avant cette nouvelle édition : «je ne comprends plus, je ne veux plus comprendre. Ce que je reproche à l´état de choses actuel, c´est la quantité d´idées stupides qu´il nous met en tête. Régler des différends à coups de canon est en soi tout à fait absurde et tout ce qui découle de ce procédé n´est pas d´une qualité meilleure du point de vue de l´intelligence. Ce qui réchappera de l´humanité va sortir de cette épreuve dans un état d´abrutissement sans égal. Déjà ce que Malraux appelait si bien le déferlement d´imbéciles atteint une ampleur considérable». Pendant ce séjour en Amérique, la France lui manquait, mais elle lui était rendue par son imagination, comme on peut s´en apercevoir par ces lignes du 5 octobre de la même année : «Chaleur étrange tous ces jours-ci. J´ai tiré mes volets et ma chambre est plongée dans une demi-obscurité que traverse un rayon oblique. Ces volets fermés derrière lesquels je me plais à imaginer qu´il y a un paysage de France, l´île d´Andrésy, par exemple, ou simplement la petite allée du Champ -de –Mars, où jouaient les enfants, il me semble, à certains jours, qu´ils m´aident à souffrir un peu moins. Je rentre en moi-même et je trouve la France».  Plus loin, il est un extrait du lendemain qui traduit on ne peut mieux que le catholicisme de Green était celui des évangiles et non pas celui de l´hypocrisie bigote : «Pensé ce matin à ce passage de l´Évangile dans lequel le Christ nous dit qu´un verre d´eau donné à celui qui a soif est en réalité donné au Christ. Par ces paroles, il s´identifie à tout ce qui souffre sur cette terre. Il est le pauvre, le prisonnier, le malade ; et celui que les Allemands enferment dans un camp derrière du fil barbelé, c´est le Christ».

 Le 9 du même mois, nous avons droit à un jugement plutôt sévère de Julien Green vis-à-vis d´Oscar Wilde et du Portrait de Dorian Gray : «J´ai feuilleté ces jours-ci Dorian Gray avec le désir d´y trouver de bonnes pages, mais je n´y ai guère trouvé que de bons mots. L´histoire en elle-même est admirable, aussi riche, aussi profonde qu´un mythe grec, mais l´action est des plus faibles et se désagrège entre les mains de ces brillants causeurs que sont les personnages. On ne croit pas à l´assassinat du peintre, ni au suicide de Sybil Vane, ni aux mortelles angoisses du héros. Tout est faux, mais à un tel point que ce faux même finit par atteindre à une sorte de vérité âpre et cruelle. On a beau jucher ce joli garçon sur un socle comme un Antinoüs, il n´en demeure pas moins la pauvre tapette aux gestes exquis et à la voix aiguë ; et n´y font rien ces concerts étranges donnés dans des salons de laque, cette bijouterie rare, ce bric-à-brac Moyen Âge dont il amusa sa solitude quand il ne court pas les bouges de marins (…) À vingt ans, j´admirais le livre de Wilde. Il était fait pour éblouir de jeunes nigauds, comme moi, et tout ce clinquant de style et de fausse érudition m´agrandissait les yeux d´étonnement. L´œuvre de Wilde diminue d´importance avec les années (exception faite pour De Profundis et The Balad of Reading Gaol). La guerre de 1914 a déferlé comme une vague sur cette époque de pourriture et d´oaristys ; la guerre de 1939 ne peut que l´enfouir un peu plus profondément dans la grande fosse commune de l´oubli». La postérité ne semble pas avoir donné raison à Julien Green concernant l´œuvre d´Oscar Wilde. À noter encore, à propos de cet extrait, que l´expression «pauvre tapette aux gestes exquis» et le mot« pourriture» sont en italique puisqu´ils ne figuraient pas dans la première édition.        

Du tome III, celui du retour en France après la fin de la guerre, on pourrait dire que l´on y trouve Julien Green, approchant la cinquantaine, au sommet de son art. Très émouvant entre autres un extrait, inclus dans cette nouvelle édition et daté du 30 août 1946, sur le visage de sa mère sur le lit de mort : «Beaucoup pensé au visage de maman sur son lit de mort. Deux fois, j´étais allé la regarder. Seul avec elle. Elle m´a paru si loin de moi, de nous tous. Elle avait l´air d´avancer vers des régions inconnues, d´avoir reçu un secret en dépôt. Son extraordinaire gravité, sa grandeur inexprimable en langage humain firent sur moi une impression que je n´ai jamais oubliée et qui m´a marqué à tout jamais. Je crois que c´est à ce moment-là qu´elle m´a vraiment appris ce qu´elle savait de tout l´invisible, de toute la religion, beaucoup plus qu´en m´enseignant mon catéchisme. Ce visage était d´une très grande noblesse, le front surtout, haut et un peu bombé (les cheveux en désordre, écartés du front), la bouche un peu mystérieuse, souriant, semblait-il parfois, mais pas toujours. Elle ne me faisait pas peur, mais il y avait autour d´elle un silence énorme. Elle m´a instruit sur son lit de mort».

Ces trois premiers tomes (il en manque trois autres) du Journal Intégral de Julien Green, écrits dans un style impeccable, sont non seulement le témoignage de tout un siècle, mais aussi les réflexions clairvoyantes et profondes d´un grand écrivain de langue française.

 


Julien Green, Journal Intégral, (tomes I, II et III) édition établie par Guillaume Fau, Carole Auroy, Alexandre de Vitry et Tristan de Lafond, Bouquins, Paris, septembre 2019(tome I) et octobre 2021(tomes II et III). Trois autres tomes paraîtront prochainement.

 

(1)Il a quand même écrit trois romans en anglais dont The Apprentice Psychiatrist.

 

(2) édition de juillet-août  1998

 

dimanche 12 décembre 2021

Bicentenaire de Gustave Flaubert.

  Le jour où l´on signale le bicentenaire de sa naissance, lisons et relisons Gustave Flaubert, un des plus grands écrivains français de tous les temps.




jeudi 9 décembre 2021

Article pour Le Petit Journal Lisbonne.

 Vous pouvez lire sur l´édition Lisbonne du Petit Journal ma chronique sur le livre Les Bourgeois de Calais, de Michel Bernard, publié aux éditions de La Table Ronde:

 https://lepetitjournal.com/lisbonne/a-voir-a-faire/les-bourgeois-de-calais-un-roman-de-michel-bernard-326963



dimanche 28 novembre 2021

Chronique de décembre 2021.

 


 

Varlam Chalamov : expérience de vie ou expérience du vide ?

 La langue, courante ou littéraire, peut-elle traduire fidèlement l´expérience concentrationnaire ? Cette question a taraudé l´esprit même de ceux qui nous ont laissé les témoignages les plus poignants sur les camps de la mort nazis: de Primo Lévi à David Rousset, de Robert Antelme à Jorge Semprún, de Tadeusz Borowski à Imre Kertész, sans oublier Elie Wiesel, Boris Pahor, Jean Cayrol ou Jean Améry. Mais la question se pose aussi, bien entendu, pour ce qui est de l´expérience du Goulag soviétique, mise sous le boisseau pendant longtemps. Si L´Archipel du Goulag, de Soljenitsyne, est devenu un classique, -non seulement grâce à ses qualités littéraires, mais aussi en raison de l´attribution du prix Nobel à l´auteur- Les récits de la Kolyma, de Varlam Chalamov, n´ont malheureusement pas acquis la même notoriété, alors qu´ils n´ont rien à envier, bien au contraire, au chef-d´oeuvre d´Alexandre Soljenitsyne.

Varlam Chalamov est né le 18 juin 1907 selon notre calendrier grégorien (5 juin dans le calendrier julien encore en vigueur à l´époque en Russie, calendrier qui avait treize jours d´écart avec le calendrier grégorien) à Vologda, ville du grand Nord russe où il a passé son enfance et son adolescence. Il était le cadet de cinq enfants qui ont survécu. Ses premières années ont été dominées par la figure de son père, prêtre orthodoxe autoritaire qui dans une rare attitude de courage et de défi a osé dénoncer les pogroms contre les juifs en pleine cathédrale, ce qui lui a valu d´être muté dans une église plus modeste. En 1924, Varlam Chalamov, alors un jeune de dix-sept ans, est parti à Moscou. En pleine effervescence révolutionnaire et suivant l´enseignement de Lénine selon lequel «le marxisme est une doctrine créatrice qui s´instruit à l´école pratique des masses», il a d´abord cherché un emploi dans une fabrique artisanale des environs de Moscou où il a expérimenté la vie du prolétaire russe tant au goût du jour. Deux ans plus tard, il a pourtant fait le constat d´avoir gâché son temps et il a décidé de s´inscrire à l´université de Moscou pour y étudier le droit. Il a alors vécu l´une des périodes les plus libres et enthousiastes de sa vie en se ruant dans les bibliothèques, les théâtres, les clubs, les lieux de débats. Il s´est épris des mouvements artistiques qui bouillonnaient dans la ville dont les innovations du futurisme russe et les formes qu´il a générées en art et en littérature. Ayant participé à un mouvement trotskyste et critique de Staline, Varlam Chalamov fut arrêté une première fois en 1929, à l´âge de vingt-deux ans, alors qu´il était encore étudiant à l´université de Moscou. Envoyé dans le camp de travail à la Vichera (expérience qu´il raconterait plus tard dans un livre éponyme), dans l´Oural central, il fut d´abord condamné à cinq ans, mais a fini par être libéré au bout de trois ans. Rentrant à Moscou, il est devenu journaliste et écrivain, mais en 1937, nouvelle arrestation. C´était l´année des Grandes Purges et la sentence indiquait que le juge d´instruction ne s´était même pas donné la peine de trouver un chef d´accusation un peu consistant. En 1942, la détention de Chalamov fut prorogée et en 1943 un nouveau dossier fut monté contre lui pour avoir affirmé qu´ Ivan Bounine –prix Nobel de Littérature en 1933, réfugié en Paris, écrivain proscrit par les bolcheviques - était «un classique de la littérature russe». Il fut alors condamné à dix ans de camp pour «agitation antisoviétique».

La fin de sa détention a coïncidé avec la mort de Staline. Il a pourtant fallu à Chalamov plusieurs années de lutte pour obtenir le droit de quitter la Kolyma. Enfin rentré à Moscou, à l´âge de 50 ans, il avait passé au camp la moitié de sa vie. Que peut éprouver un homme à cet âge-là après être descendu en enfer ? Sa vie conjugale n´a pas résisté à une si longue séparation et l´on ne peut à vrai dire imaginer les pensées d´un homme avec une biographie pareille. L´écriture aura été un de ses refuges : de la poésie et d´autres écrits parfois refusés par les maisons d´édition soviétiques, mais surtout Les Récits de la Kolyma qui ne pouvaient pas voir le jour en Union Soviétique. Parvenus néanmoins en Occident, ils étaient en quelque sorte tronqués puisqu´ils n´ont pas été publiés en volume, mais sous forme d´extraits –au hasard et rarement «corrigés»- s´étalant sur plusieurs années. À ce propos, Michel Heller (1922-1997), historien et dissident russe a dressé dans son essai Le dernier espoir (traduit par Anne Coldefy-Faucard) une comparaison assez intéressante : «C´est un peu comme si un tableau de Rembrandt, retrouvé dans un grenier, était découpé en petits morceaux, puis exposé sous la forme d´un tas de fragments. Il n´est pas à exclure, au demeurant, que la simple vue des morceaux –ici un œil, là une main –permettrait de comprendre qu´il s´agit d´une grande œuvre d´art. Mais le tableau lui-même manquerait…».      

  En France, il y a une remarquable édition des Récits de la Kolyma, parue en 2003 chez Verdier avec une préface de Luba Jürgenson et une postface de Michel Heller (justement l´essai que je viens de citer). Composé de récits très courts, de fragments de souvenirs, de poèmes en prose, le livre, qui traduit aussi l´expérience de l´auteur, est une véritable descente aux enfers de la condition humaine, où l´on côtoie des prisonniers politiques aussi bien que des criminels de droit commun. Mais à côté de la cruauté qui sévissait sur ces camps de concentration, Chalamov nous livre d´autres témoignages: celui de la mainmise des criminels sur les autres prisonniers, et celui de la corruption qui touchait tous les degrés de la hiérarchie du camp. Dans ces portraits, Varlam Chalamov - mort le 17 janvier 1982 - préfigurait déjà la corruption généralisée qui allait empoisonner la société russe. Ce monde cruel décrit par Chalamov est bien notre monde.

Chalamov a vu naître l´empire des camps en purgeant sa première peine à la quatrième section du SLON (Camps de Solovki à Affectation Spéciale), puis au camp de la Vichéra. Il a en outre passé dix-sept ans au pôle de la Haine, la Kolyma. Les conditions étaient particulièrement dures dans les camps. Par-dessus le marché, on y était encore plus rude vis-à-vis d´un paysan, un ouvrier ou un intellectuel qu`à l´égard d´un criminel, comme l´auteur lui-même nous le rappelle dans Essais sur le monde du crime inclus dans Les récits de la Kolyma : «Le jeune paysan, ouvrier ou intellectuel en a le vertige. Il voit que dans les camps, les voleurs et les assassins vivent mieux que tout le monde, qu´ils jouissent d´un relatif confort matériel et se distinguent par la fermeté de leurs convictions, un aplomb et une hardiesse enviables».

Les truands étaient maîtres de la vie et de la mort dans les camps : «ils mangent toujours à leur faim  et savent «se démerder», alors que tous les autres sont affamés. Un voleur ne travaille pas, il se soûle, même au camp, tandis que le jeune paysan, lui, doit «marner». Ce sont les truands qui l´y obligent(…) Tous les vêtements civils ce sont eux qui les portent. Ils s´installent aux meilleures places sur les châlits, près de la lumière, du poêle. Ils ont des matelas et des couvertures ouatinées, tandis que le jeune kolkhozien, lui, dort à même les rondins taillés dans le sens de la longueur. Et le jeune paysan commence à se dire que, dans les camps, ce sont des truands qui détiennent la vérité, qu´ils constituent ici la seule force, tant matérielle que morale, mis à part les gradés qui, dans la plupart des cas, préfèrent ne pas entrer en conflit avec eux(…) Le poison de la pègre est effroyable. Il a pour effet de corrompre tout ce qu´il y a d´humain dans l´homme. Tous ceux qui côtoient cet univers respirent ce souffle pestilentiel. Quels masques à gaz faudrait-il donc ?».

Alexandre Soljenitsyne -qui a tenu une correspondance avec Varlam Chalamov-  a reconnu la singularité de la Kolyma : «L´expérience carcérale de Chalamov fut plus amère et plus longue que la mienne, et je reconnais avec respect que c´est à lui, et non à moi, qu´il échut de toucher ce fond de sauvagerie et de désespoir vers lequel nous tirait tout le quotidien des camps».

La réalité de la Kolyma que Chalamov a su traduire par ses récits ressemblait à un cauchemar ou à un songe monstrueux et le monde souterrain qu´il décrivait fut souvent associé à l´enfer. Chalamov a d´ailleurs lui-même écrit qu´il était revenu de l´enfer. Néanmoins, Michel Heller, dans l´essai cité plus haut, considérait que la Kolyma ne pouvait être l´enfer, du moins dans l´acception religieuse du terme puisque l´enfer est le lieu où l´on châtie les pécheurs, le lieu du triomphe de la Justice alors que la Kolyma était le triomphe du Mal absolu : «La Kolyma n´est pas un enfer. C´est une expérience soviétique, une usine qui fournit au pays de l´or, du charbon, du plomb, de l´uranium, nourrissant la terre de cadavres (…) Un cheval a infiniment plus de prix à la Kolyma qu´un esclave zek. Une pelle y a plus de valeur. La cruauté sans limite témoignée aux esclaves s´explique par des motifs idéologiques –le désir d´anéantir tous ceux dont le Grand Guide * a décrété qu´ils n´étaient pas des hommes –et économiques : un réservoir de main-d´œuvre inépuisable».

Certes, à la Kolyma, il n´y avait pas de chambres à gaz, un crime monstrueux qui a  singularisé le nazisme vis-à-vis d´autres crimes contre l´Humanité. Dans les camps nazis, on était tué parce qu´on était juif, non aryen ou adversaire politique. Dans les camps soviétiques, on ne savait pas pourquoi on mourait.  Pendant les années trente, on avait arrêté des gens au hasard : des professeurs, des travailleurs du parti, des militaires, des ingénieurs, des paysans ou des ouvriers. Ils n´étaient ni ennemis du pouvoir ni criminels d´Etat. Evgueni Zamiatine, l´auteur de Nous autres, affirmait en 1922 que l´art issu de la réalité de l´époque ne pouvait être que fantastique, semblable à un rêve, la synthèse du fantastique et du quotidien. Or, à la Kolyma, selon Michel Heller, le fantastique c´était le quotidien lui-même. La réalité de ce fantastique-là était plus fantastique que tout ce que pouvait imaginer Evgueni Zamiatine lui-même.

Pour exprimer tout ce qu´il voulait, Varlam Chalamov a crée un genre nouveau, une forme de prose adaptée à son sujet, une prose qui mêle le récit, l´essai physiologique et l´étude ethnographique. L´écriture est simple, évitant tout pathos et jugement catégorique.  Le plus souvent, les textes ne comptent guère que deux ou trois pages et le titre ne comprend qu´un ou deux mots. L´auteur lui-même a écrit qu´il était pareil à ces fossiles qui ressurgissent par hasard pour livrer au monde la clef des mystères géologiques.

Dans la préface citée plus haut, Luba Jürgenson met en exergue  l´éparpillement des faits biographiques dans les Récits qui crée une structure répétitive. Les épisodes relatés plusieurs fois ne le sont jamais de la même manière. Un même épisode se trouve d´ordinaire attribué à des personnages différents ou survient dans des situations différentes. Toujours selon Luba Jürgenson, Chalamov utilise souvent le personnage du double pour l´authentification d´une expérience terrifiante comme preuve tangible d´un séjour au tombeau.  Ainsi, la création d´un double qui meurt permet de raconter la descente au tombeau. Dans le récit «Cherry –Brandy», par exemple, en décrivant la mort du poète Ossip Mandelstam, Chalamov parle en fait de la sienne. Tout au long des récits, affirme encore Luba Jürgenson, «le survivant qu´il est apparaît plutôt comme un revenant, un personnage qui a traversé la mort». Les récits ne sont pas des textes au sujet de quelque chose, mais en quelque sorte, une sépulture pour les morts anonymes du Goulag».

Comme nous le rappelait encore Michel Heller, Varlam Chalamov  évoque l´homme au stade ultime, l´homme face à une mort inéluctable, au terme d´humiliations et de tourments qui anéantissent tout ce qui est humain en lui : «Des centaines d´ouvrages ont déjà été écrits sur les camps de la mort, nazis ou staliniens. Mais seul un petit nombre d´entre eux rapporte la vérité du camp. Il est plus simple de relater des horreurs. Or, ces dernières ne sont pas toute la vérité. Le récit des horreurs est celui des bourreaux et des victimes. La vérité du camp est celle que dévoile Chalamov : la victime se fait souvent bourreau à son tour, l´homme s´accommode facilement de sa condition d´esclave et l´on peut faire n´importe quoi de lui».

Peut-être la littérature peut-elle nous aider à alléger nos souffrances, car, comme Varlam Chalamov l´a écrit lui-même, «Les livres sont ce que nous avons de meilleur en cette vie, ils sont notre immortalité»...

*Il s´agit, bien entendu, de Staline.

 

 

 

 

 

samedi 27 novembre 2021

Almudena Grandes(1960-2021)

 

Une nouvelle très triste pour les lettres espagnoles et internationales: l´écrivaine Almudena Grandes  vient de mourir à l´âge de 61 ans, victime d´un cancer.

Né le 7 mai 1960 à Madrid, elle a étudié la géographie et l´histoire à la prestigieuse université Complutense à Madrid. Elle a remporté en 1989 le prix  La Sonrisa Vertical pour Les Vies de Loulou un roman aux accents érotique qui a été traduit en plusieurs langues et adapté au cinéma par le réalisateur Bigas Luna sous le même titre. D'autres réalisateurs ont également adapté ses livres au cinéma : Gerardo Herrero, Malena es un nombre de tango et Juan Vicente Cordoba, Aunque tú no lo sepas (adapté du roman El lenguaje de los balcones).

Ses œuvres témoignent d'un grand réalisme et d'une pénétrante analyse psychologique des personnages.

Son roman Inés y la alegría (2010), avec lequel on commence la série Episodios de una guerra interminable – qui a gagné au Mexique le Prix Elena Poniatowska –  a été qualifié d'être « une œuvre narrative prodigieuse, liée à la tradition de Benito Pérez Galdós, écrit contre vents et marées, contre la tendance générale de nos temps, qui marche à toute vitesse, tant du côté de celui qui la crée comme de celui qui veut le lire ».

Son œuvre fut récompensée par de nombreux prix dont le prix Jean Monnet de littérature européenne. Ses livres sont disponibles en français, nombre d´entre eux en éditions de poche(Le Livre de Poche).   

 

 


vendredi 5 novembre 2021

Article pour Le Petit Journal Lisbonne.

 Vous pouvez lire sur l´édition Lisbonne du Petit Journal ma chronique sur le livre Carnet de mémoires coloniales d´Isabela Figueiredo, publié aux éditions Chandeigne:

https://lepetitjournal.com/lisbonne/a-voir-a-faire/livre-carnet-de-memoires-coloniales-disabela-figueiredo-324203

  


mercredi 3 novembre 2021

Prix Goncourt 2021 attribué à Mohamed Mbougar Sarr.

 


Le prix Goncourt 2021 a été attribué ce mercredi 3 novembre au romancier sénégalais Mohamed Mbougar Sarr pour son roman La Plus secrète Mémoire des hommes, édité chez Philippe Rey. Il a reçu ce 119ème prix Goncourt avec six voix au premier tour. Curieusement, ce prix tombe l´année où l´on signale le centenaire de l´attribution du prix Goncourt pour la première fois à un écrivain noir, René Maran, un Français de Martinique, pour son roman Batouala, sujet de la chronique de novembre de ce blog. 

On signale également l´attribution du Prix Renaudot à la romancière belge Amélie Nothomb pour Premier sang, aux éditions Albin Michel.