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Féru de littérature française et étrangère, ma plume sévit dans diverses colonnes de journaux, de sites internet pour partager ce goût qui m´anime. Que détracteurs ou admirateurs n´hésitent pas à réagir à mes chroniques.

samedi 29 octobre 2022

Chronique de novembre 2022.

 


Hubert Haddad ou l´art est une fête.

 Les créateurs aux multiples talents suscitent parfois la méfiance des autres. Que ne se concentrent-ils dans un seul art ou un seul domaine au lieu de vouloir jouer dans tous les registres ? C´est la question, découlant certes d´un raisonnement on ne peut plus simpliste –mais que l´on entend néanmoins souvent -, que pourraient se poser ceux qui ont peut-être une approche utilitariste de l´art ou de la littérature, ceux qui au bout du compte ne sont nullement sensibles à la beauté d´un geste, d´un regard, au besoin que ressent l´artiste d´exprimer de quelque façon que ce soit toute la richesse qu´il porte en lui. Les tenants de ce genre de raisonnement ne sont peut-être pas à même d´apprécier l´immense talent d´Hubert Haddad qui excelle dans les plus différents domaines de l´art ou de la littérature : poète, essayiste, romancier, nouvelliste, dramaturge, historien d´art et peintre.

Auteur d´une œuvre traduite dans le monde entier et riche de plus d´une soixantaine de titres tous genres confondus, Hubert Haddad est né le 10 mars 1947 à Tunis - alors protectorat français de Tunisie –d´une famille judéo berbère dont le père  était d´origine tunisienne et la mère d´origine algérienne, née Guedj. En 1950, la famille a émigré en France où Hubert Haddad a commencé à publier vers la fin des années soixante. Il a toujours été très actif en fondant dès cette époque-là plusieurs revues littéraires. La première, dans la mouvance du surréalisme, est Le Point d´Être (1970), revue à laquelle collaboreront entre autres Stanislas Rodanski, Charles Duits, Robert Lebel, Michel Fardoulis-Lagrange et Isabelle Waldberg. Les autres revues qu´il a fondées sont Le Horla (1990) ou Apulée (1996), cette dernière chez Zulma, son éditeur depuis des années.

Hubert Haddad est considéré comme un des acteurs de la Nouvelle fiction avec Georges-Olivier Châteaureynaud, Frédéric Tristan et Marc Petit et il anime depuis 1983, sous le pseudonyme d´Hugo Horst, la collection de poésie Double Hache aux éditions Dumerchez. Pionner des ateliers d´écriture, il en anime de très nombreux à travers la France depuis les années soixante-dix dans tous les lieux de vie, centres sociaux, médiathèques, universités, prisons, hôpitaux.

S´il excelle, on l´a vu, dans plusieurs domaines, c´est dans la nouvelle et le roman qu´il s´est le plus singularisé, son œuvre ayant été couronnée de prix littéraires fort prestigieux dont le prix Maupassant pour Le secret de l´immortalité (1991), le Charles Oulmont pour La Falaise de sable (1997), le Renaissance de la nouvelle pour Mirabilia(2000), le Grand prix du roman de La Société des Gens de Lettres pour La condition magique(1998) ; le prix des Cinq Continents de la Francophonie et le Renaudot du Livre de Poche pour Palestine (2008, 2009) ; le Louis Guilloux pour Le peintre d´éventail ; le Mallarmé pour La Verseuse du matin et à nouveau le prix de la Société des Gens de Lettres en 2013 pour l´ensemble de son œuvre.

Dans ses livres, Hubert Haddad met d´ordinaire en scène des personnages qui sont des créateurs et l´intrigue est doublée en quelque sorte d´une réflexion sur le défi de l´artiste devant son travail.

Dans Le peintre d´éventail (2013), roman d´initiation inoubliable où le Japon est à l´ordre du jour, nous croisons Matabei qui se retire au fin fond de la contrée d´Atôra, au nord-est de l´île de Honshu pour échapper à la fureur du monde. Dans cet endroit perdu entre montagnes et Pacifique se cache la paisible pension de Dame Hison dont Matabei apprend à connaître les habitués, tous personnages singuliers et fantasques. Attenant à l´auberge se déploie un jardin hors du temps.  Insensiblement, Matabei s´attache au vieux jardinier et découvre en lui un peintre en éventail hors du commun. Il devient le disciple dévoué de maître Osaki. Labyrinthe merveilleux aux perspectives trompeuses, le jardin de maître Osaki est aussi le cadre de déchirements et de passions, bien loin de la voie du Zen, en attendant  d´autres bouleversements. C´est un vibrant hommage à la culture et à l´histoire japonaises contemporaines dans une langue poétique et subtile, baignée de spiritualité comme seul Hubert Haddad en a le secret : « Je n´oublierai jamais les derniers mots de Matabei : « Écoute le vent qui souffle. On peut passer sa vie à l´entendre en ignorant tout du mouvement de l´air. Mon histoire fut comme le vent, à peu près aussi incompréhensible aux autres qu´à moi-même»». 

Dans Premières neiges sur Pondichéry (2020), Hochéa Meintzel, violoniste virtuose, accepte l´invitation d´un festival de musique carnatique à Chennai, en Inde du Sud. Blessé dans sa chair par un attentat, c´est avec l´intention de ne plus revenir qu´il quitte Jérusalem. Après une équipée cahotante qui le mène de Pondichéry à la côte de Malabar, il trouve refuge à Fort Cochin, un soir de tempête, au sein de l´antique synagogue bleue. En un tour de force romanesque, ce livre nous plonge, d´après son éditeur Zulma, dans un univers sensoriel, extrême, exubérant, heurté, entêtant, à travers le prisme d´un homme qui porte en lui toutes les musiques du monde, et accueille l´inexorable beauté de tous ses sens. Un roman inspiré, grave, mystique et sensuel comme en témoigne ces courts extraits : «A -t-il jamais quitté Jérusalem ?Les ruelles ombreuses et les places écrasées de soleil, les temples huileux parmi les ruines, les rocs derrière les cyprès où sont creusés d´anciens tombeaux, les jardins poussiéreux vibrants dans l´incendie de l´air, chaque palme que le vent froisse, le moindre pan de muraille criblé de lueurs lui reviennent en mémoire et défilent comme hier, comme chacune des nuits d´un vieil exode. En vrac se pressent les visages avec une netteté accrue dans la lumière mentale du rêve. Tous le considèrent en silence. Leur regard vaut un doigt tendu. Ils ressurgissent dans leurs habits d´alors avec leur âge exact, figés pour les siècles. Femmes ou enfants, vieillards, adolescentes éperdues, ils ont l´aspect humain ordinaire, universel, campés sur leurs deux jambes, sous une tête haut perchée d´oiseau simiesque. Ils dansent entre trois ruelles nocturnes et une place lumineuse, ils vaquent au soucieux bonheur d´exister, pour soi ou pour un proche, chacun ajoutant son pas tranquille au grand ballet déambulatoire».

Dans Un monstre et un chaos (mars 2022)- que d´aucuns considèrent un chef d´œuvre –nous plongeons dans la mémoire de la seconde guerre mondiale. L´intrigue se déroule à Lodz, Pologne, en 1941. Chaim Rumkowski prétend sauver son peuple en transformant le ghetto en un vaste atelier au service du Reich. Néanmoins, dans les caves, les greniers, éclosent imprimeries et radios clandestines, les enfants soustraits aux convois de la mort se dérobent derrière les doubles cloisons et parmi eux Alter, un gamin de douze ans, qui dans sa quête obstinée pour la vie refuse de porter l´étoile. Avec la vivacité d´un chat, il se faufile dans les moindres recoins du ghetto jusqu´aux coulisses du théâtre de marionnettes où l´on continue à chanter en sourdine, à jouer la comédie, à conter mille histoires d´évasion. Ce roman fait resurgir tout un monde sacrifié où la vie tragique du ghetto vibre des refrains yiddish, comme un chant de résistance éperdu.  La description de la barbarie nazie est immortalisée dans les pages d´Un monstre et un chaos : «Des soldats bottés et casqués, fusil en bandoulière, descendirent du second véhicule et firent descendre à coups de crosse des jeunes gens du premier, garçons et filles, les mains ligotées dans le dos. Tout fut accompli en moins de temps qu’il n’en faut pour se soulager ou fumer une cigarette. L´officier hurla des ordres. On plaqua les otages la face tournée contre le mur de pierres sèches surmonté de croix de ciment. Les soldats vite alignés les mirent aussitôt en joue. À ce moment l’une des filles, en jupe claire, d’une blancheur de peau éclatante, les cheveux roux mal noués en tresses, se mit à courir éperdument sur la route. L’officier leva le poing, visa et l’abattit d’une seule balle dans la nuque. L’instant de tomber, les bras entravés, elle esquissa un saut de biche et tournoya dans un adieu. Craignant d’autres escapades, le gradé ordonna le feu sur les autres qui, de colère, d’égarement ou de désespoir, criaient des slogans en polonais. La salve, redoublée du coup de grâce, mit fin à l’épisode».

En lisant ce livre, on pourrait s´interroger dans quel état sort l´auteur de l´écriture d´un tel roman. C´est la question que lui a posée Pierre Maury du quotidien belge Le Soir. Hubert Haddad a répondu : «Epuisé. Il m’a fallu un an de travail chaque jour de l’année, mais heureux d’être à peu près en accord au sortir avec mon projet initial qui me semblait insurmontable. C’est terrible que l’on déshumanise les faits, que l’on s’en crée une image dévitalisée, plane, froidement historique. Ce qui est advenu au milieu du XXe siècle est la négation absolue de l’humain, du droit, de l’éthique, et le crime accompli, comme mille bombes d’Hiroshima, provoque à long terme des dégâts incontrôlables dans les corps et les consciences. Quelque chose est ruinée, peut-être à jamais, dans le jugement moral de l’ensemble de l’humanité. De mon côté, j’ai essayé de rendre vie».

Enfin, le dernier livre en date d´Hubert Haddad est paru fin août et s´intitule L´invention du diable, un somptueux roman baroque, picaresque, qui flirte avec le fantastique et qui s´inspire de la vie de Marc Papillon, seigneur de Lasphrise (1555-1599), poète satirique et érotique français. Dans ce roman, il se retire dans sa tour d´ivoire angevine. Après une vie dédiée à l´amour et à la guerre, il est tout entier habité par le démon de l´écriture. À la fin de sa vie, il pactise avec le diable : tant que ses poésies n´ont pas accédé à la postérité, il ne connaîtra pas le repos éternel. L´immortalité sera sa malédiction. Il traverse donc les époques, est embastillé avec le marquis de Sade, croise Napoléon au pied de sa propre statue, survit à la Commune et échappe de peu à la Gestapo. Dans le prologue, on peut lire : «Il faut être un simple mortel pour garder mémoire. Les dieux nés des dieux, si la fable était crédible, vivraient sur un seul plan d’éternité : leurs aventures ne sauraient logiquement s’accomplir que de manière simultanée, comme sur ces fresques d’église ou ces frises sculptées au fronton des temples. Si l’essentiel des anicroches et péripéties constitutives d’une vie a sombré dans le blanc chaos de l’oubli, je garde en moi la perspective trompeuse des siècles faite de souvenances et de paraboles, de chroniques et d’inscriptions, et j’aimerais maintenant et à jamais en restituer les gouffres d’ombre et de lumière au vent qui se lève, puisque l’on me promet pour ce soir ou demain l’impossible délivrance». Et plus loin : «Comment en vouloir à des bourreaux sans avenir? On se saisit de moi au solstice d’hiver, année après année, afin de me livrer à la foule des pères, des fils et des petits-fils qui, de conserve, par vagues successives, m’assassinent avec une sauvagerie calculée. Il faut quelques jours à l’immortel de bonne constitution pour guérir de son homicide. Et puis sa vie d’otage reprend au milieu des mortels temporairement pacifiés. J’en connus certains près du dernier soupir qui, chaque nuit, firent un cauchemar similaire et se crurent éternels au réveil. On ne sait à peu près rien du temps, sinon qu’il passe. Et encore moins de l’éternité. Depuis les premiers âges, l’histoire humaine semble n’avoir pour seule mécanique que la quête de l’immortalité. Par tous les moyens, de fable, de folie ou de raison».

Dans sa belle chronique intitulée «Hubert Haddad ressuscite Papillon» publiée le 4 octobre dans En attendant Nadeau, Alexis Buffet écrit : «À chaque ligne se manifeste l´amour vrai de l´écrivain pour la poésie. L´auteur, entre autres, des Haïkus du peintre d´éventail manifeste, sans forfanterie ni pédantisme, une érudition qui émane  de la fréquentation assidue des poètes, de Boileau, Ronsard, Desportes, Jodelle, Du Bartas, Sponde, Scéve jusqu´à… Desnos». De là l´envie, ajoute Alexis Buffet, l´envie aussi de lire l´œuvre de Marc Papillon.

Comme l´a si bien écrit un jour Alexandra Schwartzbrod dans le quotidien Libération : «L´écriture d´Haddad est lumineuse, légère, fluide, d´une poésie à vous réconcilier avec la douleur et la dévastation». 

mercredi 19 octobre 2022

La mort de Jean Teulé.

 

L´écrivain Jean Teulé vient de mourir à Paris, à l´âge de 69 ans. Né le 26 février 1953 à Saint -Lô (Manche), compagnon de l´actrice Miou-Miou qui partageait sa vie depuis 1998, Jean Teulé était l´auteur du Magasin des suicides, de Rainbow Rimbaud, d´Entrez dans la danse, de Crénom, Baudelaire! et tant d´autres romans fort remarqués. Il était aussi l´auteur d´albums de bande dessinée. 

Il aurait succombé à une attaque cardiaque, mais selon les premiers éléments de l´enquête, le décès pourrait être lié à une intoxication alimentaire à l´issue d´un repas dans un restaurant, une hypothèse qui devra encore être confirmée.     


samedi 15 octobre 2022

Le centenaire de la naissance d´Agustina Bessa-Luís.

 


On signale aujourd´hui le centenaire de la naissance d´Agustina Bessa-Luís, figure majeure des lettres portugaises, née à Vila Meã, Amarante, le 15 octobre 1922, et décédée à Porto, le 3 juin 2019, à l´âge de 96 ans.

Riche de plus de quatre-vingts titres -surtout des romans, mais aussi des pièces de théâtre, des biographies, des essais ou des livres pour enfants-son oeuvre est traduite dans plusieurs langues dont le français(surtout chez Metailié). Plusieurs de ses romans ont été adaptés au cinéma par Manoel de Oliveira(et un par João Botelho).

Son oeuvre fut couronnée de nombreux prix prestigieux dont le Camões, le plus important des lettres de langue portugaise.

Elle était la grand-mère de Leonor Baldaque, actrice et écrivaine de langue française.

jeudi 6 octobre 2022

Le Prix Nobel de Littérature décerné à Annie Ernaux.

 


Le Prix Nobel de Littérature 2022 a été décerné aujourd´hui à l´écrivaine française Annie Ernaux, née le 1er septembre 1940 à Lillebonne(Seine-Maritime).

Son oeuvre est essentiellement autobiographique et ses romans entretiennent des liens étroits avec la sociologie. 

Elle est recompensée par l´Académie Suédoise pour «le courage et l´acuité clinique avec laquelle elle découvre les racines, les éloignements et les contraintes collectives de la mémoire personnelle».

Son roman La Place fut couronné du prix Renaudot en 1984 et Les années(2008)des prix Marguerite Duras et François Mauriac, en France, et  du Strega de la littérature européenne , en Italie.

La plupart de ses livres sont disponibles chez Gallimard et traduits dans le monde entier. 

jeudi 29 septembre 2022

Chronique d´octobre 2022.

 


 La recherche éternelle de Marcel Proust.

Le centenaire de la mort de Marcel Proust que l´on signalera le 18 novembre se présente comme une occasion en or pour que les éditeurs, les proustiens, les proustophiles et  tous ceux qui en pincent pour ce génie de la littérature universelle s´en donnent à cœur joie.

Marcel Proust est sûrement l´écrivain français sur l´œuvre duquel on trouve la bibliographie la plus vaste. Et pour cause. En effet, À la recherche du temps perdu – et quand on évoque Proust, on parle surtout de son opus magnum – est à elle seule non seulement une œuvre de référence, mais aussi toute une littérature, un univers littéraire à nul autre pareil. Ses personnages s´y déplacent sur un échiquier très particulier, comme si leur monde était à la fois un monde à part que l´on ne saurait concevoir dans notre planète, quelle qu´en fût l´époque, mais aussi, paradoxalement, comme si ces mêmes personnages traduisaient on ne peut mieux l´ambiance, les caractéristiques, le savoir-vivre de toute une époque. Quant à ses lieux, surtout Balbec –probablement inspiré par Cabourg, dans le Calvados, en Normandie -, et Combray, ils semblent aussi réels que mythiques*.

Œuvre follement romanesque, mais aussi réflexion sur le temps et la mémoire, dictionnaire encyclopédique sentimental et érudit, les sept tomes d´À la recherche du temps perdu –Du côté de chez Swann, À l´ombre des jeunes filles en fleurs, Le Côté de Guermantes, Sodome et Gomorrhe, La Prisonnière, Albertine disparue et Le temps retrouvé - peuvent être vus également, d´après nombre d´exégètes, comme la quintessence de l´auteur lui-même. C´est assez ironique  -comme nous le rappellent Jean-Paul et Raphaël Enthoven (père et fils) dans leur Dictionnaire amoureux de Marcel Proust (éditions Plon, 2019)- que l´auteur soit devenu la victime exemplaire de la méthode critique qu´il avait entrepris de disqualifier. La méthode critique est celle que prônait Sainte-Beuve et que Proust a stigmatisée dans Contre Sainte-Beuve puisque pour l´auteur d´À la recherche du temps perdu on devrait juger l´œuvre d´un écrivain sans se soucier de sa vie, contrairement à ce que défendait le célèbre critique. On dirait que Sainte-Beuve se serait vengé depuis son outre –tombe étant donné que désormais, de l´Université aux salons, l´usage exige, toujours selon Jean-Paul et Raphaël Enthoven, que l´on inspecte sous tous les angles les plaisirs et les jours du pauvre Marcel, «les secrets d´un artiste dont les sept volumes d´À la recherche du temps perdu se promettaient d´être un paravent».

Aussi peut-on dire avec Pierre Assouline dans son Proust par lui-même (éditions Omnibus, 2011, puis Tallandier, 2019) que «Nul n´est moins mort que lui». La Recherche est le modèle indépassable du classique moderne, à la charnière entre deux siècles, au poste frontière de l´ancien et de nouveau monde. Elle l´est devenue, écrit encore Assouline, très tôt après la mort de Proust, dès que la boucle de sa publication complète fut bouclée. Il faut rappeler que le premier tome d´À la recherche du temps perdu (que l´on énoncera désormais comme La Recherche), Du Côté de chez Swann, fut publié en 1913 et le dernier, Le temps retrouvé, à titre posthume (comme les  deux tomes précédents) en 1927. Le long roman de Proust a résisté à tout prêt-à porter proustolâtre produit par la banalisation des critiques et commentaires concernant l´œuvre, comme le souligne d´ailleurs Pierre Assouline : «Depuis la mort de Proust en 1922, non seulement son étoile n´a jamais cessé de monter haut dans les cieux, mais son œuvre n´a pas été ensevelie sous l´avalanche des exégèses. Sa capacité de résistance au commentaire témoigne déjà à elle seule de la force souterraine de ce roman (…) Plus que pour tout autre auteur de son temps, on pourrait écrire le récit de la nouvelle vie de Proust, son existence posthume, de sa mort terrestre à nos jours, en incorporant le torrent de commentaires qu´il a provoqués. Pourtant, bien que Proust ait déjà suscité une bibliographie considérable (à égalité avec de Gaulle et Picasso), nul n´a réussi à l´abîmer. Comme si tout cela n´était au fond que de peu d´importance à côté de ce bloc de papier dont rien n´a réussi à entamer l´énigme à l´issue d´un siècle d´explications».  

Marcel Proust est né à Paris (dans le quartier d´Auteuil au 16ème arrondissement) le 10 juillet 1871 dans la maison de son grand-oncle maternel, Louis Weil, au 96, rue de La Fontaine. Cette maison fut vendue puis détruite pour construire des immeubles, eux-mêmes démolis lors du percement de l´Avenue Mozart. Il était issu d´un milieu bourgeois : son père, catholique, était le Dr Adrien Proust, médecin, professeur à la Faculté de Médecine de Paris et grand hygiéniste et conseiller du gouvernement pour la lutte contre les épidémies ; sa mère, née Jeanne Clémence Weil, appartenait à une famille de la grande bourgeoisie juive dont certains membres ont joué un rôle important dans l´histoire du judaïsme français, notamment un oncle de Madame Proust, Godchaux Weil, alias Ben Lévi, écrivain célèbre de la communauté juive, et Adolphe Crémieux, président de l´Alliance Israélite Universelle, grand-oncle et témoin de mariage de Madame Proust. Marcel avait un frère cadet, Robert (né en 1873), devenu chirurgien.

De santé fragile et protégée par une mère cultivée qui lui vouait une affection parfois envahissante, Proust s´est tôt tourné vers la littérature et les arts. Revendiquant le droit de ne pas se définir par rapport à une religion et se caractérisant comme non croyant dans sa correspondance, il a quand même écrit être catholique en réponse à un article de La Libre parole où l´on pouvait lire que de jeunes juifs parmi lesquels Marcel Proust honnissaient Maurice Barrès : «Pour rectifier il aurait fallu dire que je n´étais pas juif et je ne le voulais pas». Dans une lettre à Robert de Montesquiou, datée du 19 mai 1896, il a écrit : «Je n´ai pas répondu hier à ce que vous m´avez demandé des Juifs. C´est pour cette raison très simple : si je suis catholique comme mon père et mon frère, par contre ma mère est juive. Vous comprendrez que c´est une raison assez forte pour que je m´abstienne de ce genre de discussions». Sensible à l´ambiance de l´époque, il fut lui-même victime de l´antisémitisme de certaines plumes célèbres. Dreyfusard convaincu, il a toujours repoussé les attaques ignobles de facture antisémite inspirées surtout par les idées d´Édouard Drumont. Dans son essai Marcel Proust-l´adieu au monde juif (éditions du Seuil) paru début septembre, Pierre Birnbaum rappelle que si nombre des grandes plumes des extrêmes droites nationalistes antisémites encensent La Recherche et voient en Proust la quintessence du grand écrivain français, d´autres, dans l´entre –deux-guerres et après la seconde guerre mondiale, ne partagent pas cette vénération. Dans une lettre à Milton Hindus du 11 juin 1947, Louis-Ferdinand Céline écrivait : «Ah Proust s´il n´avait pas été juif personne n´en parlerait plus ! et enculé ! et hanté d´enculerie –il n´était pas en français mais en franco-yiddish tarabiscoté absolument hors de toute tradition française – il faut revenir aux Mérovingiens pour retrouver un galimatias aussi rebutant ! Proust, l´Homère des invertis ! 300 pages pour nous faire comprendre que Tutur encule Tatave c´est trop». Certes, Céline, écrivain pourtant génial, usait souvent d´un langage abject quand il s´agissait de dauber sur tout ce qui était juif, mais d´aucuns se livraient à des attaques antisémites avec un vocabulaire moins ordurier comme Urbain Gohier, le fidèle propagateur des idées d´Édouard Drumont, qui dans un texte intitulé « Marcel Proust était juif» publié dans La Vieille France le 30 août 1923, une vingtaine d´années avant la lettre de Céline, écrivait ce qui suit : « Il est mort dernièrement un romancier dont je n´ai jamais pu lire cinquante lignes de suite ; il donnait à ses livres des titres extravagants ; il écrivait quatre cents pages sans un alinéa ; ces deux pauvres trucs et son argent lui avaient fait une espèce de réputation. Il était un des favoris de l´Action «française» ; en le voyant célébré dans la gazette du Citroën, de Bernstein, de Bauer et des Rothschild, j´avais toujours subodoré le juif. Je ne me trompais pas ! Dans Les Nouvelles Littéraires du 28.7, le juif André Spire, un des Hébreux les plus fanatiques et les plus agressifs du ghetto parisien, révèle l´ascendance juive de Marcel Proust : ce sont des juifs en fait, aussi, malgré les apparences, la mère et les grands-parents de Proust, dont, dans ses livres, par prudence littéraire, non par manque de courage, il a fait des personnages chrétiens».Enfin, Pierre Drieu La Rochelle dans son Journal 1939-1945 verse aussi dans l´antisémitisme en tirant à boulets rouges sur Marcel Proust et Henri Bergson : «Qu´est-ce que les Juifs ont apporté à la France ? Dans l´ordre des lettres et des arts, la moitié de Bergson et de Proust et c´est tout qui soit vraiment de qualité, bien que l´écriture de ces deux hommes ne soit qu´une savante recomposition, l´effet d´une volonté sans cesse retendue. Aucun jaillissement authentique de la verve traditionnelle (…) lisez une page des derniers écrivains naturels de la France (…) et vous laisserez retomber les pages adroites mais froides de Bergson et les pages industrieuses de Proust. L´un et l´autre ont utilisé avec un grand discernement et une grande diligence tout l´acquis de la littérature et de la philosophie, mais ce n´est que reconstitution et adaptation aux besoins bien calculés du temps».      

Les débuts littéraires de Marcel Proust en 1896 avec Les plaisirs et les Jours, recueil de poèmes en prose, portraits et nouvelles dans un style fin-de-siècle, traduisaient encore les hésitations de l´auteur dans le choix d´une formule, mais laissaient déjà entrevoir la promesse d´un grand écrivain. Certains critiques l´ont quand même sévèrement jugé comme l´écrivain Jean Lorrain, réputé pour la férocité de ses jugements. Il en a dit tant de mal qu´il s´est retrouvé au petit matin sur un pré, un pistolet à la main. Face à lui, également un pistolet à la main, Marcel Proust, avec pour témoin le peintre Jean Béraud. Tout s´est terminé sans blessures, mais Marcel Proust n´a pu s´empêcher de ressentir une note de tristesse. Après ce livre, Marcel Proust a eu du mal à se départir d´une réputation de snob, de mondain dilettante qui ne s´est amenuisé qu´avec la parution bien des années plus tard des premiers tomes de La recherche. Date d´à peu près de cette époque le début de la rédaction d´un roman qui ne verrait jamais le jour et que d´aucuns considèrent comme la première mouture ratée de La Recherche : Jean Santeuil, du nom du personnage principal, un jeune homme épris de littérature dans le Paris mondain de la fin du dix-neuvième siècle. Ce projet de roman, à forte teneur autobiographique, en est resté à l´état de fragments manuscrits qui ont été découverts et publiés en 1952 par l´éditeur Bernard de Fallois. Sur Jean Santeuil, Michel Erman écrit dans son livre, organisé sous forme de dictionnaire, Les 100 mots de Proust (collection Que sais-je ?, P.U.F, 2013, réédité et corrigé en 2022) ce qui suit : «On voit dans ce roman que si l´écrivain possède l´art du portrait à la manière des moralistes classiques lui permettant de peindre les passions et les opinions, il lui manque celui de la composition. Proust parlera à son propos d´un livre qui n´aurait pas été écrit mais «récolté», critiquant, par là, son côté trop égotiste». Certes, mais Proust ne semble pas le renier pour autant puisque dans le projet d´introduction inachevé, où l´on trouve la phrase rapportée par Michel Erman, il écrit : «Puis-je appeler ce livre un roman ? C´est moins peut-être et bien plus, l´essence même de ma vie, recueillie sans y rien mêler, dans ces heures de déchirure où elle découle. Ce livre n´a jamais été fait, il a été récolté. Et ce n´est pas une excuse pour ma paresse. J´aurais pu le protéger des orages, travailler la terre, l´exposer au soleil et, si je peux le dire, mieux situer ma vie. Dès que la vue de la nature, la tristesse, ces rayons qui par moments, sans que nous les ayons allumés, luisent sur nous, me déliaient pour un instant des glaces de la vie mondaine…».     

Si l´on peut en quelque sorte tenir Jean Santeuil pour une œuvre de jeunesse – Proust a entre vingt-cinq et vingt-huit ans quand il l´écrit – le génie naissant n´en éclate pas moins à chaque phrase. Jean-Yves Tadié, peut-être le plus grand biographe de Proust, écrit dans la préface de l´édition de Jean Santeuil, publiée par la collection Quarto (Gallimard) : «On trouve, bien sûr, dans ce roman, des phrases longues. Elles n´ont pas encore la solide architecture toute latine de la Recherche. On les sent tâtonner à la recherche de la vérité concrète (abstraites, elles sont très fermes et précises), de l´exactitude dans le rendu d´une situation, ou de la poésie.  Celle –ci inspire une quête désespérée d´images parfois incertaines, mais souvent réussies. Proust invente un style qui remonte à la source commune du comique, de la mémoire et de la poésie».

 On peut trouver dans ce roman parsemé donc de phrases bien ciselées, à la bonne manière proustienne, l´évocation de séjours faits par l´auteur en 1894 et 1895 à Réveillon, une propriété de Mme Lemaire, née Jeanne Magdelaine Colle (1845-1928), peintre, illustratrice et salonnière qui aurait inspiré à Proust le personnage de Madame Verdurin dans La Recherche. Néanmoins, c´est dans une autre propriété de Mme Lemaire, une villa à Dieppe, qu´il a passé le mois d´août 1895 avec Reynaldo Hayn (1874-1947), compositeur, chef d´orchestre, chanteur et critique musical français d´origine vénézolane, tenu pour le principal compagnon de Marcel Proust qui fut d´ailleurs un des tout premiers écrivains européens à traiter plus ou moins ouvertement de l´homosexualité (masculine et féminine) dans ses écrits, a fortiori dans La Recherche. Beaucoup de personnages aux penchants homosexuels lui auraient été inspirés non seulement par des figures qu´il connaissait du Tout –Paris de l´époque, des salons bourgeois qu´il fréquentait, mais aussi parfois du commun des mortels. Albertine Simonet, personnage principal d´Albertine disparue (tome VI de La Recherche), originellement titré La Fugitive, est soupçonnée d´inclinations saphiques alors qu´elle a une liaison avec le narrateur. Pourtant, la passion du narrateur et d´Albertine n´était pas au programme dans la première version. Mathilde Brézet, dans le récent et brillant essai Le grand monde de Proust, paru en janvier aux éditions Grasset, écrit que l´épaississement du personnage d´Albertine Simonet tire son origine du terrible dénouement de la liaison de l´écrivain avec Alfred Agostinelli, secrétaire, ami, qui entre janvier 1913 et mai 1914, une année à peine, s´est installé chez lui.  Alfred Agostinelli, dont Proust s´était épris, l´a précipitamment abandonné et a fini par mourir dans un accident d´avion. Alors que le premier tome de son roman venait d´être publié et commençait d´être reconnu comme un chef d´œuvre, la joie d´auteur de Marcel Proust fut brouillée par une passion intense, puis endeuillée par une douleur profonde, comme l´écrit encore Mathilde Brézet. Dans le tome XIII de sa correspondance, dans une lettre à Lucien Daudet, Proust a confié à son ami : «J´ai su ce que c´était chaque fois que je montais en taxi, d´espérer de tout mon cœur que l´autobus qui venait allait m´écraser». Une douleur que l´écrivain sublime dans Albertine disparue. Selon Michel Erman, avec Albertine, le romancier a créé une figure archétypale qui exprime l´instabilité du féminin.   

Un autre personnage fondamental de La Recherche est Palamède de Guermantes, baron de Charlus. Encore une fois, Mathilde Brézet en brosse un portrait des plus frappants : «Neuf, saisissant, tragique entre tous, le baron de Charlus, Palamède le héros, Mémé l´avachi, l´est sans conteste. Sur le Vautrin de Balzac dont il est issu, dans sa version Carlos Herrera, mystérieux protecteur à l´ombre duquel les jeunes hommes et leur moralité s´assoupissent. Proust greffe les traits saillants de quelques figures de sa connaissance : la morgue d´Oscar Wilde rencontré lors de son passage à Paris en 1891, la folle élégance et le verbe précieux du dandy Robert de Montesquiou, qui fut un ami redouté jusqu´à sa mort, et puis le regard biaiseux et les emportements contre l´homosexualité, aussi incessants qu´hypocrites, du baron Doazan, croisé chez Mme Aubernon». Cela donne, ajoute Mathilde Brézet sur le personnage du baron de Charlus, «une créature impossible à oublier, splendide et misérable, pleine d´ordures et de beautés. Elle est vouée à finir lamentablement ; mais d´abord, Proust la nimbe de gloire».    

Le personnage proustien le plus célèbre est pourtant, sans l´ombre d´un doute, Charles Swann. Bien installé dans la vie et dandy non conformiste, esthète et amateur de femmes, Charles Swann est fils d´un riche agent de change juif. Comme nous le rappelle Michel Erman dans le livre cité plus haut, il y a bien sûr du mondain et du dilettante en lui, mais sa vie ne peut se résumer à cela : « Il incarne ce que Proust appelle «un célibataire de l´art» qui renoncera à sa vocation artistique. C´est donc un modèle à dépasser. Swann est encore un frère en souffrance : l´amour malheureux et jaloux qu´il voue à une Odette volage annonce les amours à venir du héros. Enfin, Swann est un sage qui montre la voie au narrateur quand il oppose la vanité du monde son «Suave mari magno». Cette expression latine relève d´une forme de sagesse. C´est l´expression que le narrateur emploie quand il se souvient que Swann lui avait conseillé d´adopter une attitude distante envers ses désirs afin de se protéger contre les illusions de la mondanité.

Quand on évoque Proust, le sujet est inépuisable. Lire cet énorme écrivain et a fortiori sa somme À la recherche du temps perdu est un grand défi, aussi difficile que stimulant. C´est qu´en lisant Proust et son œuvre majeure, vous plongez, à coup sûr, dans un univers à nul autre pareil, l´univers de celui qui est peut-être le plus grand écrivain, toutes langues confondues, du vingtième siècle.

 

*Combray aurait été inspiré par Illiers, commune située dans le département d´Eure-et-Loir en région Centre-Val de Loire. Le 8 avril 1971, l´année du centenaire de la naissance de Marcel Proust, par décision du ministre de l´Intérieur, Raymond Marcellin, la commune fut rebaptisée, en application d´un décret du 29 mars, Illiers-Combray. C´est une des rares communes françaises à avoir adopté un nom emprunté à la littérature. 

 


 

  

vendredi 23 septembre 2022

Article pour Le Petit Journal Lisbonne.

 Vous pouvez lire sur l´édition Lisbonne du Petit Journal ma chronique sur le roman Les gens de Bilbao naissent où ils veulent de Maria Larrea, publié chez Grasset.

https://lepetitjournal.com/lisbonne/a-voir-a-faire/roman-maria-larrea-346868




dimanche 11 septembre 2022

La mort de Javier Marías.

 


Le monde littéraire pleure la mort d´un immense écrivain, assurément un des meilleurs écrivains contemporains: l´Espagnol Javier Marías. 

Fils du grand académicien(philosophe et sociologue) Julián Marías, Javier Marías est né le 20 septembre 1951 à Madrid et mort dans la même ville, aujourd´hui,  à l´âge de 70 ans des suites d´une pneumonie.

S´il a commencé à publier dès les années soixante-dix, c´est avec El hombre sentimental(L´homme sentimental), paru en 1986, qu´il s´est affirmé comme une des voix les plus novatrices de la littérature espagnole contemporaine.

 Traduit dans le monde entier, Javier Marías était un romancier particulièrement prolifique: Corazón tan blanco(Un coeur si blanc); Mañana en la batalla piensa en mi(Demain dans la bataille, pense à moi); Negra espalda del tiempo(Dans le dos noir du temps); Los enamoramientos(Comme les amours); Así empieza lo malo(Si rude soit le début); Berta Isla et Tomas Nevinson comptent parmi ses principaux titres.

Il a également écrit des nouvelles  et des essais. Il était depuis des années chroniqueur de El País Semanal, magazine dominical du grand quotidien madrilène El País.

Son oeuvre fut couronnée de prestigieux prix littéraires, en Espagne et dans le monde entier, comme le Herralde, le Salambô, le Grinzane Cavour, le Rómulo Gallegos, le Femina Étranger, le prix Alberto Moravia et le Nelly Sachs.  

Il était membre de la Real Academia Española(Académie Royale Espagnole)depuis 2006.