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Féru de littérature française et étrangère, ma plume sévit dans diverses colonnes de journaux, de sites internet pour partager ce goût qui m´anime. Que détracteurs ou admirateurs n´hésitent pas à réagir à mes chroniques.

lundi 13 mars 2023

La mort de Kenzaburo Oé.



Né le 31 janvier 1935, à Uchico, Ehime, Shikoku, l´écrivain japonais Kenzaburo Oé est mort le 3 mars dernier, à l´âge de 88 ans, a annoncé ce lundi la maison d´édition Kodansha.

Prix Nobel de Littérature en 1994, Kenzaburo Oé dénonçait inlassablement dans son œuvre la violence infligée aux faibles et s'élevait contre le conformisme de la société moderne nippone. Il était aussi un ardent défenseur de la cause antinucléaire et de la Constitution pacifiste de son pays. Ses Notes de Hiroshima (1965) sont un recueil de témoignages poignants de victimes du 6 août 1945. Puis dans ses Notes d'Okinawa (1970), il s'intéresse au sort tragique de ce petit archipel périphérique du Japon, qui ne sera rétrocédé par les États-Unis qu'en 1972. En 1994, l´Académie Suédoise consacre celui «qui avec une grande force poétique crée un monde imaginaire où la vie et le mythe se condensent pour former un tableau déroutant de la fragile situation humaine actuelle». 

 


lundi 27 février 2023

Chronique de mars 2023.

 





Walter Benjamin: le vingtième siècle sous le regard d´Aurélien Bellanger.

 

Aurélien Bellanger s´est affirmé ces dernières années comme une des valeurs sûres de la nouvelle littérature française. Né le 20 avril 1980 à Laval, il a grandi à Barentin dans la banlieue de Rouen. Chroniqueur de radio et philosophe de formation, il a publié son premier livre en 2010, un essai sur Michel Houellebecq intitulé Houellebecq, écrivain romantique aux éditions Léo Scheer. Cet intérêt pour Houellebecq n´est pas le fruit du hasard, Aurélien Bellanger ayant revendiqué son influence, aussi bien que celle de Balzac, lors de l´écriture de son premier roman La théorie de l´information, paru en 2012. Il a également cité d´autres influences parmi les auteurs classiques ou modernes comme celles de Stendhal, Gustave Flaubert,  Marcel Proust ou Julien Gracq.

Si certaines voix ont questionné son talent, la reconnaissance critique est pourtant croissante. Nombre d´observateurs l´ont rapproché de Michel Houellebecq, mais lors de la parution de son premier roman, La théorie de l´information, Jérôme Dupuis écrivait dans L´Express que s´il était question de comparer Aurélien Bellanger à Michel Houellebecq, on serait alors devant un Houellebecq «sans humour, sans sexe, sans aphorisme et sans mélancolie». Bref, un Houellebecq ennuyeux et sans panache.

Si dans ce premier livre – où l´auteur évoque le destin d´une planète devenue un jouet entre les mains d´un milliardaire fou –le succès fut donc plutôt mitigé, les livres suivants  ont assis la réputation d´un écrivain qui suscite de l´admiration et dont le talent est rarement mis en question.  Dans son deuxième roman, L´aménagement du territoire, la France est devenue un paysage lointain. Dans un village oublié par l´histoire, un château se délabre au bord d´une rivière. Les travaux d´une ligne à grande vitesse vont pourtant réveiller quelque chose qui sommeillait depuis la nuit des temps, une machination secrète que chacun va chercher à faire jouer en sa faveur. Le village devient alors le théâtre d´une lutte acharnée entre les opposants au projet et ses promoteurs. Un capitaine d´industrie croit discerner les frontières de son futur empire. Un préfet retraité est admis dans une société secrète. Un activiste solitaire rêve d´un événement qui relancerait l´histoire. Un vieil aristocrate défend d´étranges théories et un archéologue est confronté à la plus grande découverte de sa carrière. Le TGV viendra sceller l´énigme. Ce roman a connu un succès plus fort que le précédent et des critiques plus favorables.     

Dans Le Grand Paris, le troisième roman, on côtoie le jeune urbaniste Alexandre Belgrand. Au soir du 6 mai 2007, il est au Fouquet’s, dans le tout premier cercle du pouvoir. Suivront deux années de travail acharné, d’intuitions soudaines et d’amitiés nocturnes au sein du triangle d’or parisien. Alexandre aura alors l’orgueil de se croire indestructible. Sa disgrâce, imprévue et cruelle, le conduira jusqu’à l’Est maudit de la grande métropole…

Dans Le continent de la douceur, paru en 2019, on a affaire à l´histoire de la petite  principauté du Karst. Autrefois monarchie prospère, elle est nichée au cœur des Balkans, mais semble aujourd’hui oubliée de tous. Ida, une riche banquière d’origine karste, a retrouvé à New York le prince héritier déchu. Elle est persuadée qu’ensemble ils parviendront à restaurer la splendeur de son pays natal. Cependant, d´autres intérêts sont en jeu et Ida devra affronter des résistances inattendues, menaçant le fragile équilibre de l´Union Européenne. Le destin du continent de la douceur est sur le point de basculer…

Enfin, l´avant-dernier roman en date est Téléréalité où le personnage principal est Sébastien Bitereau, originaire de la Drôme, un jeune comptable hors de pair.  Lorsqu’il rencontre par hasard l’animateur vedette de La roue de la fortune, il le choisit comme mentor et le suit à Paris. Entre amitiés, trahisons, drogues, sexe et démonstrations de luxe, il est plongé presque malgré lui dans les coulisses du monde télévisuel des années 1990. Visionnaire, il prend le pari de miser sur ce que tous considèrent comme une folie, et devient le producteur du meilleur filon de la décennie : la téléréalité…

En janvier dernier, Aurélien Bellanger a publié, toujours chez Gallimard, celui que l´on peut tenir pour son roman le plus ambitieux: Le vingtième siècle qui gravite autour de la figure de l´écrivain allemand Walter Benjamin.

Walter Benjamin (1892-1940), on le sait, s´est singularisé dans nombre de registres dont la critique et l´histoire de l´art, la critique littéraire, la littérature et la philosophie. Il fut également traducteur, traduisant surtout du français, que l´on peut considérer comme sa deuxième langue, dans laquelle il a aussi écrit quelques essais. Alors qu´il attendait un visa pour les États-Unis, il s´est suicidé à Port Bou en Espagne le 26 septembre 1940 en absorbant une dose mortelle de morphine, après avoir appris que les autorités espagnoles s´apprêtaient à reconduire en France tous les apatrides comme lui. Craignant donc d´être reconduit en France –pays où il avait vécu les dernières années de sa vie mais qui avait été entre-temps occupé par les troupes nazies-, il a alors pris la décision de mettre fin à ses jours. Cette version est aujourd´hui contestée, notamment par David Mauas dans son documentaire Qui a tué Walter Benjamin ? et par Stephen Suleyman Schwartz pour qui il aurait été assassiné par des agents du NKVD, les services secrets de l´Urss.

Ce livre d´Aurélien Bellanger n´est nullement un roman biographique classique. Le vingtième siècle est un roman polyphonique qui donne à penser notre contemporanéité à travers la figure d´un des plus grands mythes intellectuels du siècle passé, comme si Walter Benjamin avait été le héros intellectuel du vingtième siècle.

Dans ce roman virtuose, la figure de Walter Benjamin est naturellement toujours présente. Un groupuscule d´extrême-gauche porte son nom et réalise des actions militantes et énigmatiques. Dans le même temps, un poète, François Messigné, se suicide à la Bibliothèque Nationale de France en 2013 après avoir donné une conférence sur le célèbre penseur. Alertés par cette mort étrange, trois  spécialistes de Walter Benjamin –Edith Gerson, Thibault Massy et Ivan Lepierrier qui avaient tous assisté à la conférence - se lancent à la recherche de son dernier manuscrit. Comme l´éditeur nous l´annonce dès la quatrième de couverture, le trio nous entraîne dans une enquête vertigineuse, véritable labyrinthe de fragments, où à chaque nouvelle page se dessine un peu plus la figure de Walter Benjamin.

Aurélien Bellanger opte pour une forme kaléidoscopique, remontant le temps, mêlant articles, extraits des œuvres de Benjamin, e-mails, notes, rapports de police, correspondances diverses. Le livre prend donc une forme épistolaire, éparpillée, dont les fragments se recoupent pour mieux dresser le portrait de Benjamin. Dans une interview accordée à Catherine Fattebert de la radiotélévision suisse romande, il a affirmé : «Le dispositif est assez bizarre, mais il est m’est apparu durant l’écriture comme étant évident, souligne l’auteur. Benjamin, jeune, s’intéresse beaucoup au romantisme allemand. Le romantisme allemand progresse par fragments et lui s’inscrit d’emblée dans cette tradition». La structure est hybride à l´instar du Livre des passages que Benjamin a écrit entre le début des années trente et sa mort en 1940. Il s´agit d´un ouvrage passionnant sur la modernité, sur la ville de Paris, sur Charles Baudelaire, sur le dix-neuvième siècle. Un ouvrage jamais terminé. La structure consiste justement en une accumulation, une juxtaposition de pensées diverses et érudites.  Or, s´inspirant quelque peu de ce livre, Aurélien Bellanger a raconté  non pas le dix-neuvième siècle à travers la figure de Baudelaire, mais le vingtième siècle à travers la figure de Benjamin qui était le flâneur parfait. En jouant un peu le rôle de faussaire, il imagine plein de choses qu´auraient pu produire des gens qui avaient connu Benjamin. Le roman se produit donc sans narrateur, permettant ainsi à l´auteur de s´amuser. Dans l´interview citée plus haut, Aurélien Bellanger a rappelé une phrase intéressante du célèbre penseur dont il est question dans ce roman : «Benjamin disait, dans les années 1920, avec immodestie: "Pourquoi je suis le plus grand critique d’Allemagne? Parce que je n’emploie jamais le mot je"». 

Ce roman est fort stimulant aussi parce qu´il nous livre à travers des pastiches virtuoses des réflexions sur Benjamin et le vingtième siècle, le temps, l´art, la culture en général, et l´histoire. Ainsi, peut-on lire dans un prétendu mail de Thibault Massy à Edith Gerson et Ivan Lepierrier, daté du 27 août 2014, les réflexions qui suivent : «Tout ce que développe Benjamin dans son essai sur Goethe me touche infiniment. L´œuvre d´art non pas comme apparence mais comme paralysie du chaos : « La beauté n´est pas une apparence, elle n´est pas le voile qui couvrirait une autre réalité. Elle n´est pas phénomène, mais pure essence, une essence, à vrai dire, qui ne demeure réellement pareille à elle-même qu´à condition de garder son voile ». Je ne suis pas philosophe, je ne suis pas certain de comprendre ce qu´il faut comprendre. Mais, je me suis mis à trembler, glacé, derrière mon murrideau, quand j´ai lu ça. C´est juste après la l´identification de Lucienne en Lucifer. J´ai regardé le gouffre verdâtre et j´ai ressenti, sans arriver à dire pourquoi, que c´était à cause d´elle-l´allégorie de la beauté – que Messigné s´était jeté dans le vide. C´est à ce moment que j´ai compris quelque chose de décisif –et que j´ai fait instinctivement un pas en arrière : la mélancolie n´est pas un état de tristesse, c´est la vie inversée, mais tout aussi véritable. La marche à l´envers, celle de l´ange, celui qui regarde le passé en face et qui se souvient du futur. Le mélancolique est doté d´une vie propre, qui nous échappe presque complètement. Qui nous apparaît, travestie, sous des traits de cauchemar : une lenteur atroce, une gaucherie générale, l´impression que ce n´est pas la vie, qu´on a devant nous, mais la mort qui avance. La mélancolie, c´est la vie de la mort. Une forme de vie qui nous échappe absolument et qui pourtant, toute proche, nous accompagne».

Ce dialogue se nourrit en permanence d´échanges de mails et de messages où l´on redessine une cartographie mythique et philosophique du vingtième siècle. Dans un message non daté adressé à Thibault Massy et Edith Gerson,  Ivan Lepierrier écrit : «Vous connaissez le concept de Zomia ? Il a été formé il y a une vingtaine d´années par des géographes et des anthropologues anarchistes : cela désigne une zone immense, tous les hauts plateaux du Sud -Est asiatique, en réalité, quasiment du Tibet au Vietnam – mais toujours loin des villes et des côtes, sur les crêtes, au-dessus des vallées. C´est l´endroit où l´on a résisté le mieux, où on résiste encore à la domination des États centraux, de la monoculture et de l´unification linguistique, parfois même à l´écriture. C´est un pays qui n´en est pas un –même pas une fédération anarchiste. Plutôt un catalogue de techniques et de traditions qui ont assuré, à travers les siècles, l´autonomie relative des populations. C´est dans une entité de ce type, une Zomia française, que j´ai trouvé refuge(…) J´étais devant un des tombeaux de la modernité(…) dans un pays de Cocagne ensoleillé et en pente douce, qui s´étendait mollement entre ce dernier éperon du Massif Central et les Pyrénées qu´on apercevait au loin. Un pays non advenu, dont la capitale aurait été Toulouse, le pays des troubadours et du communisme primitif, un pays dévasté, autrefois, par une croisade venue du nord. En voyant un promontoire occupé par un château en ruine, j´ai enfin compris le concept benjaminien d´histoire. Quelque chose de profondément cinématique. Quelque chose de proche de la façon qu´ont les astronomes d´assembler différents photogrammes d´étoiles détruites pour reconstituer le film complet d´une supernova : comme si le temps était disséminé épars à tous les coins du ciel, et que l´idée de présent s´y trouvait crénelée comme le sommet d´une tour inaccessible».

Roman labyrinthique et encyclopédique, Le vingtième siècle est peut-être le livre de fiction le plus important publié en France lors de la rentrée littéraire d´hiver 2023 et son auteur, Aurélien Bellanger, a gravi encore un échelon dans le gotha des écrivains français de sa génération.

 

Aurélien Bellanger, Le vingtième siècle, éditions Gallimard, Paris, janvier 2023.

 

 

        

 

 

 

 

 

vendredi 24 février 2023

Article pour Le Petit Journal Lisbonne.

 Vous pouvez trouver sur l´édition Lisbonne du Petit Journal ma chronique sur l´essai Déjeunons sur l´herbe!(Prix Renaudot Essai 2022) de Gullaume Durand, publié aux éditions Bouquins:

https://lepetitjournal.com/lisbonne/a-voir-a-faire/dejeunons-sur-lherbe-essai-guillaume-durand-356645







dimanche 29 janvier 2023

Chronique de février 2023.

 


Tristesse et beauté: le Japon de Yasunari Kawabata.

Parfois les titres des livres d´un écrivain traduisent la quintessence de son œuvre voire l´image que l´on se fait du pays auquel il appartient. Certes, nombre de pays s´appuient sur un mythe et les étrangers souvent les imaginent au travers d´une foule de poncifs que la réalité peut démentir assez aisément. Toujours est-il qu´il y a d´ordinaire là-dessus une part de vérité aussi ténue soit-elle. Lorsque vous entendez le mot Japon, vous pensez presque automatiquement à une civilisation où le respect et les bonnes règles de propreté se cultivent dès l´enfance –il suffit de voir la façon civilisée dont ils nettoient les gradins après les matchs de football, comme on l´a vu encore une fois lors de la dernière Coupe du Monde -, mais aussi un pays avec un taux fort élevé de suicides (en baisse quand même depuis des années) et une tristesse qui semble imprégner la vie quotidienne. Cette tristesse est-elle néanmoins aussi réelle que cela ? Et comment se traduit-elle dans la littérature japonaise ? Or, la littérature japonaise est aussi riche et variée que celle des autres grands pays et pourtant si l´on s´en tient par exemple aux livres de Yasunari Kawabata, c´est vrai qu´il y a une certaine tristesse qui se dégage  de ses romans, contes ou nouvelles. Cette réalité tire peut-être sa source de la vie même de l´auteur.

Né à Osaka le 11 juin 1899 –année fertile littérairement où sont nés aussi Michaux, Hemingway, Nabokov ou Borges –, Yasunari Kawabata, prix Nobel de Littérature en 1968, était obsédé par la quête du beau, la solitude et la mort. Né pendant l´ère Meiji, il était le deuxième enfant (après sa sœur Yoshiko) d´une famille prospère et cultivée. Pourtant, le malheur est tôt venu frapper à sa porte. Son père, médecin et fin lettré –amateur de poésie chinoise et de peinture – est mort de tuberculose en janvier 1901 et sa mère lui a emboîté le pas un an plus tard, décédée de la même maladie, Henri Michaux ayant d´ailleurs écrit dans Un barbare en Asie que le Japon était l´endroit au monde où il y avait le plus de tuberculeux. Cette douleur a, cela va sans dire, laissé des traces chez le futur écrivain qui dans les Lettres à ses parents écrit : «Je ne sais même pas à quel âge vous avez disparu». Chacune de ces lettres se termine par la même phrase : «Reposez en paix, vous qui êtes morts sans avoir laissé à votre unique fils aucun moyen de se souvenir de vous». En fait, il ne conservait de son père que des photos qu´il finirait par perdre et de sa mère même pas le plus petit portrait. Dans son livre de 1999 sur les cinq écrivains cités plus haut nés en 1899, intitulé Paysages originels (éditions du Seuil), Olivier Rolin nous fait savoir que Yasunari Kawabata semblait ne pas pardonner à ses parents d´avoir fait de lui, en l´abandonnant, «un homme complètement tordu». Dans une des Lettres, il écrit : La peur et la honte que vous avez semées dans mon cœur d´enfant y sont restées profondément enracinées(…) J´éprouvais un dégoût presque hystérique lorsque j´étais obligé d´écouter les autres me parler de vous».

  À la mort de sa mère, Yasunari Kawabata fut recueilli par ses grands-parents paternels, mais sa grand-mère est morte en 1906, sa sœur en 1909, et son grand-père en 1914. Ce grand-père était d´ailleurs une figure atypique qui est souvent évoquée dans sa future autobiographie en miettes L´Adolescent. Personnage «infantile et fou», auteur d´un traité sur l´importance de la géomancie dans la construction d´une maison, son grand-père appliquait ses intuitions de géomancien en détruisant des maisons qu´il reconstruisait ensuite avant de vendre pour trois fois rien les terres qu´il possédait. C´est donc avec ce grand-père ruiné, aveugle, grabataire, que Kawabata a passé son adolescence – avant de se trouver seul au monde à l´âge de 15 ans -, une expérience qui a procuré au futur auteur une indiscutable matière romanesque. En effet, il avait installé, au chevet de son grand-père –qui, aveugle, ne s´en était nullement aperçu – un tabouret au bord duquel était fixé une chandelle. C´est sur ce tabouret qu´il a pris des notes sur l´agonie de son grand –père qui ne voyait et ne soupçonnait rien. Ce récit – L´Adolescent – est marqué par l´opposition entre la figure sombre de son grand-père et celle, lumineuse, de Kiyono, le bel adolescent qui partageait avec Kawabata sa chambre d´internat, un jeune choyé par des parents respectables. Dans ce récit, il confesse que son enfance triste a été marquée par la peur de mourir jeune. Comme l´écrit Olivier Rolin dans l´ouvrage cité plus haut, «lui qui sera obsédé par la beauté, si amoureux de la vigueur animale de la jeunesse, sa propre enfance se déroule sous l´empire insistant de la maladie et de la mort». Olivier Rolin ajoute qu´il y a une inclination morbide dans l´œuvre de Kawabata à telle enseigne qu´il ressemble à un ordonnateur de pompes funèbres. Dans La Danseuse d´Izu, il y a le deuil d´un enfant mort, dans Ossements, il raconte la crémation de son grand-père, dans Nuée d´oiseaux blancs, l´histoire tourne autour des obsèques d´une amante, enfin, dans Récits de la paume de la main, il est souvent question de mort et de rites mortuaires, comme dans le récit Maquillage qui débute ainsi : «La fenêtre des toilettes de notre maison donne sur les toilettes du funerarium de Yanaka». À ce sujet, Olivier Rolin écrit encore: «La mort, ce sont des rites, mais surtout des corps devenus purs objets. Il y a chez Kawabata une présence insistante du cadavre, et du devenir -cadavre : beaucoup de la perversité des Belles endormies tient évidemment à ce rapport entre des quasi-mortes et des bientôt morts, de très jeunes filles assommées de  somnifères et des vieillards sur le point de trépasser. Et la façon dont est observé, touché, retourné, le corps inerte des «belles» n´est pas très différente de celle dont on use, dans les salles d´anatomie, avec les cadavres».  

S´il y a donc une ambiance de tristesse dans les fictions de Kawabata, elle va souvent de pair avec la beauté, même s´il s´agit le plus souvent d´une beauté pernicieuse. Le titre d´un de ses romans les plus connus est justement Tristesse et beauté. Dans son livre d´essais Tu écriras sur le bonheur, anthologie de textes de critique littéraire, l´écrivaine franco-vietnamienne Linda Lê, récemment décédée, réserve une place de choix à Yasunari Kawabata. Sur Tristesse et beauté, elle écrit : «Dans les parties de chasse amoureuse que met en scène Kawabata, les femmes sont des biches qui soupirent après leur éventreur, devancent l´hallali et se jettent dans la mort avec une volupté convulsive. Mais au-dessus de ce charnier de biches assassinées plane un vol de bébés vautours, une nuée de jeunes filles ardentes et vengeresses, qui fondent sur la masse des hommes, choisissent leur proie et plantent leurs serres novices dans les entrailles de celui qui croyait être un chasseur de bonne fortune». Linda Lê caractérise ainsi on ne peut mieux l´atmosphère maladive mise en scène par l´écrivain japonais. Elle ajoute : «Chez Kawabata, les beautés élégiaques, qui se laissent dépouiller, abandonner, prostituer, éviscérer par amour, préparent en silence l´avènement des beautés pernicieuses, ces petits démons qui exécuteront autour du mâle la danse de la mort. Dans Tristesse et beauté, la mort esquisse ses premiers pas pendant que sonnent les cloches de fin d´année dans le monastère de Kyoto. Oki, le romancier vieillissant, cherche à revoir un ancien amour. Elle avait seize ans, lui plus de trente. Au lendemain de la rupture, elle avait trouvé refuge chez les fous, lui dans l’écriture d’un roman qui devait lui apporter argent et gloire. En sortant de chez les fous, elle choisit de ne plus se donner qu’à l’art et devint peintre renommé. Un quart de siècle plus tard, il tente de renouer avec le passé. Mais le destin a placé aux côtés de la femme peintre une élève de dix-sept ans, diaboliquement belle et diaboliquement dévouée à son professeur.». 

Dans un autre grand livre de Kawabata, Le grondement de la montagne, un vieil homme entend ou croit entendre un rugissement venu du cœur de la terre qu´il perçoit comme la révélation de sa fin prochaine. Seules les splendeurs fugitives de la nature, les arabesques émouvantes des oiseaux et la silhouette blanche et délicate de sa jeune belle-fille parviennent à le distraire de son obsession et de son angoisse. Avec ce roman, l’écrivain confronte son personnage, hanté par la vieillesse, la mort, le rêve impossible d’un érotisme lumineux, aux grands moments de sa vie, à ses déceptions, à ses échecs, à l’écoulement des saisons ou à la beauté éphémère d’un cerisier en fleur par un matin d’hiver. 

Enfin, éloquente à plus d´un titre est la Correspondance de Kawabata avec Yukio Mishima, l´écrivain du sang, de l´éclat, de l´éros. Si, en principe, ils étaient bien différents, il y avait néanmoins des caractéristiques personnelles qui les rapprochaient et une phrase prononcée par Kawabata lui-même en est l´illustration suprême : «Tout artiste qui aspire au vrai, au bien et au beau comme objet ultime de sa quête est fatalement hanté par le désir de forcer l’accès difficile du monde des démons, et cette pensée, qu’elle soit apparente ou dissimulée, hésite entre la peur et la prière.». L´écrivaine Diane de Margerie nous aide à déchiffrer cette énigme : «C’est peut-être là, dans les enfers, que les deux écrivains se rencontrent le mieux et il n’est pas défendu de penser que, pudique et retenu, Kawabata a secrètement trouvé en Mishima un double allant à l’extrême qui n’a pas manqué, parfois, de le révéler à lui-même. »

Toujours est-il que Yukio Mishima a mis fin à ses jours le 25 novembre 1970 et  Yasunari Kawabata en a fait de même le 16 avril 1972, à moins de deux ans d´intervalle, accentuant ainsi une étrange ressemblance…

   

samedi 21 janvier 2023

Article pour Le Petit Journal Lisbonne.

 Vous pouvez lire sur le site du Petit Journal Lisbonne ma chronique sur le livre L´inventeur de Miguel Bonnefoy, publié aux éditions Rivages:

https://lepetitjournal.com/lisbonne/a-voir-a-faire/roman-inventeur-miguel-bonnefoy-354313




mercredi 18 janvier 2023

Centenaire de la naissance d´Eugénio de Andrade.

 

On signale ce jeudi, 19 janvier, le centenaire de la naissance d´Eugénio de Andrade(pseudonyme de José Fontinhas), un des plus grands poètes portugais du vingtième siècle, né à Póvoa de Atalaia, Fundão, et mort à Porto le 13 juin 2005.

Marguerite Yourcenar a dit de sa poésie : «Ce clavecin bien tempéré de vos poèmes». Pour sa part, Claude -Michel Cluny a écrit un jour dans le magazine Lire: « Eugénio de Andrade n'appartient à aucune filiation sinon, par affinité, aux Italiens Sandro Penna ou Pier Paolo Pasolini. Mais le Pasolini chantre virgilien moderne de ses années frioulanes, des saisons et du parfum de l'heure, de l'éclat de la jeunesse agreste joueuse et pourtant mélancolique. C'est cela qu'Andrade partage, et la tiédeur sensuelle d'un soleil antique. ».

À son tour, André Velter, dans le journal Le Monde, considère que :« Eugénio de Andrade est l’un des rares poètes portugais contemporains à avoir imposé sa singularité, à avoir traversé la galaxie Pessoa sans demeurer dans la dépendance de ce fabuleux champ d’extraction mentale. »

Eugénio de Andrade a reçu le prix Camões de la littérature de langue portugaise en 2001. Son œuvre a été traduite dans une dizaine de langues dont le français.


jeudi 12 janvier 2023

La mort de Charles Simic.

 


Charles Simic, né Dusan Simic le 9 mai 1938 à Belgrade et mort le 9 janvier à Dover, New Hampshire, aux États-Unis, était un poète, essayiste, traducteur et professeur universitaire américain d´origine serbe. 

Charles Simic s'est fait connaitre comme un poète minimaliste écrivant des poèmes laconiques, énigmatiques semblables aux haïkus bouddhistes japonais. En dehors de la poésie, il a écrit divers essais touchant des sujets comme le jazz, la philosophie, l'esthétique. Enfin, il a diffusé la poésie de l´ancienne Yougoslavie en traduisant les poètes de son pays d'origine. Il a écrit de nombreux articles dans des revues prestigieuses.