Un écrivain à lire ou à relire, sans aucun doute.
Qui êtes-vous ?
- Fernando Couto e Santos
- Féru de littérature française et étrangère, ma plume sévit dans diverses colonnes de journaux, de sites internet pour partager ce goût qui m´anime. Que détracteurs ou admirateurs n´hésitent pas à réagir à mes chroniques.
samedi 9 décembre 2023
Centenaire de la mort de Maurice Barrès.
mercredi 29 novembre 2023
Chronique de décembre 2023.
S´il n´étalait pas au grand jour ses origines juives, toujours est-il que
Sergueï Dovlatov émaillait ses écrits d´un humour un brin corrosif et une
autodérision qui le rapprochaient quelque peu du traditionnel humour juif
qu´Adam Biro a si admirablement décrit dans son Dictionnaire amoureux de
l´humour juif, paru en 2017 chez Plon.
Si aujourd´hui Sergueï Dovlatov, plus de trente ans après sa mort, est un
auteur populaire dans le monde entier y compris dans son pays d´origine, la
Russie, de son vivant il fut un auteur plutôt maudit ou du moins un auteur qui,
victime des coups de boutoir de la censure soviétiques, n´a jamais pu voir ses
livres publiés en Union Soviétique. Connu en ce temps-là surtout comme
journaliste – il a travaillé dans divers journaux et magazines de Leningrad
(nom de Saint-Pétersbourg pendant la période soviétique), puis comme
correspondant à Tallinn du journal Estonie soviétique – ses tentatives de se
faire publier en Union Soviétique ont toujours échoué. L´ensemble de son
premier livre fut d´ailleurs détruit sur ordre du KGB. Mais l´échec le
poursuivait dés sa jeunesse où, après avoir suivi des études de langue
finnoise, il fut recalé à quatre reprises dans l´examen d´allemand à l´Institut
de Philologie de l´Université de Leningrad, un institut qui constituait un
passage obligé pour quiconque voulait devenir écrivain. C´est là qu´il a
rencontré Asia Pekurovskaia, sa future femme et fréquenté les poètes Joseph
Brodsky, Evgueni Rein, Anatoli Naiman et Andreï Ariev. À la suite de son
bannissement de l´Université, survenu en 1961, Serguei Dovlatov a été mobilisé
à l´Armée et affecté à la surveillance des camps de travail. En 1965, il fut
démobilisé et a pu retourner à Leningrad.
Si Leningrad semble omniprésente
dans la vie de Serguei Dovlatov et peut-être considérée en quelque sorte comme
sa ville natale, ce n´est pourtant pas dans l´ancienne capitale russe (sous le
nom de Saint-Pétersbourg) qu´il est né le 3 septembre 1941, mais à Oufa, une
ville de l´Ouest de la Russie. La raison en est que sa famille a dû être
évacuée en République de Bachkirie pendant le siège de Leningrad. Serguei
Dovlatov est né de parents d´origine juive et arménienne respectivement. Son
père, Donat Isaakevitch Metchik a travaillé comme metteur en scène de théâtre
et sa mère, Nora Dovlatova, fut d´abord actrice de théâtre avant de devenir
correctrice pour des journaux et des maisons d´édition. Ses parents ont divorcé
en 1949 et dès cette date Serguei a vécu avec sa mère. Il fut d´ailleurs
rapidement inscrit sous son nom, Dovlatova, en partie en raison de la lutte
contre le cosmopolitisme et les étrangers qui sévissait alors en Urss et qui a
principalement visé les juifs comme son père.
Ses démêlées constantes avec les censeurs soviétiques ont mené à son
expulsion de l´Union des journalistes de l´Urss. En 1976, il publiait
essentiellement dans des magazines en langue russe d´Europe occidentale,
surtout Continent et Temps et nous. En 1978, sa vie a pris un nouveau tournant.
Le 18 juillet, il fut arrêté et emprisonné pendant quinze jours. La police a
alors parlé de «dissidence mineure», de «rencontres avec des journalistes
occidentaux» et l´a accusé de proxénétisme et de parasitisme social.
L´arrestation est intervenue un mois après que Radio Liberty eut adapté Le livre
invisible dans une version radiophonique. Le Kgb lui a proposé de quitter le
pays et ce fut chose faite dès le 24 août 1978. Avec sa mère –sa femme Elena et
sa fille Katia avaient déjà émigré aux États-Unis –il a pris l´avion pour
Vienne où il a fréquenté la diaspora russe et d´autres candidats à l´émigration
vers l´Occident. Il a alors fait parler de lui, l´une de ses nouvelles ayant
été publiée dans l´importante revue La Pensée Russe. Il a également rencontré
le dramaturge polonais Slawomir Mrozek qu´il tenait en haute estime.
En février 1979, il est parti aux États-Unis où il a pu publier ses écrits
–d´abord dans des revues prestigieuses comme The New Yorker et Panorama, puis
sous forme de livre. Il a alors entamé une véritable carrière littéraire jusqu´à
son décès le 24 août 1990 –douze ans jour pour jour après avoir quitté l´Union
Soviétique – à la suite d´une crise cardiaque dans l´ambulance qui l´emmenait à
l´hôpital.
Le grand poète et essayiste Joseph Brodsky, Prix Nobel de Littérature en
1988, a dit de Dovlatov : «Il est le seul écrivain russe dont les œuvres
seront lues jusqu´au bout» et «Ce qui est décisif c´est le ton que chaque
membre d´une société démocratique peut reconnaître : l´individu qui ne se
laisse pas enfermer dans le rôle de la victime, qui n´est pas obsédé par ce qui
le rend différent».
Dovlatov et Brodsky sont
contemporains. Leur destin, en général, est similaire à bien des égards et tous
deux se sont retrouvés aux États-Unis. Le succès de Dovlatov, bien sûr, ne peut
pas se mesurer à celui de Brodsky à l'échelle mondiale, mais la réussite de
Dovlatov est extraordinaire si l´on teint compte du fait qu´il a gardé
l´essence russe de ses écrits et connaissait plutôt mal la langue anglaise,
contrairement à Brodsky qui était toujours axé sur la poésie anglophone et, à
un moment donné, a même commencé à écrire en anglais. Et pourtant, une fois aux
États-Unis, dans un pays étranger, Dovlatov a publié dans le prestigieux The
New Yorker et cela lui a apporté sa renommée auprès des Américains..
Dovlatov s´est éteint au moment où le
rideau de fer venait de tomber et où l´Union Soviétique était près de l´agonie.
Elle allait s´écrouler l´année suivante. Comment Serguei Dovlatov, s´il était
encore en vie, aurait –il vécu la chute du communisme et le démembrement de
l´Union Soviétique ? On pourrait dire que la sobriété de Dovlatov était en
quelque sorte contraire à la volonté de la classe moyenne russe, dans l'ère
post –soviétique et post -communiste des années 1990, de se développer
économiquement. Or c'est curieusement et paradoxalement à cette époque que la
popularité de Dovlatov et de ses œuvres ont connu une ascension fulgurante. Néanmoins,
selon son ami, le poète Andreï Arev, Dovlatov n'était pas un être politique,
mais il était tout autant difficile de dire qu'il était apolitique. Pour
Dovlatov, l'homme ne vivait qu'avec des passions simples : amour, haine,
n'importe quoi, mais pas dans une entreprise collectiviste. La conscience de
Dovlatov était absolument anti-collectiviste, donc il n'a jamais fait de
déclarations politiques, sauf seulement pour défendre un ami qui était en
difficulté.
En français, les œuvres de Serguei
Dovlatov sont en cours de publication chez l´éditeur suisse La Baconnière. Les
livres de celui qui est devenu l´écrivain russe d´après-guerre le plus lu en
Russie depuis la fin du communisme, sont en grande partie autobiographiques. Le
livre invisible suivi de Le journal invisible est une des œuvres les plus
emblématiques de l´auteur et qui ont contribué à asseoir et consolider sa
réputation. Le livre invisible retrace ses tentatives éditoriales en Urss et
conte l´absurdité qui s´empare des dernières décennies post- staliniennes.
L´impossibilité de publier dans son pays sera l´une des causes principales de
son émigration aux États-Unis. Dans une prose teintée d´humour et
d´autodérision, il met en scène ses propres échecs, s´interrogeant même sur les
raisons qui pourraient pousser les lecteurs à lire ses livres, comme il
l´affirme dès l´avant-propos : «C’est avec inquiétude que je prends la plume. Qui va s’intéresser aux
confessions d’un raté ès lettres ? Et quelles leçons tirer de son récit ?
D’ailleurs ma vie manque d’attributs tragiques. Ma santé est florissante. Ma
famille m’aime. Et je sais que je trouverai toujours un travail qui me
permettra d’assurer normalement mon existence sur le plan biologique. Comme si
ce n’était pas suffisant, je bénéficie d’un certain nombre d’avantages. Je
parviens sans peine à prédisposer les gens en ma faveur. J’ai commis plusieurs
dizaines d’actes sanctionnés par le code pénal et qui sont demeurés impunis. Je
me suis marié deux fois, et ces deux unions ont été heureuses. Et pour
couronner le tout, j’ai un chien. Ce qui est vraiment un luxe superflu. Mais
pourquoi dans ce cas ai-je l’impression de me trouver au bord d’une
catastrophe? D’où me vient le sentiment d’être totalement inadapté à cette vie?
Quelle est la cause de mon abattement ? Je veux essayer d’y voir clair. J’y
pense sans cesse. Je rêve d’invoquer le spectre du bonheur… Je regrette d’avoir
écrit ce mot. Les images qui y sont associées tendent de l’infini vers zéro.
Quelqu’un de ma connaissance affirmait sérieusement que son bonheur serait
parfait si la gérance de son immeuble changeait le tuyau de canalisation… ». Dans Le journal invisible, Dovlatov et ses
amis, journalistes russes fraîchement immigrés, se confrontent à la
réalité de la gestion d’une entreprise dans un marché libéral
férocement concurrentiel alors qu’ils tentent de fonder un
journal russophone à New York.
Quant à La Zone, c´est le premier livre
de Dovlatov qui retrace l´année (1962) où il prend ses fonctions de garde dans
le camp à régime spécial d´Oust –Vinsk, au Kazakhstan, un camp de prisonniers
de droit commun. Dans une atmosphère multiethnique où les rôles principaux se
redistribuent entre simples soldats, gradés et prisonniers en tout genre,
l´auteur relate les événements qui accompagnent la vie du camp, sous la forme
d´épisodes singuliers. La Zone, comme on nous l´annonce dans la quatrième de
couverture, est un témoignage romancé du monde concentrationnaire, de son
langage et de ses lois propres. Dans ce texte, Dovlatov manie on ne peut mieux
l´ironie, qu´il élèvera au fil du temps à la catégorie d´un art, et relate la
violence et l´amour, l´absurdité et la loi dans un monde où la parole demeure
le seul moyen de transformer la réalité du camp.
Dans La valise -la valise est celle
qu´il emporte lorsqu´il quitte la Russie -, l´auteur, à travers huit objets,
ressuscite les souvenirs de la vie passée en Russie et sont le prétexte à
autant d´histoires du quotidien, pleines de malice. Il prend le parti de
l´absurdité de la vie par le biais du rire, sans jamais tomber dans le
pathétique.
Dans Le compromis, l´écrivain raconte
les coulisses de douze articles publiés dans des journaux estoniens de langue
russe. Les récits de ce livre témoignent du bras de fer permanent auquel le
journaliste a dû se livrer face à la censure soviétique. Face aux injonctions
du Parti, d´aucuns ont ployé, d´autres se sont rebellés et beaucoup d´entre eux
se sont abîmés dans la vodka.
Dans Le domaine Pouchkine, Dovlatov met
en scène Boris Alikhanov –peut-être son alter ego –un jeune auteur impubliable
de Leningrad qui se fait embaucher le temps d´un été comme guide au domaine
Pouchkine, à Pskov. Sur place, il se confronte aux grands questionnements qui
ont été également ceux de Pouchkine en son temps, comme son œuvre, sa relation
au pouvoir, sa vie familiale et ses problèmes financiers. Pourtant, dans les
coulisses de ce divertissement, l´histoire personnelle du narrateur
s´assombrit…
Enfin, La Filiale raconte l´histoire de Dalmatov, l’alter ego de
Dovlatov, journaliste qui doit rendre compte de l’événement et va se confronter
au désespoir tragicomique de cette diaspora russe; ainsi qu’à une apparition:
son premier grand amour, la fatale Tassia. La Filiale est d’abord un
grand roman sur l’amour, où le narrateur se laisse porter par ses souvenirs.
Ceux de l’humiliation et du doute, des transports et des joies. Néanmoins, la censure et
les obstacles à la liberté de parole des écrivains est naturellement à l´ordre
du jour, comme à la page 72 où, aux États-Unis, le spécialiste de littérature Erdman, au
moment de l´agonie de l´Union Soviétique, répond avec une certaine dose
d´irritation quand on lui demande quelle est la différence entre la Russie et
l´Amérique, alors qu´aucune de deux ne peut se prévaloir de vivre en
liberté : «Il y en a une, qui n´a rien de négligeable. Ici, après une
remarque de ce genre, tu vas tranquillement monter dans ta voiture et rentrer
chez toi. Tandis qu´un habitant de Moscou ou de Leningrad, tout récemment
encore, aurait été emmené par une voiture de police. Et, au lieu de regagner
son domicile, il se serait retrouvé dans une cellule, en détention provisoire».
Tout en se servant de l´ironie et de
l´autodérision, comme on l´a vu tout au long de cette chronique, Serguei
Dovlatov comme tous les écrivains qui été victimes de la censure, a fait, à sa
guise, de la littérature un outil de
résistance.
vendredi 24 novembre 2023
Article pour Le Petit Journal Lisbonne.
Vous pouvez lire sur Le Petit Journal Lisbonne ma chronique sur le livre de Michel Eltchaninoff Lénine a marché sur la lune, chez Solis/Actes Sud.
dimanche 19 novembre 2023
A.S.Byatt(1936-2023).
L´écrivaine
britannique A.S.Byatt, qui a été récompensé par le Booker Prize en 1990 pour
son roman Possession est morte vendredi à ´âge de 87 ans, a annoncé sa maison
d´édition.
Née le 24 août 1936 à Sheffield, dans le
Yorkshire (nord de l’Angleterre), Antonia Susan Byatt a fait ses études à
Cambridge, à Bryn Mawr College en Pennsylvanie, puis à Oxford.
Elle a ensuite enseigné la littérature anglaise et
américaine à University College de Londres, avant de se consacrer entièrement à
la littérature à partir de 1983.
Son premier roman Shadow of a Sun publié en 1964, raconte l’histoire d’une jeune fille grandissant à l’ombre
d’un père dominateur. The game, en 1967, étudie la
relation entre deux sœurs.
Son livre le plus connu, Possession, on l´a vu, a reçu le Booker Prize, qui récompense les meilleurs auteurs anglophones du
Commonwealth et d’Irlande.
Il a été adapté au cinéma en 2002 par Neil
LaBute, avec l’actrice Gwyneth Paltrow.
mardi 7 novembre 2023
Le Prix Goncourt 2023 attrbué à Jean-Baptiste Andrea.
Le prix Goncourt 2023 a été attribué aujourd´hui à l´écrivain Jean-Baptiste Andrea pour son roman Veiller sur elle, publié aux éditions L´Iconoclaste. L´intrigue du roman se déroule dans l´Italie fasciste. Il s´agit d´une fresque de 500 pages qui mêle l´histoire de l´Italie au vingtième siècle, une amitié fusionnelle entre un sculpteur pauvre et une aristocrate et la passion pour l´art. Ce roman avait déjà reçu
le Prix du Roman FNAC 2023.
dimanche 29 octobre 2023
Chronique de novembre 2023.
Jean Sénac, le poète solaire.
Dans un texte inédit écrit pour le site de la revue Ballast en 2014, le
poète, écrivain, journaliste et réalisateur de documentaires Éric Sarner,
Français né à Alger en 1943, a choisi en épigraphe une phrase de Jean Renoir à
propos de Pier Paolo Pasolini : «Ce qui fait scandale…c´est sa sincérité».
Cette phrase, on s´en serait douté, n´a
pas été choisie au hasard, elle s´applique on ne peut mieux à l´écrivain sur
lequel Eric Sarner brosse un portrait fouillé et émouvant. Cet écrivain dont on
a signalé le 30 août le cinquantième anniversaire de son assassinat en des
conditions mystérieuses, dans la cave qu´il occupait sans un sou et mis au ban
en pleine Algérie indépendante, n´est autre que Jean Sénac. Nombre de lecteurs
n´auront jamais entendu parler de cet immense poète –le poète de l´indépendance
algérienne comme il est souvent présenté - dont les éditions du Seuil viennent
de publier le journal intime inédit - carnets, notes et réflexions-écrit entre
1942 et 1973, l´année de sa mort tragique. Une édition, préfacée et établie par
Guy Dugas (responsable des Archives Sénac), joliment intitulée Un cri que le
soleil dévore.
Poète brillant, personnalité hors du commun qui avait comme frères en
poésie Constantin Cavafis, Pier Paolo Pasolini, Federico García Lorca,
Baudelaire, Verlaine, Genet, Ginsberg ou René Char, ami de Camus qu´il tenait
pour son maître en écriture, mais dont il s´est éloigné lors de la guerre d´Algérie, Jean Sénac était également
socialiste d´humeur anarchiste, chrétien mécréant -ou chrétien anarchiste,
selon l´écrivain Emmanuel Roblès -, homosexuel et un esprit en permanente
ébullition qui écrivait sur tout ce qu´il trouvait –tickets d´autobus ou papier
toilette – gueulait pour un rien et déclamait son amour sur les murs. Dans le
texte cité plus haut, Éric Sarner écrit : «Jean Sénac poète dans la cité,
dans la lumière exacte et brouillonne d´Alger, qui n´eut pas toujours raison et
travailla dans la ferveur et une franchise toujours plus dangereuse. Il n´y eut
pas, tout au long de la vie de cet homme-là, compagnon plus constant que le
danger. Danger des solitudes et des enfers, danger des libertés et des
ruptures, danger de la confusion, de «la guerre dans le cœur», et des lyrismes
exorbitants».
Jean Sénac est né le 29 novembre 1926 à Beni- Saf en Oranie, Algérie. Beni
–Saf était un petit port de pêche à l´entrée d´une petite baie où deux ravins
côtiers débouchent sur la Méditerranée. Sa famille était d´extraction modeste.
Son grand-père maternel, Juan Comma, était originaire de la Catalogne et
travaillait à la mine de fer. Jean Sénac n´a pas connu son père, peut-être
gitan, et jusqu´à l´âge de 5 ans il porte le nom de sa mère, Comma (sa mère
s´appelait Jeanne Comma). C´est à cette époque-là que l´éphémère époux de sa
mère et géniteur de sa sœur Laurette, Edmond Sénac, l´a reconnu comme son fils.
Jean Sénac a naturellement suivi la Seconde Guerre Mondiale depuis la
colonie française d´Algérie où, en jeune innocent dont la personnalité était
encore en train de se former, il fondait des espoirs sur le vieux Maréchal
Philippe Pétain qui avait signé l´armistice avec l´occupant nazi, mais qui
d´après le jeune Sénac, à l´ardeur nationaliste à toute épreuve, reprendrait le
navire pour la résurrection de l´âme française comme il a écrit dans ses
carnets le 16 octobre 1943, à l´âge de 16 ans: «Vers 18h15, nous avons parlé
avec M. Davy de la politique actuelle : une bande de dépravés tiennent le
navire !Des parvenus, des aventuriers. Sous le couvert «À mort le
Boche !», ils veulent nous faire avaler leurs microbes mortels. Mais le
jour viendra où le Boche et l´Anglais, le Soviet et le Franc-maçon, boutés hors
de chez nous par des cœurs vaillants et purs, des âmes bien françaises, le bon
droit reprendra le dessus. Notre vieux Maréchal, que Dieu et Jeanne voudront
conserver jusque-là, reprendra le Navire. Avec ce pilote et ses matelots, nous
toucherons au plus beau des ports. La Libération du Sol est proche ! Aux
armes, Français, la résurrection des âmes est proche ! Aux armes, volontés
pures et nobles ! La France aime le Maréchal ! L´Empire aime le
Maréchal ! Le jour viendra où nous pourrons lire sous une modeste statue
sculptée par un bras bien français : Philippe Pétain/ Maréchal de
France/Rénovateur de la Patrie/Par deux fois l´a bien mérité/de son pays».
Sa passion pour l´écriture, la littérature, et particulièrement pour la
poésie lui est venue assez tôt, son premier poème, datant de 1941, ayant été
publié en novembre 1942. Néanmoins, il était aussi un bon dessinateur et sa
sensibilité aux arts plastiques l´a fait envisager une formation aux Beaux
-Arts. Il a fait des critiques d´art pour la presse écrite, en parlant des
peintres natifs d´Algérie et en prenant parti pour l´art abstrait. De toute
façon, la poésie a définitivement pris le dessus et en 1947 il n´avait aucun
doute qu´il serait un poète qui ferait des mots l´espoir de sa vie, malgré les
souffrances que l´art où il excellerait lui ferait endurer : «les
exigences de la poésie me font plus souffrir que celle de l´existence», a-t-il
écrit un jour. Homme à la santé fragile, c´est du sanatorium de Rivet où il
soignait une pleurésie qu´il a écrit en juin 1947 à Albert Camus, déjà un
écrivain reconnu à l´époque. Selon Éric Sarner, la première lettre de Sénac
était celle «d´un admirateur ému, empêtré dans sa propre ferveur mais pleine de
sa propre ambition. Bien sûr, Camus ne sait rien de Sénac à l´époque, mais les
conseils qu´il lui donne en retour du courrier –conseil de vie davantage que
d´écriture –sont éminemment fraternels».
En ce temps-là, Jean Sénac lisait avidement tout ce qu´on publiait et
voulait prendre part à tous les débats politiques, littéraires et
philosophiques. L´année précédant le début de sa correspondance avec Camus, il
a décrit dans ses carnets sa rencontre avec Simone de Beauvoir le samedi 23
février à l´hôtel Aletti à Alger et son avis (à lui, pas à elle) sur l´existentialisme : «L´existentialisme
n´est pas une philosophie du désespoir. Ne pas croire en Dieu et faire craquer
les barreaux de la morale établie n´est pas désespérant. Au contraire,
l´existentialisme fait confiance à l´homme qui fait sa vie et agit comme bon
lui semble sans souci de doctrines. Dieu ne crée pas le destin de l´homme,
c´est l´homme lui-même qui crée sa vie et cherche sa joie où il la trouve.
L´existentialisme peut donc être optimiste et bon – ce qu´il fait est tel pour
lui et peut paraître contraire aux autres. Simone de Beauvoir n´arrive pas à me
donner une définition de sa philosophie. Je lui déclare tout net que je suis
chrétien et poète, pas philosophe pour un sou. Me questionne sur ma vie, mes
projets. Elle aime l´enseignement et me conseille de continuer en Algérie À
Paris, vie dure et pénible (ex-étudiante qu´elle connaît), le froid. Les
journaux ont entièrement faussé notre philosophie etc.». Simone Beauvoir pense
qu´ à Alger on peut mieux travailler qu´à Paris : «Ce beau soleil, ce
ciel, cette mer. Alger est superbe. Vous vous lasserez vite de Paris». Simone
de Beauvoir salue le talent poétique de Jean Sénac en lisant quelques vers
qu´il lui a montrés : Vous êtes incontestablement poète, sensible et
sincère. Il faut travailler, préciser votre pensée, les germes sont bons». À la
fin, Jean Sénac a demandé à Simone de Beauvoir si l´existentialisme était vraiment
une philosophie. Elle lui a répondu : «oui, mais non une école
littéraire».
Avec le temps, il est devenu assez proche de l´éditeur Edmond Charlot, d´Albert
Camus, d´Emmanuel Roblès (qu´il avait connu dès 1946) et d´autres écrivains qui
comptaient comme Jean Cayrol, Mohammed Dib ou Jules Roy. Ce dernier, il l´a
interviewé début 1947 pour L´Africain, journal algérois, et le moins que l´on
puisse dire c´est que cette rencontre l´a profondément marqué comme on peut
s´en apercevoir en lisant l´entrée de ses carnets du 8 janvier 1947, un
mercredi à 10 heures du matin : «Hier soir, chez Charlot, j´ai rencontré
Jules Roy qui m´a dédicacé ses poèmes. Venu pour l´interviewer, je suis resté
tout bête devant lui, incapable de prononcer une parole. Sa franchise, sa
gentillesse ont refoulé mes instincts de journaliste et je n´ai pu –sous le
coup de l´émotion – que me taire et aimer Roy en silence. J´ai dû paraître
tellement gauche et gamin. Ma timidité –contrastant parfois avec une folle
audace -, mes «crises» de mémoire m´effrayent. Je constate avec angoisse mon
faible bagage intellectuel et mon manque d´élocution qui m´empêchent d´agir
comme je le voudrais».
Il a passé deux années en France
métropolitaine, surtout à Paris, avant
de se fixer à Alger en 1952 où il s´est lié d´amitié avec des figures majeures
du mouvement nationaliste et en 1955 il est reparti à Paris où il a rejoint la
cause de l´indépendance algérienne. En dehors de quelques voyages en Espagne et
en Italie, Jean Sénac est demeuré en France pendant toute la guerre.
Au fur et à mesure du déroulement de la guerre, les relations entre Jean
Sénac et Albert Camus se sont compliquées. Tantôt publiquement, tantôt dans ses
carnets intimes, probablement aussi dans une correspondance encore inédite
aujourd´hui, Jean Sénac a condamné Albert Camus pour des positions qu´il jugeait
trop humanistes. La rupture s´est consommée début 1957, mais Sénac, de son
propre aveu, n´a jamais retiré à son
maître en écriture une profonde et dramatique affection.
En décembre 1961, quelques mois avant l´indépendance, Jean Sénac
s´insurgeait contre l´exaspération des Européens d´Algérie et prônait une
solution radicale : «Dans l´horreur jusqu´au cou. Les Européens d´Algérie
sont malades, traumatisés, mentalement détraqués. Seul un électro –choc
pourrait les récupérer, les sauver : la prise immédiate du pouvoir par le
FLN. Mais c´est encore un rêve. Nous allons donc assister, impuissants,
désemparés, à cet atroce phénomène d´aliénation de toute une population aux
réflexes infantiles, utilisée, exploitée par les fascistes de l´OAS qui ne
voient en elle qu´une masse de manœuvre utile pour prendre le pouvoir en
France. Même si les Européens arrivaient à constituer des enclaves, à créer une
république française d´Algérie, ils seraient tôt ou tard vaincus par la
République algérienne fortement armée et soutenue par le monde entier :
j´imagine/dans 10 ans/l´entrée des troupes arabes à Oran, la détresse des
Pieds-Noirs vaincus sans nul recours. Tristesse !».
Après l´indépendance, Jean Sénac a mené une vie très intense - tissée
d´essais, poèmes, articles, conférences, voyages, rencontres – mais
financièrement précaire. En 1969, ne pouvant plus payer les arriérés du loyer
du morceau de villa qu´il occupait au-dessus de la petite plage de la Pointe
Pescade, à trente kilomètres d´Alger, il a déménagé dans ce qu´il appelait sa
«cave –vigie», deux pièces en sous-sol Rue Élisée- Reclus, dans la capitale
algérienne. Jean Sénac vivait dans un dénuement presque total. Éric Sarner nous
rappelle qu´il poursuivait ses chasses nocturnes qui le laissaient seul et
saccagé moralement et parfois physiquement lorsqu´à plusieurs reprises il fut
agressé. Depuis 1971, il a dit à ses proches : «ils me tueront ou bien ils
me feront assassiner. Ils feront croire que c´est une affaire de mœurs. Mais je
ne quitterai jamais en lâche ce pays où j´ai tant donné de moi-même. Ils feront
de moi un nouveau García Lorca». On ne peut s´empêcher de penser aux vers
prémonitoires de Jean Sénac : «L´heure est venue pour vous de m´abattre,
de tuer en moi votre propre liberté, de nier la fête qui vous obsède».
Le 30 août 1973, Jean Sénac fut assassiné dans sa «cave-vigie». Le meurtre
n´a jamais été élucidé. Un délinquant fut arrêté quelques jours plus tard, mais
il a fini par être libéré faute de preuves concluantes. Le médecin –légiste a
constaté le décès suite à une blessure au crâne suivie de cinq coups de couteau
portés à la poitrine. Parmi les journaux, seuls El Moudjahid a annoncé la
nouvelle, quasiment une semaine plus tard, le 5 septembre. Beaucoup ont
rapproché ce meurtre de celui - survenu à Rome deux ans plus tard- de Pier
Paolo Pasolini (voir la chronique d´août 2022), dont l´écrivain Michel del Castillo dans son essai de 2002, Algérie,
l´extase et le sang (éditions Stock) qui, lui, accentue ce rapprochement en
mettant en exergue la nostalgie spirituelle, la tentation voluptueuse de la
salissure, de la violence et donc de l´expiation.
Après l´édition de ses Oeuvres Poétiques complètes (Actes Sud, 2020) et sa
biographie par Bernard Mazo (Jean Sénac, poète et martyr, Le Seuil, 2013), Un
cri que le soleil dévore est une étape de plus dans la redécouverte de l´œuvre
d´un homme qui a payé de sa vie le courage de ses positions et sa volonté de
vérité.
Jean Sénac, Un cri que le soleil dévore (1942-1973, Carnets, notes et
réflexions), édition établie, présentée et annotée par Guy Dugas, éditions du
Seuil (en partenariat avec El Kalima, Algérie), Paris, septembre 2023.
vendredi 27 octobre 2023
Before they disappear.
On ne peut que saluer la parution aux éditions Rue des Lignes du magnifique ouvrage Before they disappear où vous pouvez découvrir de belles photos de Berlin de Pawel Kocambasi(cinéaste gréco-polonais)agrémentées de beaux poèmes de Philippe Despeysses. Ces poèmes en français ont des traductions de Maja Möbius et Carolin Mader(allemand), Christophe Sims(anglais), Elena Pallantza(grec) et Gary Mickle (espéranto).
La direction d´édition est de Patrick Suel. Before they disappear est un projet qui bénéficie d´un financement du Centre National du Livre, au titre d´un budget de soutien à l´animation pour les vingt ans de la Librarie Zadig, librairie française de Berlin, ainsi que des partenaires poesia revelada et snperstndi.
Ce livre glorifie la poésie, la photo, la vie. Comme l´écrit Philippe Despeysses: «Un langage réinventé/Une suite d´onomatopées et de sons/Une ligne jamais écrite». Une véritable réussite.







