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Féru de littérature française et étrangère, ma plume sévit dans diverses colonnes de journaux, de sites internet pour partager ce goût qui m´anime. Que détracteurs ou admirateurs n´hésitent pas à réagir à mes chroniques.

jeudi 28 janvier 2010

J. D. Salinger (1919-2010)


Je me rappelle encore l´émotion et l´enthousiasme que j´ai ressentis en lisant, il y a presque vingt-cinq ans, le roman The Catcher in the Rye(traduction française: L´attrape-coeurs), publié en 1951 par l´énigmatique écrivain américain J. D. Salinger. Holden Caulfield, le personnage principal du roman, a enivré, dans son rôle d´antihéros, des générations de jeunes lecteurs.Or, Jerome David Salinger vient de décéder à l´âge de quatre-vingt-onze ans, chez lui,à Cornish dans l´État du New Hampshire. Atteint du soi-disant syndrome de Bartleby, il n´avait rien publié depuis 1965, année où l´on avait pu lire dans le magazine New Yorker la nouvelle Hapworth 16, 1924. Loin d´avoir jamais été un auteur prolifique d´ailleurs, J.D. Salinger n´aimait nullement se montrer en public et il a rarement accordé des interviews.

Que sa mort puisse au moins attirer l´attention des jeunes lecteurs sur ses livres et, particulièrement, sur son chef-d´oeuvre The Catcher in the Rye.

mercredi 27 janvier 2010

Chronique de février 2010


Witold Gombrowicz ou le goût de la provocation.


Ricardo Piglia, en évoquant un jour Witold Gombrowicz, a tenu le propos qui suit : «C´ est le plus grand écrivain argentin du vingtième siècle». C´était bien entendu une boutade que d´aucuns n´ont pourtant pas vu d´un bon œil, non seulement parce qu´il se serait agi d´une offense à l´ombre tutélaire de Jorge Luis Borges, mais aussi parce que, comme chacun le sait, Witold Gombrowicz, malgré son séjour de vingt-quatre ans en Argentine, était un écrivain polonais.
Né en 1904, à Maloszyce, près de Opatow, Witold Gombrowicz s´est tôt affirmé comme un écrivain provocateur, tirant à boulets rouges sur les piliers de la société traditionnelle polonaise, catholique, nobiliaire et provinciale. Enfant, il prenait un malin plaisir à contredire sa mère qui se plaignait, la pauvre, du côté excessivement plaisantin voire burlesque de son rejeton. La situation économique relativement aisée de sa famille a permis au jeune Witold d´obtenir sa licence à la faculté de droit de Varsovie, puis d´achever ses études à Paris où il a suivi des cours de philosophie et de sciences économiques. Pendant son séjour parisien, si d´une part il a pu jouir de la richesse culturelle de la ville lumière qui tranchait on ne peut plus avec la pénurie et le provincialisme bigot de sa Pologne natale, d´autre part, il s´est rendu compte que malgré l´effervescence qui y régnait, il ne saurait, de par son tempérament irrévérent et iconoclaste, épouser aucune des innombrables coteries intellectuelles qui y sévissaient.
De retour en Pologne, et une fois rejetée sa candidature au tribunal de Radom, il a renoncé à une carrière d´avocat. Se sentant de plus en plus attiré par l´écriture, il a publié en 1933, Mémoires du temps de l´immaturité, un recueil de récits pleins d´humour- reparu plus tard sous le nom de Bakakaï- où perçaient déjà les sujets chers à Gombrowicz, dont, comme l´indique le titre même du livre, l´immaturité. Le livre fut mal accueilli et tout à fait incompris par une critique traditionnelle, toujours en retard (d´une révolution, aurait-on envie de dire) quand il s´ agit de flairer des œuvres innovatrices. La parution de ce livre a toutefois procuré au jeune auteur un certain prestige auprès des cercles d´avant-garde et il s´est mis à fréquenter les cafés littéraires de Varsovie, se faisant petit à petit remarquer, malgré sa timidité campagnarde.
En 1937, Gombrowicz a récidivé, cette fois-ci avec un livre tout à fait révolutionnaire, sans doute son chef-d´œuvre : Ferdydurke. Gombrowicz amplifiait dans ce magnifique roman les sujets que l´on avait déjà entrevus dans son premier livre, l´immaturité et la jeunesse (l´idéal de beauté féminine de Ferdydurke c´ est une petite collégienne moderne qui vous fascine avec ses mollets), le masque dont on se sert pour se couvrir devant autrui, l´oppression de la société sur l´ individu et la «gueule». Gombrowicz a expliqué dans un livre ultérieur, Souvenirs de Pologne, ce qu´était pour lui «la gueule» ainsi que le «cucul» : «Je suis l´auteur de la «gueule» et du «cucul»- c´est sous le signe de ces deux puissants mythes que j´ai fait mon entrée dans la littérature polonaise. Mais que signifie «faire une gueule» à quelqu´un ou «encuculer» quelqu´un ?«Faire une gueule» à un homme, c´est l´affubler d´un autre visage que le sien, le déformer…Et l´«encuculement» est un procédé similaire, à cette différence près qu´il consiste à traiter un adulte comme un enfant, à l´infantiliser. Comme vous le voyez, ces deux métaphores sont relatives à l´acte de déformation que commet un homme sur un autre. Et si j´occupe dans la littérature une place à part, c´est sans doute essentiellement parce que j´ai mis en évidence l´extraordinaire importance de la forme dans la vie tant sociale que personnelle de l´être humain. « L´homme crée l´homme»-tel était mon point de départ en psychologie.»
Pour en revenir à Ferdydurke, le livre, cela va sans dire, a suscité un tollé. De véritables philippiques ont été adressées à l´encontre de Gombrowicz, les gens du soi-disant juste milieu l´ayant même traité de corrupteur. Néanmoins, il y a eu aussi des voix pour prendre le parti de Gombrowicz, et parmi les plus importantes, on trouve celle d´ un autre admirable écrivain, Bruno Schulz. Ce dernier a salué la liberté de ton et la forme nouvelle et révolutionnaire de la méthode de narration. En outre, il a qualifié Gombrowicz de «chasseur acharné des mensonges culturels».
L´année suivante, Gombrowicz a accouché de son premier texte dramaturgique : Yvonne, la princesse de Bourgogne, un texte marqué par son caractère grotesque qui est passé relativement inaperçu.
L´année 1939 a constitué un tournant dans la vie de ce jeune écrivain polonais. En juillet 1939, dans un entretien au café Zodiac à Varsovie avec un écrivain ami, Czeslaw Straszewicz, il a découvert que ce dernier allait voyager le mois suivant jusqu´ en Amérique du Sud à bord du nouveau transatlantique polonais Chrobry qui lèverait l´encre pour Buenos Aires début août.
Straszewicz, s´étant aperçu de l´enthousiasme de Gombrowicz, lui a promis de faire des démarches pour que son ami fût aussi du voyage. Pourtant, c´est grâce à un miraculeux coup du destin que Gombrowicz a pu faire le déplacement. En effet, la veille de son départ, Gombrowicz s´est entendu dire qu´il lui manquait un document important : une autorisation militaire spéciale. Etant monté dans un taxi à vive allure vers le bureau militaire, Gombrowicz y est arrivé avec trois minutes de retard et l´huissier lui a donc refusé l´entrée. Néanmoins, par un de ces coups de chance qui ne se produisent pas tous les jours, Gombrowicz a été sauvé grâce au retard providentiel d´une équipe de football qui devait partir au Danemark et dont l´entrée n´a pu être refusée. Gombrowicz a donc fini par se voir apposer le tampon nécessaire sur le document militaire.
Une dizaine de jours après l´arrivée du transatlantique à Buenos Aires, éclatait la seconde guerre mondiale. Le Chrobry ne pouvait pas rentrer en Pologne, envahie par les troupes nazies et Gombrowicz- contrairement à Straszewicz qui a opté pour le départ en Angleterre- a décidé de rester en Argentine. Ce séjour au pays des pampas s´est prolongé pendant vingt-quatre ans et il a façonné en quelque sorte une partie de l´œuvre ultérieure de l´auteur tant et si bien que dans un roman que Gombrowicz a commencé à écrire en 1947 Le Trans -Atlantique, on peut reconnaître sous les traits de certains personnages des figures de la vie intellectuelle argentine, du moins Gombrowicz se serait-il inspiré de quelques caractéristiques de ses figures-là pour créer ses personnages. Les rapports entre Gombrowicz et les principales figures de la vie culture argentine ont été un tant soit peu ambigus. Il a toujours rechigné à faire partie des cercles littéraires les plus influents de Buenos Aires, comme celui qui rassemblait chez Victoria Ocampo des noms comme Jorge Luis Borges, Adolfo Bioy Casares et sa femme Silvina Ocampo(sœur de Victoria)autour de la revue Sur. Il a pourtant plus ou moins fréquenté d´autres noms importants de la littérature argentine comme Ernesto Sabato. À vrai dire, Gombrowicz, ne connaissant pas l´espagnol et ignorant presque tout de la littérature argentine avant son séjour au pays, a vécu, surtout dans ses premières années en Argentine, comme un simple immigré. Son salaire comme secrétaire surnuméraire du Banco Polaco(Banque polonaise)ne lui permettait pas de mener grand train. Il a longtemps partagé sa chambre avec d´autres immigrés. Son goût de la provocation l´amenait souvent à se présenter comme un comte et de son propre aveu il s´était installé dans son anonymat et se moquait pas mal du milieu littéraire. En évoquant plus tard cette période dans une série d´entretiens accordés à Dominique de Roux (rassemblés en livre sous le titre Testament), Gombrowicz affirmait : «J´étais libre, indépendant, capricieux et provocant.» Il a commencé à se faire un peu remarquer après la traduction en espagnol de Ferdydurke, une tâche à laquelle il s´est attelé dans un café de Buenos Aires qu´il fréquentait avec la collaboration de quelques amis dont l´écrivain cubain Virgilio Piñera qui vivait en ce temps-là en Argentine. Mais pour que ce livre fût véritablement reconnu comme une œuvre majeure, il lui manquait une chose essentielle qui ne s´est produite que bien des années plus tard : la reconnaissance de Paris. C´était d´ailleurs un aspect où Polonais et Argentins se rejoignaient. En tant que littératures soi-disant minoritaires voire marginales à cette époque-là, il leur fallait que leurs œuvres fussent applaudies dans un pays de grande tradition littéraire(en ce moment-là c´était surtout encore la France) pour qu´elles pussent acquérir leurs lettres de noblesse. Or, l´édition française de Ferdydurke n´a vu le jour que dans les années cinquante et elle a joué, il est vrai, un rôle fondamental dans la reconnaissance à l´échelle mondiale de l´œuvre de Gombrowicz. Les affinités entre la Pologne et l´Argentine ne sont pas particulièrement nombreuses, mais ont suscité des commentaires lucides et des extrapolations intéressantes. On se permet de citer dans ce registre quelques observations de Blas Matamoro dans un article publié dans le numéro 469/470 des Cuadernos Hispano-Americanos en 1989 : « L´exil dédouble Gombrowicz en une paire de patries imaginaires : le mythe du corps jeune (l´Argentine) et celui de la parole immarcescible (la Pologne), un mot qui perd de son actualité, à compter de la distance et qui se réfugie en l´évocation du baroque polonais désigné par «sarmata», une sorte de nationalisme récalcitrant qui définit la Pologne comme un espace auquel ne peuvent que répugner les séductions de la modernité européenne. Quelque chose qui ressemble à l´Argentine des nationalistes argentins. La synthèse de ces deux côtés mythiques est le roman Trans -Atlantique, une approche caricaturale de certains aspects de la vie argentine (la richesse commerciale de la rue Florida, les bals populaires, l´oligarchie liée au bétail, le côté précieux des salons érudits, etc) et de la vie polonaise dans l´immigration (l´hypertrophie cérémonieuse et faussement chevaleresque de sa diplomatie) racontée en un registre néo -baroque de «gaweda», récit populaire du dix-neuvième siècle». Ce double espace gombrowicien est également présent dans le roman Trans -Atlantique sous la perspective du mythe de la jeunesse associé à l´homosexualité. Toujours selon Blas Matamoro, à ce propos «il suffit de lire Trans-Atlantique et sa position intermédiaire entre Gonzalo et le vieux général polonais, entre la morale du millionnaire argentin métis qui sort chaque jour dans la rue pour séduire des maçons avec l´espoir de se faire rosser et se promène habillé en dame sophistiquée par les salons bariolés de son «estancia pampeana», et l´éthique sévère du vieux seigneur européen, qui veut retirer son fils d´entre les bras du «puto»*».
Quand j´ai cité plus haut la boutade de Ricardo Piglia, un des meilleurs écrivains argentins contemporains, certains lecteurs auront pensé en lisant les toutes premières lignes de cet article qu´il s´agissait d´un indiscutable pied de nez à Borges. Ce n´était sans doute pas celle-là l´intention de Ricardo Piglia, mais toujours est-il que les rapports entre Borges et Gombrowicz ont fait jaser et le moins que l´on puisse dire c´ est que les deux auteurs ne se tenaient pas en haute estime.
Interrogé un jour sur Gombrowicz, Borges a proféré les paroles qui suivent : « À cet homme, Gombrowicz, je l´ai vu une fois. Il m´a semblé une sorte d´histrion. Il vivait très modestement et il a fait croire à ses compagnons de chambre qu´il était un comte afin de ne jamais nettoyer leur chambre : « Nous les comtes, nous sommes très souillons» aurait-il dit(…) Il m´a été présenté par un ami commun, Mastronardi. Il parlait tellement de Gombrowicz qu´un jour il s´est vu interdire de le nommer. Chaque fois que Mastronardi employait les mots « un étranger, un esclave, un aristocrate, un observateur», on n´ignorait nullement de qui il parlait(…) Quand je suis allé à Paris les journalistes me demandaient si je connaissais Gombrowicz et je leur répondais : «je dois vous avouer mon ignorance, je ne l´ai jamais lu». En effet, j´ai commencé à lire Ferdydurke mais au bout de dix minutes de lecture j´ai eu l´envie de lire d´autres livres. Peut-être ce qu´il y a de mieux dans la littérature européenne c´est justement ça : par vertu ou par défaut elle nous amène à vouloir lire les classiques : je dois à certains auteurs modernes le fait d´avoir relu Virgile tant de fois…»
Gombrowicz ne s´est pas privé de lui brûler la politesse, quoique son discours soit quand même plus nuancé. Dans Testament, la série d´entretiens accordés à Dominique de Roux, il a répondu à propos d´une question sur Borges : « Borges et moi, nous sommes à l´opposé. Il est enraciné dans la littérature, moi dans la vie, je suis à vrai dire antilittéraire. C´est à cause de cela justement qu´un rapprochement avec Borges aurait pu être fructueux, mais des difficultés techniques y ont fait obstacle. Nous nous sommes rencontrés une fois ou deux, et nous en sommes restés là. Borges avait déjà une petite chapelle, un peu trop obséquieuse, il parlait, eux, ils écoutaient. Ce qu´ il disait ne me paraissait pas de la meilleure qualité, c´était trop étroit, trop littéraire, des paradoxes, des bons mots, des subtilités, bref, le genre que j´ai particulièrement en horreur. Son intelligence ne m´a pas ébloui, ce fut seulement plus tard, lorsque je lus ses œuvres proprement artistiques (ses contes), que je fus contraint de lui reconnaître une rare perspicacité d´âme et d´esprit. Mais le Borges «parlé», ce Borges de conversations, de conférences, d´interviews, et aussi celui des essais et des critiques, m´est toujours apparu étriqué, plutôt superficiel. En Argentine, on m´a souvent cité comme «excellents» les bons mots de Borges. Eh bien, chaque fois j´ai été déçu. Ce n´était que de la littérature, et même pas de la meilleure.»
Malgré cette méfiance entre eux, il y avait quand même des caractéristiques qui les rapprochaient, comme nous l´a si bien rappelé le grand écrivain argentin Juan José Saer(1937-2005) dans l´article La perspectiva exterior, paru en 1989 dans la revue Punto de Vista. Selon Saer, ils avaient en commun, entre autres choses, le même goût pour la provocation, la même méfiance théorique vis-à-vis des avant-gardes et surtout la même tentative de démolition de la forme, Gombrowicz en exaltant l´immaturité et Borges, en démantelant constamment l´illusion de l´identité, très vraisemblablement s´inspirant du même maître, Schopenhauer. Puis ils s´entre- accusaient de snobisme, aristocratisme et autres épithètes qui à vrai dire pourraient en un certain sens aider à brosser le portrait craché et de l´un et de l´autre.
Pendant son séjour argentin, Gombrowicz n´a jamais cessé d´écrire, comme en témoignent le roman La pornographie ou la pièce Le mariage. Il a commencé aussi de rédiger son magnifique Journal qui contrairement à d´autres journaux d´écrivains comme ceux de Thomas Mann, de Cesare Pavese ou d´André Gide s´occupe très peu de la vie intime de l´auteur, à mon avis pour la gloire et le plaisir du lecteur. Selon les sages paroles de Juan José Saer, le Journal de Gombrowicz n´est pas le prétexte pour l´introspection, mais plutôt pour l´analyse, la réflexion et la polémique.
En 1963, alors que sa réputation en Europe était croissante, Gombrowicz, grâce à une bourse, quittait l´Argentine pour séjourner pendant un an environ à Berlin comme invité de la Fondation Ford et du Sénat. L´année suivante, il s´installait en France, d´abord à Royaumont, dans une résidence pour écrivains- où il a connu l´étudiante canadienne Rita Labrosse qui deviendrait sa femme-, puis à Vence, une petite ville des Alpes-Maritimes. En 1965, paraissait son dernier roman Cosmos qui s´est vu décerner le Prix Européen de Littérature et pendant ce temps ses pièces de théâtre suscitaient un énorme enthousiasme dans les milieux dramaturgiques français. Entre-temps, il poursuivait la rédaction de son Journal et préparait les textes des entretiens avec Dominique de Roux. Le 24 juillet 1969, il s´éteignait à l´âge de soixante- quatre ans, des suites d´une insuffisance respiratoire.
Aujourd´hui plus de quarante ans après sa mort, Gombrowicz est considéré comme une des voix les plus géniales de la littérature du vingtième siècle.
Je vous invite donc, si vous ne l´avez pas encore fait, cher lecteur, à découvrir l´œuvre d´un auteur original qui a dit un jour de lui-même ce qui suit : «Je suis un humoriste, un plaisantin, je suis un acrobate et un provocateur. Mes ouvrages font le pied au mur pour plaire, je suis cirque, lyrisme, poésie, horreur, bagarre, jeu, que voulez-vous de plus ?»


*Puto- mot populaire espagnol pour désigner celui qui se prostitue.

samedi 2 janvier 2010

«Mon» Camus



Ce 4 janvier, on signale le cinquantième anniversaire de la mort prématurée (à l´âge de 46 ans), dans un stupide accident de voiture, d´un des écrivains français les plus importants du vingtième siècle. Prix Nobel en 1957, à l´âge de 44 ans, Albert Camus, est né en Algérie en 1913, fils d´un «poilu», mort à la Grande Guerre en 1914, dont il n´avait donc aucune mémoire, et d´une femme de ménage analphabète. C´est grâce aux bons offices de son professeur Louis Germain auprès de sa mère que Camus a pu poursuivre ses études et devenir un écrivain hors pair, un philosophe de l´existentialisme et un des analystes les plus lucides de la vie culturelle et politique française des années quarante et cinquante du siècle précédent.
Un de ces jours, j´ai retrouvé parmi de vieux papiers gardés dans un tiroir, un texte que j´ai écrit quand j´avais dix-huit ans, à la demande de mon professeur de Français de Terminale, au lycée Passos Manuel à Lisbonne. Il s´agit d´un commentaire sur un extrait du roman L´Étranger de Camus. J´ai longtemps hésité avant de me décider finalement à reproduire ici ce texte. J´ai même pris conseil auprès de quelques amis. Je craignais que l´on ne me prît pour quelqu´un de prétentieux. Néanmoins, la mise en ligne du texte présente à mon avis plus d´avantages que d´inconvénients, dès lors celui de voir comment un jeune portugais, épris de culture française, pouvait lire Camus à l´âge de dix-huit ans, avec toutes les imperfections propres de sa pensée à l´époque. La mise en ligne de ce texte me permet aussi de rendre hommage non seulement à Albert Camus mais aussi au professeur qui m´a demandé d´écrire ce texte, M. Vitor Oliveira que malheureusement j´ai perdu de vue, et aux deux professeurs qui l´ont précédé, Madame Maria Manuela Gamboa que j´ai eu le plaisir de retrouver tout récemment et Madame Zélia Sampaio Santos qui est aujourd´hui ma collègue- heureuse ironie du sort !- à l´École Secondaire José Gomes Ferreira, à Lisbonne.
Voici donc mon texte, avec les corrections qui s´imposent (deux petites fautes d´orthographe que j´avais commises). Pour la petite histoire, j´ai eu comme note 18/20 :

«Dans ce texte de L´Étranger, l´action se déroule en un espace limité, plus précisément dans la rue où habite Meursault le personnage principal de l´œuvre et la fenêtre à travers laquelle il peut observer le déroulement d´un dimanche, la fenêtre étant celle de sa chambre.
Le décor de la rue, selon lui, nous montre au premier abord qu´il s´agit d´un dimanche pareil à tant d´autres. Les trams bondés qui d´un moment à l´autre se vidaient complètement, rendant la rue déserte ou le garçon qui balayait la sciure dans la salle déserte étaient des décors qui se répétaient à chaque dimanche et il en fait d´ailleurs référence à la fin du premier paragraphe : «c´était vraiment dimanche.»
Le soleil, le ciel, la lumière, tout ce qui fait partie de la nature en somme, conditionne dans l´œuvre de Camus et, dans ce texte aussi, la conduite de l´individu. Cela est bien compréhensible, si l´on tient en considération le fait que Camus est né en Algérie (où se déroule d´ailleurs l´action de L´Étranger), un pays ensoleillé (quand l´ouvrage a été écrit, l´ Algérie était encore une colonie française) où les décors sont tous naturels, ce qui a profondément marqué toute son œuvre. Mais, en reprenant le rôle tenu par la nature (et à plus forte raison par le soleil), on constate que le changement de temps météorologique coïncide avec un changement de décor dans la rue où habite Meursault. On peut aussi témoigner de l´influence que la nature exerce sur les gens. Dans le premier paragraphe, alors que la rue était encore déserte, «le ciel était pur mais sans éclat au-dessus des ficus qui bordent la rue».Dans le deuxième paragraphe, l´exemple est encore plus flagrant : «Le ciel s´est assombri et j´ai cru que nous allions avoir un orage d´été. Il s´est découvert peu à peu cependant. Mais le passage des nuées avait laissé sur la rue comme une promesse de pluie qui l´a rendue plus sombre. Je suis resté longtemps à regarder le ciel».
Dans le paragraphe qui suit, une fois chassée la menace d´orage, et au fur et à mesure que le temps se découvrait, les tramways devenaient plus fréquents et la rue n´était plus déserte.
Dans le quatrième paragraphe encore un changement de temps(le ciel est devenu rougeâtre) et par conséquent changement de décor : «Les rues se sont animées» ; «on se promenait».
Dans le tout dernier paragraphe, la métamorphose devient plus incisive. La lumière des lampes éclipsait les premières étoiles du ciel. Et la lumière agissait alors de toute sa puissance comme une force qui porte malédiction. C´est presque un paradoxe mais la lumière du soleil qui était plus dangereuse rendait néanmoins les gens plus gais alors que la lumière artificielle les éloignait puisqu´elle était synonyme de la tombée de la nuit. À mon avis, on peut établir un parallèle entre le cours du jour et la vie d´un être humain, ce qui ne me semble pas exagéré dans le cadre de la théorie de l´absurde de Camus. On ne sait quel temps va faire le lendemain, la seule certitude c´est que le jour se lève et la nuit tombe.
Dans ce texte tout semble s´enchaîner. Des phrases courtes et des paragraphes pas trop longs marquent une action précise et une succession de faits.
On se doit aussi de faire référence aux sensations. Dans ce texte les sensations que l´on relève sont essentiellement visuelles : «J´ai senti mes yeux se fatiguer à regarder les trottoirs avec un changement d´hommes et de lumières» et auditives : les bruits des tramways et des gens sur la rue.
Pour ce qui est des figures de style, on en trouve quelques exemples – la synesthésie : « le ciel est devenu rougeâtre» ; la métaphore : «Les cinémas du quartier ont déversé dans la rue un flot de spectateurs» ; «des grappes de spectateurs».
Quoique ce texte ne nous fournisse pas assez d´éléments sur les théories et la philosophie d´Albert Camus (notamment, le soleil ne joue pas ici son rôle incisif à l´instar de ce qui se passe dans d´autres moments de l´ouvrage), il n´en est pas moins intéressant puisque chaque chapitre joue un rôle important dans le développement de la théorie de l´absurde et du cours logique de la mainmise du destin sur l´individu. Le destin auquel on ne peut pas échapper.
Regardons la dernière phrase du texte : « Je pensais que c´était toujours un dimanche de tiré, que maman était maintenant enterrée, que j´allais reprendre mon travail et que, somme toute, il n´y avait rien de changé». Pour Meursault il s´agissait d´un jour (et d´un dimanche) comme beaucoup d´autres. Certes, sa mère était morte. Mais cela ne changeait rien. Puisque la mort est la seule certitude de la vie. Elle nous rejoint un jour ou l´autre. Aussi est-elle un fait banal.»

vendredi 1 janvier 2010

José Marçal Matos Ferreira (1947-2009)


Une triste nouvelle est venue clore l´année 2009:la mort de M. Matos Ferreira,le fondateur et animateur de la Galerie qui porte son nom(sise Rue Luz Soriano, dans le quartier de Bairro Alto, à Lisbonne) et où grâce à la gentillesse et à la nature affable de son propriétaire j´ai pu donner ces derniers temps des conférences sur des auteurs de langue portugaise.

Son décès représente un vide difficile à combler dans un temps où ceux qui s´intéressent à la littérature en particulier et à la culture en général semblent faire partie d´une sorte de société secrète et ultra-minoritaire.

Tous ceux qui ont connu M. Matos Ferreira sauront sûrement honorer sa mémoire et suivre son exemple.

dimanche 27 décembre 2009

Chronique de janvier 2010



Les éblouissements de Pierre Mertens.

«Et à la fin, il y a toujours autant de lumière».Nous ignorons toujours pour quelle raison, concernant un écrivain, il y a des phrases particulières que nous gardons dans notre mémoire et dont nous nous souvenons quand il est question de lui. Quand on évoque le nom de Pierre Mertens, il me vient toujours à l´esprit une phrase d´un de ses romans que l´on retrouve d´ailleurs dans le texte de la quatrième de couverture. C´est la phrase par laquelle débute cet article et le livre s´intitule Perasma, une longue et belle histoire d´amour, avec des digressions, des réflexions et de l´ironie, des caractéristiques inhérentes à toutes les œuvres signées par Pierre Mertens. Pourtant, ce n´est même pas, parmi tous les livres écrits par cet admirable écrivain belge, celui que je préfère, mon coup de cœur étant Les éblouissements (est-ce un hasard si j´ai trouvé un moyen de le choisir comme titre de l´article ?), prix Médicis 1987, où il évoque la figure controversée du poète allemand Gottfried Benn, tombé en disgrâce après avoir flirté, au tout début du néfaste phénomène, avec les théories repoussantes du troisième Reich. Quoi qu´il en soit, Pierre Mertens a laissé un peu de côté la fiction et ses rares livres parus ces derniers temps sont surtout des essais.
Né le 9 octobre 1939 à Bruxelles de père résistant et mère juive, il a vécu la seconde guerre mondiale comme «enfant caché», une donnée biographique que Mertens a révélée tout récemment dans une interview accordée au quotidien Le Soir où il collabore régulièrement. Spécialiste de droit international, il a beaucoup voyagé de par le monde, ayant pris contact avec des réalités politiques où la parole de l´intellectuel est le plus souvent muselée. Pourtant, si en Europe et particulièrement en Belgique, les intellectuels jouissent d´une liberté d´expression sans pareille en d´autres latitudes, on n´est jamais sûr d´être à l´abri de toute forme de censure. Pierre Mertens sait bien de quoi il retourne, lui qui en 1995, après la parution de son roman Une paix royale(éditions du Seuil), un livre où mêlant réalité et fiction il évoquait la famille royale belge, s´est vu attirer les foudres de la princesse Lilian ou du prince Alexandre qui lui ont intenté un procès, à la suite duquel le livre a dû être amputé d´un certain nombre de passages (l´équivalent de deux pages au total), pour pouvoir être réédité. Une deuxième décision judiciaire a annulé le premier verdict et les éditions les plus récentes du livre ont pu réintégrer les passages amputés, mais toute cette histoire a terni l´image de la monarchie belge et particulièrement des princes Alexandre et Lilian que Pierre Mertens avait curieusement connus quelques années auparavant à Argenteuil. Pour la petite histoire, on vous rappellera qu´entre autres choses ce qui aurait beaucoup choqué les altesses royales c´était un épisode du livre où le narrateur Pierre Raymond- que l´on pourrait concevoir comme l´alter ego de Pierre Mertens-raconte qu´il a été renversé dans sa jeunesse par le roi Léopold III. Ces péripéties sont à nouveau en quelque sorte à l´ordre du jour, puisque Pierre Mertens y revient en passant dans son dernier livre Le don d´avoir été vivant, paru en octobre dernier aux éditions Écriture.
Dans ce livre d´essais, Pierre Mertens évoque des auteurs qui lui sont chers comme Gottfried Benn, bien sûr, mais aussi Malraux, Lowry, Sciascia, Kafka, Kundera, Cortázar, Tynianov (le plus inconnu de tous ces noms),Pasolini et Pavese(1). La plupart de ces essais avaient déjà paru sous une autre forme- d´ordinaire plus abrégée-dans des livres précédents (notamment L´agent double ou Une seconde patrie), mais c´est toujours avec un énorme plaisir qu´on lit les écrits lucides et intelligents de Pierre Mertens.
Gottfried Benn, on l´ a vu plus haut, est un nom très controversé. Celui que l´on peut considérer à juste titre comme un des tout premiers poètes allemands du vingtième siècle, chantre de l´esthétique expressionniste qui a éclaté au grand jour dès 1912 ,avec la publication du recueil Morgue, alors qu´il achevait encore ses études de médecine, souffre aujourd´hui encore d´une sorte de malédiction du fait d´avoir un temps flirté avec le nazisme dont il s´est pourtant éloigné par la suite. Pierre Mertens rappelle une lettre de Klaus Mann qui avait toujours loué la «pureté fanatique» (d´un point de vue esthétique, bien entendu) de Benn, où il adjure le poète de considérer la vraie nature du nouveau pouvoir nazi, surtout quand on n´ignore pas que son œuvre était en nette contradiction avec toutes les valeurs prônées par le nouveau Reich. La réponse de Benn est des plus décevantes. Le poète y affirme ne pas se reconnaître le droit de se couper du peuple : «L´Allemagne déchue, humiliée, déshonorée, n´est-elle pas occupée de revivre, de relever la tête, de se donner un avenir ?»
Pierre Mertens dissèque dans ce brillant essai la généalogie de la pensée de Benn, les raisons qui ont pu le pousser dans un premier temps (1933-1935) à saluer l´avènement du Troisième Reich et au fond l´ostracisme auquel on l´a voué (et auquel auront échappé des auteurs dont les accointances avec les nazis furent plus sérieuses) et que les Vingt-Deux Poèmes antihitlériens publiés à compte d´auteur en 1943, n´ont pas effacé.
Kafka est, on le sait, une des passions de Mertens, depuis qu´il aura lu La Métamorphose à l´âge de quinze ans. Dans cet essai, il analyse l´engouement que l´œuvre de Kafka a suscité et les fictions que sa vie a déclenchées tant et si bien que certains auteurs se sont mis à imaginer que Kafka ne serait pas mort en 1924, mais aurait connu un tout autre sort. Mertens cite surtout les exemples du récit La Fuite de Kafka de Johannes Urzidil (voir mes chroniques de décembre 2007), auteur tchèque de langue allemande lui aussi, mort en 1970, qui retrace la vie d´un Kafka parti aux Etats-Unis (comme le héros de son livre L´Amérique) y coulant des jours heureux et Adieu Kafka, de Bernard Pingaud, où, par Franz Klaus interposé, on imagine que Kafka serait mort à Dachau. Ceci nous renvoie à d´autres réflexions autour de Kafka comme le fait que l´on puisse voir en lui à travers ses fictions un annonciateur de l´Holocauste, chose intolérable même pour ceux qui admirent son œuvre, mais supposition fort contestable, par ailleurs, Mertens nous rappelant que s´il y a prémonition dans les fictions du grand Tchèque, on peut y déceler comme «une solidarité anticipée et désespérément fraternelle de Kafka à l´égard des futurs martyrs.»Il y a encore, concernant Kafka, ceux qui comme le philosophe Günther Anders déplorent que Kafka n´ait fait défiler dans ses fables et récits que des accusés qui ne se rebellaient pas contre la sentence qui les frappait. Enfin, à chacun son Kafka…
L´essai sur un autre Tchèque, Milan Kundera, est l´occasion pour le retour à l´ancien rideau de fer, l´enthousiasme suscité par le Printemps de Prague, la constitution du mouvement des signataires de la Charte 77,le rôle de l´intellectuel devant le pouvoir politique, sa distance pour des raisons purement esthétiques ou son engagement militant(où il est notamment question de réalisme critique, de György Lukács, de l´opposition entre Kundera et Havel) ou du désenchantement des dissidents une fois passés à l´Ouest .

Sur Pier Paolo Pasolini, on n´ignore pas que la source est intarissable. Mertens évoque l´artiste(le poète, le romancier, le cinéaste) et l´homme qui a joué un rôle important dans la vie italienne de la seconde moitié du vingtième siècle jusqu´à sa mort en 1975, assassiné à Rome par un de ces jeunes qu´il aimait draguer dans les bas-fonds de la ville éternelle. Homme à la fois progressiste et conservateur (il regrettait certains aspects de l´industrialisation, la disparition du monde rural et semblait prôner un retour à une espèce d´Arcadie ou de paradis perdu), catholique ou encore communiste, il se mettait souvent à dos tant la gauche que la droite. Les contradictions de sa personnalité ont fait de lui, cela va sans dire, une des personnalités les plus controversées de l´Italie de l´après-guerre et ce côté polémique ne l´a pas quitté même après sa mort. Aujourd´hui, plus de trois décennies révolues après le fatidique événement, le mystère subsiste autour du crime : une simple histoire passionnelle ou complot de ses adversaires politiques ?
Mertens marche aussi sur les traces d´un autre grand Italien, Cesare Pavese, dont on a signalé le centenaire en 2008 et qui s´est suicidé dans une chambre d´hôtel (l´Albergo Roma) près de la gare de Turin en 1950. Mertens vagabonde autour de l´hôtel, parle de son œuvre, cite des pages du Mestiere di vivere(Le métier de vivre), le journal intime trouvé au chevet de son lit de mort et publié donc à titre posthume, rappelle les racines rurales de l´auteur, évoque son mal de vivre, ses déboires amoureux en passant, sa misogynie, et la douce mélancolie qui se dégage de ses livres.
Le combat civique de Leonardo Sciascia, l´exil selon Julio Cortázar(2), l´ivresse et la littérature chez Malcolm Lowry, le souvenir de Malraux et la compassion pour l´histoire de Iouri Tynianov(plus connu comme précurseur de l´école formaliste russe, mais brillant essayiste et romancier également )sont au cœur des essais consacrés à chacun de ces écrivains.
Une fois terminée la lecture de ces essais, on aurait envie d´en lire davantage tant on est ébloui par la plume intelligente de Pierre Mertens. On a néanmoins un autre regret et je n´hésite pas à vous le faire partager sous forme de question adressée à l´auteur même : à quand une nouvelle fiction, Monsieur Mertens ?


(1)Certains de ces auteurs ont fait l´objet d´un article de fond sur ce blog dont Leonardo Sciascia (mai 2008), Cesare Pavese (novembre 2008), Milan Kundera (juin 2009) et Malcolm Lowry (juillet 2009).

(2)Dans cet essai, Mertens reproduit une phrase de Cortázar sur l´écrivain uruguayen Felisberto Hernandez. Ayant lu il y a peu un livre de Felisberto Hernandez, il m´est venu à l´esprit que l´on pourrait établir une certaine analogie, toutes proportions gardées, quant à la transfiguration du réel, entre lui et deux autres auteurs : le Roumain Max Blecher(voir la chronique de septembre 2009)et le poète portugais Cesário Verde. J´y reviendrai, peut-être un jour.

samedi 28 novembre 2009

Chronique de décembre 2009

Iouri Dombrovski


Victor Serge


Deux voix contre le totalitarisme: Iouri Dombrovski et Victor Serge.


Alors qu´en cette fin d´année on signale un peu partout la chute du mur de Berlin et la fin des soi-disant «démocraties populaires» d´Europe de l´Est, on ne saurait oublier que les racines totalitaires de ce monde qui s´est effondré en novembre 1989 se trouvaient dans l´ancienne Union Soviétique.
Toute une culture de violence et de répression s´est développée, surtout sous la férule de Josef Staline, dans le tout nouveau pays des Soviets, une culture dont la dernière étape pour ceux qui, tombés en disgrâce, étaient quand même parvenus-du moins dans un premier temps- à échapper à la mort, était le Goulag Sibérien. De cet enfer, d´aucuns n´en sont jamais revenus comme les brillants écrivains- parmi les meilleurs que la littérature russe ait produits au vingtième siècle-Isaac Babel ou Ossip Mandelstam et tant d´autres intellectuels ou citoyens anonymes. Certains pourtant y ont purgé leur peine et en sont sortis vivants, ramenant de cette descente aux enfers des témoignages ou des fictions qui ont enrichi la littérature russe comme Soljenitsyne ou Chalamov.
Cette année où l´on commémore le vingtième anniversaire de l´épilogue de la guerre froide, et où l´occasion se présente de remémorer les victimes des purges soviétiques, il est pratiquement passé inaperçu le centenaire de Iouri Dombrovski, écrivain russe, secret, peu prolifique, mais auteur d´une oeuvre qui traduit les angoisses et les obsessions de toute une génération d´intellectuels qui ont connu l´expérience du Goulag, en sont revenus et dont les livres ont été l´objet de toutes sortes de mutilations et d´interdictions puisqu´ils n´obéissaient pas aux canons de la pureté révolutionnaire(un jour, il faudra faire l´histoire de la morale puritaine des révolutionnaires russes, une morale qui épousait parfois, aussi bizarre que cela puisse paraître, la pire tradition des intégrismes religieux).
Né le 12 mai 1909 à Moscou, d´origine juive polonaise et tzigane,Iouri Ossipovitch Dombrovski était diplômé des cours supérieurs de littérature et a également travaillé au Musée national d´Alma-Ata. Ses ennuis avec les autorités soviétiques ont commencé en 1932. Au bout d´une sordide et fâcheuse histoire d´étudiants, Dombrovski- qui étudiait alors à la faculté de théâtre- s´oppose à une votation de l´assemblée étudiante à main levée décidant du sort de trois étudiants inculpés d´avoir tué une femme avant que la Cour n´eût rendu son verdict. La votation a fini par ne pas avoir lieu, mais Dombrovski est à son tour arrêté, inculpé et relégué à Alma -Ata.
En 1937, une affaire de détournement de fonds appartenant à l´État, alors que Dombrovski était directeur d´une école d´adultes à Alma-Ata, est à l´origine de son deuxième séjour en prison. L´instruction a conclu par la suite que les faits étaient imputables à ses prédécesseurs, mais quand les séjours en prison se multiplient, surtout dans une société de plus en plus rongée par la méfiance et la délation, le spectre du soupçon et du doute ne cesse de hanter les esprits et de tacher la réputation des innocents. La troisième arrestation ne saurait tarder. En 1939, un article publié par la Literatournii Kazakasthan, intitulé «Le département de littérature étrangère de la Bibliothèque Pouchkine d´Alma-Ata», mettait en cause, selon les autorités, «les bases de leur inlassable travail dans le cadre de l´activité prolétarienne de la Bibliothèque.» Cette polémique a déclenché une campagne, orchestrée par le régime, bien entendu, qui, à une époque où les procès de Moscou battaient leur plein, ne pouvait déboucher que sur la déportation et la première expérience dans un camp de travail. Réchappé du camp presque par miracle, à la fin de la guerre, il est victime d´une nouvelle arrestation en 1949, au nom de la lutte contre le cosmopolitisme et en raison de la première version de son roman Le singe vient réclamer son crâne. Irina, sa compagne, qui lui a fait découvrir certains auteurs étrangers, parfois introuvables, assumera elle-même, dans le bureau des interrogatoires, le rôle de délatrice en déclarant devant son compagnon : «Oui, Dombrovski lisait Hemingway et pactisait avec les puissances étrangères.»Venus l´arrêter, les agents sont tombés sur un homme courroucé qui, hurlant qu´on l´empêchait de travailler, ne s´est pas privé de jeter l´encrier à leur tête. Dombrovski a cru après cette attitude que sa vie était finie, mais les agents ont réagi de façon plutôt calme, faisant montre d´un certain respect à l´égard de l´accusé. Peut-être n´étaient-ils pas habitués à voir quelqu´un d´aussi intrépide et coriace devant eux. Eux qui s´étaient accoutumés à lire la peur dans les yeux de ceux qu´ils arrêtaient. Quoi qu´il en soit, il est condamné à dix ans de camp à Taïchet. Grâce à la mort de Staline et au dégel kroutchévien, son séjour ne dure que huit ans. Le réapprentissage de la vie civile, la reprise de la vie quotidienne, de ses automatismes routiniers se font dans la douleur tout simplement parce que les anciens détenus des camps dérangent. C´est que l´on n´avait nullement prévu leur retour...
L´oeuvre de Iouri Dombrovski n´est pas particulièrement prolifique comme je l´ai écrit plus haut, mais elle part de l´expérience concentrationnaire et totalitaire pour décrire parfois sous des formes métaphoriques les mécanismes pervers du stalinisme, l´accoutumance des gens au quotidien gris, la répression comme un prétendu phénomène de pureté révolutionnaire et la peur, comme une des armes majeures des dictatures. Malheureusement, un de ses chefs-d´oeuvre, La Faculté de l´Inutile est en ce moment épuisé, mais deux de ses principaux titres sont encore disponibles en français. Les éditions Verdier viennent de republier dans leur collection de poche le roman au titre un tant soit peu exotique Le singe vient réclamer son crâne, publié en russe dans les années soixante après de longues années de travail et quelques remaniements.
L´intrigue de l´histoire, aux allures de fable policière, se situe dans un pays imaginaire qui ressemble à la France occupée par les troupes nazies et où l´on retrouve une famille d´humanistes qui tente de résister à la barbarie. Le professeur Maisonnier est un anthropologue reconnu, dirigeant l´Institut international de paléonthropologie et de préhistoire et ses derniers ouvrages combattent les théories raciales défendues par les Nazis. Ceux-ci pressent le professeur à passer de leur côté. L´auteur invente des officiers nazis falsifiant des fossiles pour rester crédibles, mettant donc en scène un monde redevenu primate. Le narrateur n´est autre que le fils du professeur qui, devenu adulte, fait la chronique de ce temps fatidique. Si l´intrigue, teintée parfois d´humour noir, se déroule dans une France hypothétique occupée par les troupes nazies, on peut y lire en filigrane une dénonciation de toutes les atrocités et tous les mécanismes de pouvoir d´un état totalitaire. Dans les chefs d´accusation qui ont mené à l´interdiction du livre, il y est stupidement écrit que le livre est digne d´être signé par l´écrivain fasciste Jean-Paul Sartra(sic)!
Un autre livre de l´auteur disponible en français est Le conservateur des antiquités(aux éditions La Découverte).Le protagoniste de l´histoire est un fonctionnaire d´Alma-Ata, la capitale du Kazakhstan, qui témoigne des déboires de ses concitoyens dans la société stalinienne de 1937,leur passivité, leur absence d´esprit critique, la peur, l´espionnite aigüe, un climat de suspicion généralisée et la justification de la délation.
Dans La Faculté de l´Inutile, roman aux contours autobiographiques, publié une dernière fois en 2000 par les éditions Albin Michel, la critique du stalinisme est plus directe. La Faculté de l´Inutile est en effet le nom attribué par les policiers et les procureurs à la faculté de droit, étant donné que le code pénal soviétique et la terreur stalinienne ont dépourvu de tout contenu les enseignements qui y étaient donnés. La première édition de ce livre en France, en 1978, serait indirectement à l´origine de la mort de l´auteur le 29 mai de cette année-là, quelques semaines après avoir été battu par des inconnus, probablement des agents du KGB dans la rue. C´est dommage que ce livre, comme je l´ai écrit plus haut, ne soit pas disponible en ce moment. Il est urgent qu´il soit republié tout comme il est important qu´un nombre croissant de lecteurs découvrent l´oeuvre de cet écrivain immense qui pour l´ instant a une audience plutôt minoritaire.
Si Iouri Dombrovski est encore un inconnu pour nombre de lecteurs, on ne peut pas en dire de même pour ce qui est de Victor Serge qui aurait pourtant mérité un public plus large, surtout parmi les lecteurs les plus jeunes. De ce fait, on ne peut que saluer les rééditions récentes (chez Zones, un label des éditions La Découverte) de quelques titres importants de cet auteur, dont L´Affaire Toulaev et Ce que tout révolutionnaire doit savoir de la répression.
Victor Serge (de son vrai nom Viktor Lvovitch Kibaltchiche) est néanmoins né à Bruxelles, le 30 décembre 1890, de parents russes émigrés politiques. Enivré dès sa prime jeunesse par les idéaux anarchistes, il fut arrêté une première fois à Paris pour avoir hébergé et refusé de dénoncer des membres de la célèbre Bande à Bonnot. Il a purgé cinq ans de prison à la Santé qu´il a décrits dans son livre Les hommes dans la prison, écrit en français comme tous ses livres ultérieurs. Une fois sa peine accomplie, il fut expulsé de France et a participé en 1917 à un soulèvement anarchiste à Barcelone. Rentré en France clandestinement, il y fut à nouveau emprisonné et échangé deux ans plus tard en 1919 avec d´autres prisonniers dans le cadre d´un accord franco-soviétique, une période que Victor Serge a relatée dans son livre Naissance de notre force. En mai 1919, il a adhéré au Parti communiste, une filiation que nombre de libertaires ne lui auront pas pardonnée et fut pendant quelques années un grand enthousiaste de la révolution jusqu´à ce que les premières purges lui eussent dessillé les yeux quand au bien-fondé de la morale révolutionnaire ou du moins de ce que l´on pourrait dénommer sa dégénérescence stalinienne. Ayant aidé et encouragé Panaït Istrati à écrire son livre Vers l´Autre Flamme où l´écrivain roumain d´expression française dénonçait l´imposture et l´arbitraire staliniens, Victor Serge, se prononçant souvent contre les purges, est devenu une figure dérangeante pour le régime soviétique. Destitué du parti communiste en 1928,placé sous étroite surveillance des autorités qui lui ont dans le même temps refusé l´autorisation de départ à l´étranger, Victor Serge fut condamné en 1933 à la déportation dans l´Oural(avec saisie de manuscrits par le Guépéou) d´où il fut libéré en 1936, suite à une très forte campagne internationale menée par nombre d´intellectuels européens dont certains étaient communistes. Banni de l´Union Soviétique, il n´y est plus jamais retourné. Proche des troskystes dans un premier temps, il n´a pas voulu adhérer à la Quatrième Internationale qu´il accusait de sectarisme. Réfugié en Belgique et en France avant la guerre, il est parti au Mexique en 1940-un an après la parution de son livre S´il est minuit dans le siècle,son premier roman sur les crimes de Staline- où il a vécu jusqu´à sa mort le 17 novembre 1947, n´ayant jamais cessé de combattre le stalinisme.
L´Affaire Toulaev est un des meilleurs romans jamais écrits sur les procès de Moscou et les purges staliniennes. Il fut publié une première fois quand l´auteur n´était plus, en 1948, par le Club Français du livre, repris l´année suivante par les éditions du Seuil. Cette nouvelle édition contient une belle préface de la très regrettée Susan Sontag, retirée de son livre d´essais At the same time et on nous le présente à juste titre comme un roman révolutionnaire. L´intrigue tourne autour du meurtre en pleine rue d´un apparatchick communiste, le camarade Toulaev, qui déclenche une chasse aux sorcières et la mise en place d´un état policier où l´on cherche à tout prix un coupable et l´on élimine ainsi des adversaires politiques dérangeants. Les suspects sont détenus et interrogés et ils ont en commun le fait qu´aucun d´entre eux n´est le meurtrier du camarade Toulaev. On voit défiler les personnages-dont le narrateur brosse un admirable portrait-au fur et à mesure qu´ils tombent en disgrâce. Entre un dirigeant de haut rang arrêté dans une station perdue après son retour à Moscou et un autre que des agents sont allés chercher alors qu´il passait la soirée à l´Opéra, il y a la même stupeur devant ce qui leur arrive même si parfois des indices laissaient supposer que leur étoile avait considérablement pâli. Le plus surprenant étant quand même que, assez souvent, la machine policière et répressive amenait les inculpés à confesser des crimes qu´ils n´avaient pas commis. La tyrannie était si pressante que certains inculpés allaient jusqu´à croire que leurs attitudes dérogeaient aux principes moraux qui étayaient la révolution.
Dans la même collection, paraît aussi un autre livre- plus ancien celui-ci-de Victor Serge: Ce que tout révolutionnaire doit savoir de la répression. Publié pour la première fois en 1925, il est inspiré par la lecture que Victor Serge avait faite des archives secrètes de la Okhrana, la police politique tsariste. Il en dresse un guide pratique des techniques de répression policière, des techniques qui, mises à jour par les nouveaux moyens informatiques et technologiques à la disposition des oppresseurs et des tortionnaires, n´ont pas pris, par bien des côtés, une ride. Victor Serge au moment où il écrivait ce livre ne pouvait nullement s´imaginer que le régime révolutionnaire auquel il avait adhéré serait devenu sous peu un digne héritier de certaines pratiques totalitaires de la police tsariste...
Cette édition, établie et annotée par Jean Rière, est enrichie d´une préface d´Éric Hazan et de deux postfaces: la première de Francis Dupuis-Déri sur les techniques modernes de contrôle policier et la deuxième de Richard Greeman, intitulée Victor Serge et la répression policière.
Iouri Dombrovski et Victor Serge, deux insoumis, deux anticonformistes, deux hommes qui ont aimé avec la même ferveur la littérature et la liberté...

À lire:

De Iouri Dombrovski:

-Le singe vient réclamer son crâne, traduction du russe par Dimitri Sesemann, préface d´Hélène Châtelain, éditions Verdier.

-Le conservateur des antiquités, traduction du russe et postface de Jean Cathala, éditions La Découverte.

De Victor Serge:

-L´Affaire Toulaev, préface de Susan Sontag, éditions Zones.

-Ce que tout révolutionnaire doit savoir de la répression, préface d´Éric Hazan, postfaces de Francis Dupuis-Déri et Richard Greeman, éditions Zones.

dimanche 22 novembre 2009

Les carnets de Lisbonne


Si vous aimez bien la ville de Lisbonne,vous ne pourrez pas rater le 26 novembre à 19h,à l´Institut franco-portugais de Lisbonne justement,la présentation du livre de Philippe Despeysses,Carnets de l´instant(éditions Persée),un magnifique portrait de la ville de Lisbonne, brossé par un grand amoureux de la capitale portugaise,avec de belles photos de Dominique Doreau. Présentation de Thomas Wieder,journaliste au «Monde».

Rendez-vous donc le 26 novembre.