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Féru de littérature française et étrangère, ma plume sévit dans diverses colonnes de journaux, de sites internet pour partager ce goût qui m´anime. Que détracteurs ou admirateurs n´hésitent pas à réagir à mes chroniques.

vendredi 28 mars 2014

Chronique d´avril 2014




 


La liberté et la parole d´Octavio Paz.


Alors que l´on signale ce 31 mars le centenaire de la naissance d´Octavio Paz, il me vient à l´esprit le moment où, jeune étudiant de Terminale, j´ai lu pour la première fois un texte de ce grand poète et essayiste mexicain. J´étais en train d´étudier l´œuvre magistrale de Fernando Pessoa et je suis tombé sur un extrait de l´essai que Paz avait consacré au géant des lettres portugaises intitulé «El desconocido de sí mismo» («L´inconnu de soi-même») et que je lirais intégralement quelques années plus tard inclus dans le livre Cuadrivio qui rassemblait également des essais sur Ruben Darío, Ramón López Velarde et Luis Cernuda. A ce moment-là, j´ai pu me rendre compte de l´étendue du talent de cet homme à la culture cosmopolite, non seulement en tant qu´essayiste, mais aussi naturellement en tant que poète, un des plus lumineux que l´Amérique Latine ait connus au vingtième siècle.
Étant donné ses origines, on peut dire qu´Octavio Paz aura grandi sous le signe de trois mots d´ordre qui ont en quelque sorte façonné sa vie : parole, liberté et politique. Son grand-père paternel, Ireneo Paz, fut un intellectuel libéral, magistrat et romancier, proche de l´homme politique Porfírio Díaz. Un personnage donc important de la vie intellectuelle mexicaine, mais dont le parcours a été entaché par un fait que son petit –fils Octavio, malgré l´admiration qu´il lui vouait, a regretté toute sa vie : le duel avec le journaliste Santiago Sierra Mendéz qui a provoqué la mort de ce dernier. Les duels étaient, on le sait, fréquents à l´époque sous toutes les latitudes et quoique cette mort n´eût pas à vrai dire flétri l´honneur d´Ireneo Paz, il s´agissait quand même d´un épisode que l´on avait du mal à évoquer. Quand à son père, Octavio Paz Solórzano, le petit Octavio n´eut qu´à regretter son absence quasiment constante auprès des siens pour des raisons éminemment politiques. Avocat, il a travaillé pour le révolutionnaire Emiliano Zapata (dont il a été le représentant aux Etats-Unis entre 1916 et 1920, emmenant tout de même sa famille), a participé à l´instauration de la réforme agraire et a également été député. En 1928, il a abandonné la vie politique et a fini par décéder en 1936.
La vocation littéraire s´est manifestée chez Octavio Paz de façon très précoce. Il a publié pratiquement dès sa jeunesse des articles ou des essais dans diverses revues littéraires et il a suivi des études de Lettres, de Droit et de Philosophie à la prestigieuse UNAM (Universidad Nacional Autonoma de Mexico).
En 1937, il a intégré la délégation mexicaine au congrès antifasciste en Espagne, apportant ainsi son soutien à la cause républicaine. Les comités intellectuels de par le monde ont eu beau appuyer les Républicains dans leur combat contre les troupes réactionnaires nationalistes, ils ont été on ne peut plus impuissants pour freiner la horde fasciste du généralissime Francisco Franco. Si son soutien fut inconditionnel, Octavio Paz n´a pu s´empêcher de déceler les dissensions qui perçaient au sein du camp républicain où la mainmise des forces d´obédience stalinienne s´est matérialisée en des mises à l´écart et plus tard des fusillades contre les militants du POUM, sous prétexte d´une trahison qui n´a jamais eu lieu.  La maturation de ses idées et sa méfiance à l´égard de l´évolution du socialisme scientifique en vigueur en Union Soviétique ont débouché sur la dénonciation de la perversion stalinienne et des camps de concentration connus sous le sigle de goulag(en fait l´organisme central chargé de gérer les camps de travail forcé en Union Soviétique). Cette prise de position à une époque où l´Union Soviétique, forte de son rôle indiscutablement décisif dans la victoire des Alliés dans la seconde guerre mondiale, jouissait encore, malgré quelques réserves, d´un énorme prestige auprès des intellectuels progressistes européens, nord-américains et surtout latino-américains, cette prise de position donc a valu à  Octavio Paz pas mal d´inimitiés. En quelque sorte, Octavio Paz fut jusqu´à la fin de sa vie mis au ban par une certaine intelligentsia latino-américaine qui ne tolérait pas que l´on pût questionner les préceptes du socialisme scientifique. L´insurrection hongroise de 1956 et le Printemps de Prague de 1968 auxquels les Soviétiques ont mis un terme n´ont pas totalement dessillé les yeux de ces écrivains qui croyaient encore à la pureté révolutionnaire (parfois via Cuba) ou du moins n´étaient-ils pas en mesure de s´en écarter pour –vieille rengaine-ne pas donner des armes au capitalisme. Le soutien apporté, il est vrai, par les Américains à des dictatures militaires réactionnaires a nourri la survie du rêve soviétique auprès de populations privées de l´accès à des soins médicaux élémentaires et à des conditions de vie décentes. Mais pour en revenir à Octavio Paz-qui vers 1945 a débuté sa carrière diplomatique, officiant notamment  à Paris (où il a fréquenté les surréalistes), à Tokyo et à New Delhi-, l´incompréhension d´une certaine gauche à son égard a duré jusqu´aux années quatre-vingt où un beau jour de 1984 des étudiants mexicains ont brûlé son effigie après qu´il eut critiqué à Francfort la révolution sandiniste au Nicaragua. Ironie du sort : en 1968, Octavio Paz avait démissionné de son poste d´ambassadeur à New Delhi en protestation contre le massacre des étudiants à Tlatelolco, décrété par le gouvernement de Gustavo Díaz Ordaz. Un geste noble que la mémoire étudiante n´a pas retenu…
Après sa défection de la carrière diplomatique, Octavio Paz a enseigné en des universités américaines, mais il était déjà à l´époque un intellectuel assez réputé de par le monde.
Il a fondé le long de sa vie nombre de revues littéraires comme Taller(1938), Plural (1971) et  Vuelta(1976). De cette dernière, on peut en consulter les archives sur le site de la revue Letras Libres  qui en est en quelque sorte l´héritière. 
Maîtrisant  des connaissances très vastes, Octavio Paz a disséminé son savoir en des  essais où l´érudition ne côtoyait  jamais la pédanterie. Il a finement analysé les mythes sous-tendant la culture mexicaine, notamment dans El labirinto de la soledad(1950) mais aussi le chant du cygne du baroque européen au Mexique à travers l´œuvre d´une religieuse et poète du dix-septième siècle Sor Juana Inés de la Cruz dans Sor Juana Inés de la cruz, o las trampas de la fé (1982); le langage, la poésie, la littérature universelle dans des livres tels El arco y la lira(1956), Las peras del olmo(1957),Cuadrivio(1965),Puertas al campo(1966), El signo y el garabato(1973), Los hijos del limo(1974) ou Sombras de obras(1984) entre autres ; la rupture dans l´art moderne, en écrivant des livres comme Aparencia desnuda, la obra de Marcel Duchamp(1973) ; l´universalité des mythes selon Levi-Strauss(Claude Levi-Strauss o el nuevo festín de Esopo,1967) ; des thèmes plus politiques  dans Ogro filantrópico(1979) et Tiempo nublado(1983) ; l´amour dans La llama doble(1993) ou, enfin, la réalité profonde de l´Inde dans Vislumbres de la India(1995).*
Mais si Octavio Paz fut un essayiste lucide et singulier, un vrai modèle du genre, s´il a écrit une belle pièce de théâtre intitulée La Hija de Rappaccini(La fille de Rappaccini)parue en 1956, s´il a traduit Fernando Pessoa, Matsuo Basho et les surréalistes français entre autres, l il  fut aussi un poète de tout premier rang.
La poésie d´Octavio Paz, lyrique et solaire, où font irruption des images d´une rare beauté, où l´érotisme est tantôt angoissé tantôt jouissif, ne cesse pas pour autant de s´interroger aussi sur les grands sujets universels, le temps et l´histoire. Paz était un poète moderne et avant-gardiste qui n´oubliait pourtant pas le rôle de la mémoire, ne perdant pas de vue non plus que –comme nous le rappelait le poète américain Edward Hirsch dans un bel article écrit après la mort d´Octavio Paz, paru d´abord dans le New York Times, puis dans la revue Vuelta-le pouvoir irrationnel de la poésie et son mystère sacré, ses racines archaïques, son audace spirituelle : « C´est particulièrement étonnant que sa recherche de la modernité l´eût emmené de retour au début, aux temps antiques, aux temples et aux dieux, aux mythes et aux légendes du Mexique pré-colombien, aussi bien qu´aux sources de la religion indienne».  Plus loin, Hirsch continuait dans la même veine : «Paz traitait la poésie lyrique comme une activité émotionnelle révolutionnaire, un exercice spirituel, un moyen intérieur de libération, une recherche de la transfiguration».
Libertad bajo palabra, Blanco, Ladera Este, Árbol adentro** sont quelques-uns des titres les plus significatifs de l´œuvre poétique d´Octavio Paz qui fut rassemblée par la maison d´édition espagnole Galaxia Gutenberg, justement sous le titre  Obra Poética.
L´originalité de la poésie d´Octavio Paz-souvent entre expérimentation et conformisme- suscite toujours des interprétations diverses quant à son appartenance à  un mouvement poétique spécifique.  Souvent classée, surtout à ses débuts,  comme néo-moderniste, puis comme expérimentale, elle s´est vue attribuer  aussi d´ordinaire  l´épithète de surréaliste. Dès 1958 et son Belvédère (Cahiers rouges, éditions Grasset), le poète français André Pieyre de Mandiargues(voir la chronique de mars 2009), proche des surréalistes, décelait des traces de cette école poétique dans l´œuvre du poète mexicain dont il était ami. Dans un essai intitulé Aigle ou soleil ?, Mandiargues ne cachait pas son émerveillement devant la poésie d´Octavio Paz : «…il faut dire qu´Octavio Paz est un poète surréaliste, et qu´il appartient au groupe de ce nom. Plus encore reconnaissons que c´est le seul grand poète surréaliste en activité dans le monde moderne, où les autres ont à peu près cessé de jeter feu et flammes. La comparaison des poètes avec les volcans n´est pas nouvelle, et pour la plupart de ceux-là elle n´est pas très avantageuse, mais il n´est personne à qui elle s´applique aussi justement qu´à Paz, dont le flot verbal au rythme pressant et aux images explosives peut se rapprocher sans aucun ridicule d´une éruption grandiose contemplée dans la nuit. Ajoutons que la violence et que certain automatisme, qui paraissent plus fréquemment dans les poèmes anciens, ont un contrepoids qui est une lucidité singulière, parfois blessante comme un couteau que l´on retournait contre soi.». Mandiargues poursuit sa réflexion en citant d´autres poètes dont on pouvait trouver ici ou là un écho dans la poésie de Paz comme Rimbaud, Lautréamont, Nerval, Breton, Michaux et Éluard avant de conclure néanmoins que« si modèle il y eut au départ, Octavio Paz, dans la dernière partie de son œuvre très particulièrement, le laisse derrière lui assez loin, et nous régale de son cru».Cet essai de Mandiargues fut publié en 1958 et le poète français laissait déjà entrevoir en filigrane le succès futur de son ami  mexicain.
Au fil des ans, Octavio Paz est devenu la figure tutélaire de la littérature mexicaine aux côtés du romancier Carlos Fuentes (1928-2012). Les rapports entre les deux ont parfois été entachés de certains malentendus bien qu´on puisse dire qu´à un certain moment de leurs vies ils étaient même amis. Politiquement, Carlos Fuentes était plus proche de la gauche sans avoir pour autant soutenu le modèle stalinien alors qu´Octavio Paz, avec l´âge, s´est rapproché des milieux politiques plus libéraux, mais ce n´est pas la politique qui les aurait séparés.  L´ événement qui est à l´origine de la rupture entre eux est survenu en 1988 à la suite d´un article publié en 1988 par Vuelta, dirigée on le sait par Octavio Paz, sous la plume de l´historien et directeur-adjoint de la revue Enrique Krauze. Dans cet article, intitulé «La comedia mexicana de Carlos Fuentes», repris par le magazine américain The New Republic, l´ historien tirait à boulets rouges sur le romancier, l´accusant notamment de ne pas comprendre la réalité mexicaine pour avoir longtemps vécu à l´étranger.
Paz a affirmé qu´il ne partageait pas tous les points de vue d ´Enrique Krauze, mais que, au nom de la liberté d´expression, il ne pouvait pas censurer l´article. Les arguments n´auraient pas convaincu Carlos Fuentes qui soupçonnait Paz d´avoir souscrit d´une certaine façon aux avis d´Enrique Krauze.
En 1998, à la mort d´Octavio Paz, l´absence de Carlos Fuentes aux funérailles fut fort remarquée, malgré la rupture des dernières années, mais le romancier s´est ressaisi en rédigeant trois semaines plus tard l´éloge funèbre de son ancien ami intitulé «Mi amigo Octavio Paz», publié le 6 mai par le quotidien mexicain La Reforma et repris par The Los Angeles Times (le 10 mai) et par El País (le 13 mai).
L´œuvre d´Octavio Paz fut, cela va sans dire, abondamment traduite et couronnée de nombreux et prestigieux prix nationaux et internationaux dont le Xavier Villaurrutia en 1957, le Jérusalem en 1977, le Cervantès en 1981, le Neustadt en 1982 et en 1990 il s´est vu décerner-  consécration apparemment suprême pour un auteur- le Prix Nobel de Littérature.
Si son talent était le plus souvent incontestable, il a inévitablement eu ses détracteurs. Une des attaques les plus virulentes et originales déclenchées contre Paz ces dernières décennies nous est parvenu sous la plume de Roberto Bolaño (voir chronique de juillet 2008). Quoique chilien, Roberto Bolaño (1953-2003) a vécu au Mexique dans les années soixante-dix. Son expérience mexicaine lui a inspiré le magnifique roman Los detectives salvajes(Les détectives sauvages,Prix Herralde du roman 1998 et Prix Rómulo Gallegos 1999). Ce roman, aux contours autobiographiques, est une sorte de manifeste de deux intellectuels de la génération soixante-huitarde mexicaine, Artur Belano (alter ego de Roberto Bolãno) et Ulises Lima(alter ego de Mario Santiago)qui fondent le courant littéraire réel-viscéraliste, inspiré par le mouvement infra-réaliste que Bolaño et Santiago eux-mêmes avaient fondé au Mexique dans les années soixante-dix, un mouvement d´avant-garde qui visait la rupture d´avec les idées littéraires représentées par Octavio Paz.  Quoiqu´il en soit, une chose est néanmoins sûre : Paz ne laissait personne indifférent et c´est cela aussi qui faisait sa grandeur.
Octavio Paz et MarieJosé Tramini


Octavio Paz s´est éteint le 19 avril 1998 à 22 heures trente des suites d´un cancer des os. Il vivait depuis un an environ dans une maison du quartier colonial de Coyoacán dans la ville de Mexico qui l´avait vu naître quatre-vingt quatre ans plus tôt. Une maison qui lui était revenue grâce aux bons soins du président Ernesto Zedillo après que son ancienne demeure eut brûlé le 21 décembre 1996. Il est mort en paix aux côtés de la Française Marie-José Tremini, son épouse depuis trente-quatre ans (sa première épouse avait été l´écrivaine mexicaine Elena Garro) qu´il avait connu à New Delhi  et qu´il avait rencontrée plus tard à Paris.
«L´homme de son siècle» selon  Enrique Krauze, Octavio Paz est un nom incontournable de la littérature latino-américaine à telle enseigne que, lors de sa disparation, quelqu´un a comparé sa mort à la chute d´une civilisation. Alessandro Rossi, philosophe et écrivain mexicain (1932- 2009), a affirmé lors de l´hommage qu´on a rendu au poète un an après son trépas: «quelque chose s´est produit au Mexique, quelque chose de grave et de définitif lorsqu´Octavio Paz a commencé à écrire…».
On est en train de commémorer le centenaire de sa naissance, mais ce genre d´hommage ne peut être rendu en toute plénitude et en toute sa splendeur que s´il se traduit par la divulgation de son œuvre, par un sentiment de réjouissance pour l´exemple de lucidité, d´érudition, de réflexion, d´enthousiasme contagieux pour tous les savoirs, l´exemple que nous a légué ce grand écrivain mexicain et cosmopolite qui répondait au nom d´Octavio Paz.

*De tous ces livres, sont traduits en français : Le labyrinthe de la solitude, Sor Juana Inés de la Cruz et les pièges de la foi, L´Arc et la Lyre, La flamme double,  Marcel Duchamp, l´apparence mise à nu et Lueurs de l´Inde, tous chez Gallimard.
**Les traductions disponibles en français sont : Liberté sur parole,  Versant Est et d´autres livres de poèmes inclus en des anthologies.

  

Centenaire de la naissance de Marguerite Duras





 
Le 4 avril, on signalera le centenaire de la naissance de Marguerite Duras, nom de plume de Marguerite Germaine Marie Donnadieu, écrivain, dramaturge, scénariste et réalisatrice française, née à  Gia Dihn, près de Saïgon, dans l´ancienne Indochine Française, aujourd´hui le Vietnam.
Femme polémique, elle est un nom incontournable de la littérature française de la deuxième moitié du vingtième siècle, s´imposant petit à petit dans le milieu littéraire français par la modernité de son œuvre. Quoiqu´associée, dans un premier temps au mouvement du Nouveau Roman, elle suit son propre chemin et se fait connaître du grand public par des œuvres comme Un barrage contre le Pacifique, Le marin de Gibraltar, Les petits chevaux de Tarquinia, Moderato cantabile, Le ravissement de Lol  V. Stein, Le Vice- Consul, L´amant (Prix Goncourt 1984) ou La douleur. Elle  écrit pour le théâtre (Savannah Bay, 1982, entre autres) et, pour le cinéma, le scénario du film d´Alain Resnais (décédé tout récemment) Hiroshima mon amour. Elle  réalise elle-même des films comme, par exemple, India Song.
Mariée à  Robert Antelme, puis à Denys Mascolo, elle a vécu les dernières années da sa vie aux côtés de son jeune amant Yann Andrea.
Marguerite Duras est morte à Paris, le 3 mars 1996.

jeudi 6 mars 2014

La mort de Leopoldo María Panero




Les amants de la poésie pleurent la mort hier soir aux Îles Canaries du grand poète espagnol  Leopoldo María Panero. Né le 16 juin 1948 à Madrid, il était issu d´une famille particulièrement tournée vers les arts et les lettres. Fils, frère et neveu de poètes, Leopoldo María Panero a étudié la philosophie et les lettres à l´Université de Madrid(la Complutense)et la philologie française à l´Université de Barcelone.
Poète maudit ayant expériementé les drogues, opposant du régime franquiste, Leopoldo María Panero fut souvent enfermé en des institutions psychiatriques dont Mondragón qui lui a inspiré des poèmes.
Peu traduit en français et toujours chez de petits éditeurs, il était pourtant un nom assez réputé en Espagne où il faisait partie du groupe des «novísimos»(les «tout nouveaux»).Son oeuvre poétique est très autobiographique et selon Pere Gimferrer- un autre grand poète espagnol et ami de Panero-le thème principal de cette poésie «n´est pas la destruction de l´adolescence: c´est son triomphe et avec lui la destruction et la désagrégation de la conscience adulte».
Son oeuvre poétique complète, en espagnol, est disponible chez Visor.
Il est mort hier dans l´institution psychiatrique des Îles Canaries où il vivait librement et d´où il pouvait sortir pour participer à des activités littéraires.

mercredi 26 février 2014

Chronique de mars 2014



 

   

Pierre Assouline et l´enclave française de Sigmaringen.

Si la dernière rentrée de septembre nous a  laissés sur notre faim avec, à quelques exceptions près, très peu de livres véritablement dignes de susciter l´enthousiasme des lecteurs, cette rentrée d´hiver 2014 nous présente des œuvres autrement intéressantes.
Lola Lafon, Maylis de Kérangal, Jean Rouaud, Guy Scarpetta, Andreï Makine ou Bernard Quiriny sont quelques-uns des auteurs qui ont défrayé la chronique en ce début d´année auxquels on se doit d´ajouter le nom de  Pierre Assouline qui dans son dernier roman-Sigmaringen- nous livre un mélange de réalité et fiction doublé d´une passionnante réflexion sur un des épisodes les plus saugrenus survenus à la fin de la seconde guerre mondiale : l´exil du gouvernement collaborationniste du maréchal Pétain et tout le saint-frusquin vichyste à Sigmaringen, ville située dans le sud de l´Allemagne,  dans le Land de Bade-Wurtemberg, sur le Danube.
Pierre Assouline, journaliste et écrivain français, né le 17 avril 1953 à Casablanca, au Maroc, du temps du protectorat, aime bien relever ce genre de défi. Tenant sa plume régulièrement dans La République des Livres, un des blogs littéraires les plus populaires  en France, auteur d´une foule de biographies de personnalités aussi diverses que Gaston Gallimard, Albert Londres, Hergé, Georges Simenon ou Henri Cartier-Bresson, ou de romans qui interrogent le passé français du vingtième siècle comme La cliente ou  Lutetia, Pierre Assouline ne se prive pas de questionner les idées reçues ce qui lui a valu pas mal de polémiques et quelques inimitiés. Pourtant, dans le meilleur esprit du journalisme qui dérange en quête de la vérité, il poursuit  son bonhomme de chemin sans trop se soucier du tollé qui pourrait en advenir.
Sigmaringen est un roman qui exhume donc-on l´a vu plus haut-  l´épisode grotesque et aux accents d´opérette de l´exil du gouvernement de Vichy en septembre 1944- alors que les Alliés avaient  déjà débarqué en France- à Sigmaringen, un exil de près de deux mille personnes, dont des miliciens et des intellectuels comme Lucien Rebatet ou un certain docteur Destouches, connu en pays littéraire comme le célèbre écrivain Céline. Les hôtes les plus importants-le Maréchal et son entourage- ont été logés au château des Hohenzollern, réquisitionné  par le régime nazi, les autres aux hôtels Bären et Löwen. Ce gouvernement n´était dirigé ni  par le Maréchal ni par Pierre Laval mais par une commission gouvernementale commandée par Fernand de Brinon.  Le château était officiellement un territoire français tant et si bien que les visiteurs pour y accéder étaient  tenus de présenter une pièce d´identité. Quoi qu´il en soit, les Français étaient toujours sous surveillance allemande puisque des militaires allemands étaient eux aussi installés dans le château.
Les princes de Hohenzollern ont dû déménager, mais les serviteurs sont restés et dans la fiction d´Assouline c´est le majordome Julius Stein qui tient le fil de la narration. Héritier d´une lignée de  majordomes-son père avait déjà servi les Hohenzollern ainsi que son oncle Oelker qui vit toujours dans le château-Stein est un homme cultivé qui a suivi des études supérieures de musique et une formation complémentaire à l´école de chant de Cologne, et qui ne porte pas à proprement parler les Nazis dans le cœur. Au cours de l´histoire on apprendra par ailleurs  qu´en 1933 il est passé à côté d´un grande carrière de chanteur lyrique rien que pour avoir refusé de se produire un soir, ceci pour la simple raison que le piano de l´accompagnatrice était un Bechstein ce qui l´avait renvoyé à un souvenir atroce qu´il explique en quelques lignes à l´intendante française Jeanne Wolfermann: « En découvrant le nom incrusté dans le couvercle dans le couvercle au-dessus de la barre de dièse, des images m´avaient assailli : Hélène Bechstein, sympathisante nazie de la première heure, celle qui avait appris à Hitler à se tenir en société, l´avait présenté aux personnalités  les plus influentes, celle qui finança le journal de son parti le Völkischer Beobachter. En lisant ce nom incrusté dans le cylindre, j´entendais la voix de cette femme l´appeler «Wolf». Or, on ne peut pas transmettre ce qu´on entend à partir d´une phrase obscure. Le visage livide, je me suis enfui de la salle de concerts sans un mot d´explication(…) je ne chanterais plus tant qu´ils seraient là. Tout concert public en dehors d´une enceinte religieuse est un hommage au pouvoir qui accorde le droit d´exister à ses conditions. Ils apprécient la musique, eux ?  Disons qu´ils aiment le bruit qu´elle fait» (pages 252-253).
Stein est suspecté d´espionnage par Abetz, l´ancien ambassadeur d´Allemagne à Paris, mais ce n´est pas lui l´espion au château. Stein sert les nouveaux venus, voit, écoute et sait tout.  Tous se méfient les uns des autres. Parmi les Français, les intrigues s´accentuent au fil des jours et la haine qu´ils se vouent n´est point dissimulable. Dans chaque attitude perce une aversion pour  tous ceux qui ne sont pas du même bord. C´est très peu ou nullement la splendeur et beaucoup la misère de la politique qui est étalée au grand jour.  Pétain ne peut  croiser Laval dans le couloir et untel ne peut rencontrer un autre dans le même escalier.  L´outrecuidance de Brinon et les quolibets qu´il adresse à autrui cachent au fond un président d´opérette. La bienséance n´est de mise qu´en apparence, puisqu´en cachette on ne se prive pas de déroger à ses règles les plus élémentaires comme le prouve la disparition à un moment donné de certaines fourchettes qui sont finalement retrouvées. Pour couronner le tout, on organise des conférences, histoire de prouver que les Français tiennent toujours le haut du pavé. On y voit discourir entre autres le chef des fascistes belges Léon Degrelle.
Le maréchal Pétain s´enfermait dans un certain mutisme et dans la solitude qu´il ne brisait que rarement par des promenades : «Il s´abstenait même d´envoyer et de recevoir des lettres. Il n´avait pas de contact avec les Français de la région, si ce n´est les paroles de sympathie et de compassion qu´il adressait aux ouvriers du travail obligatoire et aux prisonniers qu´il croisait dans ses promenades. Son absence du monde ne souffrait guère de compromis. Le monde, il le voyait de la grande terrasse du château qui surplombait la région ; sans illusions, il savait qu´en quittant le paysage de l´Allier pour celui du Wurtemberg il n´éprouverait aucune hausse d´infini. Tout à son incarnation de la légitimité, il se refusait à diriger quoi que ce fût en dehors du sol français. Le vrai et non celui de pacotille» (pages 99-100). Le trouvant souvent plongé dans la lecture, surtout de Mémoires, alors qu´il lui montait son petit-déjeuner, Stein a osé lui demander un jour s´il ne lui avait pas pris l´envie d´en écrire les siens. Surpris, le maréchal lui a répondu : «Pourquoi diable voulez-vous que j´écrive mes Mémoires ? Je n´ai rien à cacher…».
Une des scènes les plus intéressantes du roman est celle où l´on décrit le moment où Céline entre dans un café de la ville avec sa mine négligée : «Soudain, un individu de grande taille, voûté, maigre mais solide, frappant par son regard halluciné, entra dans le café, provoquant, par sa seule présence magnétique, des murmures et des regards par en dessous. Il est vrai que son accoutrement ne passait pas inaperçu, même dans cette ville qui en avait vu d´autres ces derniers temps : deux canadiennes superposées qui ne tenaient que par leur crasse fermées par une ficelle pour toute ceinture, des moufles attachées autour du cou par des épingles doubles, un pantalon trop large, une casquette de chauffeur de locomotive vissée sur la tête, une gibecière en bandoulière et dans une musette un chat, dont la tête émergeait de la boutonnière…»(page 146). Un milicien interloqué n´a pu s´empêcher d´exprimer : «C´est ça, le grand écrivain fasciste, le prophète génial ?».
Les Français n´étaient pas vus d´un bon œil  par les habitants de Sigmaringen. Ils étaient les représentants d´un certaine France, mais une France qui n´honorait pas son Histoire, une France qui, comme nous le rappelle l´ancien et respectable majordome Oelker, oncle de Julius Stein, avaient mieux vécu l´occupation de leur pays que sa libération : «Ils sont plus fascistes que la plupart des Allemands de cette ville. Comment ont-ils pu imaginer être reçus en martyrs et en héros alors que le peuple allemand se considère déjà comme martyr et héros ? Ces gens nous ont apporté la guerre. Nous étions protégés, à Sigmaringen. Il a fallu qu´ils viennent nous apporter la mort. Oui, la mort. Il a fallu que l´on nous envoie les plus mauvais des Français, des Français proallemands dans le pire sens du terme, car rien n´est pire que ce qu´ils croient aimer en nous. Notre part maudite, notre folie collective… » (pages 154-155).
Pierre Assouline a su se servir de la fiction pour apporter encore une réflexion sur une période sombre de l´Histoire de France. En faisant d´un Allemand, plutôt francophile il est vrai, le narrateur du roman, il a voulu assurer un regard  du dehors à une parodie française découlant d´une des plus grandes tragédies de l´Histoire de France : la collaboration et la «révolution nationale» incarnée par le régime de Vichy. Pierre Assouline  a réussi son pari et signé avec ce coup d´éclat un de ses meilleurs romans.  A la fin, le lecteur peut retrouver une annexe intitulée «Ce qu´ils sont devenus» où l´on peut connaître le sort des principales figures historiques qui font irruption dans cette fiction.  Je voudrais réserver un petit mot à la longue liste de reconnaissance de dettes, une liste témoignant du travail de recherche entrepris par l´auteur et de sa philosophie que l´on ne peut que saluer : la fiction n´est pas que le fruit  de simples lubies d´un écrivain puisque ce que nous avons lu nourrit notre imagination et notre mémoire. La plume de l´écrivain n´en sort que renforcée.  
Tout pays a des zones d´ombre dans son passé, tout pays doit exorciser ses démons et doit faire un travail de mémoire aussi douloureux soit-il.  Ce travail doit être continuel et pédagogique puisque l´histoire n´est d´ordinaire qu´un éternel recommencement. Des  sondages récents pour les élections européennes du prochain mois de mai nous le prouvent malheureusement à satiété…

Pierre Assouline, Sigmaringen, éditions Gallimard, Paris, 2014.

mardi 28 janvier 2014

Chronique de février 2014









Mircea Eliade : un passé encombrant et  la passion de l´Inde.

Vingt-sept ans après son décès, le prestige de Mircea Eliade, en tant qu´historien des mythes et des religions, remarquable romancier à l´imagination fantastique et prodigieuse et plus grand écrivain roumain à la culture cosmopolite de sa génération-aux côtés d´ Emil Cioran et d´Eugène Ionesco -,est toujours intact. Néanmoins, quand on évoque son nom, on ressasse automatiquement ses engagements politiques des années trente et quarante, notamment ses accointances avec La Garde de Fer de la Légion de l´Archange Michel, la milice fasciste et antisémite dirigée par Corneliu Zelea Codreanu, son engouement pour les idées du philosophe extrémiste Nae Ionescu et- alors qu´il était attaché culturel à l´ambassade de Roumaine au Portugal pendant la seconde guerre mondiale- la rédaction d´un essai intitulé Salazar et la révolution au Portugal où il ne tarissait pas d´éloges sur le dictateur portugais António de Oliveira Salazar, un modèle à suivre pour le tout nouveau «conducator» roumain Ion Antonescu.  De temps en temps, la polémique autour du passé obscur d´Eliade –qu´il n´aurait jamais abjuré- fait rage en Roumanie. Le romancier Norman Manea ne s´est point privé de rappeler à plusieurs reprises ces dernières années ce passé dérangeant, lui qui, lors de la parution de son roman Le retour du hooligan se réclamait de l´héritage de Mihail Sebastian(voir  dans les archives de ce blog l´article Mihail Sebastian, le visionnaire, publié en 2007) ayant d´ailleurs puisé son inspiration dans l´essai de celui-ci Comment  je suis devenu un hooligan plutôt que dans le roman d´Eliade Les Hooligans. D´aucuns, tout en reconnaissant ces égarements d´Eliade, tendent pourtant sinon à les relativiser du moins à mettre l´accent sur le fait qu´il ne s´était jamais engagé en des actions violentes et que l´on n´eût jamais prouvé par des documents irréfutables qu´il fût antisémite. Toutefois, des études récentes et les recherches entreprises par des universitaires roumains ou étrangers-notamment les français Alexandra Laignel-Lavastine et Daniel Dubuisson- sont concluantes là-dessus. En compulsant ses écrits de l´époque, surtout ses articles dans les revues Vremea  et Cervantul, on y retrouve la trace d´un jeune intellectuel tout à fait acquis aux idées prônées par le mouvement légionnaire. Dans mes archives-composées d´articles que j´ai lus en papier ou sur le Net-, j´ai récemment retrouvé un article de Sergio Vila San Juan, paru en 2007, donc à l´occasion du centenaire d´Eliade, dans les quotidiens La Vanguardia d´Espagne et Clarin d´Argentine. On y peut lire des assertions intéressantes concernant le passé encombrant  d´Eliade. Son neveu Sorin Alexandrescu affirme que dans les prises de position politiques d´Eliade perçaient un conservatisme et un patriotisme roumain imprégnés de peur pour la Russie et la révolution bolchevique. Pour Joaquín Garrigós, traducteur espagnol et ancien directeur de l´Institut Cervantès de Bucarest «Eliade a cru ingénument que la Légion allait amener l´homme nouveau(1), son intérêt n´étant pas politique mais mystique». Enfin, je ne puis oublier la tristesse dans les yeux de Madame Ana Vrajitoru, ancienne lectrice de roumain à Lisbonne, lorsque, venant me saluer, à la fin d´une conférence que j´ai donnée en janvier 2011 à Lisbonne sur la littérature roumaine, elle n´a pu s´empêcher de me dire : «J´ai beaucoup aimé votre exposé, mais je vous fais une remarque : Eliade n´était pas un fasciste».
Quoi qu´il en soit-je l´ai déjà écrit à maintes occasions-ce passé encombrant ne peut nullement obombrer l´éclat de son œuvre. Dans l´article que j´ai cité plus haut de l´écrivain et journaliste Sergio Vila-Sanjuan, celui-ci, évoquant les Mémoires d´Eliade, décrit l´auteur roumain comme un personnage dostoïevskien tiraillé entre différentes femmes et entre la création littéraire, le journalisme et le monde érudit et académique. Bref, un homme qui avait l´ambition de devenir une grande figure de la culture, une ambition qu´il a sans conteste pu concrétiser. Attiré par la religion et l´univers paysan, il s´est intéressé aux mythes de la nation roumaine gravitant autour de l´espace myoritique(2). Il a notamment écrit un essai sur la légende de Maître Manole(Commentaires sur la légende de Maître Manole) dans le sillage de Lucian Blaga qui lui avait consacré une pièce de théâtre(3). Enfin, ses œuvres Le mythe de l´éternel retour, Le sacré et le profane, Aspects du mythe (écrites en français) et plus tard Traité de l´Histoire des Religions ont assis sa réputation comme un des meilleurs spécialistes de l´histoire des mythes, des cultures et des religions à l´échelle internationale.
Un des cultures sur lesquelles Eliade s´est le plus penché et qui occupe une place de choix dans sa bibliographie est indiscutablement la culture indienne. Mircea Eliade est parti en Inde en 1928, à l´âge de vingt-et-un ans, après avoir décroché sa licence de philosophie à l´Université de Bucarest. Il a séjourné pendant trois ans à Calcutta où il a préparé son doctorat et entrepris force voyages. Ce séjour en Inde lui a inspiré nombre d´essais- L´Inde, Yoga- essai sur les  origines de la mystique indienne,  par exemple- mais aussi des fictions comme, entre autres, La nuit bengali(Maitreyi), Isabelle et les eaux du diable ou Minuit à Serampore.
Les éditions de l´Herne ont édité ou réédité en français ces dernières années un nombre important d´œuvres de Mircea Eliade. C´est dans ce cadre qu´un nouveau livre a paru en octobre dernier, intitulé Journal himalayen et autres voyages, une réédition d´une œuvre parue en 1988 sous le titre L´Inde(4).
Dans ce Journal  himalayen, on retrouve sous la plume d´Eliade le fin érudit, le voyageur cosmopolite, mais aussi subrepticement le subtil critique.
Le Journal s´amorce avec des annotations prises le 8 mai 1929 où il prend un train miniature («un tortillard à cinq petits wagons») à Siliguri. Entre références aux scorpions qui lui rendent visite la nuit et le médecin, compagnon de voyage, qui ayant appris la mésaventure lui a assuré que ce ne pouvaient être que des cafards et non pas des scorpions, Eliade décrit l´équilibre difficile où se tient la voie ferrée en Inde. Après avoir écrit que l´on ne peut pas prendre un train de nuit en Inde sans avoir à chaque instant l´impression qu´il va dérailler, Eliade rappelle qu´en Inde  la voie ferrée est entretenue et maintenue au prix d´un effort permanent : «Les collines sont maçonnées, les vallées remblayées, les éboulements endigués. Autrement, au dégel, ce chemin de fer qui a coûté des millions de roupies serait enseveli sous la rocaille, puis suffoqué par les arbustes.
Si par moments Mircea Eliade peut paraître un brin abasourdi devant des mœurs locales qu´il ignorait, cet abasourdissement-là n´est jamais teinté de cette morgue européenne imbue d´une soi-disant supériorité de la culture du Vieux Continent. Sur les colonisateurs anglais en particulier, il écrit, à Darjeeling, les paroles qui suivent : «C´est énoncer une vérité banale que de rappeler que les Anglais veulent, sous toutes les latitudes, se sentir at home. Je me demande si le spleen de ces insulaires qui parcourent le globe en quête de sensations inédites n´est pas, d´une certaine façon, une légende. En tout cas, les Anglais qui demeurent  assez longtemps dans des endroits «sauvages» n´épargnent aucun effort pour métamorphoser leur habitat en en faire un coin d´Angleterre». Des paroles qui, convenons-en, ne sont nullement synonymes d´un éloge. Eliade ajoute d´ailleurs qu´à Darjeeling «n´était le personnel de service en costume indigène, les hôtels sembleraient européens ; c´est-à-dire aussi hideux que ceux d´Europe».
Après avoir évoqué les couvents et les ermites et sa brève arrestation à Lahore en compagnie d´un ami, Mircea Eliade raconte avec force détails sa rencontre avec Rabindranath Tagore. Les lecteurs les plus jeunes ignoreront peut-être jusqu´au nom de cette figure majeure de la culture indienne du vingtième siècle dont  le rayonnement a rejailli sur la culture mondiale surtout après qu´il l fut couronné du Prix Nobel de Littérature en 1913. Ecrivant en bengali, une des toutes premières langues de l´Inde, Rabindranath Tagore-également connu sous le surnom de Gurudev- est né le 7 mai 1861 et mort le 7 août 1941. Il était poète, mais aussi  romancier, dramaturge, philosophe, pédagogue, peintre et compositeur. En France, nombre de ses écrits ont été traduits ou préfacés par André Gide et une partie considérable de ses romans et nouvelles  ont été adaptés au cinéma par Satyajit Ray.
C´est à Santiniketan, au Bengale, sa région natale, que Tagore-qui n´était jamais parvenu à effacer de sa mémoire le souvenir d´un précepteur particulièrement sévère-  a pu concrétiser le rêve de sa jeunesse, à savoir  fonder une école ne tourmentant pas les enfants. C´est ainsi qu´est née l´Université Visvabharati(pan -indienne)accueillant des élèves de six à vingt-cinq ans. Tagore a remplacé la pédagogie de la discipline par celle de la liberté et de l´initiative personnelle afin que les années de scolarité ne soient plus sombres, mais heureuses. Il n´y avait pas de salles de classe-sauf pendant la saison des pluies-les élèves s´asseyant en tailleur, leur ardoise sur les genoux, devant l´arbre auquel s´adossait le maître. Tout était mené de sorte à ce que les élèves puissent développer leurs aptitudes en toute sérénité.
L´entretien avec Tagore que Mircea Eliade reproduit est riche d´enseignements. Interrogé sur ce que l´Inde pourrait apprendre aux Occidentaux, Tagore répond : «Je ne puis vous fournir ni système ni explications. Mais je peux vous dire une chose que les philosophes ne sauront pas vous dire : comment vivre, comment vous opposer à la mort, au tarissement, au dogmatisme, au définitif, à la rigidité de l´esprit. Autant d´aspects de la mort, et de la pire : la mort de l´intelligence et de la vie intérieure. Voilà ce que l´Inde peut apprendre à votre Occident, superbe et mortuaire. L´Inde peut révéler à l´Europe non pas une vérité, mais une voie, une voie sur laquelle nous marchons, nous autres, ici, depuis quatre mille ans. L´Inde peut enseigner que la vie spirituelle(…) est joie, qu´elle est volupté et danse, tantôt tumultueuse et sauvage comme les pluies de Bengale, tantôt calme et élevée comme les cimes himalayennes. La vie spirituelle est innocence et liberté, elle est drame et extase». 
Tout le long de cette pérégrination, si j´ose dire, que Eliade mène au travers des contrées indiennes, on voit défiler tout un florilège d´impressions, de goûts, de senteurs que recèle ce pays énorme où la pauvreté pointe de façon choquante, il est vrai, à chaque coin de rue(les indigents et les lépreux ne sont pas absents du récit d´Eliade), mais où les paysages vous envoutent et vous submergent dans une féerie tout à fait inouïe : les nuits à Madras et en Inde du Sud en hiver («charme de légende orientale» ;«Lorsque l´obscurité s´est bien installée , le vent s´arrête, les bruits s´éteignent») ; les eaux du Gange à Bénarès, la beauté du paysage doublée paradoxalement de dépit et de dégoût(«…à droite et à gauche, on brûle des cadavres. Et je ne saurais dire combien elle est atroce, l´odeur de la chair brûlée portée par le vent le long des berges. Peut-être est-ce pourquoi les Indiens sont végétariens…») ; les danseuses de Jaipur («Elles ressemblent à des idoles à la démarche de rêve, ou à une sarabande d´apsaras, ces nymphes célestes qui charment de leur musique et de leur danse l´éternité des dieux indiens») ; enfin, la singularité des femmes indiennes («…en Inde, les filles ne font pas de crises sentimentales, leur amour passe doucement de leur mère à leur époux, sans hésitation, sans prendre la tangente d´autres expériences»), sans oublier les jardins paradisiaques, les monastères et la splendeur des temples hindous.
La nature humaine est souvent, on le sait, assez contradictoire. C´est peut-être d´ailleurs ce qui fait sa richesse. Si l´homme Mircea Eliade a eu des égarements et s´est laissé séduire par le chant des sirènes extrémistes, l´écrivain en tant que créateur nous éblouit toujours quasiment trois décennies après son trépas, soit par l´ imagination extraordinaire de ses fictions, soit par l´érudition et la profondeur de ses essais. Cela ne peut que nous réjouir et c´est cela qui compte le plus en pays littéraire.

Mircea Eliade, Journal himalayen, traduit du roumain par Alain Paruit, Editions de L´Herne, Paris, octobre 2013.


       
(1)  Affirmation curieuse et ironique étant donné que l´avènement de l´«homme nouveau» est un des préceptes des régimes communistes.
(2)   Un espace féerique associé aux balades rurales roumaines de Miotritza.
(3)   Manole, maître maçon, doit bâtir, avec ses compagnons, le monastère de Curtea de Arges, mais l´ouvrage s´écroule à la fin de chaque journée. Il faut un sacrifice humain et Manole doit, contre son gré, emmurer son épouse.
(4)  On signale également la parution en 2013 d´un autre livre d´Eliade, chez L´Herne : Les routes  de l´Inde(en fait, il s´agit d´une nouvelle édition d´un livre  paru chez le même éditeur en 1993 sous le titre de Journal des Indes). 


P.S- Le livre Salazar ou la Révolution au Portugal n´est pas disponible en français. Au Portugal, il a paru en 2010, chez Esfera do Caos avec une excellente traduction de Anca Milu-Vaidesegan, ancienne directrice-adjointe de  l´Institut Culturel Roumain de Lisbonne.