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Féru de littérature française et étrangère, ma plume sévit dans diverses colonnes de journaux, de sites internet pour partager ce goût qui m´anime. Que détracteurs ou admirateurs n´hésitent pas à réagir à mes chroniques.

dimanche 28 septembre 2014

Chronique d´octobre 2014




 



 L´Arabe de Meursault.



Selon Kamel Daoud, l´Algérie est «un pays coincé entre le ciel et la terre. La terre appartient aux «libérateurs», cette caste maudite qui ne veut pas mourir, et qui assure avoir fait la guerre pour nous. Et le ciel est colonisé par les religieux qui se l´approprient au nom d´Allah. Que me reste-t-il ? Les livres. C´est cette digression littéraire que je poursuis car l´Algérie m´étouffe et pour desserrer cette étreinte, je lis et j´écris». Ces paroles, on les retrouve justement dans le portrait de Kamel Daoud brossé par Jean-Louis Le Touzet et paru dans l´édition du 15 avril  du quotidien français Libération.
Ce fut vers le mois de mai 2011  que je suis tombé pour la première fois sur le nom de Kamel Daoud, pour être plus précis lorsque j´ai lu une recension critique sur son recueil de nouvelles Le Minotaure 504 qui venait alors de paraître en France aux éditions Sabine Wespieser. Pas beaucoup plus d´une centaine de pages, mais qui vous laissent tout à fait surpris par la qualité des quatre nouvelles qui composent le recueil : «Le minotaure 504», le soliloque d´un chauffeur de taxi qui met en garde ses passagers contre Alger ; «Gibrîl au kérosène» où un militaire fou d´aviation essaie en vain de persuader les clients de la foire internationale où il expose que le prototype qu´il a conçu est d´une qualité irréprochable ; «L´ami d´Athènes» sur un marathonien qui court sans fin dans le stade des Jeux Olympiques d´Athènes et, enfin, «La préface du nègre» où l´on assiste aux déboires d´un écrivain fantôme. Ces nouvelles, d´une langue percutante et sans fioritures, mettent en exergue des héros qui poursuivent incessamment leur quête mais qui se trouvent en effet piégés par une Algérie qui ne correspond pas aux espoirs fondus sur elle au moment de l´indépendance et où l´avenir est comme mis en sursis. Les cris de désespoir et de révolte ne s´étalent pas derrière chaque phrase, mais ils sont là, ne serait-ce qu´en filigrane.
Né à Mostaganem en 1970, Kamel Daoud est écrivain mais aussi journaliste au Quotidien d´Oran, où il tient depuis une douzaine d´années la chronique la plus lue d´Algérie :«Raïna Raïkoum» («Mon opinion, votre opinion»). Écrivant souvent sur le fil du rasoir, à cause de la censure qui pointe, des ennuis que sa plume acérée peut amener à son journal, des imprécations des fanatiques religieux, et des pièges que le régime peut lui tendre- il y a le risque que  Bouteflika et ses suppôts puissent se servir de son succès pour clamer que la censure n´existe pas en Algérie-il est parfois tenu de glisser ses papiers sur facebook.
Ces derniers mois, Kamel Daoud défraie aussi la chronique en France en raison de la parution en mai, chez Actes-Sud, d´un roman qui n´a pas laissé indifférents les cercles littéraires tant et si bien qu´il vient d´être couronné du prix François Mauriac, de celui des Cinq Continents, et figure dans la première sélection du Goncourt et du Renaudot: Meursault, contre-enquête. Le patronyme du titre du roman vous poussera peut-être à vous interroger, sur la coïncidence ou l´éventuel rapport entre ce Meursault-ci et celui devenu fameux en tant que personnage d´un roman célèbre d´un écrivain français fort réputé, né en Algérie comme Kamel Daoud, prix Nobel de Littérature en 1957, et qui répondait au nom d´Albert Camus. Et bien, vous avez vu juste, le Meursault évoqué par Kamel Daoud est bel et bien le Meursault de L´Étranger de Camus, roman qui commence par ce paragraphe que l´on n´est pas près d´oublier : «Aujourd´hui, maman est morte. Ou peut-être hier, je ne sais pas. J´ai reçu un télégramme de l´asile : Mère décédée. Enterrement demain. Sentiments distingués». Cela ne veut rien dire. C´était peut-être hier».Comment se fait-il ?Meursault,contre-enquête est-il une espèce de suite de L´Étranger, le genre de livre dont sont normalement friands les lecteurs des romans dits populaires ? Ce serait pousser un peu trop loin la méfiance envers le talent de Kamel Daoud qui est immense. Non, pas du tout.  L´histoire de Meursault est vue sous un tout autre angle : celui du frère de l´Arabe tué par Meursault lui-même.
Haroun, le narrateur qui égrène un monologue interminable soir après soir dans un bar d´Oran soixante-dix ans après les faits, est donc le frère de «l´Arabe», le personnage de L´Étranger  à qui  Camus n´attribue pas de nom. Ceux qui ont lu le roman se rappellent peut-être le moment où, ébloui par le reflet du soleil sur la lame que l´Arabe avait sorti à sa vue, Meursault prend le revolver qu´il avait sur lui et tire sur l´Arabe. Il le tue d´une seule balle mais les coups de feu ne s´arrêtent pourtant pas là : «C´est là, dans le bruit à la fois sec et assourdissant, que tout a commencé. J´ai secoué la sueur et le soleil. J´ai compris que j´avais détruit l´équilibre du jour, le silence exceptionnel d´une plage où j´avais été heureux. Alors, j´ai tiré encore quatre fois sur un cœur inerte où les balles s´enfonçaient sans qu´il y parût. Et c´était comme quatre coups brefs que je frappais sur la porte du malheur». À l´audience, Meursault indique qu´il n´avait pas l´intention de tuer l´Arabe et qu´il avait commis le crime à cause du soleil, déclenchant ainsi des éclats de rire dans la salle.
Dans Meursault, contre-enquête– qui avec L´Étranger on lira peut-être un jour tel un diptyque, selon Macha Séry, journaliste au Monde des Livres- l´Arabe porte bien un nom, Moussa. Oui, Moussa, le fils d´une typique famille algérienne des années quarante, sans espoir, vivotant au gré des besoins, un père qui se volatilise et la mère femme de ménage parfois dans des maisons d´étrangers, surnommés les roumis. Le regard de certains voisins, entre la méfiance et la compassion, une atmosphère de colère rentrée ou la misère, tout cela peuple le quotidien de cette famille (et de tant d´autres familles algériennes). Dans le roman de Camus, l´Arabe n´a pas de nom, puisqu´en effet un Algérien n´était justement que ça pour les colons français : un Arabe et c´est tout (encore aujourd´hui en France, c´est ainsi que l´on fait souvent allusion aux ressortissants du Maghreb, les Arabes). Dans le roman de Daoud, il a un nom, mais il sombre dans l´anonymat, sa mère ne recevant aucune allocation pour la mort de son Moussa adoré. Néanmoins, il reste omniprésent dans sa vie, à telle enseigne que Haroun ne peut vivre que dans l´ombre et le souvenir de l´absent.
Si Meursault contre-enquête peut être lu comme une sorte d´hommage à L´Étranger, il met également en scène le problème de l´identité et questionne l´Algérie contemporaine. Devant son interlocuteur français(un universitaire camusien ou un être purement imaginaire ?), Haroun évoque les autres «Moussa» du bar et fait d´une certaine façon un pied de nez à la génération qui envisageait l´indépendance comme l´aurore d´une ère nouvelle : «On va juste regarder tous les autres Moussa de ce bouge, un par un, et imaginer, comme je le fais souvent, comment ils auraient survécu à une balle tirée sur le soleil ou comment ils ont fait pour ne jamais croiser ton écrivain, ou enfin, comment ils ont fait pour ne pas être encore morts. Ils sont des milliers, crois-moi. À traîner la patte depuis l´Indépendance. À déambuler sur des plages, à enterrer des mères mortes et à regarder dehors pendant des heures depuis leur balcon. Putain ! Ce bar me rappelle parfois l´asile de la mère de Meursault : même silence, même vieillissement discret et mêmes rites de fin de vie». Comme si ces personnages ne vivaient que pour attendre la mort, qui met quand même du temps à venir, puisque ne dit-on pas d´ordinaire qu´en Afrique-et donc en Algérie- les heures sont plus longues ?
Dans son adolescence, Haroun déménage  d´Alger (quartier de Bad-el-Oued) à Hadjout (anciennement Marengo) avec sa mère, une mère qui semble souvent s´en prendre à lui, comme s´il était coupable de rester vivant alors que Moussa n´était plus de ce monde : « Chez nous, la mère est la moitié du monde. Mais je ne lui ai jamais pardonné sa façon de me traiter. Elle semblait m´en vouloir pour une mort qu´au fond j´ai toujours refusé de subir, alors qu´elle me punissait. Je ne sais pas, j´avais en moi de la résistance et elle le sentait confusément». D´Alger, où il ne retournera qu´une fois en 1963, Haroun ne gardera jamais un bon souvenir. Sans doute ne souscrirait-il jamais à ces phrases de Camus datées du 18 mars 1941 que l´on retrouve dans ses Carnets : «Les hauteurs au-dessus d´Alger débordent de fleurs au printemps. L´odeur de miel des roses jaunes coule dans les petites rues. D´énormes cyprès noirs laissent gicler à leur sommet des éclats de glycine et d´aubépine dont le cheminement reste caché à l´intérieur. Un vent doux, le golfe immense et plat. Du désir fort et simple-et l´absurdité de quitter tout cela».*
À Hadjout-où est censée être enterrée la mère de Meursault-, ils finissent par aller vivre dans une ancienne maison de colons français-«C´est presque une tradition ici, quand les colons s´enfuient, ils nous laissent souvent trois choses : des os, des routes et des mots…ou des morts»-, l´heure de l´indépendance sonne et c´est justement le 5 juillet 1962, que Haroun tue, sous le regard complice de sa mère, un colon français, un certain Joseph, ce qui vaut plus tard à Haroun de passer quelque temps en prison, soupçonné d´avoir commis le meurtre, mais surtout-comme le lui affirme un militaire qui l´interroge- coupable de ne l´avoir pas fait en temps utile et au service des forces de libération, coupable à vrai dire de n´avoir pas pris le maquis.
Haroun évoque aussi l´amour et le souvenir de Meriem, une jeune femme aux cheveux châtains très courts, qui frappe un jour à la porte en leur posant (à sa mère et à lui) une question que personne d´autre n´avait jamais posée : «Êtes-vous de la famille de Moussa el-Assasse ?» ; Meriem, une enseignante qui travaille sur un livre où il est question de Moussa et dont Haroun s´éprend. Enfin, Haroun ne peut s´empêcher d´invectiver la religion : «La religion pour moi est un transport collectif que je ne prends pas(…) je déteste les religions et la soumission».
Meursault, contre-enquête est assurément un des meilleurs romans publiés cette année en France. Un roman qui confirme que les écrivains algériens s´exprimant dans la langue de l´ancien colonisateur continuent à enrichir la littérature de langue française d´une originalité, d´un goût de l´invective, d´une rénovation des sujets et des procédés littéraires qu´en France- où la fantaisie s´est un peu flétrie- on n´apprécie pas encore à sa juste mesure.
Un livre qui aurait sans doute enchanté Albert Camus et qui permet à Kamel Daoud de s´affirmer comme une valeur sûre dans le cadre de la littérature contemporaine d´expression française.

*Albert Camus, Carnets I (mai 1935-février 1942), collection Folio, éditions Gallimard, Paris, 2013.

Kamel Daoud, Meursault, contre-enquête, éditions Actes-Sud, Arles, 2014(Le livre avait déjà paru au préalable aux Editions Barzakh, Alger, 2013).

À lire également:
Kamel Daoud, Le Minotaure 504, éditions Sabine Wespieser, Paris, 2011 (publié en 2010 à Alger aux Éditions Barzakh).

  

dimanche 14 septembre 2014

Centenaire de la naissance d´Adolfo Bioy Casares



 

Ce lundi, 15 septembre, on signale le centenaire de la naissance du grand écrivain argentin Adolfo Bioy Casares. Né à Buenos Aires, il est mort dans la même ville le 8 mars 1999.
Marié à Silvina Ocampo, écrivain elle aussi et sœur de Victoria Ocampo, grande dame de la littérature et de l´édition en Argentine, Bioy Casares a écrit nombre de fictions relevant pour la plupart des genres fantastique ou  policier. Il a également  écrit  des livres en collaboration avec Jorge Luis Borges dont Seis problemas para Don Isidro Parodi (Six problèmes pour Don Isidro Parodi), Cronicas de Bustos Domecq(Chroniques de Bustos Domecq) ou Nuevos cuentos de Bustos Domecq(Nouveaux contes de Bustos Domecq). Bioy Casares et Borges se sont liés d´amitié en 1932. Ainsi en 2006, une sélection des journaux de Bioy Casares où il est question des idées et affirmations de Borges, a-t-elle vu le jour, justement intitulée Borges.
Parmi les principales œuvres  de Bioy Casares on se permet de citer : La invención de Morel (L´invention de Morel) ; El sueño de los Héroes(Le songe des Héros) ;Diario de la guerra del cerdo(Journal de la guerre aux cochons) ;Dormir al sol(Dormir au soleil) ou Historias fantásticas(Histoires fantastiques).   
Adolfo Bioy Casares a reçu le prix Cervantès, la plus haute distinction des lettres en langue espagnole, en 1990, et il est un des noms incontournables de la littérature argentine du vingtième siècle

vendredi 5 septembre 2014

Le centenaire de Nicanor Parra



 

Le Chili sera en fête ce 5 septembre pour célébrer le centenaire  du grand poète Nicanor Parra, toujours vivant à ce jour.
 Dans les archives de ce blog, vous pourrez retrouver un court article que je lui ai consacré lorsqu´il a été couronné du prix Cervantès, le plus important des lettres hispaniques (voir archives de décembre 2011).

vendredi 29 août 2014

Chronique de septembre 2014





 
 Arthur Cravan, un génie subversif ! 


«Je voudrais être à Vienne et à Calcutta/Prendre tous les trains et tous les navires/Forniquer toutes les femmes et bâfrer tous les plats/Mondain, chimiste, putain, ivrogne, musicien, ouvrier, peintre, acrobate, acteur/Vieillard, enfant, escroc, voyou, ange et noceur/millionnaire, bourgeois, cactus, girafe ou corbeau/Lâche, héros, nègre, singe, Don Juan, souteneur, lord, paysan, chasseur, industriel/Faune et flore/Je suis toutes les choses, tous les hommes/et tous les animaux !»
Ces vers aux accents révolutionnaires, provocateurs ou subversifs ont été signés par un des personnages les plus excentriques de la littérature européenne du début du vingtième siècle, un homme qui a étonné, désarçonné, scandalisé les conservateurs et les progressistes, les plus ou les moins puritains des citoyens : il s´agit d´Arthur Cravan, une figure qui aujourd´hui encore inspire la plume de nombre de critiques et exerce une fascination sans bornes sur nombre d´écrivains.
Arthur Cravan fut un poète de langue française et un boxeur (mais oui !), né le 22 mai 1887 à Lausanne dans la paisible Suisse, de parents britanniques. Son vrai nom était Fabian Avenarius Lloyd, second fils d´Otho Holland Lloyd et de Clara St-Clair Hutchinson. On peut ajouter, comme autres données intéressantes de sa biographie, qu´il avait un frère aîné Otho Lloyd, devenu peintre, qui a vécu plus de quatre-vingts ans, ne poussant le dernier soupir qu´en 1979, que son grand-père paternel, Horace Lloyd, avait été conseiller de la reine Victoria ou encore qu´il était neveu par alliance d´Oscar Wilde qui avait épousé Constance Mary Holland Lloyd, la sœur de son père.
Le moins que l´on puisse dire c´est qu´Arthur Cravan-qui probablement tient son pseudonyme en référence au lieu de naissance de sa fiancée Renée Boucher : Cravans en Charente- Maritime- a vécu  intensément dès les premières années de sa vie. De Lausanne à Mexico en passant par Londres, Berlin, Paris, Athènes, Barcelone ou New-York, partout, il a provoqué des scandales, a multiplié les frasques, indignant les esprits les plus ringards, mais aussi les plus ouverts à une modernité qui se déchaînait et qui recherchait avidement de nouvelles formes de création. Tenu souvent pour le précurseur du dadaïsme et du surréalisme-André Breton le cite dans son Anthologie de l´humour noir- ses œuvres établissent aussi des ponts avec le futurisme naissant de Marinetti. Poète et boxeur, on l´a vu plus haut, on pourrait enjoliver sa foisonnante biographie d´autres tâches, fonctions ou métiers qu´il aurait exercés- ne serait-ce que sporadiquement et d´une façon tout à fait atypique, saugrenue, grotesque ou déroutante-comme conférencier, danseur, chauffeur de taxi, marin, charmeur de serpents, trafiquant-faussaire de tableaux, aventurier ou déserteur. Il faut dire que sa devise était tout bonnement « Tout grand artiste a le sens de la provocation» et ainsi en est-il arrivé, dans ses conférences, à faire des strip-teases et à tirer des coups de pistolet, à menacer des gens, à exiger du silence en assenant des coups de triques sur son guéridon alors que le silence était total, enfin, à afficher son mépris pour l´artiste. À New-York, invité en 1917 par Francis Picabia et Marcel Duchamp à donner une conférence à la Grand Central Gallery sur les artistes indépendants de France et d´Amérique, Arthur Cravan est entré dans la salle chancelant et visiblement en état d´ébriété. Il a tapé du poing sur la table et séance tenante a commencé à se dévêtir. Il a dû quitter la salle menotté et traîné par les flics en criant haut et fort son indignation. Le lendemain, la presse new-yorkaise, tout en blâmant son attitude, se montrait pourtant-et l´on dirait peut-être paradoxalement- en filigrane un brin compréhensive: «Monsieur Cravan était vraiment un lunatique, mais il était aussi sans doute indépendant. Or, le sujet de la conférence n´était-il pas l´indépendance des artistes ?» écrivait le quotidien The Sun du 20 avril 1917.
Pour ce qui est du parcours d´Arthur Cravan en tant que boxeur, il reste dans les annales son combat en avril 1916 à Barcelone dans la place de taureaux contre le champion américain Jack Jackson qui n´a fait qu´une bouchée du malheureux neveu d´Oscar Wilde. Néanmoins, le combat a été prolongé jusqu´au sixième ou septième round. A la fin, le public, ulcéré par un combat aussi inégal qui prenait des allures de farce, a hué et exigé le remboursement du billet, envahissant le ring et mettant quasiment à sac  l´arène de Barcelone.
Les rapports de Cravan avec sa famille ont été tendus, on l´aura deviné, surtout avec sa mère Clara St-Clair Hutchinson qui lui a toujours préféré son frère Otho plus docile et soumis. Un jour, Cravan a affirmé tout naturellement : «Ma mère et moi, nous ne sommes pas nés pour nous comprendre». Plus tard, Clara, surnommée Nellie et entre-temps remariée à un médecin suisse, indignée des frasques de son fils, ne s´est pas privée de produire l´affirmation brutale qui suit : «J´éprouve une honte et un dégoût d´être la mère d´un tel goujat. Je le compare aux apaches genre Bonnot».
Dandy invétéré et bourlingueur (il a pu échapper à la première guerre mondiale, en utilisant de faux passeports), il n´aimait rien d´autre, de son aveu même, que d´être constamment en déplacement : «Je ne me sens vraiment bien qu´en voyage ; lorsque je reste longtemps dans le même endroit, la bêtise me gagne». C´est justement alors qu´il s´apprêtait à rejoindre sa toute nouvelle épouse-la poétesse Mina Loy qui était enceinte- à Buenos Aires, qu´Arthur Cravan a mystérieusement disparu au large du Golfe du Mexique, en 1918, à l´âge de trente ans. Son corps n´a jamais été retrouvé quoique la police eût fait état plus tard d´un corps abattu près de Rio Grande del Norte qui aurait pu correspondre par ses caractéristiques à celui de Cravan. Quoi qu´il en soit, ce mystère a déclenché force conjectures sur ce qui s´était vraiment produit. On a évoqué la possibilité d´un suicide, mais le bruit a également couru qu´il aurait été aperçu ici ou là, notamment à New York dans les années vingt, sous le nom de Dorian Hope. Sa veuve, Mina Loy, qui a accouché d´une fille, Fabienne, a lancé jusqu´en 1923 une enquête internationale pour  essayer de retrouver son mari, un mari qui lui a inspiré un jour ces commentaires indulgents produits après sa disparition : «Il souffrait terriblement de la stupidité humaine. Je ne déplore pas trop sa mort, le chagrin est qu´il ne vive plus…Il prenait l´inévitable de bon gré à tout moment, c´est pourquoi il était si difficile à comprendre».
La légende d´Arthur Cravan fait bouillir l´imagination d´écrivains et de critiques presque un siècle après sa disparition. En 2006, le critique d´art Philippe Dagen a publié chez Grasset un roman intitulé Arthur Cravan n´est pas mort noyé, donc une fiction uchronique sur la vie hypothétique du poète et boxeur après 1918 et, en 2010, toujours chez Grasset, paraissait un livre signé Bertrand Lacarelle-Arthur Cravan, le précipité-  présenté comme un essai qui «veut faire retentir sa voix un siècle plus tard, pour réveiller nos âmes et raviver nos corps».
Mais si sa vie a fait jaser et suscité un tollé un peu partout, tout l´esclandre que l´auteur a provoqué prend racine inévitablement dans son œuvre composée de poèmes, chroniques, fragments, correspondances et surtout les articles publiés dans la revue Maintenant(1). Pour une de ses biographes, Maria Lluïsa Borràs, «L´ensemble des textes de Maintenant constitue une autobiographie déchirée, une des plus subversives et maudites que nous ait légué cette génération. Une autobiographie qui oscille entre le lyrisme et le sarcasme le plus grossier, situant Cravan de plein droit parmi les précurseurs essentiels de l´aventure dada.»(2)
Les cinq numéros de la revue Maintenant ont été publiés à Paris-ville où le poète s´était installé en 1909-d´avril 1912 à mars 1915 et étaient entièrement rédigés par Cravan lui-même. On y trouvait des poèmes et des critiques littéraires et artistiques mais aussi des provocations de toutes sortes.
Dans le premier numéro, on annonçait des documents inédits sur Oscar Wilde. Ces documents n´étaient en fait qu´une description physique détaillée de l´écrivain irlandais qui était, on vous le rappelle, son oncle par alliance. Après avoir décrit avec force détails, son nez, ses lèvres, ses yeux, sa bouche, sa voix, il terminait ainsi le portrait de son oncle :«Puis ce qu´il y avait de remarquable chez Oscar Wilde c´est que, si l´on peut dire, il causait de tout le corps : l´articulation du bras avec l´épaule était enjouée, celle de la main avec l´avant-bras était charmante, la main prenait sur celui-ci l´inclination élégante d´un beau cygne expressif, c´est ce geste dont Oscar Wilde a doué le personnage de Lord Henry dans le «Dorian Gray»». Le texte était signé du nom de W.Cooper, probablement un des multiples hétéronymes de Cravan. Le sujet Oscar Wilde ne s´épuisait pas dans ce numéro, il allait réapparaître lors des deux numéros suivants, d´abord sous forme de portrait et puis, lors du numéro 3, de façon encore plus déroutante dans un texte intitulé « Oscar Wilde est vivant !». Or, il était mort en 1900, ce texte étant une fantaisie de Cravan sur une rencontre-«la nuit du vingt neuf mars mil neuf cent treize»- où son oncle, sous le nom de Sébastien Melmoth(le pseudonyme qu´il avait adopté lors de son exil en France), lui aurait rendu visite au moment où Cravan était particulièrement triste, «l´âme d´un déchu». Ils auraient causé, bu et ri ensemble, Cravan se remémorant les allusions vagues entendues dans son enfance selon lesquelles Oscar Wilde pouvait être en fait son père, Wilde pour sa part lui confiant qu´il avait terminé ses mémoires, qu´il avait des vers en préparation et qu´il venait d´écrire quatre pièces de théâtre pour Sarah Bernhardt, s´exclamant, en riant très fort, qu´il aimait beaucoup le théâtre mais qu´il n´était vraiment à l´aise que lorsque tous ses personnages étaient assis et qu´ils allaient causer !
Un des textes les plus intéressants de la courte vie de la revue Maintenant est celui consacré à André Gide, paru dans le numéro deux. Cravan y écrivait que, se recommandant de sa parenté avec Wilde, il avait envoyé un mot à Gide qui avait donc consenti à le recevoir. Se mettant à rêver à la réception enthousiaste que Gide lui aurait prodiguée, Cravan s´imaginait même filer avec lui en Algérie ou ailleurs! Or, la déception aurait été proportionnelle à l´engouement dont il avait rêvé. Gide ne lui a offert rien d´autre qu´une chaise ! Cravan ne s´est donc pas privé de tirer à boulets rouges sur l´un des monstres sacrés de la littérature française : «Monsieur Gide n´a pas l´air d´un enfant d´amour, ni d´un éléphant, ni de plusieurs hommes : il a l´air d´un artiste ; et je lui ferai ce seul compliment, au reste désagréable, que sa petite pluralité provient de ce fait qu´il pourrait très aisément être pris pour un cabotin. Son ossature n´a rien de remarquable ; ses mains sont celles d´un fainéant, très blanches, ma foi ! Dans l´ensemble, c´est une toute petite nature. M. Gide doit peser dans les 55 kilos et mesurer 1 m 65 environ. Sa marche trahit un prosateur qui ne pourra jamais faire un vers. Avec ça, l´artiste montre un visage maladif d´où se détachent, vers les tempes, de petites feuilles de peau plus grandes que des pellicules, inconvénient dont le peuple donne une explication en disant vulgairement de quelqu´un : «il pèle»». Cravan a ajouté que Gide lui avait écrit une fois et que « la lettre autographe de M. Gide est à enlever à nos bureaux au prix de 0.fr 15».
Arthur Cravan -qui mesurait presque deux mètres et pesait plus de cent kilos-avait, on l´a vu, le goût de la provocation. Dans le premier numéro, dans la rubrique «Différentes Choses», on lit, par exemple, «Nous sommes heureux d´apprendre la mort du peintre Jules Lefebvre» ! Pourtant, le sommet de la provocation, on peut le trouver en lisant l´essai du numéro 4 «L´Exposition des Indépendants». Il a pondu des commentaires ironiques sur Robert Delaunay, par exemple. Après avoir écrit qu´il n´avait pas vu sa peinture, il l´a tenu d´ailleurs pour un peintre qui a mal tourné : «M. Delaunay, qui a une gueule de porc enflammé ou de cocher de grande maison pouvait ambitionner avec une pareille hure de faire une peinture de brute(…) Au physique, c´est un fromage mou : il court avec peine et Robert a quelque peine à lancer un caillou à trente mètres(…)cette figure d´une vulgarité tellement provocante qu´elle donne l´impression d´un pet rouge(…)Avant de connaître sa femme, Robert était un âne(…)prenant un poteau télégraphique pour un végétal et croyant qu´une fleur était une invention. Depuis qu´il est avec sa Russe, il sait que la Tour Eiffel, le téléphone, les automobiles, un aéroplane sont des choses modernes. Eh bien ça lui a fait beaucoup de tort à ce gros bêta d´en savoir aussi long(…) Quand on a la chance d´être une brute, il faut savoir le rester». Sur Sonia Delaunay, Cravan ne fut pas tendre non plus, mais une de ses autres cibles fut la peintre Marie Laurencin, ancienne muse de Guillaume Apollinaire (à qui il s´en prend aussi), sur laquelle il a produit des commentaires d´une indiscutable goujaterie : «En voilà une qui aurait besoin qu´on lui relève les jupes et qu´on lui mette une grosse…quelque part pour lui apprendre que l´art n´est pas une petite pose devant le miroir. Oh ! chochotte ! (ta gueule !). La peinture c´est marcher, courir, boire, manger, dormir et faire ses besoins. Vous aurez beau dire que je suis un dégueulasse, c´est tout ça».Ces deux dernières phrases illustrent également on ne peut mieux la philosophie d´Arthur Cravan.
Au fond, Artur Cravan était un de ces génies inquiets, turbulents, toujours en ébullition, qui ont besoin de faire parler d´eux et dont l´œuvre ne peut être nullement détachée de sa personnalité.
Ce génie subversif a forcé l´admiration de Guy Debord qui a fait état de son estime (Panégyrique, tome un) en ces termes : «Les gens que j´estimais plus que personne au monde étaient Arthur Cravan et Lautréamont, et je savais parfaitement que tous leurs amis, si j´avais consenti à suivre des études universitaires, m´auraient méprisé autant que si je m´étais résigné à exercer une activité artistique ; et si je n´avais pas pu avoir ces amis-là, je n´aurais certainement pas admis de m´en consoler avec d´autres».
Tout aussi intéressants sont les propos de Francis Picabia (qui, comme on l´a vu, a fréquenté Cravan) dans Jésus-Christ Rastaquouère : «J ´aime mieux Arthur Cravan qui a fait le tour du monde pendant la guerre, perpétuellement obligé de changer de nationalité afin d´échapper à la bêtise humaine. Arthur Cavan s´est déguisé en soldat pour ne pas être soldat, il a fait comme tous nos amis qui se déguisent en honnête homme pour ne pas être honnête homme».
Disparu il y a quasiment un siècle, Arthur Cravan fait toujours parler de lui et nourrit l´imagination pétillante de nombre d´admirateurs. C´est que, quoi qu´on puisse penser sur ses frasques, il était avant tout un homme indépendant. La liberté de pensée n´a pas de prix…

(                 (1)  Deux éditions disponibles sont à noter :
Arthur Cravan, Maintenant suivi de Poèmes, chronique et fragments, présentés et annotés par Gabriel  Saisseval, éditions Ombres, Toulouse, 2010.
Arthur Cravan, Œuvres : poèmes, articles, lettres. Collection Champ Libre, éditions Ivréa, Paris, 1987.
(2)Cette citation-qui figure dans la quatrième de couverture du livre des éditions Ombres-est extraite de l´ouvrage de Maria Lluïsa Borràs : Arthur Cravan. Une stratégie du scandale (Paris, Jean-Michel Place, 1996).