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Féru de littérature française et étrangère, ma plume sévit dans diverses colonnes de journaux, de sites internet pour partager ce goût qui m´anime. Que détracteurs ou admirateurs n´hésitent pas à réagir à mes chroniques.

lundi 29 juillet 2019

Chronique d´août 2019.


 Albert t´Serstevens : utopie et désenchantement. 

«Un grand écrivain scandaleusement méconnu». C´est ainsi que Jean-Pierre Martinet- auteur français de romans et de nouvelles d´une noirceur absolue et imprégnés d´un pessimisme comme on en voit rarement, mort prématurément en 1993 à l´âge de 48 ans- a évoqué Albert t´Serstevens dans le brillant essai qu´il a rédigé et qui accompagne, en guise de postface, une nouvelle édition, parue l´année dernière dans la collection Motifs aux éditions du Rocher, du roman Un apostolat, publié pour la première fois en 1919-il y a donc de cela un siècle- et écrit par cet écrivain «scandaleusement méconnu» qui répondait au nom d´Albert t´Serstevens.
Albert t´Serstevens, né à Uccle (Bruxelles) le 24 septembre 1885 et mort à Neuilly –sur-Seine, près de Paris, le 13 mai 1974, était un écrivain français d´origine belge. Il a publié de très nombreux récits, romans et essais et a fait partie d´une génération d´écrivains voyageurs qui ont marqué de leur empreinte le vingtième siècle dont Blaise Cendrars avec lequel il s´est lié d´amitié. Il a d´ailleurs fréquenté beaucoup d´autres figures de renom de la culture française- surtout des cinéastes, des peintres et, bien sûr, des écrivains- comme Abel Gance, Pierre Mac Orlan, Henry Ottmann, Robert Delaunay ou André Suarès. Dans les années quarante, il a voyagé en Polynésie où il est devenu l´ami du romancier américain James Norman Hall qui avait acquis une énorme notoriété après la parution en 1932 de son roman Les révoltés de la Bounty, écrit en collaboration avec Charles Nordhoff. Pendant ce séjour en Polynésie, il a épousé- en 1949 à Papeete-la jeune illustratrice Amandine Doré, un mariage qui fut cité par Blaise Cendrars dans son livre Bourlinguer.
Quoiqu´il eût connu un certain succès d´estime et fût couronné du Grand Prix Littéraire de la Mer et d´Outre –Mer (1953) et du Grand Prix de la Société des Gens de Lettres (1960), il n´a jamais vraiment été un écrivain populaire. Il n´y tenait pas beaucoup, d´ailleurs. Il rechignait aussi à toutes sortes d´oripeaux. Aussi a-t-il refusé de se présenter à l´Académie Française, comme le lui suggérait Maurice Genevoix.
Le roman Un apostolat dont il est question ici compte parmi les livres les plus emblématiques de l´œuvre vaste d´Albert t´Serstevens, non seulement en raison des qualités purement littéraires de l´ouvrage, mais aussi parce que le sujet est fort intéressant et de nature à susciter le débat. En effet, le roman raconte l´aventure qui lie Pascal, le protagoniste, à des camarades de jeunesse qui décident de mener à bout un projet utopique de formation d´un phalanstère, une communauté autogestionnaire d´un libéralisme absolu.
De tout temps, les utopies ont certes fasciné de nombreux rêveurs et idéalistes, surtout parmi les plus jeunes dont l´irrévérence et l´esprit aventurier veulent transformer le monde et le rendre plus juste et moins inégal, mais aussi les écrivains dont l´imagination pétillante est friande de mondes meilleurs qui questionnent les idées reçues.
Dans une conférence proférée les 18 et 20 août 2011 au Salon du livre de Shanghai, récemment récupérée et publiée dans le recueil Quinze causeries en Chine (1), l´écrivain français J.M.G.Le Clézio, Prix Nobel de Littérature en 2008, rappelait justement ces mondes meilleurs-selon ses paroles, plus vrais, plus intelligibles –inventés par des écrivains dont l´Utopie de Thomas More (est-ce à vrai dire une utopie ou une dystopie ?) où les leçons de la Renaissance humaniste sont incarnées dans le réel –inspirant l´expérience de l´évêque Vasco de Quiroga dans le village de Santa Fé de la Laguna au Mexique-, ou d´autres modèles glanés dans des œuvres de Swift, Rabelais, Christine de Pisan ou Cervantès. Plus ou moins fantaisistes –il nous vient à l´esprit dans ce registre quelques ouvrages de l´écrivain hongrois Frigyes Karinthy-ou plutôt philosophiques comme La Cité du Soleil de Tommaso Campanella, les exemples sont assez nombreux. Pourtant, ce n´est pas à proprement parler dans la même longueur d´onde, malgré quelques analogies, que se trouve le roman d´Albert t´Serstevens.
En feuilletant le roman de t´Serstevens, avant d´en faire la lecture, on peut en effet penser à d´autres romans qui renvoient à des expériences utopiques réelles ou fictives. En 2006, par exemple, les éditions Allia ont publié un livre de l´écrivain tchèque naturalisé français Patrik Ourednik, intitulé Instant Propice 1855(traduit du tchèque par Marianne Canavaggio). Dans ce roman (2), la cible de Patrik Ourednik  est le XIXe siècle héritier des lumières. Il s´agit en quelque sorte d´une fable caustique, mais- comme toujours chez Ourednik- teintée d´humour, où un anarchiste génois décide de fonder au Brésil une communauté expérimentale qui devrait aboutir, suivant ses principes philosophiques et politiques, à la société parfaite. Une utopie, mue par des idéaux généreux et pacifistes, mais dont l´accomplissement ne fait que reproduire les vices d´usage et amène les membres de ladite communauté à s´empêtrer dans le même bourbier qui les avait fait s´échapper de ce monde conventionnel qui les dégoûtait tant : les sempiternelles discussions entre communistes et anarchistes, les antagonismes entre Français et Allemands, les ambitions personnelles. Enfin, le rêve vire au cauchemar et l´on s´interroge si c´est l´utopie même que l´on doit viser ou l´idée d´une recherche de l´utopie qui elle seule nous permet, peut-être, de construire, de proche en proche, de petites victoires quotidiennes et rendre ainsi le monde moins inique et plus équitable. Malgré une certaine analogie avec le roman d´Albert t´Serstevens, ce n´est pas tout à fait la même perspective.       
Un apostolat-paru d´abord dans La Revue de Paris- est le deuxième volet d´une trilogie intitulée L´Homme seul qui inclut Les sept parmi les hommes qui, publié en 1919 l´a précédé de peu, et Béni Ier, roi de Paris qui n´est paru qu´en 1926. Un apostolat a figuré parmi les favoris pour le Goncourt 1920, mais le prix est finalement revenu à Nêne d´un certain Ernest Perochon dont le moins que l´on puisse dire c´est qu´il s´agit de quelqu´un qui est aujourd´hui tout à fait inconnu au bataillon (peut-être injustement, on ne sait jamais). Pour écrire Un apostolat, t´Serstevens s´est inspiré d´une expérience qu´il avait eue à l´âge de dix-huit ans, une expérience collectiviste animée par des gens radicaux aux lectures nourries par des penseurs utopistes comme, entre autres, Fourier ou Kropotkine. Curieusement, Le personnage qui représente t´Serstevens n´est pas Pascal, le protagoniste, mais Krabelinckx, peintre bruxellois qui, comme le rappelait si bien Pierre Halen dans un texte, paru en 2003 dans Textyles, revue des lettres belges de langue française, était «un personnage toujours un peu en retrait par rapport à ses camarades anarchisants français».  L´expérience, cela va sans dire, a tourné à l´échec. Ce roman visionnaire est donc le récit d´une décomposition, d´un désenchantement -Utopie et désenchantement, le titre de cette chronique, je l´ai emprunté, d´aucuns l´auront remarqué, à un livre d´essais de l´écrivain italien Claudio Magris(3)- que connaîtront, cinquante ans plus tard, d´une certaine manière, quelques enfants de Mai 1968.
Le roman – qui selon Pierre Halen «ne cache pas sa filiation directe avec Bouvard et Pécuchet» de Gustave Flaubert- commence avec la description du restaurant Cérès où se réunit un groupe de gens tributaires des idées de Fourier et de Kropotkine dont Pascal –un jeune profondément attaché à la mémoire de feu sa mère (d´origine anglaise) et qui s´occupe de son père mourant-, Lhommel, Chapelle, Fernand Verd ou Krabelinckx. Dans ce  restaurant, situé à l´entresol dans une rue de Montparnasse, on peut lire sur la vitre de l´entrée une inscription en lettres d´émail : «Restaurant Cérès, cuisine végétarienne, hygiénique et rationnelle». Tous n´étaient pourtant pas aussi orthodoxes quant aux préceptes alimentaires suivis par ce groupe. C´était le cas de Krabelinckx qui déjeunait avec ses amis pour ne point les contrarier dans leurs idées, mais qui, prétextant un rendez-vous important, prenait congé d´eux et courait rue de la Gaîté pour y manger des saucisses frites. C´est qu´au restaurant Cérès, «ils se nourrissaient de riz, de légumes cuits à l´eau et de panades de céréales ; deux fois la semaine, ils se permettaient les nouilles. Ils buvaient de l´eau pure et, le dimanche, du Medizinal-Muskateller-sans-alcool ou du Borsdorfer Nectar, qui sont des vins de fruits, étrangers. Ils s´interdisaient le thé, les infusions analeptiques, le café à caféine et surtout les œufs, afin de ne point tuer le germe de la vie». Dans ces dîners, le groupe discutait des plans de réforme sociale et de la création d´une Colonie communiste. Curieusement, un des exemples que l´on citait comme source d´inspiration pour la colonie était celui des Doukhobors au Canada qui était une communauté chrétienne d´origine russe.
Grâce à l´héritage auquel Pascal a eu droit après la mort de son père, le projet s´est enclenché. Il fallait dénicher un lieu qui pût abriter la Colonie et ils l´ont finalement trouvé dans la Sarthe, non loin du Mans. La Colonie fut baptisée «Cité Kropotkine». On s´est mis à l´ouvrage dès les premiers jours. Á l´initiative de Chapelle, on avait divisé la journée, d´après l´archétype de Fourier, et consacré par un terme révolutionnaire chaque heure de détente. C´était le matutinal ou petit-déjeuner, la relevée ou repas de midi,  la reposée ou la sieste. Enfin, le dîner s´appelait vespéral et le coucher, nocturne.
Les choses semblaient aller pour le mieux, mais au fur et à mesure, les limites de ce communautarisme utopique se sont étalées au grand jour. Les dissensions ont pointé, les disputes ont fusé et ce beau rêve s´est soldé non seulement par un cuisant échec mais aussi par une énorme tragédie. 
Dans la deuxième partie du roman, on retrouve Pascal à Londres, en prédicateur, afin de «prêcher l´amour qui refrène les antiques instincts de lutte et de domination, convertir par le verbe les hommes à la douceur, leur enseigner, comme aux temps évangéliques, des paraboles sereines, imitant les précurseurs errant de bourg en bourg et semant du haut des collines, aux tribus attentives, les conseils de fraternité». Londres représente aussi une ébauche d´amour de Pascal pour Déa (et réciproquement), mais aussi la répugnance que lui inspire son oncle maternel, M.Fickle, un gynécologue «qui se faisait payer en nature les services intimes qu´il rendait à ses clientes». Londres n´a donc pas constitué pour Pascal le salut qu´il aurait pu espérer. La religion, comme l´utopie socialiste, n´était qu´une drogue misérable, comme le souligne Jean-Pierre Martinet- dans l´essai en guise de postface- avant d´écrire ce qui suit : « Pascal s´était mis alors à errer dans Londres, un Londres aussi cauchemardesque que celui de Thomas De Quincey ou de Dickens : labyrinthe de mort et de brume, dernier cercle de l´enfer. Il traînait son angoisse dans la ville maudite, le long des murs noirs des hospices, le long des rives pourries de la Tamise, il découvrait les prostituées et les ivrognes, il se repaissait furtivement, comme un voleur, de la tiédeur des femmes endormies sur les bancs de pierre, il apercevait partout, comme le Malte Laurids Brigge de Rilke, les signes de l´agonie». 
Ceux qui ont vu dans ce roman l´œuvre d´un réactionnaire oubliaient ou ignoraient –comme nous le rappelle encore Jean-Pierre Martinet-que t´Serstevens ne croyait pas en la société idéale, avec une majuscule, parce qu´il n´avait foi ni en les hommes, ni en leurs médiocres chimères.
Un siècle plus tard, la lucidité d´Albert t´Serstevens ne fait toujours pas recette et nombre d´hommes et de femmes, de nos jours, ont encore devant leurs idéaux la ferveur totalitaire du révolutionnaire plutôt que le sage scepticisme qui lui seul peut nous aider à concevoir un monde meilleur.      

(1)   J.M.G.Le Clézio, Quinze causeries en Chine, avant-propos et recueil des textes par Xu Jun, éditions Gallimard, Paris, avril 2019.
(2)   Patrik Ourednik, Instant Propice 1855, traduit du tchèque par Marianne Canavaggio, éditions Allia, Paris, 2006.
(3)     Claudio Magris, Utopie et désenchantement, traduit de l´italien par Marie-Noëlle Pastoureau, collection L´Arpenteur, éditions Gallimard, Paris, janvier 2001(original italien, Utopia e disincanto, paru chez Garzanti).

Albert t´Serstevens, Un apostolat suivi de Un apostolat d´A.t´Serstevens, misère de l´Utopie par Jean-Pierre Martinet, collection Motifs, éditions du Rocher, Monaco, avril 2018.  
   


Centenaire de la naissance de Primo Levi.

 
Mercredi 31 juillet, on signale le centenaire de la naissance de l´écrivain italien Primo Levi, qui est mort le 11 avril 1987. La vie et l´œuvre de Primo Levi, l´Holocauste et la littérature des camps seront au cœur de la chronique de septembre.

mercredi 17 juillet 2019

Article pour Le Petit Journal Lisbonne.

Vous pouvez lire sur l´édition Lisbonne du Petit Journal mon article sur le livre de 1937 Temples Grecs, Maisons des Dieux, d´André Suarès, réédité par les éditions L´Éveilleur.

https://lepetitjournal.com/lisbonne/litterature-la-beaute-selon-andre-suares-261819


La mort d´Andrea Camilleri.



L´écrivain et metteur en scène italien Andrea Camilleri- né le 6 septembre 1925 à Porto Empedocle, en Sicile- est mort aujourd´hui à Rome, à l´âge de 93 ans. Celui que Bibliobs vient de surnommer sur son site le «parrain du polar» était l´auteur d´une œuvre très vaste. Pourtant, il était surtout connu grâce à la série de romans dont le protagoniste était le commissaire Montalbano, un nom qui lui aurait été inspiré par celui de l´écrivain espagnol Manuel Vásquez Montalbán (1939-2003) qui avait créé la figure du détective Pepe Carvalho, personnage que Camilleri appréciait particulièrement. Montalbano était le commissaire de police de la bourgade fictive de Vigàta(en fait Porto Empedocle).
La série du commissaire Montalbano fut adaptée par la RAI (la télévision publique italienne).
Le grand quotidien La Repubblica a récupéré aujourd´hui une interview accordée par Andrea Camilleri où il affirmait que le bonheur se trouvait dans les choses ridicules. Un homme sage qui va indiscutablement nous manquer.   

lundi 15 juillet 2019

Les Cahiers Benjamin Fondane, nº 22.



Grâce à l´amabilité de Mme Monique Jutrin, présidente de  la Société d´études Benjamin Fondane, j´ai récemment reçu le numéro 22 des Cahiers Benjamin Fondane. Le moins que l´on puisse dire c´est qu´il s´agit d´un remarquable travail de divulgation de l´œuvre du poète, essayiste et philosophe franco-roumain Benjamin Fondane (1898-1944) que j´ai évoqué dans ma chronique de janvier à propos de la parution en septembre 2018 aux Editions de l´Éclat- magnifique maison d´édition parisienne dirigée par Michel Valensi, au catalogue trié sur le volet- du recueil de textes (écrits en français ou encore en roumain dans sa jeunesse) de l´auteur, intitulé Devant l´Histoire. Les textes ont été rassemblés et présentés par Mme Monique Jutrin qui dirige aussi donc ces Cahiers Benjamin Fondane de périodicité annuelle.
Tous les numéros de ces Cahiers ont un dossier sur un sujet spécifique autour de l´œuvre de Benjamin Fondane. Dans ce numéro de 2019 – dédié à la mémoire de Charlotte Wardi, Anne Quesemand et Roxana Sorescu, anciennes collaboratrices récemment disparues- le dossier s´intitule : «Pourquoi l´art ? Chimériques esthétiques».   Le dossier est riche et varié. Je ne vais pas à proprement parler vous énumérer tout le contenu de ce Cahier, mais je ne puis m´empêcher de mettre en exergue quelques aspects parmi ceux qui m´ont le plus frappé. Ainsi, deux brillants essais, l´un d´Agnès Lhermitte et l´autre de Vincent Gogibu sur l´influence de la pensée philosophique et critique de Remy de Gourmont (1858-1915) sur le jeune Benjamin Fondane. Cette influence s´est exercée surtout à travers la lecture du Mercure de France qui parvenait en Roumanie grâce à l´étendue de son admirable réseau de distribution. Curieusement-comme le souligne Vincent Gogibu-, il n´est pas anodin de trouver sous la plume de Fondane conjointement réunis les noms de Gourmont et de Gide alors que le futur Prix Nobel de Littérature s´est évertué à déprécier Gourmont, considérant comme un tant soit peu paternaliste le regard qu´il lui portait. Néanmoins, si Fondane a fait siennes la pensée et l´œuvre de Gourmont, il s´en est un peu détaché par la suite. En effet, la pensée de Fondane, comme nous le rappelle Vincent Gogibu, transcende et dépasse l´idéalisme gourmontien.
On apprend aussi en lisant ce Cahier la découverte d´une correspondance inédite avec Jean Paulhan qui fait état, par exemple, d´une invitation adressée à Benjamin Fondane pour assumer la chronique de cinéma à la Nouvelle Revue Française. Dans le domaine du cinéma, on trouve aussi dans cette revue un essai de Carmen Oszi sur la genèse de Rapt, une adaptation du roman La Séparation des Races de l´écrivain suisse Charles-Ferdinand Ramuz, œuvre conjuguée de Fondane, auteur du scénario et de Dimitri Kirsanoff, metteur en scène.  Par contre, côté théâtre, nous avons droit à une petite sotie de Jean Dhombres sur l´opposition théâtrale entre Fondane et Paul Valéry. Très intéressante également est la contribution de Margaret Teboul qui écrit sur les années 1933-1937 pour Benjamin Fondane et sur Fondane et Hegel. Enfin, Alice Gonzi écrit sur la présence de Léon Chestov et de Nietzsche dans l´œuvre de Fondane.
Ces Cahiers ont également des rubriques importantes dont les Notes, les Informations et la Bibliographie Sélective.
Je vous conseille aussi de consulter le site des Cahiers Benjamin Fondane (https : //www.benjaminfondane.com/)où vous pourrez trouver tous les renseignements concernant ces Cahiers et l´acquisition de ce numéro. 
Ces Cahiers Benjamin Fondane –et la Société d´études Benjamin Fondane(qui organisera du 13 au 19 août sa dix-neuvième rencontre de Peyresq, dans le département des Alpes de Haute Provence) - préservent on ne peut mieux la mémoire et l´œuvre de ce grand écrivain du vingtième siècle.
         

samedi 29 juin 2019

Chronique de juillet 2019.


Arturo Barea, portrait et mémoire d´un écrivain.

Quand une guerre s´achève, une guerre où la vie des gens s´est tristement déclinée au rythme des atrocités, de l´accablement et de l´odeur de mort, l´espoir nous vient on le sait-et on l´a écrit ici à maintes reprises- de la mémoire. Les ouvrages –quel qu´en soit le genre- témoignent on ne peut plus de ce devoir de mémoire. Ces ouvrages, mis parfois sous le boisseau ou tombés dans l´oubli, sont heureusement redécouverts et étalent au grand jour non seulement le talent d´un écrivain, mais souvent aussi l´exemple civique d´un homme.
En Espagne, après la guerre civile (1936-1939) qui a ravagé le pays, divisé les familles et ouvert des plaies qui ne se sont pas encore tout à fait refermées, nombre d´écrivains en exil ont préservé avec leur plume la mémoire du conflit fratricide. Si des auteurs comme Max Aub ou Ramon J.Sender n´ont pas eu du mal à faire connaître leurs œuvres en exil, d´autres n´ont pas toujours eu la même chance, quoiqu´ils fussent parvenus à un moment donné à se faire entendre avant de sombrer dans l´oubli pendant quelques décennies. Dans ce cadre, on peut citer les noms de Manuel Chaves Nogales-que j´ai évoqué ici en décembre 2011- et d´Arturo Barea.
Arturo Barea est né à Badajoz dans la région d´Extremadura, près de la frontière portugaise, le 20 septembre 1897. Néanmoins, de son enfance dans la ville où il a vu le jour il n´a sûrement gardé aucun souvenir puisque, deux mois à peine après sa naissance, à la suite de la mort prématurée (à l´âge de 34 ans) de son père, membre du service de recrutement de l´Armée, la famille a déménagé à Madrid. La vie dans la capitale espagnole ne fut pas une partie de plaisir. Sa mère a dû travailler comme servante et blanchisseuse dans le quartier de Lavapiès -Avapiès, à l´époque-où la famille s´était d´ailleurs établie, mais contrairement à ses trois frères, Arturo Barea fut élevé par un oncle et une tante qui jouissaient d´une situation financière plutôt aisée et qui l´ont envoyé dans un collège religieux (Les écoles pieuses de San Fernando). Il avait dès l´enfance des idées bien arrêtées quant à son avenir. Il voulait décrocher plus tard un diplôme d´ingénieur, mais la mort de son oncle, alors que le petit Arturo n´avait que 11 ans, l´a contraint à abandonner ses études et à devenir apprenti dans une boutique. Jusqu´à l´âge de 30 ans, outre le passage par l´Armée dans les années vingt, il a exercé les métiers les plus divers : employé de banque, agent de brevets, représentant commercial en Espagne et en France d´un vendeur allemand de diamants, propriétaire d´une usine de jouets et directeur technique d´une grande entreprise.
Après l´avènement de la Seconde République espagnole en avril 1931, Arturo Barea s´est engagé dans le mouvement syndical à travers l´UGT (Union Générale des Travailleurs) et en 1936, après que la guerre civile eut éclaté, il a travaillé pour les républicains dans des missions de propagande. Ce travail, mené pour la plupart à partir de l´édifice de la Telefonica, dans la Gran Via, à Madrid, lui a permis de côtoyer des figures importantes des milieux journalistiques et littéraires espagnols voire internationaux comme Ernest Hemingway et John Dos Passos.  En 1937, ses émissions radiophoniques ont atteint un certain succès, des émissions où il se présentait comme «La voix inconnue d´Espagne». C´est en ce moment –là qu´il a connu une socialiste polyglotte autrichienne, Ilsa Kulcsar, qui est devenue sa deuxième épouse en 1938*. C´est elle d´ailleurs qui, flairant son talent, l´a incité en quelque sorte à développer sa vocation littéraire. Aussi son premier livre, rassemblant quelques contes, eut-il paru en 1938 sous le titre Valor y Miedo (Valeur et Peur), publié par les éditions Antifascistes de Catalogne. Ce livre aurait été le dernier à voir le jour à Barcelone avant l´entrée des troupes nationales en 1939.
Le 22 février 1938, Arturo Barea et Ilsa Kulcsar ont quitté l´Espagne. D´abord, ils ont passé une année environ à Paris, un court séjour marqué, il faut le dire, par la misère. Ils ont vécu dans l´Hôtel Delambre, dans le quartier de Montparnasse, qu´ils ont rebaptisé comme Hôtel Delhambre (calembour avec le mot «hambre», faim, en espagnol). En 1939, le couple a atteint l´Angleterre où il s´est installé à Faringdon.
C´est en Angleterre qu´il a pu se consacrer en toute tranquillité- malgré la tristesse de vivre en exil et donc loin de son pays tombé sous la férule du généralissime Francisco Franco-au journalisme et à la littérature. Sous le pseudonyme de Juan de Castilla, il a travaillé pour le service d´Amérique Latine de la  BBC en faisant plus de neuf cents allocutions. Sa popularité l´a menée en 1956 en Argentine, en Uruguay ou au Chili où il a donné des conférences parrainées par la radio publique anglaise. Quatre ans plus tôt, en 1952, il avait vécu six mois en Pennsylvanie en tant que professeur invité de l´Université locale. Il a beaucoup écrit depuis son arrivée en Angleterre : des essais sur Ernest Hemingway et Federico García Lorca, des contes, un roman intitulé La raíz rota (La racine déchirée), publié en anglais sous le titre The Broken Root et surtout son chef-d´œuvre La forja de un rebelde, une trilogie autobiographique divisée en trois tomes, La Forja(La forge), La Ruta(Le chemin) et La Llama(La flamme). Le premier tome évoque l´enfance et la jeunesse de l´auteur, le deuxième, ses expériences littéraires et son service militaire au Maroc au début des années vingt, et le troisième raconte essentiellement la guerre civile et la période qui l´a précédée.
Comme nous le rappelle Nigel Townson, journaliste, éditeur et historien britannique, professeur à l´Université Complutense de Madrid, cet ouvrage d´Arturo Barea a été une réussite, rendant célèbre son auteur. Il fut publié entre 1941 et 1946 d´abord en traduction anglaise chez Faber et Faber. Le premier tome a connu une réédition dès 1943, le deuxième, paru cette année (traduit par Ilse, l´épouse de l´auteur) aussi, fut réimprimé en 1944 et 1946 et le troisième-qui évoquait la guerre civile-, publié le 22 février 1946, a vendu plus de six mille exemplaires dans les trois premiers mois. Sur ce troisième tome La llama (The Clash, dans la version anglaise), George Orwell a écrit qu´il s´agissait d´un livre exceptionnel et d´un intérêt historique considérable. Dans la même veine s´est exprimé un critique du prestigieux quotidien conservateur britannique The Daily Telegraph qui a considéré que la trilogie d´Arturo Barea était aussi essentielle pour comprendre l´Espagne du vingtième siècle que les romans de Tolstoï pour expliquer la Russie du dix-neuvième siècle. Aux États-Unis, où la trilogie fut publiée en un seul volume chez Reynal & Hitchcock, le succès fut également énorme. Entre 1948 et 1952, la trilogie La Forja de un rebelde fut traduite en une dizaine de langues dont le français, l´allemand et l´italien. En ce laps de temps, grâce à toutes ces traductions, Arturo Barea est devenu le cinquième écrivain espagnol le plus traduit au monde derrière Miguel de Cervantès, José Ortega y Gasset, Federico García Lorca et Vicente Blasco Ibañez et devant Camilo José Cela, San Juan de la Cruz et Miguel de Unamuno.
La première édition en langue espagnole n´a vu le jour qu´en 1951 grâce à l´éditeur Losada de Buenos Aires qui a publié les trois tomes séparément. En plus, cette édition est, en quelque sorte, une retraduction de la version anglaise en raison d´un malencontreux égarement du manuscrit espagnol. En Espagne, sous la dictature franquiste, la trilogie n´a circulé que clandestinement. Le gouvernement espagnol a d´ailleurs tout fait pour discréditer Arturo Barea. En 1951, les autorités culturelles de Madrid se sont plaintes qu´un certain journaliste anglais (Arturo Barea avait acquis la nationalité anglaise en 1948) se faisait passer pour espagnol. Cyniquement, les autorités espagnoles l´ont rebaptisé comme Arturo Beria, par analogie avec le célèbre chef de la police secrète russe Lavrenti Beria qui n´avait, bien entendu, aucun rapport avec Arturo Barea.  Des partisans de Franco ont même distribué des tracts le traitant d´Arturo Beria lors d´une conférence à Montevideo en 1956.    
D´aucuns ont beau mettre en exergue des imperfections stylistiques dans la trilogie, celles-ci, dues parfois à l´égarement du manuscrit et aux problèmes qui en ont découlé, ne sauraient nullement entamer la qualité d´un ouvrage qui constitue un des témoignages littéraires les plus riches sur les quatre premières décennies de la vie espagnole et surtout sur le conflit fratricide qui a déchiré le pays dans les années trente. Gabriel García Márquez a écrit un jour que la trilogie d´Arturo Barea comptait parmi les dix meilleurs livres espagnols publiés après la guerre civile.   
Arturo Barea s´est éteint, victime d´un infarctus, le 24 décembre 1957 et, après la mort de son épouse, Ilse, en 1973 à Vienne, la mémoire de l´auteur en Angleterre s´est  amenuisée. En Espagne, curieusement, une anthologie de ses récits –El centro de la pista- est parue en 1960. Certes, l´écrivain était déjà mort, mais la transition était encore loin. Enfin, après le retour de la démocratie en Espagne, les œuvres d´Arturo Barea, non seulement La Forja de un rebelde, mais aussi tous ses contes-Cuentos Completos- et Palavras Recobradas-Textos inéditos(Mots retrouvés-textes inédits) ont pu enfin paraître chez des éditeurs espagnols. En 1990, La Forja de un rebelde a même fait l´objet d´une adaptation par RTVE, la télévision publique espagnole, et depuis 2017 une place porte le nom de l´auteur dans le quartier de Lavapiès à Madrid. Cette année –là, une exposition fut inaugurée à l´Institut Cervantès à Madrid.  Quoi qu´il en soit, cette nouvelle réalité fut-elle suffisante pour que l´œuvre d´Arturo Barea pût vraiment acquérir ses lettres de noblesse ? Rien n´est moins sûr. Aussi nombre de figures intellectuelles dont l´écrivain Antonio Muñoz Molina ou le journaliste anglais William Chislett se font-ils fort de divulguer, par tous les moyens à leur portée, l´héritage de cet écrivain singulier, trait d´union entre l´Espagne et l´Angleterre. Ce fut grâce à William Chislett qu´une plaque délabrée évoquant Arturo Barea au cimetière d´All Saints Church, à Faringdon, près d´Oxford, a pu être rénovée. Antonio Muñoz Molina, Elvira Lindo, Javier Marías et William Chislett lui-même ont contribué à cette rénovation avec 20 euros chacun.  
À l´étranger, par contre, il y a un long chemin à parcourir. Dans la plupart des langues-dont le français-les livres d´Arturo Barea sont épuisés ou n´ont jamais été traduits. Une lacune qu´il faudrait combler au plus tôt. L´œuvre d´Arturo Barea est assez importante pour être laissée dans un quelconque tiroir aux oubliettes.     
  
*Curieusement, au moment où je préparais cette chronique, j´ai appris que la maison d´édition espagnole Hoja de Lata venait de publier dans sa collection Sensibles a las letras l´ouvrage Telefónica, un roman d´Ilsa Barea-Kulcsar, écrit vers 1939, inspiré par sa vie à Madrid pendant la guerre civile espagnole, une édition de Georg Pichler, traduite de l´allemand par Pilar Mantilla. C´est la première édition de ce roman sous forme de livre, l´ouvrage ayant d´abord été publié en plusieurs chapitres, en 1949, par le journal socialiste autrichien Arbeiter Zeitung.