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Féru de littérature française et étrangère, ma plume sévit dans diverses colonnes de journaux, de sites internet pour partager ce goût qui m´anime. Que détracteurs ou admirateurs n´hésitent pas à réagir à mes chroniques.

vendredi 29 juillet 2022

Chronique d´août 2022.

 


L´enfance éternelle de Pier Paolo Pasolini.

«Jo i soj un biel fi/i plans dut il dí/ti prej, Jesus me/no fami murí/Jesus, Jesus, Jesus/Jo i soj un biel fi/i rit dut il dí/ti prej, Jesus me/ah fami muri/Jesus, Jesus, Jesus». Ces vers ont été écrits en dialecte frioulan, dont la traduction en français -par Nathalie Castagné et Dominique Fernandez (1) -est celle qui suit : «Je suis un beau garçon/je pleure tout le jour/je t´en prie mon Jésus/ne me fais pas mourir/ Jésus, Jésus, Jésus/Je suis un beau garçon/je ris tout le jour/je t´en prie, mon Jésus/ah !fais-moi mourir/Jésus, Jésus, Jésus».

Ces vers traduisent à la fois la douceur, les contradictions, la souffrance et la mélancolie de son auteur que l´on pourrait caractériser comme l´une des figures à la fois les plus emblématiques et les plus controversées de la culture italienne du vingtième siècle. Il répondait au nom de Pier Paolo Pasolini dont on commémore cette année le centenaire de la naissance. Poète, romancier, essayiste, journaliste et cinéaste, intellectuel politiquement engagé, mais se situant presque toujours en dehors des institutions et des partis, personnage aussi riche que contradictoire, pourfendeur du consumérisme de la société, il était à la fois marxiste et catholique, mais sa liberté de ton, sa totale émancipation de toutes sortes de coteries, sa dissidence permanente ont fait de lui la cible de plus d´une trentaine de procédures judiciaires. Vilipendé à droite pour ses critiques de la bourgeoise hautaine et ses valeurs de pacotille, honni par le Vatican et le catholicisme le plus obscurantiste pour son homosexualité et pour ses critiques du conservatisme sournois de la hiérarchie ecclésiastique- et ce malgré son combat contre la légalisation de l´avortement-, enfin, bafoué par la gauche qui ne tolérait nullement ses attaques contre le conformisme, le sectarisme et l´hypocrisie de certains milieux pseudo-révolutionnaires, Pasolini était d´ordinaire sur la sellette. Même sa mort suscite toujours, quarante- sept plus tard, les interprétations les plus diverses. Pasolini fut tué le 2 novembre 1975 sur une plage d´Ostie, près de Rome, par un jeune prostitué, Pino Pelosi, dragué à la gare de Rome, mais d´aucuns prétendent que Pino Pelosi n´aurait pas agi seul et qu´il n´aurait été qu´un instrument entre les mains de gens puissants, des fascistes, des mafieux, des terroristes, voire des membres de la CIA, selon les versions. Toujours est-il qu´aucune preuve n´a jamais jailli de toutes les hypothèses de conjuration qui ont pullulé en Italie. Ces spéculations découlent du fait que Pasolini a tout fait pour scandaliser. Dans sa vie, il fut l´objet, on l´a vu, d´une foule de procédures judiciaires. Il a heurté tous les pouvoirs et afin de dénoncer les injustices sociales il ne mâchait pas ses mots contre qui que ce fût. En  février 1959, quelques mois après le décès du pape  Pie XII, Pasolini a écrit un poème féroce, sobrement intitulé «Au pape» et publié dans la revue Officina éditée à Bologne, où il accusait le pape d´avoir fait preuve d´insensibilité et d´inhumanité devant le sort de Zucchetto, broyé par les rails d´un tramway à quelques mètres seulement de la place Saint –Pierre, à Rome, où il résidait. Il stigmatisait aussi le Saint-Père pour son indifférence devant les familles qui s´entassaient dans des taudis à deux cents mètres des lambris dorés du Vatican. La réaction du Saint-Siège fut tellement violente qu´elle a même entraîné la disparition de la revue.

Pasolini s´apitoyait devant la misère des ouvriers, les laissés-pour-compte du boom économique italien d´après-guerre. Ses préoccupations sociales en tant qu´homme de gauche étaient claires et sincères et pourtant il s´est mis à dos nombre de voix progressistes et de partis politiques, désolés de ne pas pouvoir embrigader quelqu´un qui en même temps polémiquait contre la légalisation de l´avortement, s´en prenait aux cheveux longs et aux blue-jeans des garçons et déplorait le nouveau laxisme sexuel. La sexualité de Pasolini a toujours fait jaser et souvent, beaucoup plus que cela, elle lui a taillé bien des croupières dans un pays fortement catholique où, au fond, tout était toléré si c´était fait en cachette, loin des regards indiscrets. Son premier contre -temps s´est produit à la fin des années quarante alors qu´il était instituteur dans une petite école du Frioul. Surpris un jour avec de jeunes garçons, on l´a expulsé de l´école. Pasolini eut beau protester en disant qu´il avait tenté une expérience littéraire à partir d´un roman d´André Gide, ses propos n´ont pas été assez convaincants. Le parti communiste, dont il était membre, a pour sa part prononcé son exclusion. Comme nous le rappelle Dominique Fernandez (2) dans le tome II de son Dictionnaire amoureux de l´Italie (publié en 2008 chez Plon), à l´âge de vingt-sept ans, ce premier procès fut la scène primitive qui l´a marqué à vie : «Non seulement, il avait tout perdu : métier, parti, maison, lieux d´enfance, mais en débarquant à Rome dans la banlieue sordide des émigrés et des sous-prolétaires il eut l´impression d´être chassé du paradis».

Il faut rappeler que Pier Paolo Pasolini est né le 5 mars 1922 à Bologne, fils de Carlo Alberto Pasolini, militaire d´infanterie, et de Susanna Colussi, institutrice originaire de Casarsa della Delizia, dans le Frioul, où Pasolini a passé une partie de son enfance, une période qui l´a profondément marqué et qui a inspiré plus tard ses premières poésies écrites en dialecte frioulan. Poète précoce, il fut ébloui par la lecture de Rimbaud en 1937, à l´âge de 15 ans, à une époque surtout marquée en Italie par l´art subtil de l´hermétisme. Etudiant à l´Université de Bologne, il a achevé ses études par la rédaction d´un mémoire consacré à Giovanni Pascoli.

Son premier livre, publié à Bologne en 1942 et tiré à 375 exemplaires, est un opuscule de vers, Poesie a Casarsa (Poésies à Casarsa).  Le choix du frioulan s´explique non par goût du folklore, ni fétichisme du passé, mais par solidarité avec sa mère, avec la langue de sa mère et de ses parents maternels, les Colussi. Son père était de Ravenne et était surtout officier de carrière et fasciste qui, en tant que symbole de l´autorité, utilisait naturellement l´italien de Rome, la langue du pouvoir central, la langue de l´État et de l´Église qu´il répudie à l´âge de vingt ans pour la reprendre quand même plus tard. Entre 1943, avec l´Italie encore en guerre, et 1949, il a vécu une nouvelle fois, de façon presque ininterrompue, à Casarsa. C´est dans cette petite commune qu´il a appris la nouvelle du massacre de Porzûs  dans le Frioul oriental le 7 février 1945 : une milice de partisans pro -communistes philo-slovènes déclenchait le carnage de la Brigade Ossopo, un groupe de partisans modérés qui s´opposait aux visées yougoslaves sur le Frioul. Parmi les victimes se trouvait Guido, le frère de Pasolini (selon l´écrivain et traducteur René de Ceccatty, on peut dire que Pasolini a écrit toute son œuvre pour racheter la mort de Guido). Ceci n´a pas pour autant entamé la confiance et l´engagement de Pasolini dans le communiste qui était le fruit de sa sensibilité sociale et de son attachement aux mouvements ouvriers. D´autre part, en octobre 1945, il a adhéré à l´Association pour l´autonomie frioulane. À l´époque, il a affirmé : «Cette région étant frontalière de l´Autriche et de la Yougoslavie, les frontières seraient renforcées et non pas affaiblies. Il n´y a en effet personne qui ne voie combien un Frioul ethniquement et linguistiquement plus fort (si sa dignité était reconnue et pratiquement consacrée) serait bien plus solide, plus frioulan et donc plus italien qu´un Frioul anonyme, errant, privé de conscience et corrodé par la Vénétie».

Cet engagement pour le Frioul et le frioulan dans ses variétés locales est visible dans le recueil Dovè la mia patria (Où est ma patrie) que les éditions Le Castor Astral ont publié en français en 2002 traduit et préfacé par Luigi Scandella. À la fin du recueil, Pasolini, dans une note à l´intention des lecteurs, indiquait les variétés qu´il s´était choisies pour chacun des poèmes. Ainsi y trouve-t-on le frioulan de Casarsa aussi bien que ceux de Ligugnana, Valvasone, Cordenons, Bagnarola, Cordovado, Bannia et San Giovanni di Casarsa. Il y a encore deux poèmes écrits dans le vénitien de Pordenone et de Caorle. Dans sa préface, Luigi Scardella a fait néanmoins noté que la passion de Pasolini pour le dialecte frioulan – qui est en effet une langue à part entière, branche importante du rhéto –roman, appelé aussi ladin - avait été accueillie avec méfiance par la gauche, aux conceptions plutôt centralisatrices de l´État. En reculant jusqu´au racines frioulanes de la poésie de Pasolini on peut mieux comprendre, selon Luigi Scardella, «le développement de certains thèmes : l´antinomie riches – pauvres, la misère, le chômage des jeunes, les allusions, même pas voilées, au marteau et à la faucille, à la révolte, au vote procommuniste. Mais ces sources d´inspiration, ainsi que d´autres, sont traitées de la façon la plus poétique qui soit dans un langage (différents dialectes) cueilli dans la réalité vécue par les paysans et les ouvriers. Le fil conducteur de ce recueil est la recherche effrénée d´une patrie mythique. Dans un de ses derniers poèmes, il la situe : «Ma patrie est dans ma soif d´amour»».  Cette dernière phrase rejoint en quelque sorte une définition que René de Ceccatty a donnée de la poésie pasolinienne : «La première approche de la poésie qu´avait Pasolini était le dialecte, c´était vraiment fondamental parce qu´il approchait le langage poétique par le langage des garçons qui étaient ses élèves, lorsqu´il enseignait à Casarsa. Et, pour lui vraiment, je pense, le poétique c´était la parole perdue, tous les dialogues qu´il surprenait entre les adolescents qui étaient ses amis et même ses amants. Sa première tâche, ça a été de préserver cette parole poétique, qui n´avait surtout aucun correspondant écrit. Le dialecte dans son esprit c´était surtout la langue parlée». 

Après son déménagement à Rome, Pasolini a surtout écrit en italien –des recueils comme La meglio gioventù(La meilleure jeunesse),Le Ceneri di Gramsci(Les cendres de Gramsci), Poesia in forma di rosa(Poésie en forme de rose)-  et ses poèmes, souvent d´inspiration virgilienne, traduisaient un goût extraordinaire pour l´ancien, l´antique. C´est ce qu´affirmait par exemple Alberto Moravia, romancier et grand ami de Pasolini avec lequel il a animé la revue Nuovi argomenti : «Pasolini a écrit beaucoup de poèmes avec le tercile, les trois vers de Dante, mais il a renouvelé complètement cette strophe dantesque. Sa poésie donne toujours l´impression de «pas fini», de l´actuel.  En même temps, il a une très forte résonance poétique(…) Je considère Pasolini comme le poète le plus important de la deuxième moitié du vingtième siècle en Italie».

Il y a quand même un moment, dans la deuxième moitié des années soixante, où il s´est senti un peu en panne d´inspiration pour ce qui est de la poésie. En 1967, il a dit : «Les choses ont beaucoup changé, nous ne sommes plus dans la civilisation pré- industrielle, paysanne, mais dans une civilisation industrielle (…) à ce moment-là on se demande si c´est possible d´écrire encore de la poésie (…). La poésie est en dehors de la tradition et de l´avant-garde (…) La poésie a toujours un rapport désespéré, tendu avec la réalité». À vrai dire, Pasolini était un esprit toujours en ébullition. Si Fernando Pessoa a écrit : «tout sentir de toutes les manières», Pasolini aurait pu faire sienne la devise : «tout vivre dans tous les arts». Pasolini a excellé dans la poésie, mais aussi dans le théâtre (Caldéron, Orgie Bête de style), le cinéma, comme scénariste ou en tant que réalisateur (Accattone, Mamma Roma, L´évangile selon Saint-Matthieu, Œdipe Roi, Théorème, Médée, Le Décaméron, Les contes de Canterbury, Les Mille et une nuits ou Salò ou les 120 journées de Sodome), le roman et la nouvelle (Les ragazzi, Une vie violente, Le rêve d´une chose, Actes impurs ou l´inachevé et posthume Pétrole), les livres de voyage(L´odeur de l´Inde, La longue route de sable) ou les essais (Écrits corsaires, L´expérience hérétique, Passion et idéologie, Contre la télévision, ou le posthume Lettres Luthériennes) (3).

Pier Paolo Pasolini fut un intellectuel lucide, même dans ses contradictions. La virulence dont il imprégnait certains écrits n´était que sa façon à lui de réclamer le droit à l´indignation devant les injustices de la société italienne. Il n´était en fin de compte qu´un éternel enfant, non pas, loin s´en faut, un enfant choyé, mais bien autrement un enfant qui s´insurge contre ceux qui font du tort à d´autres enfants.

En dépit des innombrables polémiques qu´il a suscitées, beaucoup d´Italiens le tenaient en haute estime.  Cela peut s´expliquer parce que si Pier Paolo Pasolini, je l´ai  écrit plus haut, fut certes une des figures les plus controversées de la culture italienne du vingtième siècle, il fut aussi, sans l´ombre d´un doute, une des plus remarquables, une des plus éblouissantes et surtout une des plus humaines.

 

(1)Pier Paolo Pasolini, Poèmes de jeunesse et quelques autres, préface de Dominique Fernandez, traduction de Nathalie Castagné et Dominique Fernandez. Édition bilingue. Collection Poésie Gallimard, éditions Gallimard, Paris, 1995.

(2) Dominique Fernandez fut couronné du Prix Goncourt en 1982 pour son roman Dans la main de l´ange (éditions Grasset), inspiré par la vie de Pier Paolo Pasolini.  

(3)Titres originaux en italien des ouvrages cités : Calderón : Affabulazione ; Porcile, Orgia, Bestia da stile (théâtre) ; Accattone, Mamma Roma, Il vangelo secondo Matteo ; Edipo Re ; Teorema ; Medea ; Il Decameron, I racconti di Canterbury ; Il fiore delle mille e una notte ; Salò o le 120 giornate di Sodoma (cinéma) ; Ragazzi di vita, Una vita violenta, Il sogno di una cosa,  Amado moi-atti impuri, Petrolio (romans et nouvelles) ; L´odore dell´India, La lunga strada di sabbia (livres de voyage), Scritti corsari, Empirismo eretico, Passione e Ideologia, Contro la televisione, Lettere luterane (essais).

 

jeudi 30 juin 2022

Article pour Le Petit Journal Lisbonne.

 Vous pouvez lire sur l´édition d´aujourd´hui du Petit Journal Lisbonne ma chronique sur les livres Portrait du  Baron d´Handrax de Bernard Quiriny et Carnets Secrets d´Archibald d´Handrax aux éditions Payot et Rivages.

https://lepetitjournal.com/lisbonne/a-voir-a-faire/livre-portrait-baron-handrax-bernard-quiriny-341406






mercredi 29 juin 2022

Chronique de juillet 2022.

 


La vie et les livres selon Maurice Pons.

«J´ai beaucoup de mal à parler de ma vie et de mes livres. Parce que ma vie se confond avec mes livres et que dans mes livres –quand je parle de moi –je confonds résolument ce que j´ai vécu et ce que j´ai rêvé et imaginé». Ces paroles ont été proférées un jour par l´écrivain français Maurice Pons, décédé il y a six ans (le 8 juin 2016) à Andé dans le département de l´Eure, en Normandie, où il vivait depuis 1957 –dans un moulin –après avoir abandonné la vie parisienne.

Né le 14 septembre 1927 à Strasbourg, Maurice Pons a d´abord suivi des études de philosophie qu´il s´est pourtant empressé d´abandonner pour se consacrer exclusivement à la littérature. En 1951, il a publié aux éditions Julliard sa première nouvelle Métrobate, puis une deuxième, La mort d´Éros, en 1953. Toujours chez Julliard, il a fait paraître en 1955 un recueil de récits Les Virginales qui a connu un certain succès auprès de la critique –Grand Prix de la Nouvelle -et a inspiré à François Truffaut le film Les Mistons. Dans La Nouvelle Revue Française, François Nourrissier ne cachait nullement son enthousiasme pour ce livre qui renvoie à l´univers magique de l´enfance et d´éveil à la vie d´un jeune garçon : «Ces Virginales ont pour commune matière l´inconscient éveil des sens, l´innocence de la dixième année, l´univers des signes, des illusions et des lois de l´enfance lorsqu´elle se risque aux jeux interdits. L´amour, la mort, les mots, la forme et le sens des objets usuels se chargent de mystère. Une vie parallèle, fabulatrice, merveilleuse, s´épanouit en marge de la vie adulte. L´enfance étant naturellement impudique, curieuse des corps, ses joies et ses jeux abondent en façons animales, en ébauches sensuelles à peine devinées, toujours insatisfaites. Traduit dans le langage des grandes personnes, ces émotions passeraient pour perverses. L´habileté de Maurice Pons est d´avoir découvert un langage qui emprunte à l´enfance à la fois ses magies et ses audaces mais qui demeure pourtant un langage du monde adulte». Dans l´avant-propos de la réédition  de 1983 chez Christian Bourgois, Maurice Pons évoque le moment où il avait eu l´intuition qu´il deviendrait écrivain: «Valery Larbaud avait publié ses Enfantines ; je publierai un jour mes Virginales» et il se remémore les moments où les récits des Virginales s´ébauchaient dans son esprit à la bibliothèque de la Sorbonne, sous la calme lumière des lampes opalines. Il s´évadait du réel : «J´étais loin de la Sorbonne et du temps présent, qui ne m´atteignait pas, et sur lequel je n´avais aucune prise. Il me semble aujourd´hui que je vivais –si je puis dire –replié dans une solitude et un désenchantement extrêmes. Je laissais mon esprit divaguer de longues heures vers les terrains vagues, les ruelles obscures ou les prairies ensoleillées de mon enfance».

Tout en se consacrant à la littérature, Maurice Pons fut aussi comédien amateur et journaliste avant de se retirer, comme je l´ai déjà écrit plus haut, au moulin d´Andé. Cette nouvelle vie de Maurice Pons ne l´a pas empêché de continuer à écrire et à publier des fictions où l´originalité lui a procuré un nombre croissant d´admirateurs. Elle ne l´a pas privé non plus de prendre position contre la guerre d´Algérie. Aussi a-t-il fait partie des signataires du Manifeste des 121 titré «Déclaration sur le droit à l´insoumission dans la guerre d´Algérie». Ce manifeste fut signé par des intellectuels, des universitaires et des artistes et publié le 6 septembre 1960 dans le magazine Vérité-Liberté. Le manifeste se terminait sur trois propositions finales : «Nous respectons et jugeons justifié le refus de prendre les armes contre le peuple algérien» ; «Nous respectons et jugeons justifiée la conduite des Français qui estiment de leur devoir d´apporter aide et protection aux Algériens opprimés au nom du peuple français» et «La cause du peuple algérien qui contribue de façon décisive à ruiner le système colonial est la cause de tous les hommes libres». Outre Maurice Pons, comptent parmi les signataires Denys Mascolo, Robert Antelme, Maurice Blanchot, André Breton, Guy Debord, Simone de Beauvoir, Michel Butor, Pierre Boulez, Claude Lanzmann, Alain Resnais ou Jean-Paul Sartre, par exemple.

Cette même année,1960, l´engagement de Maurice Pons contre la guerre d´Algérie l´a fait écrire un roman, Le passager de la nuit (éditions Julliard), en hommage aux porteurs de valises, ces hommes et ces femmes transportant des fonds pour le compte du FLN (Front de Libération Nationale). Trente ans plus tard, Maurice Pons se réjouissait  de la reparution de son roman (aux éditions Rocher, plus récemment dans la collection Signatures de Points) et de la fraîcheur qu´il avait conservée. Il ne souscrivait pas aux paroles de Sartre qui assurait que les écrivains d´âge mûr n´aimaient pas qu´on les félicitât de leurs premières œuvres puisque leur meilleur livre était toujours celui qu´ils étaient en train d´écrire : «Pour moi, au contraire, qui écrit aussi peu –c´est le moins qu´on puisse dire !-rien ne me semble plus réconfortant que de voir  mes ouvrages de jeunesse appréciés et réédités, un à un, année après année. C´est ma façon à moi de ne pas vieillir, de retrouver la fervente espérance du débutant que, comme tout écrivain, j´ai dû bien commencer par être. C´est ma façon aussi de m´inscrire en faux contre la tendance éditoriale d´aujourd´hui, qui vise à diffuser les livres un peu comme les yaourts, avec la rituelle et pressante recommandation au lecteur : « À consommer dans les six semaines »».  

En 1965, paraît chez Julliard (repris en 1975 par Christian Bourgois) le roman qui est devenu une sorte de «livre-culte» de l´auteur : Les Saisons. Depuis plus de cinquante ans, les lecteurs des Saisons constituent une sorte de confrérie d´initiés qui partagent un même univers, le même langage, les mêmes images de référence. Quelqu´un a écrit qu´ils se reconnaissent entre eux  un peu comme les lecteurs de Malcolm Lowry ou de Julio Cortázar bien que l´on rapproche aussi le roman de Kafka par son étrangeté. Le roman reprend et développe une histoire déjà racontée dans le conte La Vallée, paru en 1960 dans la revue Les Lettres Nouvelles et republié en 1993 par Le Monde Diplomatique. Le roman Les Saisons raconte l´histoire d´un écrivain, Siméon, qui trouve refuge dans une vallée perdue où se succèdent inlassablement deux saisons, une de pluie et une de gel bleu, où seules les lentilles parviennent à germer. Siméon cherche à prendre place dans la communauté hors du temps qui vit dans la vallée. Isolé au milieu de ces habitants taciturnes, il doit s´affronter à une hostilité grandissante. Il est l´autre absolu, une sorte de paria. Ayant l´ambition d´écrire un livre qui raconterait sa vie, Siméon voit son projet se heurter non seulement à la haine des habitants, mais aussi au climat insupportable des saisons et à une blessure qui fait pourrir son pied de jour en jour. Lors de la dernière parution de ce roman, dans la collection Titres, toujours chez Christian Bourgois, Julien Coquet met en exergue l´étrangeté du roman et la fascination qu´il exerce sur les lecteurs : «Au fil de ce texte d´une grande détresse, Maurice Pons décrit un paysage lunaire, un climat aride, des mœurs étranges, des autochtones repoussants. Si la laideur imprègne tout le roman, la beauté de l´écriture fait pourtant ressortir une poésie qui se cachait sous tous ces détritus. Ce que je dois écrire n´est pas beau en soi, je puis bien vous l´avouer, ce sont des horreurs que je dois décrire, des horreurs et des souffrances surhumaines –comme par exemple la mort de ma sœur Enina- et c´est à travers cette horreur que je dois atteindre la beauté, une beauté qui purifiera le monde, qui en fera sortir tout le pus, mot à mot, goutte à goutte, comme d´une burette à huile».

Le Cordonnier Aristote, Rosa, La Maison des brasseurs, Le Festin de Sébastien, Délicieuses Frayeurs, Mademoiselle B, Douce –Amère (Grand Prix de la nouvelle de l´Académie Française, 1985) sont d´autres titres importants d´ une œuvre exigeante et singulière d´un auteur qui fut aussi traducteur (de Tennessee Williams, Norman Mailer, Jerzy Kosinski, entre autres) et dialoguiste/ scénariste pour le cinéma.

Dans l´œuvre de Maurice Pons, outre son étrangeté qui déboussole délicieusement le lecteur, il y a avant tout un style, comme on pouvait lire un jour dans un article du magazine Marianne quelques années avant sa mort : «Dans l´univers de Pons, le présent est un avatar, les noms changent, les visages sont floutés. Derrière une apparence de logique, le monde reste abstrait. On n´est sûr de rien du tout, sinon de mourir un jour. Aujourd´hui ! Énorme angoisse à laquelle s´ajoute celle d´écrire, raison pour laquelle Maurice le fait si peu. Et, à l´intérieur de ce chaos mental ténébreux, la grâce infinie du style. Substantifs pleins, adjectifs déliés. On se régale à ce festin morbide. Pons aura été l´un des écrivains les plus doucement bouleversants du XXème. Au XXIème siècle, il continue».    

   

mardi 14 juin 2022

La mort de A.B. Yehoshua.

 


L´écrivain israélien Avraham Yehoshua,connu aussi sous le nom de A.B. Yehoshua, né le 19 décembre 1936 à Jérusalem, est mort aujourd´hui à Tel Aviv, à l´âge de 85 ans.

 Avraham Yehoshua appartenait à la cinquième génération de juifs sépharades installés en Israël. Après des études universitaires à l´Université hébraïque de Jérusalem, il a commencé une carrière d'enseignant. De 1963 à 1967, il a résidé à Paris, puis Il a rejoint l'Université de Haïfa en 1972.

Avraham Yehoshua a embrassé une carrière d'écrivain dès la fin de son service militaire et il a écrit de nombreux romans. Il était considéré comme l'un des plus brillants auteurs contemporains en Israël.

 Il a remporté le prix Bialik et le prix Israël ainsi que le Los Angeles Book Prize en 2006.

En France, Il a reçu le prix Médicis étranger en 2012 pour son roman Rétrospective paru chez Grasset. 

mardi 31 mai 2022

Article pour Le Petit Journal Lisbonne.

 Vous pouvez lire sur l´édition Lisbonne du Petit Journal ma chronique sur le roman La dernière enquête de Dino Buzzati de Alexis Salatko, chez Denoël.

https://lepetitjournal.com/lisbonne/a-voir-a-faire/roman-enquete-dino-buzzati-alexis-salatko-339159




lundi 30 mai 2022

La mort de Boris Pahor.

On vient d´apprendre la mort, à l´âge de 108 ans, du grand écrivain triestin de langue slovène Boris Pahor. Je lui ai consacré une chronique que vous pouvez trouver dans les archives du blog(chronique d´ août 2013-Spécial Slovénie):



dimanche 29 mai 2022

Chronique de juin 2022.

 


Alejandra Pizarnik ou «la poésie assiégée».

 Dans le tout récent Atlas de Literatura Latinoamericana (Atlas de Littérature Latino-américaine) paru en mars en Espagne aux éditions Nordica-sous la coordination de Clara Obligado et avec des illustrations d´Agustín Comotto -, l´Argentine Maria Negroni écrit qu´elle avait cherché dans les textes maudits de sa compatriote Alejandra Pizarnik- qui s´est suicidée il y a bientôt cinquante ans - les clés pour déchiffrer une énigme, comme s´il était possible de racheter à travers le revers délirant et insolant de l´ombre qu´elle représentait un monde plus vif et véridique. Elle voulait comprendre en quelle façon le côté obscène et le côté lyrique chez Pizarnik s´attiraient et se repoussaient à la fois en une sorte de libre circulation textuelle qui s´empare de son œuvre et fait de toute fuite paradoxalement une impossibilité. Maria Negroni avait eu quelque part la vision d´une œuvre assiégée, surtout à partir de la poésie de Pizarnik : «Les poèmes se sont présentés comme ces villages médiévaux qui expulsaient la pourriture extramuros telles de petites forteresses protégées par de multiples rangs de murailles en dehors desquelles on frappait celui qui était indésirable. Jamais la poésie ne m´a paru aussi sordide (et vulnérable), étant donné qu´elle était l´envers de ce que les murs tenaient à distance : la sexualité exposée comme une plaie, l´odeur putride des cadavres».

On a défini Alejandra Pizarnik comme une sorte de poète maudite d´Amérique, comme gothique ou surréaliste, mais comme l´a si bien écrit Virginia Moratiel (Argentine elle aussi) dans son essai- publié en 2020 aux éditions Fórcola - Compañeros de viaje-poetas en busca de su identidad(Compagnons de voyage-poètes en quête de leur identité) : «Ni la violence dans ses expressions poétiques ni le goût de montrer impudiquement ses fantasmes intérieurs ni sa réflexion permanente sur les frontières du langage n´ont été des impostures».  

Si, comme l´a écrit Severo Sarduy, le désir de la poésie est toujours un désir par antonomase, la poésie n´en est pas moins, selon les paroles d´Aldo Pellegrini, un témoignage lucide. Dans l´univers pizarnikien tout prend quand même des allures de miroir comme l´aurait dit Octavio Paz.

Née Flora Pizarnik Bromiker le 29 avril 1936 à Avellaneda, dans les environs de Buenos Aires, elle a adopté dès son deuxième livre le nom de plume d´Alejandra Pizarnik. Ses parents, Elias Pozharnik (devenu Pizarnik en Argentine) et Rejzla Bromiker, étaient juifs ukrainiens issus de la ville de Rivne, située aujourd´hui en Slovaquie. Son père était cuentenik, un métier traditionnel de la communauté juive, il vendait des joyaux, des vêtements et des électroménagers de porte à porte. Il était aussi socialiste, jouait du violon et a intégré un orchestre. Hormis un oncle, tous les membres de la famille restés en Europe ont été victimes de l´Holocauste. 

 Alejandra Pizarnik fut admise en 1954 à la Faculté de Philosophie de la capitale argentine après avoir fait le Baccalauréat à Avellaneda. Elle a pourtant fini par abandonner les études de philosophie pour suivre une filière plus littéraire et journalistique. Ayant du mal à se chercher une voie, elle a encore intégré dans les années cinquante l´atelier de peinture de Juan Battle Planas. C´est plus ou moins à la même époque qu´elle a commencé à publier des poèmes. Trois livres sont parus avant la fin de la décennie : La tierra más ajena (La terre la plus contraire, 1955) Un signo en tu sombra (Un signe dans ton ombre, 1955), La ultima inocencia (La dernière innocence, 1956) et Las aventuras perdidas (Les aventures perdues, 1958).

Entre 1960 et 1964, elle a séjourné à Paris où elle a suivi des cours à la Sorbonne et  travaillé comme pigiste pour le journal Cuadernos para la libération de la cultura. Elle a également participé à la vie littéraire parisienne et fut traductrice d´auteurs comme Aimé Césaire, André Breton, Antonin Artaud, Marguerite Duras ou Paul Éluard. Enfin, elle s´est liée d´amitié avec des latino-américains et des espagnols qui vivaient à Paris comme Octavio Paz, Julio Cortázar ou Rosa Chacel, mais aussi évidemment avec des écrivains français, comme Georges Bataille, Simone de Beauvoir et surtout André Pieyre de Mandiargues avec lequel Alejandra Pizarnik a entretenu une abondante correspondance de 1961 jusqu´à sa mort en 1972. En 2018, les éditions Ypsilon ont publié cette correspondance -là qui témoigne non seulement des forts liens d´amitié qui unissaient les deux écrivains (et aussi de l´amitié entre Alejandra Pizarnik et Bona Tibertelli, la femme de Mandiargues) mais également d´une complicité intellectuelle et d´une charge affective qui s´approfondissent au fil du temps. Ils s´aiment et s´admirent, se lisent et se traduisent et instaurent une relation à distance d´une réciprocité étonnante.

Dans une lettre de Buenos Aires du 6 septembre 1965, elle écrit : «J´aimerais terriblement que tu sois ici pour t´emmener entendre chanter des tangos (…) Même si la ville est si hybride et si laide, tu aimeras son caractère onirique –tout est irréel et féroce ici et on touche presque la folie puisque personne ne fait le moindre effort pour cacher le désordre et les contradictions. Dans ce sens, elle est si impudique que ça donne du vertige».   

L´enthousiasme d´Alejandra Pizarnik s´est pourtant souvent amenuisé étant donné qu´elle a connu de forts moments de mélancolie et de dépression. Elle a d´ailleurs passé les cinq derniers mois de sa vie dans un hôpital psychiatrique avant de se donner la mort le 25 septembre 1972, à l´âge de 36 ans, en ingurgitant une forte dose de barbituriques.

Dans le numéro du mois de mars de l´excellent magazine littéraire brésilien Quatro Cinco Um (Quatre Cinq Un, allusion au roman Fahrenheit 451 de Ray Bradbury), l´historienne, traductrice et poète Nina Rizzi a écrit : «Pizarnik fut cette personne fabuleuse, scandaleuse et sa vie ne nous a pas ménagé des «bistouris poétiques», ce qui a ouvert la voie à ce que soient menées des autopsies littéraires : surréaliste, mystique, maudite, folle, suicide. Mais que trouvons-nous, en fait, quand nous lisons Alejandra Pizarnik («piknik» comme je l´appelle intimement) ? D´abord nous trouvons l´amour. Ses poèmes s´ouvrent vers d´autres sens et d´autres formes tout comme la poète elle-même l´a proposé dans le texte «El poema y su lector» : «Seul le lecteur peut terminer le poème inachevé, racheter ses multiples sens, lui en ajouter de nouveaux. Terminer le poème équivaut à lui donner une nouvelle vie, à le «recréer» En créant de l´intimité avec l´écriture pizarnikienne, nous sommes témoins d´une violente obsession de la parole, une incessante réflexion sur les possibilités et les limites du langage».  Cette obsession et cette réflexion a néanmoins suscité s´autres interprétations. Dans un article publié dans le quotidien Le Monde le 19 décembre 1986, lors de la parution en français de son œuvre poétique (Les travaux et les nuits aux éditions Granit/Unesco), l´écrivain franco-argentin Hector Bianciotti(1930-2012) a écrit qu´il gardait de ses rencontres avec Alejandra Pizarnik le souvenir de son exigence, de son désir d´absolu, mais qu´il avait commis l´erreur de prendre ces caractéristiques pour des questions d´ordre littéraire, alors que pour elle la littérature n´était qu´un moyen d´atteindre à la vérité par un chemin plus court que les raisonnables labyrinthes de l´intelligence. Il écrit : «Elle détestait l´idée de réussir un poème, il lui suffisait de trouver juste une fulguration dans le cheminement discipliné qu´exige le poème : «Comme le sable du sablier tombe la musique dans la musique…» ; «Quand s´envole la maison du langage et que les mots n´abritent plus, je parle… » ; «Expliquer avec des mots de ce monde/qu´un bateau est parti de moi en m´emportant».Hector Bianciotti complète son raisonnement : «Alejandra Pizarnik croyait dur comme fer qu´une autre pensée que la pensée charrie la vérité, tel un fleuve nocturne au plus profond de nous. Découvrir ses rives invisibles, se pencher sur ses eaux étaient sa seule aspiration. Aussi, superbement naïve, demandait-elle à son réveille –matin de l´arracher au sommeil à n´importe quelle heure, afin qu´elle pût écrire, sur le coup, des choses susceptibles, le lendemain, de la surprendre, de lui proposer une clé. Comme les grands romantiques, ses frères, elle croyait aussi que de la bouche d´un fou ou d´un enfant peut sortir le mot complexe et simple capable d´enfermer le sens de l´univers».

Si la poésie d´Alejandra Pizarnik fascine et bouleverse les lecteurs, ses Journaux, publiés à titre posthume, sont tout aussi intéressants. Ana Becciu qui a écrit l´introduction de l´édition originale en langue espagnole des Journaux (Diarios, éditions Lumen, 2003) rappelle en cette même introduction qu´Alejandra Pizarnik fut dès sa jeunesse une grande lectrice de Journaux, particulièrement ceux de Katherine Mansfield, Virginia Woolf ou Franz Kafka, déjà traduits à Buenos Aires dans les années cinquante. La version espagnole du Journal de Kafka (traduit par Juan Rodolfo Wilcock) fut publiée en 1953. Dans l´exemplaire qui a appartenu à Alejandra Pizarnik, on trouve la date où il a été acheté : 1955. Il est abondamment souligné et annoté par la poète. On peut penser qu´il aura été pendant des années un de ses livres de chevet.

Dans le Journal d´Alejandra Pizarnik il est question de littérature, mais aussi d´amour, de sexe et de l´angoisse, du désespoir et de la mélancolie qui la rongent.  Un Journal où il s´agit de choisir ou de saisir le monde, ou alors de le repousser. Une entrée datée du 3 janvier 1959 illustre on ne peut mieux le désarroi où elle a plongé : «Je me sens très mal. Je ne sais pas si je suis névrotique, peu me chaut. Je ne sens qu´un abandon absolu. Une solitude absolue(…) Tous m´ont abandonnée(…) J´ai pensé à la folie. J´ai pleuré en priant le ciel que l´on me permette de devenir folle. De ne jamais m´évader de mes rêveries. C´est mon image du paradis». Le 26 avril 1963, elle écrit : «Il arrive que si je n´écris pas de poèmes, je n´accepte pas de vivre. Or, la condition de mon corps vivant et mouvant est la poésie. Si je n´écris pas, je ne vis, je ne vivrai jamais pour autre chose. Je l´ai juré une nuit de l´été 1954. Il ne s´agit pas de fidélité mais de savoir qui je suis et pour quoi je suis ici. Il ne s´agit pas de m´obliger, mais de brûler dans le langage. Tout signe de fuite me fait mal parce qu´il me nie, me fait disparaître. Ça c´est à la fois de l´orgueil et de la folie, en raison de ce que je fais avec mon corps : le punir jusqu´à ce qu´il dise des paroles, c´est-à-dire des poèmes. Je mourrai de la méthode poétique que je me suis créée pour en user et abuser. Rien de moins poétique, mais en même temps rien de plus proche –étant donné mes limites naturelles – de la vraie place de la littérature».

Poète peut-être maudite et rebelle, prosatrice d´une rare perfection et critique d´une lucidité hors de pair, Alejandra Pizarnik est indiscutablement une figure brillante et géniale de la littérature du vingtième siècle. 

 

P.S-L´œuvre d´Alejandra Pizarnik est traduite en français surtout aux éditions Ypsilon grâce à plusieurs traducteurs, selon les titres, dont Jacques Ancet, Clément Bondu, Étienne Dobenesque.

Néanmoins, j´ai traduit moi-même les deux extraits du Journal d´Alejandra Pizarnik et les traductions des extraits de textes sur Pizarnik que vous trouvez dans cette chronique.