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Féru de littérature française et étrangère, ma plume sévit dans diverses colonnes de journaux, de sites internet pour partager ce goût qui m´anime. Que détracteurs ou admirateurs n´hésitent pas à réagir à mes chroniques.

mercredi 1 août 2012

Gore Vidal n´est plus.

 

Écrivain à la plume acérée, figure polémique qui ne mâchait pas ses mots, Gore Vidal va décidément nous manquer. Il est décédé hier à Los Angeles à l´âge de 86 ans, des suites d´une pneumonie. Né le 3 octobre 1925, son arbre généalogique le reliait de près ou de loin à Jackie Kennedy, Jimmy Carter et Al Gore.
En 1948 il a publié The City and the Pillar(Un garçon près de la rivière,dans la traduction française) qui a provoqué un tollé puisqu´il s´agissait du premier vrai roman américain à mettre en scène des personnages ouvertement homosexuels. À l´époque plusieurs journaux -dont le New York Times- ont refusé de le chroniquer.
Son oeuvre est assez abondante, composée de romans, de pièces de théâtre et d´essais. Il a également écrit pour le cinéma et pour la télévision.
C´était une voix qui dérangeait et qui dénonçait souvent ce que l´auteur appelait «la politique impériale des États-Unis».
 C´était indiscutablement un des plus grands écrivains américains.    

samedi 28 juillet 2012

Chronique d´août 2012





Edgar Hilsenrath: le ghetto, le barbier, les clodos et les putes.


Il y a un comique juif, une sorte d´humour noir( issu parfois de la vieille tradition yiddish), qui a nourri la littérature européenne d´une couleur et d´une saveur qui forcent le respect. Ils ne sont sûrement pas particulièrement nombreux les lecteurs qui s´y connaissent mais quelques-uns d´entre eux, avec un peu de chance, auront peut-être déjà entendu parler du Brave soldat Chveïk du Tchèque Jaroslav Hasek, de La peste soit en Amérique de Sholem Aleikhem ou du Pentateuque ou les cinq livres d´Isaac d´Angel Wagenstein.
Dans la lignée des noms que je viens de citer, L´Allemagne a découvert, effarée, il y a quelques années, qu´elle comptait parmi ses écrivains un digne héritier de cette tradition littéraire juive : Edgar Hilsenrath. Devenu best-seller d´abord aux États-Unis où il a vécu pendant quelque temps, Edgar Hilsenrath a enrichi son écriture de l´expérience de ses multiples errances de par le monde.
Né en 1926 à Leipzig, Edgar Hilsenrath est issu d´une vieille famille de commerçants, juifs naturellement. C´est néanmoins dans la ville de Halle qu´il a grandi jusqu´à l´âge de 12 ans où «la nuit du pogrom du Reich» a poussé sa famille (sa mère, son jeune frère et lui-même) à se refugier  à Siret dans la région de Bucovine, en Roumanie, chez ses grands-parents. L´éclosion de la guerre a empêché que son père les eût rejoints, celui-ci ayant alors décidé de gagner la France où il est resté pendant toute la guerre, malgré l´occupation allemande. Quant au jeune Edgar et à sa famille, ils ont tous été déportés dans le ghetto roumain de Mogilev-Podolsk (aujourd´hui situé en Ukraine). À la fin de la guerre, il a tenté sa chance en Palestine grâce aux beaux soins de l´organisation de Ben Gurion mais, sous les coups de boutoir des dures conditions économiques (il vivotait en bricolant ici ou là), il a décidé de partir en France où sa famille s´était entre-temps réunie. Au début des années cinquante, toute la famille a pris la décision de rejoindre New York et c´est dans le pays de l´oncle Sam que l´on a été témoin petit à petit  à la naissance d´un écrivain.
Dans la dèche, Edgar Hilsenrath a publié son premier roman, Nuit, non sans mal,  la direction de sa maison d´édition ayant retiré le livre des librairies peu après la mise en vente, en vertu de la «crudité du texte». Toujours est-il qu´Edgar Hilsenrath a poursuivi son petit bonhomme de chemin et les livres se sont succédé en rendant  tout à fait respectable celui qui fut un peu une espèce de gueux, de clochard. Quand il est rentré en Allemagne en 1975, il commençait déjà à faire parler de lui avant de devenir un écrivain réputé.
Son œuvre, je l´ai écrit plus haut, est imprégnée de cet humour noir typiquement juif, satirique,  sarcastique où le tragique épouse parfois le grotesque et le burlesque. 
Son œuvre est d´ailleurs de nature à susciter des remous autour notamment de l´idée taboue selon laquelle on ne devrait nullement  faire de l´humour sur le dos de la mémoire de la tragédie de l´Holocauste et de la seconde guerre mondiale.  Aussi fut-elle longtemps boycottée en Allemagne, les observateurs n´y concevant pas que l´on puisse adopter une telle perspective en évoquant cette période sombre de l´histoire allemande. D´ordinaire, les éditeurs eux-mêmes faisaient très peu pour promouvoir les œuvres d´Edgar Hilsenrath, comme s´ils avaient honte de  les publier, comme s´il s´agissait d´une hérésie, d´un sacrilège.   
On se rappelle effectivement bien des polémiques concernant ce sujet de l´humour sur la guerre, comme  celle qui a vu le jour lors de la première du film La vita è bella (La vie est belle) de Roberto Benigni, en 1998, et comment une grande leçon de sagesse nous fut alors donnée par le regretté Jorge Semprún, un ancien détenu à Buchenwald, qui a pris la défense de Benigni contre ses détracteurs.
Concernant l´œuvre d´Edgar Hilsenrath, le moins que l´on puisse dire c´est que, tout en se servant d´un langage baignant dans le burlesque et le grotesque, elle est une œuvre de la mémoire contre l´oubli.
Dans son premier roman –Nuit –réécrit vingt fois en dix ans et qui a déjà vendu à ce jour plus de cinq cents mille exemplaires dans le monde entier, on nous raconte l´expérience du ghetto de Prokov où le personnage  Ranek lutte pour sa survie. Le quotidien du ghetto dans la misère et l´horreur fait quand même déclencher la  solidarité parce que malgré tout il faut vivre. Dans une interview accordée en 2009 au site internet français La Lettrine, Edgar Hilsenrath rappelait que la critique principale que l´on adressait à ce premier livre était  qu´il montrait les juifs sous un mauvais jour parce qu´on ne voyait pas les bourreaux ; les juifs étaient laissés à l´abandon dans des ghettos et ainsi ils volaient et violaient. Comme on ne mettait pas leurs actes en perspective avec ceux des bourreaux, ce n´était pas acceptable. 
Dans un autre roman (une commande de son éditeur américain Doubleday) –Le nazi et le barbier-Hilsenrath décrit sous des accents iconoclastes l´histoire de Max Schulz, fils bâtard mais aryen bon teint, un bourreau nazi reconverti en juif pour sauver sa peu et qui exerce le métier de barbier en Israël et claironne, qui plus est,  ses idées de sioniste fanatique ! Racontant un peu l´intrigue par le menu, au début il y avait deux garçons : un juif et un goy. Ce dernier, adulte, devient massacreur nazi dans un camp de concentration contribuant à l´élimination du juif-un barbier- et da sa famille. Recherché comme criminel de guerre,  il se fait circoncire et part en Israël se faisant passer pour le vrai barbier juif. D´après son traducteur Jörg Stickan, Edgar Hilsenrath insiste sur le fait que c´est lui-même le premier à poindre une fiction sur la Shoah du point de vue du coupable,  Max Schulz  devançant ainsi  d´une trentaine d´années Max Aue le héros criminel des Bienveillantes de Jonathan Littell.  
Un  autre titre important dans la généalogie de son œuvre est sans conteste Fuck America, curieusement le seul livre de Hilsenrath qui n´est pas traduit aux États-Unis.  L´auteur y dépeint les déboires de Jakob Bronsky (une sorte de son alter ego) dans le New York miteux des années cinquante parmi les clodos et les putes et qui  n´a que deux obsessions : soulager son sexe et écrire un roman sur son expérience des ghettos juifs.  Toujours à court d´argent, Bronsky vit de petits boulots, fréquente des cafétérias grouillantes de vieux immigrés égarés dans une ville bourgeoise et invente tout un tas d´histoires auprès de sa logeuse pour repousser le paiement du loyer de sa petite chambre, minable et pleine de cafards. Comme toujours chez Hilsenrath, les situations loufoques pullulent le long du roman. Je n´hésite pas à vous reproduire deux des épisodes les plus cocasses de l´histoire.
 Premier épisode : Bronsky enfile son costume, chausse ses souliers bien cirés et réserve une table dans le restaurant français le plus cher de New York, la Coupole de Montparnasse dans la cinquième avenue. Il prend un faux nom, Jacob Birnbaum, demande les mets les plus exquis et les boissons les plus raffinées et à la fin du repas il prétexte du dépassement du temps de stationnement pour aller regarder sa voiture- qu´il n´a pas, bien entendu- et file sans payer.
Deuxième épisode : Il s´imagine encore le petit boy (un métier qu´il a souvent exercé) qui apporte le sandwich et le café à une secrétaire d´un éditeur qui ne l´a jamais regardé en face et, à un moment donné, quand elle lui demande pourquoi il n´a pas pris le pourboire qu´elle lui a jeté, il lance à la secrétaire : «PARCE QUE J´AI ENVIE DE VOUS ENCULER !» La secrétaire fait l´air de ne pas comprendre, prend peur quand il lui dit qu´il a un couteau, puis se rassure quand il lui affirme : «Je suis écrivain». Alors qu´il dit encore «ET MAINTENANT JE VAIS ENFIN VOUS ENCULER», elle lui répond : «Mais vous n´avez pas encore vu mon cul !». Il ne l´avait pas vu parce qu´elle le cachait derrière le bureau. Bref, c´est à mourir de rire…
Deux autres livres emblématiques d´Edgar Hilsenrath sont Le retour au pays de Jossel Wassermann, où l´on assiste à l´irruption des personnages pittoresques (porteurs d´eau, traîne-savates, rabbins) typiques du petit monde juif d´Europe Centrale, et  Le conte de la pensée dernière qui a reçu le Prix Alfred Doblin et qui raconte l´odyssée rocambolesque d´un paysan arménien émigré aux États-Unis qui à son retour est accusé en 1914 d´être le meurtrier de l´archiduc François Ferdinand à Sarajevo.
 Enfin, très prochainement les éditions Attila* feront paraître avec traduction de Jörg Stickan et Sacha Zilberfarb le roman Orgasme à Moscou. Il serait juste de mettre ici en exergue le parcours singulier des deux traducteurs et de leur travail remarquable.
Jörg Stickan est né en 1968 en Allemagne et vit en France depuis la fin des années quatre-vingt. Il a travaillé comme acteur, commis de cuisine, metteur en scène, barman, enquêteur téléphonique et chanteur d´opéra avant de devenir traducteur, rendant en français des œuvres de Hanns Eisler, Hanns Henny Jahnn, Gerhart  Hauptmann, Johann Nestroy et J.M.R.Lenz.
Sacha Zilberfarb est né à Paris en 1972. Agrégé d´allemand et d´histoire, il enseigne dans un lycée de la banlieue parisienne. Ancien acteur amateur, il a joué des pièces de Valère Novarina, Roberto Zucco  et Bernard-Marie Koltès.  Il est membre du comité de rédaction de la revue Vacarme et a appris le yiddish, langue de ses grands-parents paternels, pour lire dans le texte Sholem Aleikhem.
Quant à Edgar Hilsenrath, admirateur de Kafka et d´Erich Maria Remarque et à qui Max Brod a écrit un jour dans une lettre que, pour devenir écrivain, il  lui fallait faire de profondes études littéraires (alors que pour lui, ses études, c´était la vie), Edgar Hilsenrath donc, après avoir roulé sa bosse et filé un mauvais coton, peut, du haut de ses 86 ans, regarder la vie tranquillement, vivre de sa plume et dire : «Ma patrie est la langue allemande»…

*Attila est depuis quelques années l´éditeur français d´Edgar Hilsenrath. Les  nouvelles éditions de poche sont publiées dans la collection Points.

lundi 9 juillet 2012

Promenade d´été


Dictionnaire des mots oubliés ou délaissés.

François Mottier


 
Quand on fait (re)vivre les mots.
(Dictionnaire des verbes oubliés ou délaissés de François Mottier).


Nous sommes témoins depuis quelques années -ce n´est plus d´ailleurs un secret –d´un net abâtardissement de la langue parlée ou écrite. On tend à tout simplifier. Je ne m´insurge pas-loin s´en faut- contre la création de néologismes qui enrichissent la langue, ce phénomène en mouvement perpétuel. Vergílio Ferreira, grand écrivain portugais du vingtième siècle, traduit en d´autres langues, dont le français, avec un considérable retard par rapport à la date de parution de ses premiers livres-Le roman Matin perdu (Manhã submersa en portugais) s´est vu décerner le prix Femina étranger en 1990(Éditions La Différence) alors qu´au Portugal il avait été publié en 1954 !-Vergílio Ferreira a donc affirmé un jour que le grand écrivain est celui qui enrichit le dictionnaire de nouveaux vocables et non pas celui qui cherche des mots dans le dictionnaire.
Les Portugais les plus nationalistes rechignent un peu à reconnaître l´apport des Brésiliens, par nature plus pétillants, à l´enrichissement de la langue portugaise. Et pourtant, cet apport est significatif. On vous donne un tout petit exemple : pour féliciter quelqu´un pour son anniversaire on peut lui dire «Feliz aniversário» (joyeux anniversaire) mais aussi «Parabéns !». Or, de ce dernier mot, les Brésiliens en ont créé le verbe « parabenizar».
La création de nouveaux mots (noms, adjectifs, verbes) ne doit quand même pas nous faire ensevelir les plus anciens dans un vieux dictionnaire poussiéreux rangé dans un quelconque tiroir aux oubliettes. S´ils risquent de disparaître, il faut leur redonner vie, si possible par le biais d´un dictionnaire spécifique. C´est d´ailleurs ce que vient de faire, avec un indéniable doigté et-j´en suis sûr- un grand plaisir, François Mottier avec son Dictionnaire des verbes oubliés ou délaissés (Édition de la Mouette) et ce pour le bonheur des amants du beau parler et des amateurs de la préexcellence du langage français (pour paraphraser Joachim Du Bellay).
Un verbe est, on le sait, essentiel dans une phrase et il est en quelque sorte une antithèse de la banalité. En épigraphe de ce dictionnaire, François Mottier a choisi une belle phrase de Charles Baudelaire :«Il y a dans le mot, dans le verbe, quelque chose de sacré qui nous défend d´en faire un jeu de hasard. Manier savamment une langue, c´est pratiquer une sorte de sorcellerie évocatoire».
C´est donc avec un plaisir de collectionneur et de voyageur que nous parcourons ce dictionnaire comme si plonger dans ce livre et humer les mots qui s´en dégagent fût le meilleur antidote contre la disparition de ces verbes précieux et rares, comme si en exhumant ces verbes de la tombe ou du moins du limbe où ils se trouvaient empêtrés on fût imprégné d´un parfum de lavande et non pas d´une odeur de renfermé.
Au fur et à mesure que l´on feuillette les pages de ce dictionnaire atypique, on se sent embarqué dans un voyage où les mots défilent devant nos yeux comme autant de destinations inconnues ou oubliées. Ainsi, retenez bien le verbe «adraguer», verbe argotique qui signifie «boire en excès».Pour briser un peu la monotonie, si vous voulez parler de quelqu´un en disant notamment qu´il n´est plus particulièrement sobre, au lieu de dire qu´il est déjà un peu arrosé, vous pouvez dire tout bonnement qu´il est déjà un peu «adragué», n´est-ce pas ? Par contre, si vous voulez pénétrer furtivement dans un verger pour y cueillir des fruits, vous pourrez dire que vous allez «allevasser». Si vous vous sentez indolent en ce moment parce qu´il fait très chaud, vous pourrez dire que la chaleur est de nature à vous rendre paresseux, c´est-à-dire à vous «apparesser». Si vous avez un malaise, vous risquerez de «débâgouler», par d´autres mots, «vomir sans avertissement», un verbe qui peut signifier aussi au figuré «injurier quelqu´un en lâchant tout ce qui vient à la bouche, en fait de grossièretés». Si vous êtes assez téméraire pour, à la manière des aventuriers du passé, délivrer un ami qui est en taule, vous irez alors le «défermer». Si vous avez peur de déranger les heures ordinaires d´occupation de quelqu´un, vous lui poserez d´abord la question : «Je ne vous désheure (verbe désheurer) pas, au moins ?». Si vous êtes discret et ne laissez pas éclater votre colère quand il s´agit de vous plaindre, alors vous êtes en train de «hogner». Par contre« hollander» ne signifie aucunement voyager en Hollande ou être partisan de François Hollande, mais «ôter le suint d´une plume en la passant à la cendre très chaude». En outre, si vous avez l´intention de décerner à quelqu´un le titre de monseigneur de souriante façon, vous le «monseigneuriserez». Enfin, voulez-vous rappeler un événement à quelqu´un ? Ça s´appelle « ramentevoir».
Enfin, les exemples sont légion et l´on ne va pas bien sûr les épuiser ici. Ce que je cherche surtout c´est à vous donner une illustration de l´incomparable richesse de cette œuvre, un livre publié par une petite maison d´édition (Édition de la Mouette) de la ville de Sète au catalogue assez varié et qui prouve de la sorte qu´il faut souvent lorgner du côté des éditeurs de province pour y dénicher des joyaux comme celui-ci.
L´auteur, François Mottier, est né à Vevey, en Suisse, en 1952. Vieux baroudeur, passionné de mer, il a voyagé un peu partout notamment en Croatie et en Afrique avant de se fixer à Sète.
Il a travaillé presque exclusivement dans le tourisme, a écrit des poèmes, des romans et des nouvelles et prépare plusieurs ouvrages maritimes et d´autres livres sur la ville de Sète.
Personnalité avenante, François Mottier est un de ces rares écrivains pour qui la littérature est un lieu de rencontre, de rêves, d´amitié et de partage. Pour le grand bonheur de ses lecteurs.

François Mottier, Dictionnaire des verbes oubliés ou délaissés, éditions de la Mouette, Sète, 2011.

mardi 3 juillet 2012

Gabriela Adamesteanu à Lisbonne


On vient de passer un agréable début de soirée dans la librairie Leya na Barata, à Lisbonne. C´était la présentation de Uma manhã perdida(chez Leya Dom Quixote), traduction portugaise(par Corneliu Popa)du roman Dimineata perduta de la romancière roumaine Gabriela Adamesteanu qui sera l´objet d´une chronique de La plume dissidente dans un tout proche avenir(la traduction française, Une matinée perdue, est disponible depuis 2005, chez Gallimard, signée par Alain Paruit).
Au cours de cette présentation, nous avons eu droit à un entretien assez intéressant entre Gabriela Adamesteanu et la romancière portugaise Lídia Jorge. 
On ne peut que saluer la décision de Leya Dom Quixote de faire connaître aux lecteurs portugais l´immense talent de Gabriela Adamesteanu.

jeudi 28 juin 2012

Chronique de juillet 2012




Valery Larbaud, l´éternel voyageur.


Quelqu´un a écrit un jour que la littérature était une sorte de métaphore du voyage ou vice-versa. Le mot littérature lui-même renvoie à l´idée de voyage. En lisant des livres, nos yeux parcourent les lettres comme on dessine une éternelle cartographie, parfois aux allures de labyrinthe borgésien. Xavier de Maistre - un auteur quasiment inconnu aujourd´hui –a d´ailleurs écrit en 1794 un certain Voyage autour de ma chambre dont le titre a inspiré des décennies plus tard, en 1846, le célèbre Viagens na minha terra (Voyages dans mon pays) d´Almeida Garrett, un des plus grands écrivains portugais du dix-neuvième siècle. Il est donc on ne peut plus clair que littérature et voyage font décidément bon ménage d´autant plus que l´on associe le plus souvent le mot voyage tout court à une idée d´oisiveté tout comme les écrivains sont d´ordinaire perçus comme des êtres par excellence oisifs que rebuterait toute discipline et en écrivant ceci je ne puis m´empêcher de penser à ces vers magnifiques du grand poète Pierre Reverdy : «J´ai tellement besoin de temps pour ne rien faire qu´il ne m´en reste plus assez pour travailler».
Parmi les grands écrivains voyageurs du vingtième siècle, Valery Larbaud occupe indiscutablement une place de choix.  Né le 29 août 1881 à Vichy, Valery Larbaud était l´enfant unique du pharmacien Nicolas Larbaud (cinquante-neuf ans à la naissance de son fils) et d´ Isabelle Bureau des Etivaux(trente-huit ans). À la mort de son père en 1889, Valery Larbaud est élevé par sa mère et sa tante et en 1908 il obtient une licence ès-lettres à Paris. Valery Larbaud a mené une vie de dandy sans grands soucis financiers et ce parce que la fortune familiale issue de la source Vichy Saint-Yorre lui assurait les ressources nécessaires pour vivre aisément.
Ainsi s´est-il livré dès sa jeunesse à ses deux passions : la littérature et les voyages. S´il a dû parfois descendre dans des stations thermales pour soigner une santé plutôt fragile, il a tout autant fréquenté des hôtels dans les principales villes européennes. De ces séjours, sa plume en a tiré des impressions vives et pétillantes. La plume de Valery Larbaud était celle d´un esthète, d´une élégance et d´une volupté de langage parmi les plus riches que la littérature française ait connues dans tout le vingtième siècle. Son goût des voyages, de ces ailleurs lointains, de la transfiguration, l´a fait signer certains de ses écrits de pseudonymes comme L.Hagiosy, X.M.Tournier de Zamble  et surtout A.O. Barnabooth. Les écrits d´ A.O.Barnabooth (Les poésies et le Journal intime) rapprochent cette expérience, toutes proportions gardées, de l´hétéronymie de Fernando Pessoa puisque Larbaud accorde à sa création une biographie propre. L´idée du nom lui serait venue d´un séjour anglais et composé à partir de Barnes, une localité proche de Londres, et de Booth, enseigne de pharmacies anglaises à succursales multiples. Dans Les poésies de A.O.Barnabooth, il y a un poème que j´apprécie particulièrement et qui traduit on ne peut mieux le jeu de miroirs, de transfiguration, de déguisements où les écrivains excellent. Il s´intitule justement Le masque et je me permets de le reproduire ici :
J’écris toujours avec un masque sur le visage ;
Oui, un masque à l’ancienne mode de Venise,
Long, au front déprimé,
Pareil à un grand mufle de satin blanc.
Assis à ma table et relevant la tête,
Je me contemple dans le miroir, en face
Et tourné de trois quarts, je m’y vois
Ce profil enfantin et bestial que j’aime.
Oh, qu’un lecteur, mon frère, à qui je parle
À travers ce masque pâle et brillant,
Y vienne déposer un baiser lourd et lent
Sur ce front déprimé et cette joue si pâle,
Afin d’appuyer plus fortement sur ma figure
Cette autre figure creuse et parfumée.

On entend pour la première fois le nom de Barnabooth  le 4 juillet 1908 à travers la parution à frais d´auteur d´un volume où sont rassemblées «Les œuvres françaises de M.Barnabooth», précédées d´une Vie de Barnabooth attribuée à X.M.Tournier de Zamble. En 1913, La Biographie sera remplacée par le Journal du riche amateur que Larbaud rédige dès 1908. La couverture porte cette fois-ci le nom de l´auteur avec un nouveau titre : A.O.Barnabooth-ses œuvres complètes. Les poésies sont revues et parfois raccourcies, voire éliminées. C´était, comme l´a écrit Robert Mallet dans la préface aux Poésies de A.O.Barnabooth de la collection Poésie chez Gallimard, « après la spontanéité qui défoule, la réflexion qui épure». Mallet regrette néanmoins que cette amputation eût quand même privé le lecteur du plaisir de jouir de quelques œuvres de qualité. Pour la petite histoire, on peut vous dire que Barnabooth était un « charmant jeune homme de vingt-quatre ans à peine, de petite taille, toujours vêtu simplement, assez mince, aux cheveux tirant sur le roux, aux yeux bleus, au teint fort blanc et qui ne porte ni barbe ni moustache». En plus, il était né le 23 août 1883 en Amérique du Sud, mais s´était fait naturaliser citoyen de l´État de New-York. Quoiqu´Américain(ou, comme on le dit depuis un certain temps, étasunien), c´est en Europe qu´il aime vivre, écrivant en français pour le plaisir, malgré ses attaches aux langues espagnole et anglaise. Et l´on peut ajouter que la biographie de  Barnabooth rejoint un peu celle de Valery Larbaud lui-même. Le même goût des langues (Larbaud maîtrise bien- outre bien entendu sa langue maternelle, le français-l´anglais, l´espagnol, l´italien et il acquerra le long de sa vie des rudiments d´allemand et de portugais), la dimension cosmopolite,  la soif de connaissances et l´amour des femmes.
Les femmes sont d´ailleurs au coeur de l´œuvre de Valery Larbaud : Fermina Marquez (roman qui obtient quelques voix au prix Goncourt de 1911), Enfantines (récits publiés en 1918) et Amants, heureux amants (recueil de trois courts romans ou trois longues nouvelles paru en 1921). La femme chez Larbaud est d´abord celle des premiers émois de l´adolescence, mais aussi la femme adulte qui enivre l´homme à travers sa volupté, la femme anglaise, française, latine, slave, de toutes les latitudes parce que c´est la diversité de la femme qui la rend si singulière et qui fait bercer l´homme en le  plongeant dans la nostalgie et les doux parfums du dépaysement.  Un des portraits les plus intéressants de femmes, on le retrouve dans le texte Lettre de Lisbonne du livre Jaune bleu blanc où Valery Larbaud vante l´élégance dans la simplicité des vendeuses de poisson lisboètes : «Un jour en flânant près de la gare où l´on prend le train pour Estoril et Caescaes(en fait ça s´écrit Cascais, ou au mieux, Cascaes, dans l´ancienne orthographe), je tombai sur le lieu de réunion, le quartier général de ces vendeuses de poisson qu´on voit partout dans Lisbonne, le matin et même assez tard dans l´après-midi, et qui marchent dans les rues, pieds nus, portant un grand panier plat en équilibre sur la tête. Quelle belle race de filles ! Sûrement les filles  d´Europe les plus droites». Puis, il en décrit une en particulier, celle qui apporte le poisson à la maison : «Elle s´avance avec une majesté incomparable, et puis, devant notre seuil, elle s´incline très légèrement comme une révérence devant l´autel, et déjà elle a repris sa posture parfaitement verticale, et le panier à ses pieds(…)Quels splendides corps elles doivent avoir sous leurs vêtements couleur de misère».Malgré la beauté du corps qu´il devine sous leurs vêtements, il regrette les traits du visage et le teint presque toujours pénibles à regarder. Pourtant, un jour il en a vu une différente («Quelle belle statue de la jeune République portugaise !») tant et si bien qu´il n´a pu s´empêcher de se retourner sur son passage, de la suivre des yeux et de s´exclamer : «J´aurais donné je ne sais quoi, une somme d´argent,- quitte à me priver de plusieurs choses et à renoncer à des achats de livres,- pour voir son corps».
Valery Larbaud garde d´ailleurs de magnifiques souvenirs de son séjour de 1926 à Lisbonne –qui selon lui dispose de la plus belle place d´Europe, le Terreiro do Paço- de la gentillesse des Portugais, de ses rendez-vous avec l´écrivain espagnol Ramon Gomez  de la Serna et entre autres choses du mot portugais «menina» qui, jouant avec l´ambiguïté, peut signifier une enfant ou une jeune fille.
Il aime tellement Lisbonne qu´il aurait sûrement souscrit à la description qu´en fait bien des années plus tard l´écrivain allemand Erich Maria Remarque dans son roman La Nuit de Lisbonne, publié en 1962(mais dont la trame se déroule en 1942), donc après la mort de Valery Larbaud : «Lisbonne de jour a quelque chose de naïvement théâtral, qui ensorcèle et qui captive ; la nuit avec ses terrasses, elle ressemble à un décor de féerie. C´est une cité de rêve dans sa robe d´apparat, qui, semblable à une jolie femme, descend posément, parée de mille diamants, vers son amant nocturne». 
Tout de même, côté voyages, la palme revient indiscutablement à l´Italie, dont il jouit à satiété des paysages, des musées, de la sensualité et  de la douceur qui se dégagent de tout séjour transalpin.  Rome (qui lui inspire le livre Aux couleurs de Rome), Milan, Florence, Venise, Gênes (où il rencontre en 1922 Maria Nebbia, celle qui sera sa compagne jusqu´à sa mort), Naples, Trieste et tant d´autres villes, tout en Italie passe par la plume élégante de Valery Larbaud qui est sûrement un des deux auteurs français de la première moitié du vingtième siècle-l´autre étant André Suarès et son magnifique Voyage du Condottière – qui ont su le mieux traduire par écrit l´envoûtement devant la richesse et la beauté de la culture italienne.
Mais si Valery Larbaud excellait dans la poésie tout autant que dans le roman, la nouvelle ou les impressions de voyages, il était également  remarquable  en tant que traducteur, diariste et critique littéraire. La plupart de ses critiques sont rassemblées dans le recueil Ce vice impuni, la lecture, en deux tomes : domaine anglais et domaine français.  Dans le recueil  Du navire d´argent sont réunis d´autre part les articles qu´il a livrés au quotidien argentin La Nación et qu´il écrivait directement dans la langue de Cervantès, comme il s´est d´ailleurs servi de la langue de Shakespeare en d´autres occasions.  
Sa correspondance est elle aussi assez abondante et son Journal- dont une dernière édition est parue en 2009 chez Gallimard- regorge d´anecdotes et de considérations de toutes sortes. Proche d´André Gide, de Paul Valéry et de Léon-Paul Fargue, il fut un des fondateurs de la Nouvelle Revue Française. À cause de son argent, d´aucuns allaient jusqu´à penser, à tort, qu´il  en était un des actionnaires. Exigeant et ne faisant pas de concessions à la facilité, il tenait en haute estime l´éditeur Gaston Gallimard parce qu´il se faisait fort de «publier de la bonne littérature en dépit du public».
Ce voyageur intrépide, «ce grand  patriote cosmopolite»-phrase qu´il attribuait à Barnabooth mais qui lui allait comme un gant-qui s´est grisé des merveilles du monde, fut  atteint en 1935 d´hémiplégie et d´aphasie et a passé les vingt-deux dernières années de sa vie-jusqu´à sa mort, le 2 février 1957 -cloué sur un fauteuil.
Aujourd´hui L´association internationale des amis de Valery Larbaud  perpétue son œuvre en  décernant chaque année, depuis 1967, un prix littéraire en mai ou juin et Les cahiers des amis de Valery Larbaud rassemblent annuellement des études consacrées à l´écrivain dont la bibliothèque est conservée dans la médiathèque municipale de Vichy, inaugurée en 1985. À Paris, une rue porte son nom dès 1993 dans le treizième arrondissement tout comme le lycée professionnel de Cusset, en Auvergne, depuis 1999. Enfin, son œuvre est presque entièrement disponible chez Gallimard (y compris dans la collection La Pléiade en deux volumes).
Cinquante-cinq ans après sa mort, son œuvre est toujours vivante pour le grand bonheur de tous ceux pour qui la littérature est un voyage éternel, ne serait-ce qu´autour d´une chambre…

           

mercredi 27 juin 2012

Le tricentenaire de Rousseau



Ce 28 juin on signale le tricentenaire de la naissance de Jean-Jacques Rousseau, né donc en 1712 à Genève, et mort à Ermenonville le 2 juillet 1778. Écrivain, philosophe et musicien, il est sans l´ombre d´un doute une des figures majeures du Siècle des Lumières. Auteur de: Discours sur l´origine et les fondements de l´inégalité parmi les hommes(1755); Julie ou la Nouvelle Heloïse(1761); Émile ou De l´Éducation(1762); Du contrat social (1762); Considérations sur le gouvernement de Pologne(1771) et un nombre important d´autres livres publiés à titre posthume dont Essai sur l´origine des langues; Projet de constitution pour la Corse; Les Confessions et Les rêveries du promeneur solitaire,l´héritage et l´influence de Rousseau sont encore aujourd´hui indiscutables, malgré les polémiques que son oeuvre pourrait susciter. Le tricentenaire de sa naissance est peut-être une occasion en or pour lire ou relire les livres de ce nom incontournable de la culture francophone et universelle.

jeudi 21 juin 2012

Prix du roman arabe pour Boualem Sansal,malgré la colère des ambassadeurs


 
L´écrivain algérien d´expression française Boualem Sansal, auteur du très beau roman Rue Darwin, a finalement reçu le prix du roman arabe chez son éditeur Gallimard. Il s´agit en quelque sorte d´un prix honorifique puisque le mécène du prix, le conseil des ambassadeurs arabes de France, a refusé de remettre son chèque de 15.000 euros après qu´il eut appris que l´auteur s´était rendu à Jérusalem en mai pour y participer au festival international des écrivains.Le jury a tenu à honorer sa distinction et Boualem Sansal a pu recevoir le prix ce jeudi. Une triste affaire prouvant la mentalité étriquée de certains diplomates. Je vous rappelle que j´ai consacré dans ces colonnes un article à Boualem Sansal lors de la parution d´un autre roman(Le village de l´Allemand)que vous pouvez retrouver dans les archives de l´année 2008.Pour en savoir davantage sur cette affaire, je vous conseille la lecture de l´article du blog de Pierre Assouline La République des Livres et de Boualem Sansal lui-même dans l´édition française du Huffington Post.