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Féru de littérature française et étrangère, ma plume sévit dans diverses colonnes de journaux, de sites internet pour partager ce goût qui m´anime. Que détracteurs ou admirateurs n´hésitent pas à réagir à mes chroniques.

mercredi 5 novembre 2014

Le prix Goncourt 2014 pour Lydie Salvayre





  Le prix Goncourt version 2014 a été attribué à Lydie Salvayre pour son roman Pas pleurer(éditions du Seuil), au cinquième tour pour cinq voix contre quatre revenues au roman Meursault, contre-enquête de Kamel Daoud(éditions Actes Sud;voir notre chronique d´octobre).

Ce très beau roman de Lydie Salvayre dont le sujet est la guerre civile d´Espagne (1936-1939) nous présente deux voix entrelacées : celle de l´intellectuel français Georges Bernanos, témoin direct du drame espagnol(voir son oeuvre Les Grands Cimetières sous la lune), et celle de Montsé, la mère de la narratrice, une villageoise de haute Catalogne qui se souvient, soixante-quinze ans après les événements, des jours heureux de l´insurrection libertaire. 
Bonne lecture.
(P-S-Le 8 novembre-J´ai écrit un article sur ce livre. Il a été publié dans l´édition Lisbonne du quotidien «Le petit journal»
http://www.lepetitjournal.com/lisbonne/a-voir-a-faire/culture/199018-litterature-le-prix-goncourt-2014-a-ete-attribue-a-lydie-salvayre)


mardi 28 octobre 2014

Chronique de novembre 2014




 


L´âme tourmentée de Sylvia Plath.


Nous autres francophones et francophiles devons nous rendre à l´évidence : nous ne pouvons nullement nous prévaloir d´avoir un nombre aussi important de femmes écrivains(ou écrivaines, un mot que d´aucuns rechignent toujours à employer) que, par exemple, les Anglo-Saxons. En plus, si l´on ne s´en tient qu´à la poésie, alors là, l´écart se creuse davantage. Ceci vaut tant pour la littérature contemporaine que pour tout notre patrimoine littéraire.    
Si elle était encore en vie, la poète ou poétesse (il y a toujours un hic quand on parle de femmes en littérature) américaine Sylvia Plath -y a-t-il une figure littéraire féminine de la même génération aussi forte en France ?-aurait pu fêter le 27 octobre son quatre-vingt-deuxième anniversaire, mais son esprit tourmenté et sa séparation en 1962 d´avec le poète anglais Ted Hugues (tombé entre-temps amoureux d´Assia Wevill, femme du poète canadien David Wevill), l´ont poussée vers l´au-delà : le 11 février 1963, à l´âge de trente ans, après avoir préparé le petit-déjeuner pour ses enfants, elle s´est enfermée dans sa cuisine, les fenêtres et les portes calfeutrées, et s´est donné la mort en ouvrant le gaz du réchaud. L´écrivaine était morte, mais une légende venait de naître.
Sylvia Plath a vu le jour à Boston, une ville un peu rigide et puritaine selon certains, mais incontestablement bien plus intellectuelle et progressiste que beaucoup d´autres villes américaines, loin donc de l´Amérique profonde tellement ringarde qu´une autre écrivaine américaine, Gertrude Stein-vivant à Paris et ayant parrainé la soi-disant Lost Generation(Génération perdue) a pu dire-une boutade, il est vrai-qu´il s´agissait du plus vieux pays au monde !
 Sylvia Plath y est donc née  le 27 octobre 1932. Son père, Otto Plath, un professeur de biologie d´origine allemande, est prématurément mort en 1940. L´histoire se raconte en peu de mots : suite à une gangrène diabétique, il est amputé d´une jambe avant de succomber à un cancer du poumon. Sylvia, qui n´avait alors que huit ans, fut profondément touchée par cette disparition, à telle enseigne qu´elle n´allait jamais vraiment s´en remettre. En 1950, après des études secondaires brillantes, elle a fait son entrée au Smith College grâce à une bourse. Elle s´est tôt fait remarquer en remportant plusieurs petits prix littéraires qui annonçaient déjà un rare talent d´écriture. Pourtant, ce parcours sans tache au Smith College, où elle a achevé ses études en 1955, a connu une courte interruption, après sa première tentative de suicide en 1953. Cette tentative, elle l´a ratée de très peu. Elle s´est produite à la suite d´une hospitalisation pour cause de dépression. Soumise ensuite à des électrochocs, Sylvia Plath a avalé un flacon de somnifères avant de se cacher à la cave. Ce n´est qu´au bout de trois jours que son frère l´a retrouvée évanouie.
Une fois cette dépression surmontée (toujours apparemment chez Sylvia Plath), elle est partie perfectionner ses études, grâce à une bourse Fullbright à la prestigieuse Université de Cambridge, en Angleterre, et c´est dans ce pays que sa vie a pris un tournant qui devait la bouleverser à jamais : la connaissance de Ted Hugues. Ce fut le coup de foudre, une véritable passion : ardente, fougueuse, impétueuse. Au mariage en 1956 s´est succédé un séjour prolongé de deux ans aux États-Unis après quoi le couple est rentré en Angleterre. Pendant ce temps, Sylvia Plath commençait à susciter l´admiration des milieux littéraires anglo-américains. En 1960, elle publiait The Colossus and other poems (Le Colosse et autres poèmes) et l´année suivante, elle écrivait The Bell Jar (La cloche de détresse, rebaptisée La cloche de verre dans la traduction récente des Œuvres dans la collection Quarto) qui ne devait paraître que le 14 janvier 1963, un mois avant sa mort, sous le pseudonyme de Victoria Lucas. Ce roman allait connaître un succès retentissant aux Etats-Unis vers 1971, presque une dizaine d´années après la disparition de Sylvia, lors de la réédition du roman et ce parce que la jeunesse féminine de l´époque se reconnaissait dans l´ héroïne Esther Greenwood, une étudiante romantique des années cinquante, âgée de dix-neuf ans, qui veut se procurer une place au soleil, mais qui se trouve tiraillée entre ses ambitions intellectuelles et le modèle féminin d´une société rongée par le maccarthysme. À la fin, Esther rate son suicide, contrairement à Sylvia Plath…
Une partie non négligeable de l´œuvre de Sylvia Plath est composée par ses Journaux intimes, qui témoignent des angoisses et déboires de la jeunesse américaine de l´époque aussi bien que de la névrose permanente de l´écrivaine, des journaux qui ont été caviardés dans un premier temps par sa mère, Aurelia Plath, et par son mari Ted Hugues afin de «ménager à sa famille et à ses enfants certains déboires».Ted Hugues est d´ailleurs souvent accusé d´avoir exercé une emprise tyrannique sur ses femmes. En 2006, un livre paru en Angleterre, chez Robson Books, un livre écrit par deux journalistes israéliens, Yehuda Koren et Eliat Negev, intitulé A lover for unreason :the life and tragic death of Assia Wevill (Un amant de la déraison : la vie et la mort tragique de Assia Wevill) dépeignait le comportement atrabilaire et violent de Ted Hugues qui aurait poussé Assia Wevill à reproduire, six ans plus tard, le 25 mars 1969, l´attitude de Sylvia Plath, en des circonstances d´ailleurs fort similaires, à la différence près que Assia a entraîné avec elle, dans son « dernier voyage », sa fille Shura, alors que Sylvia avait laissé en vie ses enfants. Ce n´est qu´après la mort de Ted Hugues en 1998 que l´édition intégrale des Journaux a vu le jour sous le titre de Unabridged Journals.
 Quoi qu´il en soit et pour ne s´en tenir qu´à l´œuvre de Sylvia Plath-si tant est que, dans ce cas, l´œuvre puisse se dissocier de la vie, tellement elles sont imbriquées-, la poésie en est la partie la plus expressive et lumineuse. Un des titres les plus prestigieux, Ariel, fut publié après sa mort, à l´initiative de Ted Hugues. Au début des années quatre-vingt, paraissait une anthologie des meilleurs poèmes de Sylvia Plath avec quelques textes inédits qui fut couronnée en 1982 du prix Pulitzer.
Le poète Robert Pinsky a écrit un jour dans The New York Times Book Review que «tourmentés, hyperactifs, perpétuellement accélérés, les poèmes de Sylvia Plath nous saisissent par leur imagination extravagante, dégageant des images et des phrases avec l´énergie d´un cheval qui s´enfuit».        
La poésie de Sylvia Plath est le fruit d´une sensibilité exacerbée tissée de l´obsession récurrente de la mort, servie par un style personnel et recherché. La nature, les objets, le quotidien et les ombres sont des sujets qui peuplent la plupart des poèmes de Sylvia. Le pouvoir d´évocation de sa poésie est éblouissant, comme par exemple, dans le poème « The manor garden » (Le jardin du manoir) : « The fountains are dry and the roses over / Incense of death. Your day approaches. / The pears fatten like little buddhas. / A blue mist is dragging the lake ... (Les fontaines sont taries et les roses sont finies / encens de mort, ton heure est proche / Les poires grossissent comme de petits bouddhas / Une brume bleue prolonge le lac…) »; ou comme dans « Widow » (La veuve): « Widow. The word consumes itself - / Body, a sheet of newsprint on the fire / Levitating a numb minute in the updraft / Over the scalding, red topography / That will put her heart out like an only eye… (Veuve. Le mot se détruit lui-même / Corps, une feuille de journal dans le feu / qui s´élève pour un instant engourdi dans l´air chaud / sur la topographie rouge et brûlante / qui étalera son cœur comme un seul regard…) » ; ou encore dans Contusion(Contusion) que l´on vous présente intégralement : «Colour floods to the spot,dull purple/The rest of the body is all washed out/The colour of pearl. In a pit of rock/The sea sucks obsessively,/One hollow the whole sea´s pivot./The size of a fly, the doom mark/Crawls down the wall./The heart shuts,/The sea slides back,/The mirrors are sheeted(«La couleur surgit à l´endroit, pourpre et grise./Le reste du corps est sans couleur,/La couleur de la perle./Dans le creux du roc/La mer avale compulsivement /une concavité, le centre de toute la mer./De la taille d´une mouche,/l´empreinte du destin/glisse le mur./Le cœur se renferme,/la mer s´éloigne,/les miroirs sont voilés»)*.
Le poème le plus énigmatique de Sylvia Plath et qui suscite les interprétations les plus diverses est néanmoins «Daddy» («Papa») où elle écrit les vers «Every woman adores a fascist/The boot in the face, the brute/Brute heart of a brute like you» («Toutes les femmes adorent un fasciste/Les coups de botte dans la figure, le cœur / de brute brutale d´une brute comme toi»)**. Un poème plein de références historiques, surtout à l´Holocauste, aux juifs, au nazisme. Un règlement de comptes avec feu son père ? L´allusion à une tyrannie paternelle ? Que veut-elle évoquer au juste? La fascination du pouvoir ? La tyrannie de l´amour fou que certaines femmes ressentent pour un homme (et donc en filigrane, par exemple, sa passion pour Ted Hugues) ? Plus récemment, d´aucuns ont avancé une troisième possibilité selon laquelle il s´agirait d´un artifice, d´une métaphore pour porter atteinte à l´image de sa mère, symbole, elle, de la tyrannie. À chacun son interprétation…
La vie de Sylvie Plath, cette vie courte qui n´a duré que trente ans, mais qui aura été vécue intensément, violemment, avidement, a toujours fait jaser et a surtout inspiré des biographies, des fictions et même un film. J´omets les biographies-écrites par des Anglais, des Américains, des Français et une Italienne-que les admirateurs de Sylvie Plath pourront facilement dénicher, en faisant une petite recherche sur le Net. Quant aux fictions, gravitant le plus souvent autour de la relation avec Ted Hugues, on peut citer : Les femmes du braconnier (Claude Pujade-Renaud) ; La ballade de Ted et Sylvia (Emma Tenant) ; Froidure (Kate Moses) et Mourir est un art, comme tout le reste (Oriane Jeancourt Galignani).Pour ce qui est du film, il s´intitule Sylvia et il est sorti en 2003, tourné par la Britannique Christine Jeffs, avec Gwyneth Paltrow et Daniel Craig. Enfin, il y a eu aussi un opéra, J´irai vers le nord, j´irai vers la nuit polaire de Kasper T.Toeplitz, créé en 1989 au Festival d´Avignon.
Le suicide de Sylvia Plath a mis un terme aux angoisses, aux frustrations, aux dépressions, aux mésaventures d´une femme qui en avait assez de vivre. Elle a pu enfin trouver le repos. Par contre, nous les amants de la littérature- et de la poésie en particulier – nous avons été privés de jouir du talent d´une écrivaine hors pair qui aurait peut-être enfanté de nouvelles œuvres aussi brillantes que celles qu´elle nous a laissées.


* La traduction en français des vers anglais est de ma responsabilité.
**Traduction de Valérie Rouzeau.



 


jeudi 9 octobre 2014

Le Prix Nobel de Littérature 2014 pour l´écrivain français Patrick Modiano



Son nom était donné comme un des favoris depuis quelques jours, mais on n´osait pas y croire. C´est que l´on ne cesse d´entendre depuis des années le sempiternel discours du déclin de la littérature française que l´on avait vraiment du mal à imaginer que l´Académie Suédoise puisse récompenser deux écrivains français en l´espace de six ans.Néanmoins, après Le Clézio en 2008, le Prix de Littérature est attribué cette année à Patrick Modiano« pour son art de la mémoire avec lequel il a évoqué les destinées humaines les plus insaisissables et dévoilé le monde de l´Occupation». 
Patrick Modiano est né le 30 juillet 1945 à Boulogne-Billancourt, dans les environs de Paris. Il est l´auteur d´une oeuvre assez vaste, composée de près d´une trentaine de romans dont certains ont été récompensés par d´importants prix littéraires, comme le Féneon et le Roger Nimier pour La place de l´étoile(1968), celui de l´Académie Française pour Les boulevards  de ceinture(1972), le Prix des Libraires pour Villa Triste(1975)et le Prix Goncourt pour Rue des boutiques obscures(1978). Son dernier roman Pour que tu ne te perdes pas dans le quartier est paru le 2 octobre chez Gallimard.
L´attribution du Prix Nobel de Littérature à Patrick Modiano, un immense écrivain, est une nouvelle qui ne peut que nous réjouir.  

dimanche 28 septembre 2014

Chronique d´octobre 2014




 



 L´Arabe de Meursault.



Selon Kamel Daoud, l´Algérie est «un pays coincé entre le ciel et la terre. La terre appartient aux «libérateurs», cette caste maudite qui ne veut pas mourir, et qui assure avoir fait la guerre pour nous. Et le ciel est colonisé par les religieux qui se l´approprient au nom d´Allah. Que me reste-t-il ? Les livres. C´est cette digression littéraire que je poursuis car l´Algérie m´étouffe et pour desserrer cette étreinte, je lis et j´écris». Ces paroles, on les retrouve justement dans le portrait de Kamel Daoud brossé par Jean-Louis Le Touzet et paru dans l´édition du 15 avril  du quotidien français Libération.
Ce fut vers le mois de mai 2011  que je suis tombé pour la première fois sur le nom de Kamel Daoud, pour être plus précis lorsque j´ai lu une recension critique sur son recueil de nouvelles Le Minotaure 504 qui venait alors de paraître en France aux éditions Sabine Wespieser. Pas beaucoup plus d´une centaine de pages, mais qui vous laissent tout à fait surpris par la qualité des quatre nouvelles qui composent le recueil : «Le minotaure 504», le soliloque d´un chauffeur de taxi qui met en garde ses passagers contre Alger ; «Gibrîl au kérosène» où un militaire fou d´aviation essaie en vain de persuader les clients de la foire internationale où il expose que le prototype qu´il a conçu est d´une qualité irréprochable ; «L´ami d´Athènes» sur un marathonien qui court sans fin dans le stade des Jeux Olympiques d´Athènes et, enfin, «La préface du nègre» où l´on assiste aux déboires d´un écrivain fantôme. Ces nouvelles, d´une langue percutante et sans fioritures, mettent en exergue des héros qui poursuivent incessamment leur quête mais qui se trouvent en effet piégés par une Algérie qui ne correspond pas aux espoirs fondus sur elle au moment de l´indépendance et où l´avenir est comme mis en sursis. Les cris de désespoir et de révolte ne s´étalent pas derrière chaque phrase, mais ils sont là, ne serait-ce qu´en filigrane.
Né à Mostaganem en 1970, Kamel Daoud est écrivain mais aussi journaliste au Quotidien d´Oran, où il tient depuis une douzaine d´années la chronique la plus lue d´Algérie :«Raïna Raïkoum» («Mon opinion, votre opinion»). Écrivant souvent sur le fil du rasoir, à cause de la censure qui pointe, des ennuis que sa plume acérée peut amener à son journal, des imprécations des fanatiques religieux, et des pièges que le régime peut lui tendre- il y a le risque que  Bouteflika et ses suppôts puissent se servir de son succès pour clamer que la censure n´existe pas en Algérie-il est parfois tenu de glisser ses papiers sur facebook.
Ces derniers mois, Kamel Daoud défraie aussi la chronique en France en raison de la parution en mai, chez Actes-Sud, d´un roman qui n´a pas laissé indifférents les cercles littéraires tant et si bien qu´il vient d´être couronné du prix François Mauriac, de celui des Cinq Continents, et figure dans la première sélection du Goncourt et du Renaudot: Meursault, contre-enquête. Le patronyme du titre du roman vous poussera peut-être à vous interroger, sur la coïncidence ou l´éventuel rapport entre ce Meursault-ci et celui devenu fameux en tant que personnage d´un roman célèbre d´un écrivain français fort réputé, né en Algérie comme Kamel Daoud, prix Nobel de Littérature en 1957, et qui répondait au nom d´Albert Camus. Et bien, vous avez vu juste, le Meursault évoqué par Kamel Daoud est bel et bien le Meursault de L´Étranger de Camus, roman qui commence par ce paragraphe que l´on n´est pas près d´oublier : «Aujourd´hui, maman est morte. Ou peut-être hier, je ne sais pas. J´ai reçu un télégramme de l´asile : Mère décédée. Enterrement demain. Sentiments distingués». Cela ne veut rien dire. C´était peut-être hier».Comment se fait-il ?Meursault,contre-enquête est-il une espèce de suite de L´Étranger, le genre de livre dont sont normalement friands les lecteurs des romans dits populaires ? Ce serait pousser un peu trop loin la méfiance envers le talent de Kamel Daoud qui est immense. Non, pas du tout.  L´histoire de Meursault est vue sous un tout autre angle : celui du frère de l´Arabe tué par Meursault lui-même.
Haroun, le narrateur qui égrène un monologue interminable soir après soir dans un bar d´Oran soixante-dix ans après les faits, est donc le frère de «l´Arabe», le personnage de L´Étranger  à qui  Camus n´attribue pas de nom. Ceux qui ont lu le roman se rappellent peut-être le moment où, ébloui par le reflet du soleil sur la lame que l´Arabe avait sorti à sa vue, Meursault prend le revolver qu´il avait sur lui et tire sur l´Arabe. Il le tue d´une seule balle mais les coups de feu ne s´arrêtent pourtant pas là : «C´est là, dans le bruit à la fois sec et assourdissant, que tout a commencé. J´ai secoué la sueur et le soleil. J´ai compris que j´avais détruit l´équilibre du jour, le silence exceptionnel d´une plage où j´avais été heureux. Alors, j´ai tiré encore quatre fois sur un cœur inerte où les balles s´enfonçaient sans qu´il y parût. Et c´était comme quatre coups brefs que je frappais sur la porte du malheur». À l´audience, Meursault indique qu´il n´avait pas l´intention de tuer l´Arabe et qu´il avait commis le crime à cause du soleil, déclenchant ainsi des éclats de rire dans la salle.
Dans Meursault, contre-enquête– qui avec L´Étranger on lira peut-être un jour tel un diptyque, selon Macha Séry, journaliste au Monde des Livres- l´Arabe porte bien un nom, Moussa. Oui, Moussa, le fils d´une typique famille algérienne des années quarante, sans espoir, vivotant au gré des besoins, un père qui se volatilise et la mère femme de ménage parfois dans des maisons d´étrangers, surnommés les roumis. Le regard de certains voisins, entre la méfiance et la compassion, une atmosphère de colère rentrée ou la misère, tout cela peuple le quotidien de cette famille (et de tant d´autres familles algériennes). Dans le roman de Camus, l´Arabe n´a pas de nom, puisqu´en effet un Algérien n´était justement que ça pour les colons français : un Arabe et c´est tout (encore aujourd´hui en France, c´est ainsi que l´on fait souvent allusion aux ressortissants du Maghreb, les Arabes). Dans le roman de Daoud, il a un nom, mais il sombre dans l´anonymat, sa mère ne recevant aucune allocation pour la mort de son Moussa adoré. Néanmoins, il reste omniprésent dans sa vie, à telle enseigne que Haroun ne peut vivre que dans l´ombre et le souvenir de l´absent.
Si Meursault contre-enquête peut être lu comme une sorte d´hommage à L´Étranger, il met également en scène le problème de l´identité et questionne l´Algérie contemporaine. Devant son interlocuteur français(un universitaire camusien ou un être purement imaginaire ?), Haroun évoque les autres «Moussa» du bar et fait d´une certaine façon un pied de nez à la génération qui envisageait l´indépendance comme l´aurore d´une ère nouvelle : «On va juste regarder tous les autres Moussa de ce bouge, un par un, et imaginer, comme je le fais souvent, comment ils auraient survécu à une balle tirée sur le soleil ou comment ils ont fait pour ne jamais croiser ton écrivain, ou enfin, comment ils ont fait pour ne pas être encore morts. Ils sont des milliers, crois-moi. À traîner la patte depuis l´Indépendance. À déambuler sur des plages, à enterrer des mères mortes et à regarder dehors pendant des heures depuis leur balcon. Putain ! Ce bar me rappelle parfois l´asile de la mère de Meursault : même silence, même vieillissement discret et mêmes rites de fin de vie». Comme si ces personnages ne vivaient que pour attendre la mort, qui met quand même du temps à venir, puisque ne dit-on pas d´ordinaire qu´en Afrique-et donc en Algérie- les heures sont plus longues ?
Dans son adolescence, Haroun déménage  d´Alger (quartier de Bad-el-Oued) à Hadjout (anciennement Marengo) avec sa mère, une mère qui semble souvent s´en prendre à lui, comme s´il était coupable de rester vivant alors que Moussa n´était plus de ce monde : « Chez nous, la mère est la moitié du monde. Mais je ne lui ai jamais pardonné sa façon de me traiter. Elle semblait m´en vouloir pour une mort qu´au fond j´ai toujours refusé de subir, alors qu´elle me punissait. Je ne sais pas, j´avais en moi de la résistance et elle le sentait confusément». D´Alger, où il ne retournera qu´une fois en 1963, Haroun ne gardera jamais un bon souvenir. Sans doute ne souscrirait-il jamais à ces phrases de Camus datées du 18 mars 1941 que l´on retrouve dans ses Carnets : «Les hauteurs au-dessus d´Alger débordent de fleurs au printemps. L´odeur de miel des roses jaunes coule dans les petites rues. D´énormes cyprès noirs laissent gicler à leur sommet des éclats de glycine et d´aubépine dont le cheminement reste caché à l´intérieur. Un vent doux, le golfe immense et plat. Du désir fort et simple-et l´absurdité de quitter tout cela».*
À Hadjout-où est censée être enterrée la mère de Meursault-, ils finissent par aller vivre dans une ancienne maison de colons français-«C´est presque une tradition ici, quand les colons s´enfuient, ils nous laissent souvent trois choses : des os, des routes et des mots…ou des morts»-, l´heure de l´indépendance sonne et c´est justement le 5 juillet 1962, que Haroun tue, sous le regard complice de sa mère, un colon français, un certain Joseph, ce qui vaut plus tard à Haroun de passer quelque temps en prison, soupçonné d´avoir commis le meurtre, mais surtout-comme le lui affirme un militaire qui l´interroge- coupable de ne l´avoir pas fait en temps utile et au service des forces de libération, coupable à vrai dire de n´avoir pas pris le maquis.
Haroun évoque aussi l´amour et le souvenir de Meriem, une jeune femme aux cheveux châtains très courts, qui frappe un jour à la porte en leur posant (à sa mère et à lui) une question que personne d´autre n´avait jamais posée : «Êtes-vous de la famille de Moussa el-Assasse ?» ; Meriem, une enseignante qui travaille sur un livre où il est question de Moussa et dont Haroun s´éprend. Enfin, Haroun ne peut s´empêcher d´invectiver la religion : «La religion pour moi est un transport collectif que je ne prends pas(…) je déteste les religions et la soumission».
Meursault, contre-enquête est assurément un des meilleurs romans publiés cette année en France. Un roman qui confirme que les écrivains algériens s´exprimant dans la langue de l´ancien colonisateur continuent à enrichir la littérature de langue française d´une originalité, d´un goût de l´invective, d´une rénovation des sujets et des procédés littéraires qu´en France- où la fantaisie s´est un peu flétrie- on n´apprécie pas encore à sa juste mesure.
Un livre qui aurait sans doute enchanté Albert Camus et qui permet à Kamel Daoud de s´affirmer comme une valeur sûre dans le cadre de la littérature contemporaine d´expression française.

*Albert Camus, Carnets I (mai 1935-février 1942), collection Folio, éditions Gallimard, Paris, 2013.

Kamel Daoud, Meursault, contre-enquête, éditions Actes-Sud, Arles, 2014(Le livre avait déjà paru au préalable aux Editions Barzakh, Alger, 2013).

À lire également:
Kamel Daoud, Le Minotaure 504, éditions Sabine Wespieser, Paris, 2011 (publié en 2010 à Alger aux Éditions Barzakh).