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Féru de littérature française et étrangère, ma plume sévit dans diverses colonnes de journaux, de sites internet pour partager ce goût qui m´anime. Que détracteurs ou admirateurs n´hésitent pas à réagir à mes chroniques.

jeudi 26 février 2015

Chronique de mars 2015









Michel Houellebecq : un mécontemporain ?


Quelqu´un me disait l´autre jour (une femme, par ailleurs) : «En plus, il a un air si dégueulasse !»Décidément, Michel Houellebecq ne laisse personne indifférent. Tout sert à tirer à boulets rouges sur l´écrivain français le plus médiatique, les raisons les plus anodines ne manquant pas : son faciès, ses cheveux en bataille, son air un tant soit peu emprunté voire misanthrope (sous le regard d´autrui), enfin sa discrétion.
Michel Houellebecq, de son vrai nom Michel Thomas, né le 26 février 1956 à l´île de Réunion, défraie toujours la chronique à la sortie de chacun de ses livres, au moins depuis Les Particules élémentaires en 1998. Ce deuxième roman de l´auteur-après L´extension du domaine de la lutte, paru en 1994-puis Plateforme, le troisième, publié en 2001, sont considérés comme précurseurs en ce sens qu´ils décrivent la misère affective et sexuelle de l´homme occidental. Ces livres ont déclenché une vive polémique déchirant le milieu littéraire français entre défenseurs acharnés et détracteurs virulents de Michel Houellebecq, devenu en quelques années un des écrivains français contemporains les plus traduits de par le monde. Si La possibilité d´une île (2005)-qui aborde le clonage-a accentué les déchirements autour de l´auteur, La carte et le territoire(2010), couronné du prix Goncourt, a provoqué quand même moins de remous que les romans précédents. Les sujets de ce roman sont l´art, l´argent, l´amour, le rapport au père, la mort, le travail et l´image d´une France devenue un paradis touristique. La polémique autour de ce livre a plutôt gravité autour de questions accessoires comme les protestations de l´écrivain Michel Lévy qui se plaignait d´avoir lui-même auto -édité en 1999 un livre portant le même titre ou encore le côté à tout le moins extravagant d´un pastiche, La tarte et le Suppositoire, paru en 2011 aux éditions De Fallois, prétendu prix «Concours» par Michel Ouellebeurre.    
Le dernier roman de Michel Houellebecq avait déjà provoqué un tollé-surtout parmi ceux qui ne l´ont pas lu- même avant de paraître le 7 janvier. Quelques jours plus tôt, il avait déjà été piraté sur le Net et, le jour de sa parution, la France fut secouée par l´attentat meurtrier perpétré par deux frères radicaux islamistes contre l´hebdomadaire satirique Charlie Hebdo. Dans ce massacre, dans les locaux du journal, ont péri onze personnes entre journalistes, garde du corps, policiers et autres fonctionnaires dont Bernard Maris(1), économiste, chroniqueur et surtout grand ami de Michel Houellebecq qui, visiblement ému, a décidé en accord avec Flammarion, son éditeur, de suspendre toute activité de promotion de son nouveau roman. Cela relève d´une triste ironie si l´on en juge par le sujet de ce roman intitulé Soumission.
Ce roman, relevant de la politique –fiction, éventuellement du roman à thèse, raconte l´histoire de François-peut-être le nom choisi n´est-il pas le fruit du hasard-un professeur universitaire français enseignant à la Sorbonne, donc à Paris,  qui s´est taillé une réputation de sérieux et de compétence après avoir soutenu une thèse sur l´œuvre de l´écrivain décadentiste français Joris-Karl Huysmans, un misanthrope comme François semble l´être en quelque sorte. Il mène une vie sexuelle déréglée, pleine de rencontres fortuites ou de relations fragiles et temporelles avec de jeunes femmes, souvent des élèves. Sa vie commence à basculer en 2022 en raison du grand chambardement politique en France : le second tour de l´élection présidentielle se joue entre Marine Le Pen, candidate du Front National, et Mohammed  Ben Abbes, leader du mouvement islamiste Fraternité Musulmane. Le consensus républicain est d´abord fracassé et les socialistes soutiennent le candidat islamiste au second tour pour empêcher une victoire de l´extrême-droite. À la veille de l´élection, on sent que les choses sont en train de changer, mais le plus étrange est que l´inquiétude qui gagnait d´ordinaire les esprits quand on évoquait la perspective d´une victoire d´un candidat islamiste n´a plus cours. Un Front républicain élargi se constitue et se matérialise-en concomitance avec le ralliement à la candidature de Ben Abbes-dans un accord de gouvernement passé entre le PS, l´UMP et l´UDI avec la promesse, de la part du candidat de Fraternité Musulmane, de nomination de François Bayrou au poste de premier-ministre. L´implosion du système se fait donc sans vraie révolution. La panique ne touche que les Juifs dont un nombre important décide de partir en Israël comme les parents de Miriam, avec qui François couche. Miriam accompagne à contrecœur sa famille dans ce départ et son souvenir s´estompe de proche en proche dans l´esprit de François.
On pressent que des changements se mettront en place un peu partout et c´est ce qui se produit effectivement : les universités s´islamisent, les professeurs devant se convertir à l´islam pour pouvoir continuer à enseigner;  les femmes doivent s´habiller de manière discrète ; la polygamie est légalisée. L´islamisation en douceur de la France fait affluer au pays les pétrodollars des monarchies du Golfe, le chômage chute et le pays est pacifié. Tout le vieux continent est d´ailleurs en train de s´islamiser, le cas le plus curieux étant celui de la Belgique. Lisez attentivement cet extrait : « Tout récemment, le Parti musulman de Belgique venait d´accéder au pouvoir. L´événement était en général considéré comme important, au point de vue de l´équilibre politique européen. Bien sûr, des partis musulmans nationaux appartenaient déjà à des coalitions de gouvernement en Angleterre, en Hollande et en Allemagne ; mais la Belgique était le deuxième pays, après la France, où le parti musulman se retrouvait en position majoritaire. Cet échec sanglant des droites européennes avait dans le cas de la Belgique une explication simple : alors que les partis nationalistes flamand et wallon, de loin les premières formations politiques dans leurs régions respectives, n´avaient jamais réussi à s´entendre ni même à engager véritablement un dialogue, les partis musulmans flamand et wallon, sur la base d´une religion commune, étaient très facilement parvenus à un accord de gouvernement»(2). Donc, la religion avait pu rassembler ce que la langue avait toujours divisé.
Sous l´impulsion de Robert Rediger, un intellectuel converti à l´islam qui avait naguère appartenu à la mouvance identitaire mais qui était vierge de toute accointance avec les fractions néo-fascistes, les musulmans mènent aussi le combat au niveau des idées. Dans un article paru dans la Revue d´études traditionnelles, Rediger met l´accent sur l´universalité du message islamique et rappelle que le communisme, en dépit de son échec, avait été la première tentative de lutte contre l´individualisme libéral, rien que pour souligner que Trotski, au bout du compte, avait eu raison contre Staline puisque le communisme n´aurait pu triompher qu´à la condition d´être mondial. Par contre, l´Église catholique n´étant plus en mesure de s´opposer à la décadence des mœurs, c´est à l´islam de reprendre le flambeau et rejeter le mariage homosexuel, le droit à l´avortement et le travail des femmes parce que« parvenue à un degré de décomposition répugnant, l´Europe occidentale n´était plus en état de se sauver elle-même-pas davantage que ne l´avait été la Rome antique au Vème siècle de notre ère. L´arrivée massive de populations immigrées empreintes d´une culture traditionnelle encore marquée par les hiérarchies naturelles, la soumission de la femme et le respect dû aux anciens constituait une chance historique pour le réarmement moral et familial de l´Europe, ouvrait la perspective d´un nouvel âge d´or pour le vieux continent. Ces populations étaient parfois chrétiennes ; mais elles étaient le plus souvent, il fallait le reconnaître, musulmanes»(3).
François fréquente de plus en plus Robert Rediger et sa conversion à l´islam est donc de plus en plus à l´ordre du jour…
Ne partageant pas à proprement parler l´enthousiasme de l´écrivain Emmanuel Carrère qui place Soumission au niveau de 1984 de George Orwell ou du Meilleur des Mondes (Brave New World) d´Aldous Huxley, je considère quand même ce dernier ouvrage de Michel Houellebecq comme un de ses meilleurs romans et un livre, comme certains l´ont déjà écrit, qui formule les interrogations que se pose cette époque où l´on vit. Un livre où il est aussi question en filigrane du déclin de l´Occident, de la nostalgie d´un certain ordre moral, parfois aux accents caricaturaux et satiriques. D´aucuns n´y vont pas de main morte en déclenchant des philippiques-parfois en le traînant carrément dans la boue- contre un livre qui prête indiscutablement à polémique. Les prétextes les plus divers sont invoqués : l´absence de style ou style plat, le manque de crédibilité et l´islamophobie. Je me garde ici de disserter sur les questions purement stylistiques, un sujet pour un autre débat, mais quant au manque de crédibilité  j´ai lu là-dessus les opinions les plus extravagantes, certains observateurs allant jusqu´à affirmer que la fiction d´Houellebecq n´était nullement vraisemblable puisque la polygamie et l´islamisation de la société française décrites dans le roman seraient contraires à la Constitution française et que le Conseil Constitutionnel aurait mis le holà aux intentions du président islamiste. Sait-on ce qu´est une fiction ? Ignore-t-on qu´un roman n´est pas tenu de suivre les mêmes critères de la soi-disant vraisemblance qu´un essai de théorie politique ou sociologique ?
Contrairement à une autre idée fort répandue, le roman à mon avis ne verse pas non plus dans l´islamophobie. Est-il d´ailleurs interdit d´écrire un livre contre certaines pratiques ou caractéristiques de l´islam sans se voir affubler de l´épithète d´islamophobe ? Certes, Houellebecq, un provocateur sans doute, a dit un jour que l´islam était la religion la plus con qui soit et cela a naturellement ulcéré les musulmans. Pourtant, pourquoi, y a–t-il une levée de boucliers de la part d´un certain islam et des relativistes culturels à chaque fois que l´on se prononce contre l´islam (ce qui n´est pas nécessairement le cas du roman d´Houellebecq) ? Ne se prononce-t-on pas d´ordinaire contre d´autres religions ? Le seul amalgame que l´on ne puisse tolérer –et cela c´est l´argumentaire raciste et ordurier du Front National qui le fait –c´est l´association entre les croyants musulmans qui vivent et pratiquent paisiblement leur foi et les islamistes radicaux. Cela est en effet inadmissible et les extrémistes de droite qui nourrissent ce discours xénophobe font, on le sait, le jeu des intégristes islamiques. Ceux-ci d´ailleurs gagnent du terrain parmi les jeunes musulmans souvent exclus, il suffit de voir le refus d´observer une minute de silence pour les victimes du Charles Hebdo et ceci est indiscutablement inquiétant et préfigure peut-être l´échec du système scolaire français et des politiques d´intégration. Quoi qu´il en soit, on ne peut paniquer devant les menaces des radicaux. Le fondamentalisme islamique est une réponse totalitaire à la modernité et aux valeurs humanistes. Curieusement, les gens qui s´indignent des prétendues offenses au prophète ne se formalisent nullement par contre des carnages du groupe terroriste Boko Haram au Nigéria qui pousse l´ignominie jusqu´à se servir d´enfants de dix ans pour perpétrer des attentats-suicides. Elles ne s´insurgent pas contre la flagellation appliquée au blogger Raif Badaoui en Arabie Saoudite (tiens, un pays allié de la France…), les crimes de l´État Islamique-qui décapite des chrétiens et brûle des musulmans comme le pilote jordanien- ou la fatwa lancée contre l´écrivain et journaliste algérien Kamel Daoud.
Pour en revenir à Soumission, prenons ce roman pour ce qu´il est : une fiction, intelligente et satirique. Sur Houellebecq, peut-être un jour souscrira-t-on aux paroles de son ami, le très regretté Bernard Maris, qui dans son intéressant essai Houellebecq économiste, paru en septembre 2014 chez Flammarion, a écrit : «Houellebecq est le grand romancier de la main de fer du marché et du capitalisme à l´agonie, comme Balzac fut celui de la bourgeoisie conquérante et du capitalisme triomphant».

(1)Page 278.

(2)Page 276.

Michel Houellebecq, Soumission, éditions Flammarion, Paris, janvier 2015.

dimanche 8 février 2015

Assia Djebar n´est plus

 
Assia Djebar, un des noms les plus emblématiques de la littérature algérienne et de la littérature d´expression française, vient de s´éteindre à Paris.
Née Fatima Zora Ialayène à Cherchell le 30 juin 1936, Assia Djebar a écrit un jour:«J´écris comme d´autres femmes écrivains algériennes avec un sentiment d´urgence contre la régression et la misogynie». Auteur d´une oeuvre éclectique composée de romans, de nouvelles, de poésies et d´essais, elle fut élue à l´Académie française en 2005. 
Parmi ses principaux titres, on se permet de relever La soif(1957); Les enfants du nouveau monde(1962); Femmes d´Alger dans leur appartement(1980); Vaste est la prison(1995);La femme sans sépulture(2002);La disparition de la langue française(2003) ou Nulle part dans la maison de mon père(2007).
Elle a aussi réalisé deux films: La nouba des femmes du mont Cheroua(1979) et La Zerda ou les chants de l´oubli(1982).
Chevalier de la Légion d´Honneur et Commandeur de l´ordre des Arts et des Lettres, son oeuvre fut récompensée par de nombeux prix littéraires internationaux et son nom figurait depuis quelques années sur la liste des écrivains nobélisables. 
La mort d´Assia Djebar laisse dans la littérature francophone un vide difficile à combler.

samedi 7 février 2015

La mort d´André Brink

 
     On vient d´apprendre la mort, à l´âge de 79 ans, du grand écrivain sud -africain André Brink. Né le 29 mai 1935 à Vrede, il a étudié à La Sorbonne, à Paris, et s´est tôt engagé, en se servant de sa plume, dans la lutte contre le régime de l´apartheid dans son pays. Son livre le plus connu Une saison blanche et sèche(A dry white saison)fut couronné du prix Médicis Étranger en 1980 et adapté au cinéma par Euzhan Palcy en 1989.Il écrivait en anglais et en afrikaans et plusieurs de ses livres ont été censurés ou interdits pendant le régime ségrégationniste sud-africain. Il fut également professeur universitaire et traducteur en afrikaans d´auteurs classiques et contemporains de langue anglaise et française. Il a reçu aussi de nombreuses distinctions dont les titres de Chevalier de la Légion d´Honneur(1982) et d´Officier des Arts et des Lettres, en France.
André Brink est mort dans la nuit du vendredi à samedi dans l´avion qui le ramenait de Belgique où il venait d´être nommé doctor honoris causa par l´Université Catholique de Louvain.

mercredi 28 janvier 2015

Chronique de février 2015




 

Revivre le passé à Lisbonne avec Antonio Muñoz Molina.


Entre le grand écrivain espagnol Antonio Muñoz Molina –dont on peut lire chaque samedi les excellentes chroniques dans Babelia, le supplément culturel du quotidien El País-et la ville de Lisbonne il y a une longue histoire d´amour qui remonte aux années quatre-vingt du vingtième siècle. C´est en 1987 qu´il s´y est rendu pour la première fois, père de fraîche date et fonctionnaire à la mairie de Grenade, un séjour qui lui a inspiré son deuxième roman El invierno en Lisboa (L´hiver à Lisbonne) qui serait couronné du Prix National de fiction en Espagne(Premio Nacional de Literatura) et du Prix de la Critique et lui a ouvert la voie à une brillante carrière littéraire qui l´a notamment mené à l´Académie Royale d´Espagne et qui lui a permis d´asseoir sa réputation comme un des meilleurs écrivains espagnols(et j´ose dire européens) de sa génération dont le prix Prince des Asturies décerné en 2013 n´en fut que l´indiscutable confirmation.
Lors de son premier séjour à Lisbonne, Munõz Molina, né à Úbeda en 1956, était encore un inconnu. Il venait de réussir la prouesse de faire publier un magnifique premier roman fort remarqué intitulé Beatus Ille(1), grâce aux bons soins du poète Père Gimferrer à qui un ami commun avait fait lire le manuscrit. Ce premier roman met en scène Minaya, un jeune étudiant universitaire impliqué dans les grèves des années soixante qui ont secoué une Espagne bigote et cocardière, morfondue dans la grisaille franquiste. Cet étudiant se refugie dans un petit village baigné par le Guadalquivir pour écrire sa thèse de doctorat portant sur Jacinto Solana, un poète républicain, condamné à mort, à la fin de la guerre civile, puis gracié, mais qui finit par mourir en 1947 après une fusillade lors d´une confrontation avec la Garde Civile. L´investigation biographique plonge Minaya dans le passé familial. Malgré le succès de Beatus Ille, Muñoz Molina n´était toujours qu´un jeune romancier et se promenait dans Lisbonne, capitale du pays voisin, découvrant à chaque coin de rue les secrets d´une ville à la fois lumineuse et mélancolique. Quelques mois plus tard, il publiait Invierno en Lisboa (L´hiver à Lisbonne) qui n´est pas à proprement parler un livre sur cette ville qui l´a ébloui-et où, en ce moment, habite un de ses rejetons-mais un roman en guise d´hommage au cinéma noir américain et au jazz où l´intrigue se déroule à Lisbonne, Madrid et San Sébastian et qui a fait l´objet d´une adaptation cinématographique par José Antonio Zorrilla avec la participation du trompettiste Dizzy Gillespie.
Les retrouvailles littéraires récentes de Muñoz Molina avec Lisbonne se produisent à la faveur de son tout dernier roman, paru en Espagne le 25 novembre (date importante dans l´histoire politique renvoyant à la mort de Franco en 1975 et au début en fait de la Transition vers la démocratie en Espagne), où il est question encore une fois de la ville au bord du Tage(2). Le livre s´intitule Como la sombra que se va (Comme l´ombre qui s´en va) et Antonio Muñoz Molina cherche non seulement les traces de son passé mais aussi celles de James Earl Ray, l´assassin de Martin Luther King. Quel en est le rapport, pourrait-on se demander ? C´est qu´avant d´être détenu à Londres, James Earl Ray a passé une dizaine de jours à Lisbonne ville où il avait débarqué afin d´obtenir un visa pour aller en Afrique, concrètement en Angola, qui en ce temps-là faisait encore partie de l´empire colonial portugais où une guerre sévissait-comme en Guinée-Bissau et au Mozambique- depuis 1961.
Ce livre n´est pas une biographie romancée du meurtrier du pasteur protestant et activiste des droits de l´Homme-Prix Nobel de la Paix en 1964-Martin Luther King. C´est plutôt une reconstitution d´un crime-grâce à l´ouverture récente des archives du FBI-, la fuite et l´arrestation de l´ homme qui l´a commis et surtout son séjour à Lisbonne. C´est également la réflexion de l´homme qui rédige cette histoire aujourd´hui et qui essaie de découvrir la personnalité du meurtrier aussi bien que celle du jeune écrivain qui a fait le déplacement à Lisbonne en 1987 et qui semble aujourd´hui un parfait inconnu à soi-même.
James Earl Ray est né le 10 mars 1928(3) dans l´État de l´Illinois et a vécu une enfance assez instable. Ses parents étaient tous les deux alcooliques, le père n´a jamais eu des emplois fixes et de ce fait les déménagements étaient constants. Ils vivaient tous dans la dèche, James, son père, sa mère, ses frères et sœurs. Son père changeait souvent de nom, c´est-à-dire il s´inventait des variations sur son nom-Raynes, Ryan, Roy, Rayn-et aucun de ses enfants ne portait jamais exactement le même patronyme de façon à éluder les gens qui lui avaient prêté de l´argent et ainsi gagner un peu de temps. Sa mère, quant à elle, se prostituait, a fait prostituer une fille de douze ans, et chipait des produits dans les magasins. La Sécurité Sociale a fini par lui retirer ses enfants les plus petits. C´est dans cette ambiance délétère  que James a grandi. Il a quitté l´école à l´âge de 15 ans, il a travaillé d´abord dans une usine de chaussures puis s´est inscrit à l´Armée. A un moment donné, il fut muté en Allemagne à la police militaire, à Bremerhaven (on vous rappelle que l´Allemagne occupée était alors divisée en quatre zones: américaine, russe, anglaise et française) et c´est là que son tempérament grincheux a commencé à lui causer bien des ennuis. Il était constamment impliqué en des bagarres, se piquait le nez, et a fini par être remercié pour «inaptitude au service militaire».

Petit à petit, il s´est acquis une mauvaise réputation, il a volé dans des magasins, a commis des larcins et a effectué plusieurs séjours en prison d´où il s´échappait parfois avant d´être à nouveau arrêté.
Il a vécu en plusieurs villes, d´États différents, et même à l´étranger, au Canada, où il s´est donné une nouvelle identité : Ramon George Sneyd, né à Toronto le 8 octobre 1932. C´est sous ce nom, après avoir tiré sur Martin Luther King, au Lorraine Motel à Memphis, Tennessee, en 1968, qu´il a déguerpi.
Pendant la fuite, il a passé-comme je l´avais déjà mentionné plus haut- une dizaine de jours à Lisbonne. La capitale portugaise était tout à fait inconnue à James Earl Ray. Lui qui venait de tuer un Noir (le racisme contre les Noirs, véhiculé par son père avec force jurons et imprécations, avait irrigué son enfance) s´étonnait d´une forte présence «africaine» à Lisbonne : «Bizarre qu´il y eût aussi des Noirs au Portugal. Il pensait que le Portugal serait comme le Mexique, qu´il y aurait des gens au faciès d´Indien, mais pas de Noirs».
Il déambulait par Lisbonne non pas comme s´il était à la recherche du temps perdu, mais comme s´il ne faisait rien d´autre que d´attendre ce qu´il était vraiment venu chercher, un visa pour l´Afrique, pour partir soit en Angola soit en Afrique du Sud. Il s´égarait dans les couloirs de la bureaucratie portugaise et se méfiait un peu de tout le monde de peur qu´on n´eût pu le reconnaître. Aussi achetait-il chaque jour dans les kiosques des journaux anglais ou américains pour tirer au clair s´il était déjà tombé dans l´oubli ou s´il défrayait encore la chronique. Le narrateur, en enquêteur, met parfois en scène des variations sur le séjour de James Earl Ray -ou si vous voulez Ramon George Sneyd-à Lisbonne, cette ville où il aurait connu une prostituée-interviewée quatre décennies plus tard par Vladimiro Nunes, un journaliste portugais-, où il aurait parcouru des rues près du port, les rues du vieux Lisbonne, où il aurait affiché sa gaucherie en s´asseyant à la terrasse d´un café. Sa discrétion pouvait d´ordinaire déclencher une certaine méfiance à son égard, mais la modestie était un trait caractéristique de sa personnalité qui suscitait des commentaires sympathiques quand aux États-Unis il changeait souvent de domicile, de ville ou d´Etat.
Mais –je l´ai écrit plus haut-ce livre est aussi l´occasion pour Antonio Muñoz Molina de se rappeler son premier voyage à Lisbonne en 1987 qui fut la première étape d´un tournant important dans sa vie. Il est fort difficile, on le sait, de reconstituer le passé, mais peut-être la littérature est-elle encore le moyen le plus fin et le plus fidèle de le faire. Le jeune Antonio qui a débarqué à Lisbonne un matin d´hiver en 1987(en début d´année) a dès les premiers instants saisi les subtilités de la ville : «J´ai quitté la gare de Santa Apolónia et ai commencé à marcher sans savoir très bien jusqu´où aller, sans la hâte de prendre un taxi et d´arriver à l´hôtel. Il était huit heures du matin, le ciel était très clair et l´air était tempéré et légèrement humide, la lumière avait une douceur que l´on pourrait presque toucher, qui nous frôlait le visage et  nous accueillait délicatement. Je venais du froid sec hivernal, de la dure clarté glacée de Grenade et Madrid. Une lumière comme celle de Lisbonne, jamais mes yeux n´en avait vu. Illuminées par elle, les couleurs avaient une qualité estompée : le bleu du ciel et le rouge des toits, les bleus, les verts, les jaunes, les ocres des murs châtiés par l´intempérie maritime ; l´éclat des azulejos ; les fleurs rouges et ouvertes des feuillages de grands arbres tropicaux aux troncs comme des dos de pachydermes» Et plus loin : «Tout le monde a des images claires de Paris, de Florence ou de Rome. Celui qui n´aura jamais été à Lisbonne ne sait pas de quoi il retourne. J´écoutais en passant des conversations devant les kiosques, les portes des cafés ou les boutiques odorantes des marchands d´Outre-mer et l´idiome avec un parallèle acoustique avec la lumière : une intonation beaucoup plus basse qu´en Espagne, un ton murmuré, très familier et à la fois indéchiffrable, de voyelles comme évaporées à la fin des mots.»(4)

Outre l´enchantement du jeune écrivain d´alors vis-à-vis de la ville de Lisbonne-et l´éblouissement de la langue, registre où Antonio Muñoz Molina excelle on ne peut mieux- ce roman nous interpelle sur la façon dont on tisse sa propre identité, dont on compose une cartographie de sentiments et l´apport de la littérature dans cette géométrie. Est-ce possible qu´un jour on ne reconnaisse plus le jeune que l´on a été trente ou quarante ans plus tôt ? Peut-on d´autre part percer le mystère de quelqu´un que l´on n´a pas connu ? Quoi qu´il en soit, seule la littérature aussi imparfaite soit-elle peut nous aider à y voir plus clair, peut combler les vides qui se sont creusés au fur et à mesure que nous dessinions notre passé ou que nous transformions un personnage réel en personnage de fiction. Les interrogations persistent, mais la littérature n´est pas le déchiffrement de l´énigme mais à peine le chemin qui peut nous y mener.
À la fin d´un chapitre du roman, où le narrateur évoque les souvenirs des années quatre-vingt, on peut lire la phrase qui suit : «La littérature est l´envers de la réalité et le cinéma plus vrai que la vie». La littérature est-elle vraiment l´envers de la réalité ou n´en est-elle que l´autre face ?

 

Antonio Muñoz Molina, Como la sombra que se va, Seix Barral Biblioteca Breve, Barcelone, novembre 2014(on ignore pour l´instant la date de parution de la traduction française).

 
(1)Expression latine signifiant : «heureux celui (qui)».
(2)Un jour-je l´ai déjà écrit ailleurs-Antonio Muñoz Molina a regretté dans une chronique qu´en Espagne il n´y ait pas au fait une véritable date pour commémorer le retour à la démocratie alors qu´au Portugal on fête chaque année l´anniversaire de la Révolution des œillets (le 25 avril 1974).
(3) Il est mort en prison victime d´une hépatite C, le 23 avril 1998.
(4) N´existant pas encore de traduction française, j´ai moi-même traduit cet extrait de l´espagnol en français.




dimanche 25 janvier 2015

Un article de Philippe Despeysses.

Pour faire écho à la Lettre à ma fille au lendemain du 11 janvier 2015, de  Jean -Marie Gustave Le Clézio, publiée dans l´édition  du 16 janvier du Monde des Livres, je reproduis ici une autre lettre, celle-ci écrite par Philippe Despeysses, écrivain, poète et journaliste français habitant Lisbonne, auteur entre autres de Comme les restes d´une vague et Lignes de terre et d´horizon (voir les archives de ce blog)  Bonne lecture!






Lettre à ma fille au lendemain du 7 janvier 2015.

Ce mercredi 7 janvier 2015, une de mes filles a eu 20 ans.
Ce mercredi 7 janvier ils ont tué ses espoirs, ils ont tué mon passé, en assassinant la rédaction de Charlie Hebdo. J´en ai rêvé toute la nuit.
Je me suis réveillé hagard, malade, empreint d´une tristesse profonde, incontrôlable. Les larmes sont là, prêtes à tout instant à s´épancher.
J´ai envie de pleurer, je pleure pour tout ce que nous aurions pu faire dans cette Europe, nous cette génération privilégiée, à l´abri de grands conflits.
Je pleure quand je vois ce qu´il advient. Je maudis notre aveuglement devant tous ces fondamentalismes que nous devinions et que nous avons laissés germer au cœur de notre vivre ensemble, le ciment même, le ciment indispensable de notre, de nos «démocraties».
Je vais bientôt avoir 65 ans, ma vie est presque «faite», que va-t-il leur arriver à celles et ceux qui ont eu 20 ans ce 7 janvier 2014 ?...
Que faire ?
Qu´est-il possible de faire ?
Je ne sais plus, je n´en sais rien, mon ressort intérieur est cassé, je suis désemparé.
Comment allons-nous arriver à continuer justement à vivre  ensemble après un tel acte de barbarie ?
Une autre de mes filles aura 40 ans en cette fin d´hiver, elle habite à Paris, pas très loin de République, pas très loin des locaux de Charlie Hebdo.
Il y a 20 ans nous fêtions ses 20 ans, en même temps que la naissance de ma fille qui vient d´avoir 20 ans ce 7 janvier 2015. Quelle société sommes-nous en train de laisser, de leur laisser ?
Que faut-il faire pour ne pas accepter que le pire, qui est déjà là, ne puisse se banaliser et prendre ainsi racines ? Il y va des vies futures de nos enfants.
Aujourd´hui, ce 8 janvier, je dois continuer à écrire quelques pages pour un roman sur lequel je travaille depuis presque 2 ans, un roman qui parle de l´obsession d´un homme pour une femme…Ce sera impossible, ce serait si dérisoire ; ce soir je dois aller prendre, comme chaque jeudi, un cours de kizomba, cette danse langoureuse venue de l´Angola…Cela sera-t-il possible ?
Mon cœur, mon corps me disent de penser d´abord à eux, ces chantres, certes excessifs, de la liberté d´expression, de la liberté de rire de tout qui viennent de nous quitter. Peut-être vais-je ouvrir une belle bouteille de vin rouge car buveurs ils étaient ; j´ai dans ma cave un vin rouge d´Estrémadure espagnole «Habla el silencio» («Le silence parle»), il sera de circonstance ; boire un verre tel un hymne à la santé dw la dérision. Boire encore un autre verre pour ce jour de peine, ces jours de peine et boire encore un dernier verre pour me consoler, pour oublier de n´avoir rien fait pour lutter contre l´absurde de ces intolérances qui partout ressurgissaient. Merci mesdames les religions si tant est que vous méritiez le titre de Mesdames !
Je sais que la peine si diluera mais le deuil sera long.
Prions je ne sais qui ou quoi qu´un tel acte n´engendre pas des actions revanchardes, une sorte de réaction en chaîne qui saperait le peu (malgré tout !) qui a été construit entre toutes et tous.
Ce jeudi 8 janvier 2015, ce soir, j´irai marcher dans la rue, avec les autres, ici á Lisbonne, déjà au moins pour partager ma peine…Après on verra bien…Mais on ne pourra pas en rester là, accepter…Il va falloir le faire savoir et se donner les moyens, le plus vite possible, de «lutter» mais pour reconstruire.
Ce mercredi 7 janvier 2015 une de mes filles a eu 20 ans, quel dommage pour elle que ce jour soit aussi celui où une des rares formes de liberté vienne d´être «tuée» en France, en Europe, puisse-t-elle, ma fille, avoir en elle la force d´y croire malgré tout, d´y croire encore et toujours, histoire de continuer «à vivre debout» mais avec les autres, avec les autres…
Albert Camus croyait qu´il existe de par le monde une société parallèle de femmes et d´hommes de bonne volonté avec lesquels il doit être possible de vivre ; puisse-t-il avoir raison ? Puissions-nous nous retrouver ? Là est désormais notre urgence.
Je souhaite que les enfants de mes filles, de mes garçons lorsqu´ils auront 20 ans(je pense en particulier à mon premier petit-fils qui aura 20 ans en 2035)trouve un monde plus tolérant que celui qui est là en train de s´installer insidieusement.
En attendant, à nous, à eux de nous remettre debout, de reprendre le flambeau de la tolérance, de tout faire, ce qui est possible de faire, pour retrouver un peu de dignité humaine…
En plus, comme chaque année, le 7 janvier était le jour de Noël Ukrainien !

Philippe Despeysses, écrivain, poète et journaliste-Lisbonne, le 7 janvier 2015.

mercredi 7 janvier 2015