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Féru de littérature française et étrangère, ma plume sévit dans diverses colonnes de journaux, de sites internet pour partager ce goût qui m´anime. Que détracteurs ou admirateurs n´hésitent pas à réagir à mes chroniques.

mardi 28 juin 2016

Chronique de juillet 2016



 


L´outre-tombe  de Kaliningrad.


La soif de gloire et de pouvoir a ensanglanté l´Europe au fil des siècles. Les guerres ont redessiné des frontières, ont fait basculer des villes et des régions d´un pays à un autre, mais elles ont également construit une cartographie des désastres et du déracinement peuplée par des revenants, des déshérités, des vaincus de la vie. Parfois, en évoquant l´Histoire, on réveille les vieux démons, mais on redonne vie au passé, on revisite ces lieux, les mémoires qui nous aident à interroger ce passé-là, et, à défaut de réponses, à  formuler les bonnes questions.
Jean-Paul Kauffmann aime revisiter ces lieux et ces mémoires. Né le 8 août 1944 à Saint-Pierre-la Cour, en Mayenne, cet écrivain et journaliste français a travaillé à Radio France Internationale, à l´Agence France-Presse, au Matin de Paris (quotidien fondé en 1977 et disparu en 1987) et a créé la revue L´amateur de cigare, le cigare étant d´ailleurs une de ses grandes passions avec le vin de Bordeaux auquel il a consacré de nombreux ouvrages. En 1985, il était grand reporter à l´hebdomadaire L´Événement du Jeudi lorsqu´il a vécu l´expérience la plus douloureuse de sa vie : l´enlèvement à Beyrouth avec le sociologue Michel Seurat par des groupes islamistes. Il ne fut libéré que trois ans plus tard (contrairement à Michel Seurat qui, lui, fut exécuté) et après cette descente aux enfers il a décidé de consacrer le plus clair de son temps à la littérature.
Parmi ses essais les plus remarqués, on pourrait citer L´Arche des Kerguelen : voyage aux îles de la désolation, La chambre noire de Longwood où il revisite l´exil napoléonien à Sainte –Hélène, La lutte avec l´ange, 31 allées Damour : Raymond Guérin, 1905-1955 et Courlande, cette étrange région baignée par la mer Baltique, dernière écluse entre le monde slave et le monde germanique.   
Son œuvre fut couronnée de prestigieux prix littéraires comme les prix Roger Nimier et Joseph Kessel pour La chambre noire de Longwood et les prix Paul Morand et de la Langue Française pour l´ensemble de son œuvre.
Dans son dernier livre qui porte le joli nom d´Outre-Terre, paru en février aux éditions Équateurs, il évoque un voyage qu´il avait fait en famille en 2007(après un premier voyage seul en 1991) lors du bicentenaire de la bataille d´Eylau, cette bataille où Napoléon a failli tout perdre.
Fin 1806, après que Frédéric –Guillaume III de Prusse, fort de l´appui des Anglais et des Russes, eut adressé un ultimatum à Napoléon, celui-ci a déclenché une offensive assez efficace qui lui a permis d´entrer en Pologne en conquérant, ouvrant ainsi la voie à la mise en place du blocus économique de la Russie. Pourtant, pour sauver Königsberg et la Prusse-Orientale («la somnolence de la Prusse-Orientale» écrira au vingtième siècle Ernst Jünger dans son Journal), les troupes commandées par le maréchal August von Bennigsen se sont portées contre les Français et le 8 février sur la plaine d´Eylau (aujourd´hui Bagrationovsk) s´est engagée l´une des batailles les plus dures de l´ère napoléonienne.
Kauffmann écrit à ce propos sur les soldats français à la page 76 : «Il faut imaginer tous ces soldats qui ont faim et froid en cette aube livide du 8 février. Le pays est inhospitalier. Ont –ils peur ? Songent-ils à leur fin, loin de leur patrie ? À ceux qui périront ? Aucun témoignage ne fait état de cette angoisse et de ces maux de ventre d´avant le combat, pas plus à Eylau d´ailleurs que dans les autres batailles napoléoniennes. Comme l´a souligné plusieurs fois Clausewitz, la guerre est une expérience unique, elle ne peut se partager».
 Quoique Napoléon soit resté, à la fin, maître de la situation, la bataille s´est soldée par un énorme carnage avec des milliers de morts de part et d´autre. L´empereur français touché par l´ampleur de la souffrance n´a quitté les lieux qu´après que tous les soldats furent enterrés. C´est cette bataille ardue où nombre de Français, épuisés par plusieurs jours de marche et sous les coups de boutoir de la neige et de la boue, ont laissé leur peau qui a inspiré à Honoré de Balzac le court roman Le Colonel Chabert dont la version définitive est parue en 1844 et qui raconte l´histoire d´un combattant de la bataille d´Eylau qui est déclaré mort mais qui était resté vivant enfoui sous une montagne de cadavres après la grande charge de Murat. Revenu chez lui en 1815 après de multiples souffrances et errances, il trouve sa femme héritière de sa fortune, remariée et mère de deux enfants et essaie de recouvrer son identité dans un monde aux yeux duquel il n´existe plus.
C´est aussi sur les traces du fantôme du colonel Chabert que Jean-Paul Kauffmann a entrepris ce voyage à l´ancienne Königsberg aujourd´hui enclave russe de Kaliningrad, séparée physiquement de la mère Russie par la Lituanie à la suite de l´écroulement de l´Union Soviétique qui avait annexé le territoire en 1945. En lisant ce livre, on a envie de se poser une question : Est-ce que les lieux conservent le long des siècles la mémoire des batailles qui s´y sont livrées, des espoirs qui y ont été nourris, des odeurs que l´on y a naguère flairées ?
Toujours est-il que ce que l´historiographie nous apprend nous aide à formuler notre pensée et à réinventer les visages de l´événement. Pour l´historiographie russe la bataille d´Eylan n´est pas conçue comme une déconvenue étant donné la bravoure des soldats et les ravages provoqués dans le camp français. Pour les Français, malgré le nombre de morts, il s´agit quand même d´une victoire- à la Pyrrhus certes-  puisque les troupes n´ont pas capitulé et plus tard (le 14 juin) la bataille de Friedland a remis les pendules à l´heure pour l´armée tricolore. 
Jean-Paul Kauffmann aime les voyages excentriques et il retrouve dans ce voyage en particulier des personnages tout autant excentriques comme un Français à la chapka (bonnet russe indispensable pour l´hiver) ou une guide, Julia, fière d´appartenir à cette enclave. Mais il aime surtout interroger le passé et, comme on l´écrit dans la quatrième de couverture, «Outre-Terre est un livre sur le désastre, les revenants, l´absence. Sur l´ impossibilité de la reconstitution. Sur le bonheur d´être vivant».
Dans ce livre, Jean-Paul Kauffmann a beau jeu de revenir sur la figure de Napoléon Bonaparte, ce Corse qui aurait –dit-on –un accent désagréable. Kauffmann rappelle, entre autres aspects, ce que l´on a écrit sur celui que León Bloy a surnommé «l´Infaillible» dans L´Âme de Napoléon.  « C´est un monstre a deux faces. Comme nous, peut-être»,  a jugé Élie Faure. Pour Mme de Staël «il ne hait pas plus qu´il n´aime, il n´y a que lui pour lui». Jules Michelet qui était âgé de neuf ans au moment de la bataille d´Eylau se souvenait de ces temps de l´empire napoléonien comme d´«un jour gris qui a toujours continué» et il ajoutait : «Misère de ces temps monotones où chaque année ne se marquait que par une grande bataille, improbable et toujours gagnée. Je n´ai aucun souvenir qu´il ait fait beau un seul jour». Et, enfin, il y a aussi Eugène Tarlé qui contrairement à ce que laisserait supposer son patronyme à consonance française était un historien russe qui a écrit une biographie de Napoléon dont il admirait le sens de la manœuvre. Tardé a souligné les points positifs de l´empire napoléonien tels la fin définitive de la féodalité, la lutte de l´empereur contre l´ordre ancien et la levée en masse issue de la Révolution. Enfin, orthodoxie stalinienne oblige, il a dû convoquer les ombres tutélaires d´Engels et de Marx, bien qu´il ne fût pas à proprement parler marxiste et eût même connu l´exil à Alma-Ata au début des années trente (dans les années quarante, tout soupçon d´anti-stalinisme s´étant dissipé, Tarlé a même reçu le prix Staline).
Néanmoins, il est aussi question dans ce livre de figures importantes liées à Königsberg comme le grand philosophe Immanuel Kant qui y est né en 1724, y a vécu toute sa vie et y est mort en 1804, trois ans avant la bataille d´Eylau, Iouri Bouïda l´auteur du Train Zéro et de La Fiancée Prussienne,  Hannah Arendt qui y a passé son enfance et sa jeunesse et, cela va sans dire, le commandant de la bataille d´Eylau, maréchal de l´Empire, futur prince de Naples et beau-frère de Napoléon, Joachim Murat que l´empereur ne tenait pas en haute estime. Sur Murat, Léon Bloy a écrit dans l´ouvrage cité plus haut : «Murat vient de passer comme un torrent, écrasant toute l´Europe, en une demi-heure, sur quatre kilomètres carrés». Enfin, on peut retrouver des reproductions de tableaux inspirés par la bataille d´Eylau dont -le plus célèbre sûrement-celui d´Antoine-Jean Gros.
À la page 56, en décrivant ce qu´est ce territoire lointain de la mère-patrie, Jean-Paul Kaufmann écrit : Mais cette Outre-Terre est différente de nos DOM-TOM. Elle résonne comme un monde qui n´est plus le nôtre. Un fief oublié qui a cessé d´appartenir à notre système, une sorte d´outland soviéto –galactique, délabré et rouillé mais toujours agissant. Lessivée, en apparence désagrégée, au bord de l´épuisement, en réalité incroyablement solide. Sans l´Outre-Terre, je ne serais jamais revenu à Eylau. Cette enclave est tout ce qui reste du monde des ogres.»
À l´instar du peintre Antoine-Jean Gros qui-Jean-Paul Kauffmann dixit- «n´a jamais mis les pieds à Eylau mais (dont) on peut dire qu´il a tout compris», les lecteurs d´Outre-Terre pourront peut-être eux aussi tout comprendre rien qu´en lisant ce livre sans avoir mis les pieds à Kaliningrad en Russie, jadis Königsberg en Prusse-Orientale, terre sans doute somnolente. Ernst Jünger ne croyait peut-être pas si bien dire… 

                        
Jean-Paul Kauffmann, Outre-Terre, éditions des Équateurs, Paris, 2016.      

jeudi 9 juin 2016

Article pour Le Petit Journal.

Vous pouvez lire sur l´édition Lisbonne du Petit Journal un article que j´ai écrit sur le roman Golem de Pierre Assouline.

http://www.lepetitjournal.com/lisbonne/a-voir-a-faire/culture/249381-litterature-golem-un-roman-de-pierre-assouline

Bonne lecture.

dimanche 29 mai 2016

Chronique de juin 2016.




  L´âme d´un censeur.


Dans une critique publiée en 2011 dans l´excellent magazine littéraire mexicain Letras Libres sur un livre du Polonais Slawomir Mrozek, l´écrivain argentin Patricio Pron, évoquant les difficultés des intellectuels du temps du communisme en Europe de l´Est, rappelait des histoires qui circulaient  à l´époque et comment l´humour était parfois un bel antidote contre le totalitarisme. Ainsi une blague en Union Soviétique dénombrait-elle les préceptes auxquels les écrivains nationaux devraient s´en tenir : « Ne pensez pas. Si vous pensez, ne parlez pas. Si vous pensez et parlez, n´écrivez pas. Si vous pensez, parlez et écrivez, alors, ne signez pas. Si vous pensez, parlez, écrivez et signez, alors, après, ne vous plaignez pas». Une autre blague concernait une conversation entre un secrétaire du politburo et un de ses subalternes. Dans cette blague, le secrétaire pose la question suivante : «Camarade Rabinovitch, avez-vous une opinion sur ce sujet ?» Et l´autre lui répond : «Oui, camarade, j´ai bien une opinion là-dessus, mais je ne suis pas d´accord avec elle».
Ces blagues aidaient peut-être les gens à éluder la grisaille et l´immobilisme de ce temps-là, mais la censure était une chose bien plus atroce que ces blagues. L´article de Patricio Pron m´est venu à l´esprit en lisant Les âmes rouges, le premier roman de Paul Greveillac, paru en janvier aux éditions Gallimard et, je vous assure, quel magnifique premier roman !
Paul Greveillac
De Paul Greveillac, on sait qu´il est né en 1981 et qu´il a fait des études de lettres avant d´intégrer Science-Po. Qu´ensuite il a vécu à Vienne, Shanghai et Dublin et que, de retour à Paris, il travaille maintenant dans une grande entreprise de l´Internet. En 2014, il a publié un recueil de nouvelles intitulé Les fronts clandestins sur des Justes pendant la seconde guerre mondiale.  Le sujet de ce premier roman,  Les âmes rouges,  est justement la censure dans l´ancienne Union Soviétique.
 «Pour Vladimir Sergueïevitch Katouchkov l´année 1956 fut, plus que pour une autre, terrible. Mais encore une fois, il survécut –et le monde autour de lui survécut. Et il commençait à ne plus même s´en étonner.». C´est ainsi que débute le second chapitre du roman. 1956 fut l´année où les espoirs des démocrates hongrois qui croyaient à un socialisme à visage humain se sont évanouis, mais Vladimir Katouchkov semble-t-il ne s´étonnait aucunement de ce qui se produisait ailleurs dans cette année terrible puisqu´il avait d´autres chats à fouetter. Il était au bout du compte un homme du système, lui qui était un censeur, dans un secteur, la culture, enrégimentée afin de servir l´Etat. Louis XIV aurait dit un jour : «L´Etat, c´est moi». En Union Soviétique, en 1956, l´État n´était pas le chef comme peut-être du temps de Staline, ni le Parti communisme, ni le peuple, c´était peut-être une idée indéfinie de Révolution. Pour abreuver cette idée de révolution d´une pureté à toute épreuve, on ne concevait nullement des fissures dans un édifice censé être le plus scientifique possible. Les fissures pouvaient être incarnées par ces intellectuels –écrivains, cinéastes, peintres, sculpteurs, musiciens- ces sacrés ingrats, d´après l´orthodoxie officielle, qui pouvaient jouir de tous les privilèges. Il leur suffirait de souscrire inconditionnellement aux préceptes du parti et ne pas tarir d´éloges sur l´avenir radieux que l´on pourrait entrevoir à l´horizon.
Mais la vie n´est pas parfaite et un soir, par hasard, Vladimir Katouchkov, Russe, censeur au GlavLit, qui statue sur tout ce qui paraît dans le pays,  rencontre Pavel Golchenko, Ukrainien, projectionniste au Goskino, le cinéma des officiels du Parti. De cette rencontre naît une amitié improbable, quoique les deux institutions pour lesquelles chacun d´entre eux travaille soient des institutions où sont quotidiennement interdites, coupées, asservies les œuvres d´une nouvelle génération d´écrivains et de cinéastes qui tente de s´épanouir depuis la mort de Staline. La mort de celui qui était surnommé le père des peuples en 1953 et l´intronisation de Nikita Krouchtchev comme leader suprême de la jeune Union Soviétique ont ouvert une ère nouvelle de dégel. En 1956-toujours cette année symbolique-Krouchtchev, lors de la tenue du vingtième congrès du PCUS le 25 février, a dénoncé les politiques répressives de son prédécesseur, mais dans l´essentiel, c´est-à-dire dans la structure bureaucratique de l´appareil soviétique, les changements n´ont pas été aussi profonds que cela. On croyait encore à l´édification d´une société nouvelle, où l´on contribuerait à l´émergence de l´homme nouveau, où les travailleurs auraient tous les droits-mais pas celui de s´exprimer librement- délivrés des chaînes du capitalisme triomphant qui sévissait à l´Ouest.
Katouchkov, le censeur, est un homme intelligent. Il s´intéresse à la littérature et en ces années moroses aime particulièrement la prose de Vassili Grossman et son admirable Vie et Destin («des pages d´une puissance et d´une humanité rares»), mais par prudence il empêche sa publication, comme celle d´autres livres, soviétiques ou étrangers, parfois grâce à des complicités des camarades occidentaux. Ainsi, un coup de fil à Aragon suffit-il pour faire interdire La Peste d´Albert Camus. Par contre, Brave New World(Le meilleur des mondes), roman contre-utopique d´Aldous Huxley, est tronqué, caviardé à telle enseigne que l´édition soviétique n´aura qu´un nombre de pages bien inférieur à l´original anglais. La  mère de Katouchkov eût aimé qu´il fût écrivain, une dame croyante éprise des vers lumineux d´Anna Akhmatova, mais lui, faute de devenir écrivain,  se passionne pour le cinéma de Tarkovski et entretient cette amitié sui generis avec le projectionniste Pavel Golchenko. Il épouse une fille dénommée Agraféna à qui il ne peut s´empêcher de lire les samizdats censurés, mais à la fin, déçu et dégoûté par le système, il finit par en dénoncer la fausseté, la langue de bois, la supercherie.
Les âmes rouges est un roman sur la mélancolie, la grisaille du communisme et des lendemains qui n´ont jamais chanté. Si en lisant ce roman on plonge dans le quotidien des personnages fictifs enfantés par l´auteur et dans les intrigues qu´il tisse, on côtoie aussi  la grande Histoire. On suit, par exemple, la détente kroutchévienne, la crise cubaine et la crise-presqu´oubliée-dominicaine aussi bien que l´ampleur à l´Ouest de la dissidence soviétique.
Dans ce roman, l´auteur nous rappelle avec brio les polémiques que suscitait à chaque automne l´annonce du Prix Nobel de Littérature toutes les fois qu´il concernait un auteur du pays.  En 1965, un an après ce que l´on pourrait dénommer la «normalisation brejnévienne», le régime ne peut cacher sa joie devant l´attribution du Prix à Mikhaïl Cholokhov, un écrivain choyé par le régime dont Le Don paisible a tiré à plusieurs millions d´exemplaires. C´était comme si l´honneur était lavé après l´affront Pasternak en 1958.  Le 10 décembre, au dîner de gala, à Stockholm ,Cholokhov, alors que nombre de ses confrères croupissaient dans les geôles, prononçait un véritable manifeste du réalisme socialiste dont Paul Greveillac publie un extrait dans son roman: «Je suis fier que ce prix ait été attribué à un Russe, à un écrivain soviétique. Je représente aujourd´hui la multitude des écrivains de mon pays natal. (…)À mon sens, les vrais pionniers sont les artistes qui rendent manifestes, dans leurs travaux, un contenu nouveau, les caractéristiques déterminantes de la vie contemporaine.(…)Je parle d´un réalisme qui porte en son sein le concept de régénération de la vie, de la rénovation de la vie pour le bénéfice de l´humanité. Je fais référence, bien sûr, au réalisme que nous décrivons comme socialiste. (…)Je fais partie de ces auteurs qui considèrent comme leur plus grand honneur(…) d´avoir la chance d´utiliser sans aucune entrave leur plume au service du peuple travailleur.»
La dissidence serait de nouveau à l´ordre du jour avec l´attribution en 1970 du prix Nobel de Littérature à Alexandre Soljenitsyne. Connu dans la période du dégel à la faveur de la parution en 1962, dans la revue Novy Mir, de son roman Une journée d´Ivan Denissovitch, Soljenitsyne est devenu au fil des ans un personnage encombrant pour le régime soviétique. Son audience n´a cessé de croître à l´Ouest surtout après la publication du monumental Archipel du Goulag. Ce livre a déboussolé la bureaucratie et la censure soviétiques. Comment fut-il possible –s´interrogeait-on –qu´un homme sous stricte surveillance eût pu compiler, entre 1958 et 1967(y compris donc depuis la soi-disant normalisation brejnévienne), les témoignages de plus de deux cents anciens du goulag (une expérience concentrationnaire qu´il avait lui-même vécue entre 1945 et 1956) ? C´est tout bonnement parce que chaque appareil répressif et bureaucratique aussi raffiné soit-il dans ses procédures totalitaires a –heureusement-ses couacs.
Ce roman couvre trente-cinq ans de censure soviétique, des années cinquante jusqu´à l´effondrement de l´Union Soviétique et il est un vibrant hommage à tous les dissidents soviétiques qui vivaient constamment sous la corde raide, muselés, craignant la délation –qui pouvait même venir de quelqu´un de leur entourage- susceptible de les expédier dans le goulag. Un hommage aussi à ceux qui ont appris par cœur, recopié ou enterré, au péril de leur vie, des textes pour les sauver de l´oubli. Mais cette fiction de Paul Greveillec raconte aussi en filigrane la fin d´une utopie. L´utopie qui a promis le paradis sur terre et qui a créé une sorte d´enfer pour ceux qui rechignaient à se soumettre aux préceptes révolutionnaires. Tout un appareil répressif et bureaucratique fut mis sur place pour bâtir ce beau rêve qui a viré au cauchemar, mais où tous n´étaient pas forcément des salauds. C´est que les dictatures de tous bords ont d´ordinaire un malheureux savoir -faire pour anesthésier les gens…
Malgré quelques lourdeurs ici ou là- très ponctuelles, il faut le dire-, ce livre de Paul  Greveillac est porté par un indiscutable souffle romanesque. Il nous fait vivre une époque révolue que les plus jeunes n´ont pas vécue et dont ils ignorent presque tout, eux qui vivent sous une autre forme d´anesthésie dans un monde où le socialisme scientifique  semble ringard voire mort, un monde néanmoins guetté par toutes sortes d´autres dangers.
 Les âmes rouges est un remarquable premier roman. Une vraie réussite.  


Paul Greveillac, Les âmes rouges, éditions Gallimard, Paris, 2016.




 

mardi 10 mai 2016

Centenaire de la naissance de Camilo José Cela.




Ce mercredi, 11 mai, on signale le centenaire de la naissance de l´écrivain espagnol Camilo José Cela. Né à Iria Flavia, près de La Corogne, il fut l´une des figures de proue de la littérature espagnole de la deuxième moitié du vingtième siècle.
Son premier roman, La familia de Pascual Duarte(La famille de Pascual Duarte), paru en 1942, est d´un réalisme sec et rugueux et d´une âpreté qui lui ont valu l´épithète de «tremendiste». Il a publié ensuite d´autres livres dont La colmena(La ruche)et petit à petit sa littérature a évolué vers des techniques expérimentales et novatrices. San Camilo 1936(1969) et Mazurca para dos muertos(Mazurka pour deux morts), paru en 1983,.sont deux autres titres fondamentaux dans la  bibliographie.de cet auteur qui a écrit aussi de la poésie, des essais, des récits de voyage, des nouvelles et des ouvrages autobiographiques.
Jouant un rôle ambigu pendant le franquisme, il a acquis sa vraie notoriété après le retour du pays à la démocratie.En 1983, il a reçu le Prix National de Narration, en 1987, le Prince des Asturies,en 1989, le Nobel de Littérature, en 1994 le Prix Planeta et en 1995, le Cervantes. 
Camilo José Cela s´est éteint à Madrid, le 17 janvier 2002, à l´âge de 85 ans.

vendredi 29 avril 2016

Chronique de mai 2016.




Erich Kästner

L´abîme allemand.

L´Allemagne est, on le sait, sortie meurtrie de la première guerre mondiale. À la suite du Traité de Versailles, elle fut dessaisie de son empire colonial et crevée de dettes de guerre qu´elle n´était pas en mesure de payer, bien entendu. Les années vingt ont été d´une instabilité économique et sociale sans précédent. Un pays gangrené par l´hyperinflation qui a jeté plein de gens dans la misère et le désespoir, des gens qui, plus démunies et fragiles, étaient une proie facile des radicalismes de tout bord, des gens prêtes donc à succomber au chant des sirènes d´un quelconque dictateur qui leur eût promis le paradis sur terre.
Et néanmoins, ces années ont été richissimes d´un point de vue culturel. Des manifestations artistiques et littéraires faisaient état d´un pays où grouillait toujours la passion des idées. Plus tard, quand le pays fut pris d´hystérie et s´est embarqué dans une sinistre aventure menée par Hitler et sa racaille nazie, nombre d´intellectuels ont honoré la mémoire humaniste allemande et n´ont pas  pactisé avec le discours  haineux de l´hydre totalitaire. Beaucoup d´entre eux ont dû fuir l´Allemagne où leurs livres ont été brûlés en des autodafés qui rappelaient les sombres temps de l´inquisition. D´autres sont pourtant restés bien que leur nom fût consigné dès 1933 sur la liste des écrivains interdits et que ses œuvres fussent elles aussi réduites en cendres sur la place de l´opéra à Berlin. Ne voulant pas se départir de son rôle de témoin privilégié, un certain écrivain s´est retranché dans l´émigration intérieure et a continué tant bien que mal à vivre de sa plume en écrivant des ouvrages vierges de tout engagement politiques notamment des livres pour la jeunesse, des comédies de boulevard ou des scénarios, parfois sous pseudonyme jusqu´à l´interdiction totale vers 1943. Cet écrivain répondait au nom d´Erich Kästner.
Né le 23 février 1899 à Dresde, Erich Kästner a fait des études d´Histoire, de Philosophie, de langue allemande et de théâtre, des études qu´il a lui-même financées  en écrivant des articles pour le Neue Leipziger Zeitung. Indiscutablement marqué par son expérience pendant le service militaire à la fin de la Grande Guerre, il est devenu profondément antimilitariste. En 1929, il a connu un énorme succès avec son roman pour la jeunesse Émile et les détectives qui s´est vendu à plus de deux millions d´exemplaires et fut adapté au cinéma par Billy Wilder et Emeric Pressburger. Bref, un livre et un film qui ont enchanté plusieurs générations d´enfants en Allemagne tant et si bien qu´en 1978 il s´est produit un épisode révélateur et de sa notoriété et de la stupeur devant la censure qui lui a été imposée par les nazis. L´épisode est décrit par l´historienne et journaliste Gitta Sereny (1921-2012) dans son livre Dans l´ombre du Reich (éditions Plein Jour) quand elle fait état de la réaction de jeunes Allemands lors d´une visite au musée de Dachau : «Ils restèrent là un long moment, à contempler une immense photographie de livres en flammes tandis qu´un garçon lisait le long texte en légende. Les noms d´Einstein, Heine, Thomas Mann les ont laissé froids. Mais quand ils ont entendu prononcer celui d´Erich Kästner, ils ont sursauté. «Pourquoi brûlaient-ils les livres de l´auteur d´Émile et les détectives ?».   
Erich Kästner, dandy adulé de la société berlinoise, est devenu un écrivain à mettre à l´index quand il a produit celle qui fut aussitôt considérée comme une œuvre maudite : Vers l´abîme. Paru en 1931, il fut traduit en français pour la première fois en 1937 aux éditions Stock sous le titre Fabian ou l´histoire d´un moraliste. Cette édition de 1931 était tronquée et censurée puisque l´éditeur lui-même n´avait pas caché son dégoût devant tant d´indécence de mœurs et d´obscénité. Malgré les corrections apportées au manuscrit, le livre a provoqué un tollé et les nazis y ont vu le symbole de la dégénérescence. Pour Erich Kästner, nullement surpris, il ne pouvait en être autrement. Comme il l´a écrit dans la préface de la première édition (1946) après la seconde guerre mondiale : «L´énoncé des jugements de goût a été pendant une douzaine d´années l´apanage d´une clique de bureaucrates fascistes qui produisaient des opinions et des idéaux comme du pain d´épice cuit dans un moule. Ces formules toutes faites étaient livrées en petites bouchées et distribuées un peu partout. C´est à peine si la jeune génération sait encore que l´on peut se forger sa propre opinion. Et ceux qui s´y risquent ne savent pas comment s´y prendre. Autant essayer de fabriquer une tasse de porcelaine dans la cage d´un éléphant». Dans cette préface, Erich Kästner en évoquant l´accueil réservé à l´ouvrage faisait également allusion à ses laudateurs qui n´avaient pas eux non plus compris de quoi il retourne.
Le roman Vers l´abîme plonge le lecteur dans un registre aux accents satiriques. Il décrit la  société berlinoise de l´époque dans toutes ses splendeurs et ses misères, plutôt ses misères que ses splendeurs à vrai dire. Comme l´écrit Corinna Gepner dans sa postface «On traverse l´ensemble des strates sociales, des plus misérables aux plus riches, mais partout c´est la même misère morale. Fortune ou dénuement, rien n´y fait : les mœurs sont corrompues, les esprits déréglés et incapables de s´extraire des bornes étroites de leur égoïsme».
Le protagoniste, Jakob Fabian, est un jeune publiciste talentueux. Au tout début du roman, il s´adresse à un club réservé où il connaît une nymphomane blonde, Irene Molly qui l´emmène chez elle à peine l´eut-elle connu. Jakob ne peut cacher sa stupéfaction quand il s´aperçoit que la fille est mariée ! Le mari est un avocat qui a passé un contrat avec sa femme dont les besoins sexuels croissaient à proportion de la durée de leur mariage et engendraient des rêves étranges. Alors, elle choisit des individus pour des relations intimes qu´elle doit présenter au préalable à son mari pour que celui-ci lui donne son assentiment. Un mari qui en plus se fait fesser par sa femme !
Jakob Fabian, le moraliste, a le sens de l´humour et son œil clinique décortique toutes les manigances de la société berlinoise. Pourtant, c´est un jeune qui n´est pas particulièrement chanceux. La malchance semble attendre pas mal de personnages, mais le plus grand dénominateur commun c´est que tous les personnages semblent s´acheminer vers un abîme inéluctable. Comme s´ils n´étaient que des pantins de cette éternelle comédie à la fois burlesque et tragique qu´est la vie. Renvoyé pour avoir dénoncé les comportements indignes de son supérieur- Monsieur Breitkopf, étant le prototype du patron borné, sans vision d´avenir et qui abuse de ses secrétaires-il explore ce Berlin diurne et nocturne en quête d´éthique, mais il n´a affaire qu´à une machine à triturer des valeurs et de la bonne conscience. Comme l´a encore écrit Corinna Gepner : «L´une des trouvailles de Kästner est d´avoir fait du moraliste un personnage ancré dans la réalité sociale et économique de son époque, doté d´une sexualité affirmée et sans tabou, désireux de se confronter à ce qu´il voit et entend. Il n´en demeure pas moins, et c´est là sans doute le plus douloureux, fondamentalement étranger à ceux qu´il côtoie».
Les principaux personnages cherchent leurs points de repère, mais ils finissent par être entrainés par une force que nul ne maîtrise et qui les pousse vers un sentier sans issue.
   Labude, par exemple, activiste politique, est l´ami le plus fidèle de Fabian. Il part à Hambourg, ville où habite son amoureuse Leda, pour y participer à une conférence et découvre qu´elle le trompe. Elle ignore qu´il a vu un homme entrer chez elle et l´accuse d´être jaloux. Il finit par rompre la relation. Labude, jeune prometteur, est un des personnages les plus sincères du roman, mais il connaîtra une fin tragique.   
Cornelia Battenberg, par contre, est une fille qui entame à un moment donné une relation intime avec Fabian. C´est un des rares moments de tendresse et d´espoir présents dans le roman avec, à un autre niveau, la relation de Fabian avec sa mère (serait-elle inspirée de la relation, elle-même très proche, de l´auteur avec sa mère ?), la défense que fait Fabian d´une jeune fille très pauvre qui vole dans un magasin et l´accueil sympathique réservé à un inventeur que la famille avait enfermé dans un asile psychiatrique. Pourtant, les raisons économiques et un nouveau travail poussent Cornelia entre les bras d´un autre homme.
Cabarets lesbiens, corruption, cupidité, dégénérescence, cynisme, un duel risible entre un communiste et un national-socialiste, un suicide et une noyade sont des lieux, des situations et des caractéristiques qui ponctuent ce roman dont l´intrigue paraît dessiner un naufrage ambulant et collectif.
Si ce livre dépeint l´Allemagne et  les années trente, on s´y reconnaîtrait quand même sur un point ou un autre, par exemple, l´épisode où Fabian lit les journaux avant de prendre le train qui le ramènera dans sa ville natale et découvre que l´Amérique était prête à desserrer l´étau  de la dette et redonner de l´oxygène à l´Allemagne. À un moment donné, on peut lire ce qui suit : « peut-être n´était-il pas nécessaire de tabler sur l´élévation morale d´une humanité déchue ? Peut-être l´objectif des moralistes-et Fabian en était un- pouvait-il être atteint par le biais de mesures économiques ? L´exigence morale n´était-elle inaccessible que parce qu´elle n´avait pas de sens ? La question de l´organisation du monde se réduisait-elle à une question économique ?»  
En lisant cet extraordinaire roman, on ne peut que souscrire à l´interrogation rhétorique  laissée par l´écrivain français Philippe Claudel, à propos  de  Vers l´abîme dans l´édition de mars du Magazine Littéraire : «Combien de fois au cours d´une vie éprouvons-nous le sentiment, en refermant un ouvrage, d´avoir lu un texte capital ?». 


Erich Kästner, Vers l´abîme, traduction de l´allemand et postface de Corinna Gepner, éditions Anne Carrière, Paris, 2016.