Qui êtes-vous ?
- Fernando Couto e Santos
- Féru de littérature française et étrangère, ma plume sévit dans diverses colonnes de journaux, de sites internet pour partager ce goût qui m´anime. Que détracteurs ou admirateurs n´hésitent pas à réagir à mes chroniques.
jeudi 30 mai 2019
mardi 28 mai 2019
Chronique de juin 2019.
Vivre sous l´Occupation.
Pendant l´Occupation de l´Europe par les troupes hitlériennes, les
ressortissants des pays occupés n´ont pas tous réagi d´une manière courageuse
et héroïque. C´est très réconfortant, voire romantique, de considérer qu´il y
avait un résistant à chaque coin de rue, que les nazis étaient quotidiennement
victimes d´embuscades tendues par les vaillants peuples opprimés. Certes,
nombre d´entre eux ont sacrifié leur vie, ont lutté clandestinement contre les
occupants, ont été sauvagement torturés et n´ont pas livré leurs compagnons à l´ennemi. D´autres ont
caché ceux qui étaient pourchassées, fussent-ils des Juifs, des communistes,
des socialistes, des catholiques, bref des patriotes de toutes obédiences qui
ne supportaient pas de voir leur pays anéanti sous la botte nazie. Quoi qu´il
en soit, on n´ignore pas que si beaucoup de gens ont été passifs et n´ont pas
rechigné devant les exactions des forces hitlériennes, d´autres sont encore
allés plus loin en collaborant honteusement avec l´ennemi, flétrissant leur
propre honneur.
On connaît fort bien ce qui s´est passé en France sous l´égide du régime de
Vichy: la rafle de Vel d´Hiv, en étant -entre autres épisodes sanglants et
avilissants- une triste illustration. De
même, en ex-Yougoslavie avec les massacres perpétrés par les Oustachis croates à
l´encontre des Serbes, des Tziganes ou des Juifs, ou encore en Roumanie avec le
carnage des Juifs à Iasi, sans oublier, par exemple, le gouvernement pronazi de
Vidkun Quisling en Norvège, tristement soutenu par le grand écrivain Knut
Hamsun qui s´était vu décerner en 1920 le Prix Nobel de Littérature.
La Belgique a connu elle aussi son lot de collaborateurs. À l´issue de la
seconde guerre mondiale, 80.000 Belges environ ont été jugés coupables de
collaboration avec l´ennemi. Dès avant la guerre, Le Rex de León Degrelle et la
Ligue Nationale Flamande (en néerlandais Vlaams Nationaal Verbond ou VNV)
étaient des partis d´inspiration fasciste qui, pendant l´Occupation, ont
collaboré avec l´ennemi.
J´évoque la Belgique puisque les éditions Stock ont publié en début d´année
dans son excellente collection La Cosmopolite un très beau roman de l´écrivain
belge d´expression néerlandaise Jeroen Olyslaegers intitulé Trouble (Wil dans
l´édition originale). Dans la quatrième de couverture on nous donne un tuyau
sur le sujet du roman, illustré par la phrase «Anvers 1940». Il s´agit donc
d´une intrigue qui se déroule dans la deuxième ville belge –située en zone
flamande-, la ville de Rubens et de Van Dyck pendant l´Occupation, la ville qui
a connu un pogrom en 1941.
L´auteur, Jeroen Olyslaegers, est né en 1967 à Mortsel dans la province
d´Anvers. Il écrit des pièces de théâtre et des romans. Avec Trouble, il a
décroché deux importants prix en Belgique, le Fintro-le plus prestigieux des prix
littéraires décernés en Belgique- et le Ferdinand Bordewijk.
Le narrateur est le personnage principal Wilfried Wils qui dans sa
vieillesse, victime d´une fracture de la hanche, raconte son histoire, en guise
de mémoires, à un arrière petit-fils. Si plusieurs choses le tourmentent au
crépuscule de sa vie, comme les souvenirs de sa femme Yvette, déjà décédée, ou
de sa petite- fille Helde qui s´est suicidée rongée para la came, c´est la
période de la seconde guerre mondiale, et donc de l´Occupation, qui est
naturellement au cœur de l´intrigue.
Wils est un flic poète –qui a écrit, sous son nom de plume Angelo, un poème
intitulé «Confessions d´un comédien»-, tiraillé entre l´amitié avec son camarade
de métier Lode (qui deviendra d´ailleurs son beau-frère), un farouche
résistant, et Barbiche Teigneuse, son ancien professeur, anti -sémite et collaborationniste. Le personnage est
plein d´ambiguïtés, comme nombre de citoyens à l´époque à Anvers : «Chacun
pour soi. Nous pillions à la bouche de l´enfer, nous vivions des temps
tragiques et faisions comme si tout était normal» se souvient Wils qui devient « auxiliaire de police »
quand l’occupation allemande en Belgique s´est amorcée, en 1940, afin
d’échapper au travail obligatoire en Allemagne. Perçu comme un salaud, on ignore parfois de quel côté
il penche. D´autres ne se faisaient même pas de souci et vivaient leur vie
comme bon leur semblait. Sa tante Emma, sœur de sa mère, en est l´exemple
frappant : travaillant comme domestique chez des juifs cossus, elle finit
par devenir la maîtresse de Gregor, un officier nazi, elle qui avait déjà
fricoté avec un banquier divorcé dans les années vingt sous les yeux
bienveillants de ses parents (à la fin, elle nous réserve encore une surprise).
Les juifs étaient, cela va sans dire, une des cibles privilégiées des nazis
et par extension des collabos. Outre l´étoile jaune cousue sur leur veste dès
juin 1942, ils ont toujours été en proie au pire : l´humiliation,
l´ignominie, les rafles et, à la fin, la déportation. La police belge, jouant
parfois le rôle de faire-valoir face aux autorités allemandes qui occupaient le
pays, agissait selon la conscience de chacun de ses agents. Les rafles sont
particulièrement violentes : «Des portes sont enfoncées à coups de pied.
Un père et une mère sont traînés au-dehors par des hommes du SD (Service de
police militaire). Derrière eux apparaissaient les enfants en pleurs et deux
vieux décrépits pouvant à peine marcher(…) Les gens hurlent et pleurent. Les
cris des enfants transpercent le vacarme. Certains sont tirés dans la rue par
les cheveux. Pendant ce temps-là, nous faisions toujours comme si nous
agissions en simples flics. Nous fermons les rues et assurons la surveillance
comme lors d´une compétition sportive. L´effet est grotesque (…) Certains se
laissent emmener comme des zombies, jouant un rôle passif en pyjama dans leur
propre cauchemar(…) Un homme vomit sur sa chaise tandis qu´il est traîné par
deux Feldgendarmes. Une femme court derrière une mère et ses deux enfants en
larmes avec un manteau supplémentaire. Huée par les Boches, elle reçoit une
paire de gifles lorsqu´elle s´oppose en poussant les hauts cris. Comme elle
refuse de céder, elle aussi est embarquée avec les juifs dans un camion. Le
regard qu´elle nous lance est lourd de signification».
Rongé par les problèmes de conscience qui taraudaient son esprit, Wils, qui
hésitait à prendre part aux rafles et aux lynchages, se sentait impuissant : «Une pensée me traverse
l´esprit comme un refrain lancinant : «Si ceci est possible, si tout ceci
est possible, si des gens en uniforme peuvent rouer de coups de pied des
enfants, assener à des femmes des coups de masse dans le visage, frapper des
hommes jusqu´à les estropier, pour les pousser vers un camion de déménagement
arborant un nom bien de chez nous, un nom flamand…Si tout cela est possible…Nous
qui sommes là en tant que…quoi ? En tant qu´assistants dans un monde à
l´envers où le blanc devient noir, lors d´une nuit éclairée comme un jour
infernal, en tant qu´infirmiers prêtant main-forte à des médecins qui parlent
allemand et qui combattent en uniforme un virus humain à coups de poing, de
pied, de menaces et de vociférations, parmi les pleurs, les plaintes, la peur,
répandant sang, merde et vomi dans la rue…Si tout cela est possible, tout ne
devient –il pas possible ?Tout ne devient-il pas possible ?»
Dans ce roman, écrit dans une langue populaire mais lyrique, souvent drôle
-les Belges, contrairement aux Français, ont un sacré talent pour se moquer
d´eux-mêmes, tout à leur honneur !-, l´auteur brosse des portraits très
impressionnants sur des figures importantes dans l´intrigue comme les
personnages déjà cités Lode, le flic résistant qui cache le juif Chaim Lizke
dans un sous-sol, Barbiche Teigneuse, le professeur idéologue, ou encore
l´avocat Omer Verschueren.
Au moment de la parution de Trouble en Belgique et aux Pays-Bas, le
quotidien néerlandais De Volkskrant a écrit que ce roman était la preuve qu´il
était encore possible d´ajouter une œuvre majeure à l´écrasante quantité de
livres déjà écrits sur la guerre. En effet, ce roman ne se présente pas comme
un réquisitoire. Il met en exergue la vie des Belges sous les coups de boutoir
de la dure réalité quotidienne pendant l´Occupation où parfois on essayait tout
simplement de survivre. Comme partout, il y a eu des collabos, des résistants
et les autres qui ont vécu sous des équilibres instables et plongés dans une
permanente ambiguïté. À la fin de la guerre, on ne pouvait pas s´encombrer de
questions sur la responsabilité de tout un chacun pendant l´Occupation. D´ailleurs,
comment quelqu´un-pendant ou après la guerre- peut-il se racheter ? Par
l´art ? Par la mort ? Wils ébauche une réponse, mais ces
interrogations ne sauraient, à vrai dire, apporter de réponse: «…rien n´est
sacré, tout est mouvant et rien n´est jamais vrai. La mort fige la vie d´un
artiste, bien carré dans son œuvre désormais intouchable, ses penchants
aussitôt légendaires et ce que ses amis disent de lui. La mort épargne la
honte, les choix qu´on regrette ou pas. La mort est surtout avide de beauté lorsqu´elle
s´abat sur un jeune poète. Celui qui vit trop longtemps a de fortes chances de
finir aux yeux de tous comme un has been ou un salaud».
Dans un entretien accordé en mars à Virginie Bloch-Lainé pour le quotidien
français Libération, Jeroen Olyslaegers évoque la genèse de ce roman. Issu
d´une famille de petits –bourgeois intellectuels épris d´arts, il a eu un
grand-père engagé dans les Waffen –SS qui en parlait sans regrets. Il a fallu
plusieurs années pour qu´il reconnaisse finalement, peu avant sa mort, son
erreur colossale. Cette histoire familiale est en quelque sorte le point de
départ du roman, mais ce qui en a vraiment déclenché l´écriture ce fut une
rencontre avec l´historien Herman Van Goethem, de l´Université d´Anvers, qui
l´a invité à lire et à commenter avec des étudiants le témoignage d´un policier
sur la première rafle en ville, pendant la guerre, le 15 août 1942. Dans
ce témoignage, le policier raconte avoir
pénétré dans une maison dont toute la famille juive s´était suicidée. Or,
l´auteur s´est rendu compte que la maison était située dans la rue où il
habitait. En en parlant avec sa mère, il a appris qu´une de ses tantes était la
bonne de cette famille juive et après la tragédie elle y a habité avec son
amant, un officier SS…
Paru en janvier, Trouble est assurément un des meilleurs romans publiés en
France dans la rentrée d´hiver 2019 et Jeroen Olyslaegers décidément un
écrivain à suivre.
Jeroen Olyslaegers, Trouble,
traduit du néerlandais (Belgique) par Françoise Antoine, éditions Stock, Paris,
janvier 2019.
La mort de François Weyergans.
L´écrivain franco-belge François Weyergans est mort hier, à Paris, à l´âge de 77 ans.
Né le 2 août 1941 à Etterbeck(Belgique), il était fils de Franz Weyergans, écrivain lui aussi, qu´il a évoqué dans son beau roman Franz et François, paru chez Grasset en 1997.
Critique aux Cahiers du cinéma, François Weergans a fait ses débuts littéraires en 1968 avec le roman Salomé. En 1992, il a reçu le prix Renaudot pour La démence du boxeur et en 1997 le Goncourt pour Trois jours chez ma mère, tous les deux publiés chez Grasset.
Il était membre de l´Académie Française depuis 2009.
dimanche 28 avril 2019
Chronique de mai 2019.
Louis Guilloux:
l´Homme au cœur de l´œuvre.
Si le vingtième siècle fut celui des totalitarismes, de la condition
inhumaine et de la violence au nom des idéologies, il n´en fut pas moins- et
pour cause- un siècle où nombre d´écrivains ont mis l´Homme au cœur de leur
œuvre. Si Albert Camus a développé un humanisme fondé sur la prise de
conscience de l´absurde de la condition humaine- une prise de conscience doublée
d´une réflexion sur la révolte comme réponse à l´absurde-, un autre écrivain
français-qui a d´ailleurs beaucoup fréquenté Albert Camus- s´est interrogé le
long de son œuvre sur une humanité en guerre perpétuelle où la barbarie peut
surgir en chaque individu. Cet écrivain n´est autre que Louis Guilloux.
Né le 15 janvier 1899 à Saint-Brieuc, en Bretagne, Louis Guilloux était
fils d´un cordonnier et militant socialiste. Ses racines ouvrières, il ne les a
jamais reniées. Aussi est-il resté toute sa vie durant profondément attaché à
sa ville natale, dans laquelle il a situé l´action d´un nombre important des
romans qu´il a écrits, parmi lesquels La maison du peuple, inspiré par le
milieu populaire dont il était issu. Il a découvert très jeune l´œuvre de
Romain Rolland- Prix Nobel de Littérature en 1915, un des écrivains les plus
prestigieux de l´époque- et celle de Jules Vallès dont il partageait la
révolte. Enfin, au lycée, il s´est lié
d´amitié avec le professeur de philosophie Georges Palante qui lui a servi plus
tard de modèle pour le personnage Cripure, pathétique héros-moqué par ses
élèves- de son chef d´œuvre Le Sang Noir(1935), roman qui dénonce la situation
tragique d´une jeunesse sacrifiée par la Grande Guerre (1914-1918), un roman
qui a raté de peu le Goncourt et qui fut, sans aucun doute, un des tout
premiers romans français des années trente, aux côtés de La condition humaine
et L´Espoir de Malraux, de Voyage au bout de la nuit et Mort à crédit de Céline,
ou de La peur de Gabriel Chevallier.
En quelques années, Louis Guilloux est devenu en France un des écrivains
les plus respectés. Il a fréquenté Jean Guéhenno, Jean Grenier, Jean Paulhan,
André Malraux, André Chamson, Max Jacob et aussi André Gide qui l´a invité à
faire partie du célèbre voyage d´intellectuels français en Union Soviétique
d´où l´auteur des Caves du Vatican, des Faux Monnayeurs, de L´Immoraliste ou de
Paludes a ramené un livre-document, Retour de l´Urss, où il a spectaculairement
rompu avec la patrie du communisme. Ce voyage a intégré, outre Gide et
Guilloux, Jeff Last, Jacques Schiffrin, Pierre Herbart et Eugène Dabit qui est
mort à Sébastopol pendant ce séjour en
Urss, peut-être d´une scarlatine ou d´un typhus que l´on n´a pas su
diagnostiquer. Contrairement à André Gide ou à Pierre Herbart (En Urss), Louis
Guilloux n´a pas voulu immortaliser ses impressions du voyage au pays des
Soviets.
Auteur d´une œuvre considérable, récompensée par de nombreux prix
littéraires parmi les plus prestigieux-Le Renaudot pour Jeu de Patience en
1949, Grand Prix National des Lettres et Prix Bretagne pour l´ensemble de son
œuvre-, Louis Guilloux est mort le 14 octobre 1980 à Saint-Brieuc, la ville où
il était né.
Presque quarante ans après son décès et vingt ans après la parution de deux
œuvres posthumes-Le roman Labyrinthe et le recueil de nouvelles Vingt ans, ma
belle âge-les éditions Gallimard viennent de publier un inédit de Louis
Guilloux, un court roman intitulé L´Indésirable.
Ce roman de jeunesse que Louis Guilloux a écrit à vingt-quatre ans préfigure
déjà les grands thèmes de son œuvre future. Comme le souligne à juste titre
Olivier Macaux dans sa belle postface : «Dans la continuité de Stendhal et
de Balzac et, plus encore de Dostoïevski, il dépeint les démons d´une société
bourgeoise parvenue à son apogée, des démons qui s´agitent aux confins du
tragique, du grotesque et de la cruauté. La sombre profondeur de l´univers de
Guilloux est déjà présente à travers ces pages écrites au cœur des années
vingt, de ces Années folles qui incitaient pourtant à l´oubli. Mais Guilloux
n´oublie pas : écrire, c´est, d´une certaine façon, demander réparation.
L´Indésirable porte témoignage de cette exigence et signe la naissance d´un
écrivain».
Louis Guilloux, qui a vu le jour en 1899, appartient pratiquement à la même
génération sacrifiée que Louis Ferdinand Céline ou Jean Giono, nés en 1894 et
1895 respectivement, une génération marquée par l´expérience d´une fracture
majeure de l´histoire, la Grande Guerre de 14-18. Si Louis Guilloux n´a pas été
directement sur le front, il n´en a pas moins vécu cette réalité à l´arrière,
où, adolescent, il a pu assister à la mise en œuvre d´une société entièrement vouée
à la destruction, comme nous le rappelle encore Olivier Macaux.
La première guerre mondiale a longtemps et largement laissé son empreinte
dans les esprits en ouvrant des plaies qui ont eu du mal à se refermer. Aussi
est-elle au cœur de l´œuvre de nombre d´écrivains français et étrangers après
le conflit, comme Céline, Maurice Genevoix, Jean Bernier, Gabriel Chevallier,
Ernst Jünger ou Erich-Maria Remarque, parmi tant d´autres. Chez Louis Guilloux,
la guerre est présente mais sous une autre perspective : celle de la
guerre comme une valeur négative, constitutive et permanente de l´humanité.
Encore une fois, Olivier Macaux nous éclaire dans sa brillante lecture de
l´œuvre de Guilloux : «La guerre n´instaure pas une inversion des valeurs
qui révélerait une folie passagère du monde. Elle dévoile au contraire cette
vérité profonde, étouffée en temps de paix, que les pulsions meurtrières sont
le socle de l´organisation sociale. Au moment où les combats font rage sur le
front, une guerre larvée se poursuit à l´arrière, menant à l´écrasement des
individus. Une guerre qui se poursuit bien au-delà de la fin officielle des hostilités».
L´action du roman L´Indésirable se déroule en 1917, au moment où la guerre
semble s´éterniser dans la boue des tranchées. À deux kilomètres de la ville
française de Belzec, les autorités ont établi un camp de concentration où sont
parqués les étrangers indésirables (des Allemands, des Tchèques, deux peintres
viennois, un Espagnol, un étudiant bulgare arrêté au moment de passer la
frontière). Les badauds belzéciens se déplaçaient en famille, le dimanche, au
camp pour voir les prisonniers comme on regarde un spectacle, étalant de la
sorte au grand jour le cynisme et l´abjection des gens : «Ils se massaient
sur la route, et demeuraient là des heures. Quelques-uns apportaient, dans des
paniers, à boire et à manger. Ils se montraient surpris de la vie facile en
apparence des prisonniers, de la bonne santé des uns, scandalisés de la bonne
humeur des autres, qui ne se gênaient pas pour rire, si l´envie leur en venait.
On leur en voulait surtout de ne pas travailler, d´échapper à leur guerre, de
vivre tranquilles, à l´abri. Et les Belzéciens se sentaient comme frustrés de quelque chose,
empêchés d´exercer un droit. En effet, ils étaient frustrés de la douleur, de
la souffrance de ces hommes».
Néanmoins, si chacun de ces prisonniers pourrait jouer le rôle
d´indésirable, le vrai indésirable est celui qui n´entre pas dans le cadre.
L´indésirable est tout d´abord M. Lanzer. Il est professeur d´allemand et sert
d´interprète dans le camp. Par sa tolérance, il s´attire la sympathie des
prisonniers. Ce n´est pourtant pas cette caractéristique qui le met sur la
sellette auprès des habitants mesquins, hypocrite et provinciaux de la ville de
Belzec. Ce qui le rend indésirable découle d´une rumeur orchestrée par un
collègue, M. Badoiseau.
Les deux hommes-Lanzer et Badoiseau-ont pourtant été très proches. Ils
avaient noué avant guerre des relations d´amitié grâce à un goût commun :
la musique. Ils avaient même organisé de petits concerts privés, avec Lanzer au
piano et Badoiseau au violon. Les rapports se sont envenimés après que Mme
Badoiseau eut offert une bague bon marché à Madeleine, la fille des Lanzer,
pour sa première communion. Mme Lanzer, scandalisée de ce cadeau médiocre, a
refusé de remercier son amie et a décidé par-dessus le marché de ne plus lui
adresser la parole. Entre-temps, la guerre a éclaté et M. Lanzer s´est pris
d´affection pour une vieille Alsacienne qui avait échoué par hasard dans le
camp de concentration où, comme on l´a vu plus haut, il exerçait la fonction
d´interprète. Il est parvenu à persuader les autorités de libérer la vieille
dame-qui plus est malade- pour la loger, à ses propres frais, dans une petite
chambre en ville. En signe de reconnaissance, la vieille Alsacienne a légué,
quelques jours avant sa mort, le peu d´argent et les quelques bijoux qu´elle
possédait. En apercevant Madeleine au marché avec une bague d´or à son doigt,
Mme Badoiseau s´est empressée d´en avertir son mari qui a saisi l´occasion pour
jeter les Lanzer à la vindicte publique, les traînant dans la boue, les
accusant d´avoir profité des largesses de «la boche» et de verser dans
l´antipatriotisme.
Dans la seconde partie, un nouveau personnage intervient dans la trame pour
y jouer un rôle non négligeable. Il s´agit de Jean-Paul Dupin, fils du
principal du lycée local, que l´on croyait mort et qui est revenu blessé de la
guerre. Proche de Madeleine, Jean-Paul
Dupin a refusé de collaborer à la mise au ban des Larzac et a continué à les
fréquenter, déchaînant l´ire de sa propre famille. En agissant de la sorte, il
est devenu lui aussi un indésirable…
Si le titre du roman se conjugue au singulier, l´indésirable est donc ici
une sorte de symbole de tous ceux qui sont, de gré ou de force, des dissidents
du moule dans lequel on veut les façonner, du conformisme hypocrite et moisi de
quiconque, faute de mieux, se complaît
dans le débinage d´une vie provinciale qui se morfond dans ses propres
insuffisances. À la page 110, on peut lire de courtes lignes qui illustrent on
ne peut mieux la façon dont une petite ville provinciale semble malheureusement
s´éveiller à chaque fois qu´un fait anormal l´arrache-ne serait-ce que pour une
mauvaise raison- à sa torpeur : «La ville haletait, telle la bête qui
talonne sa proie et s´apprête à la happer. Elle, à l´ordinaire si tranquille,
si calme, si innocente d´aspect, on la sentait frémir et palpiter. Elle vivait
enfin».
Jusqu´à la fin de sa vie, Louis Guilloux n´a jamais cessé d´aider des
indésirables et de s´engager pour des causes humanistes et humanitaires. En
avril 1927, il a signé une pétition, parue dans la revue Europe, contre la loi
sur l´organisation générale de la nation pour le temps de guerre qui abroge
toute indépendance intellectuelle et toute liberté d´opinion. En 1935, il a
participé au premier congrès mondial des écrivains antifascistes qui s´est tenu
à Paris. Pendant la Guerre d´Espagne (1936-1939), il fut responsable du Secours
Rouge, ancêtre du Secours Populaire, qui venait en aide aux réfugiés espagnols
(et aux chômeurs aussi) et, pendant la seconde guerre mondiale, sa maison à
Saint-Brieuc fut un lieu de rencontre de résistants. Après la guerre, il a
œuvré, à maintes reprises, pour l´aide aux réfugiés quels qu´ils soient.
Exemple de droiture et d´engagement, Louis Guilloux est également un des
grands écrivains français du vingtième siècle. Ceux qui ignorent encore son
œuvre peuvent commencer sa découverte en lisant L´Indésirable, un roman qui,
comme l´a récemment écrit Linda Lê, «ne dit pas autre chose que ce désir de se
dérober aux cruautés de son époque et à la barbarie des hommes, quand la meute
se déchaîne et que le pourchassé, seul, se trouve pris au piège».
Louis Guilloux, L´Indésirable, avant-propos de Françoise Lambert, édition,
notes et postface d´Olivier Macaux, éditions Gallimard, Paris, février 2019.
vendredi 12 avril 2019
Article pour le Petit Journal Lisbonne.
Vous pouvez lire sur l´édition Lisbonne du Petit Journal mon article sur le livre Chroniques de Floréal de Louis Guilloux(1899-1980) publié aux éditions Héros-Limite. Je puis d´ores et déjà vous annoncer que la chronique de mai de ce blog sera sur un autre livre de Louis Guilloux, un roman inédit de l´auteur, écrit dans les années vingt et intitulé L´Indésirable, chez Gallimard.
https://lepetitjournal.com/lisbonne/litterature-les-chroniques-de-louis-guilloux-254872
lundi 1 avril 2019
La mort de Rafael Sánchez Ferlosio.
L´Espagne a perdu aujourd´hui un de ses plus grands écrivains: Rafael Sánchez Ferlosio, décédé à Madrid à l´âge de 91 ans.
Rafael Sánchez Ferlosio est né le 4 décembre 1927 à Rome où son père, Rafael Sánchez Masas, un des idéologues de la Phalange espagnole, exerçait les fonctions de correspondant du quotidien conservateur madrilène ABC.
Élevé chez les Jésuites, il a suivi des études de Philologie à Madrid. Ses deux premières fictions, les romans Industrias y andanzas de Alfanhuí et El Jarama, couronné du Prix Nadal en 1955, ont suscité l´admiration de la critique espagnole qui l´a élevé dès le début au rang d´un des grands stylistes d´Espagne. D´autre part, ses essais comptent parmi les meilleurs que la littérature de langue espagnole ait produits ces dernières décennies.
Il a reçu les prix littéraires les plus prestigieux comme le Cervantès, le plus important des lettres hispaniques, en 2004, et le Prix National des Lettres, en 2009.
Il y a quelques livres de Rafael Sánchez Ferlosio traduits en français, tous chez des éditeurs différents. Certains sont malheureusement épuisés.
vendredi 29 mars 2019
Chronique d´avril 2019.
Siegfried Lenz et le
transfuge.
Après la fin de la seconde guerre mondiale, l´Europe était, on le sait,
ravagée. La reconstruction était difficile, il fallait, à vrai dire, repartir à
zéro, surtout en Allemagne où l´on s´interrogeait par-dessus le marché sur
l´intolérable, l´innommable, l´Holocauste.
Le quotidien des gens était plutôt sombre, mais il fallait mener sa vie le
mieux que l´on pût. Côté littérature, les gens n´avaient pas tellement envie de
témoigner, mais la fiction était toujours là pour remplir le vide.
Au début des années cinquante (1951), un jeune journaliste répondant au nom
de Siegfried Lenz publiait son premier roman Il y avait des autours dans l´air,
un roman qui n´est pas passé inaperçu et a trouvé un écho favorable auprès de
la critique littéraire.
Celui qui est devenu plus tard un des écrivains allemands les plus
respectés de sa génération est né le 17 mars 1926 à Lyck. La ville- aujourd´hui
Elk, en Pologne –était alors allemande et faisait partie de la Prusse Orientale
(Mazurie). En 1943, il s´est vu contraint d´interrompre ses études pour
s´engager dans la marine de guerre. Sommé de participer à l´exécution d´un
camarade, il a déserté à la veille de la capitulation et s´est réfugié au
Danemark. Il a été fait prisonnier par les Anglais, puis employé comme
interprète pour une commission de licenciement dans l´administration. Entre
1946 et 1949, il a fait des études de littérature anglaise et de philosophie et
en 1950 il est devenu rédacteur dans les pages culturelles du journal Die Welt,
fondé à Hambourg par les Britanniques en 1946.
Le succès de son premier roman a poussé Rudolf Soelter, le directeur
éditorial de Hoffmann und Campe, à signer avec le jeune écrivain un contrat
pour un nouveau roman qui devrait s´intituler C´est là qu´on se reverra.
Siegfried Lenz s´est mis au travail et la première version du roman était prête
dès la fin de l´été 1951. L´engouement de l´éditeur l´a incité à porter le
tapuscrit à la connaissance de trois prestigieux titres de presse, à savoir Die
Zeit, Neue Zeitung et Frankfurter Allgemeine. C´est tout à fait surprenant
d´ailleurs que ce qui n´était alors qu´un projet de roman, aussi cohérent fût-il,
eût droit de cité dans un volumineux compte –rendu consacré aux nouveaux romans
sur la Seconde Guerre Mondiale dans l´hebdomadaire Die Zeit, sous la plume de
Paul Hühnerfeld qui avait déjà applaudi la parution du premier roman de
l´auteur : «L´atmosphère de la campagne de Russie, la tempête de neige en
hiver, les maisons de village pareilles à des points noirs perdus dans le néant
blanc, le soleil brûlant en été, les moustiques, la poussière des pistes, les
coups de feu tirés par les résistants depuis la cime des arbres –tout cela
prend un relief angoissant quand on lit le roman de Siegfried Lenz…C´est là
qu´on se reverra, à paraître prochainement chez Hoffmann und Campe à Hambourg».
Tout portait donc à croire que le roman serait publié à brève échéance. La
deuxième version était prête portant le titre que l´auteur avait envisagé à
maintes reprises : Le Transfuge. Toujours est-il qu´au dernier moment la
parution du roman a échoué. La prépublication fut refusée par plusieurs
journaux et l´expert qui a pris en charge la révision du manuscrit, Otto
Görner, a émis des réserves de fond, ayant trait au sujet du roman. Il paraît
que Görner considérait un roman sur les déserteurs de la Wehrmacht passés du
côté de l´Armée Rouge comme inimaginable dans le climat politique de l´ère
Adenauer et étant donné que les rapports entre les puissances occidentales et
l´Union Soviétique n´étaient pas au beau fixe, il proposait à Lenz de
reformuler les personnages. Le projet a fini par être mis de côté et l´écrivain
a enfoui le manuscrit dans un tiroir. Ce revers n´a pas, loin s´en faut, entamé
la carrière littéraire de Siegfried Lenz dont les succès lui ont permis de
vivre de sa plume dès le début des années soixante. Enfin, en 1968, il a publié le roman qui
serait tenu pour son chef d´œuvre, La leçon d´allemand. Jusqu´à sa mort, en
2014 (le 7 octobre à Hambourg), Siegfried Lenz, en écrivain engagé, convaincu
donc que l´écrivain avait un rôle moral à jouer, n´a pas cessé de réfléchir
dans ses œuvres sur la responsabilité collective, l´exclusion et la fragilité
de l´être.
En 2016, Son éditeur Hoffmann und Campe a finalement publié- donc, à titre
posthume- ce «deuxième» roman de Siegfried Lenz, intitulé Le transfuge, dont la
traduction française a paru en octobre dernier dans la collection Pavillons
chez Robert Laffont.
Le récit s´amorce et se termine vers 1950-éventuellement 1951- alors que
l´action principale nous plonge dans le dernier été avant la fin de la seconde
guerre mondiale. Le soldat Walter Proska est affecté dans une petite unité
chargée d´assurer la sécurité d´une ligne de chemin de fer au plus profond de
la forêt, à la frontière de l´Ukraine et de la Biélorussie, territoire connu
pour être infranchissable depuis les guerres napoléoniennes. Dans cette région
marécageuse, des hommes sont abandonnés par leurs propres troupes face aux
résistants. Ils doivent subir, outre la chaleur accablante et les piqûres de
moustiques, les ordres absurdes et abominables d´un caporal-chef au bord de la
folie. Tant les militaires allemands que les résistants parlent parfois un
dialecte ou un sabir, conséquence de la complexité linguistique dans ces
contrées et énorme défi pour le traducteur.
Dès le deuxième chapitre, on découvre Wanda qui réapparaît encore le long
du récit et qui pose un dilemme à Walter Proska qui ne parvient pas à oublier
cette jeune résistante polonaise qui est – triste ironie du sort - la sœur d´un soldat qu´il a tué. La guerre a
aussi ceci d´inhumain, elle peut pousser un soldat à devoir choisir entre la
patrie ou l´amour, ou entre l´amour pour la patrie ou l´amour physique ou
spirituel. Néanmoins, quand on est en guerre, peut-être le soldat n´a-t-il même
pas le temps de réfléchir à ces questions. Ou peut-être si, paradoxalement, en
ces temps morts où l´on guette l´ennemi farouche, où l´on est en train
d´attendre qu´il donne signe de vie. Walter Proska d´ailleurs ne cesse de
chercher les réponses aux questions qui l´obsèdent : entre le devoir et la
conscience, quel est le plus important ?
En ces temps morts, on peut parler sur les sujets les plus divers avec les
autres soldats et pour Walter Proska les conversations avec l´étudiant Wolfgang
Kürschner, surnommé Petit Pain au lait, sont particulièrement enrichissantes
puisqu´elles le poussent à s´interroger sur la guerre, la patrie ou la
condition humaine. Sur la guerre et la patrie, l´Allemagne, le devoir
militaire, on peut lire à la page 93 ce qui suit dans la voix de
Wolfgang : «Ils ont essayé de nous griser avec une injection raffinée du
sérum du devoir. Chez nous, quand quelqu´un joue de la flûte du patriotisme,
une centaine d´auditeurs ont tout à coup la gorge brûlante, desséchée, ils
demandent un verre de conscience nationale ! Voilà la vérité. Alors, on
boit à la santé de la patrie, on jure sur la tête de la patrie, et on est
piégé». Plus loin, le même Wolfgang, qui se définit lui-même comme un loup
solitaire, poursuit ses réflexions : «-Regarde, Walter : dans le
monde, il faut partir à la recherche du bien. Cela semble banal, je le sais.
Mais comme le mal se présente sous maintes formes, il nous faut revoir nos
résolutions contaminées, trouver les endroits endommagés et colmater les trous
dans les résultats de notre réflexion(…) Il faut avoir la force d´envoyer
balader une chose après laquelle on a couru pendant une vingtaine d´années
lorsqu´on constate qu´elle n´est pas simplement fausse, mais infâme, sournoise,
dangereuse et criminelle. Tu sais peut-être ce que je veux dire. Nous devons
nous défier des joueurs de flûte nationaux. Faire le sourd, se rincer les
oreilles, se boucher les tympans avec de la cire ! Outre la liberté, je
chéris le scepticisme. Nous devrions charrier dans les cœurs le fumier de la
liberté et y planter le scepticisme».
Ce côté philosophique, à la fois désabusé et lucide, de Wolfgang, on le
retrouve encore le long du roman, surtout aux pages 168 et 169 où il lit à
Walter une lettre qu´il est en train d´écrire à sa mère où il donne encore une
fois libre cours à ses réflexions : «Et tu peux en effet toujours te
consoler en songeant que la mort n´est rien d´autre que l´ultime et sans doute
aussi la plus énigmatique forme de sommeil. Le sommeil bourgeois- qui, en cela,
diffère évidemment de la mort- est une période de vacances limitée dans le
temps, une fonction objective. Ne va pas dire cependant que pour cette raison,
la mort marche à côté de nous sans
véritable propriété. Elle sait bien pourquoi elle demeure notre voisine. Nous,
bien sûr, nous l´ignorons et aucun de nous ne l´apprendra jamais. Elle ne se
rabaisse pas à lier conversation avec nous, la mort est à juste titre imbue de
sa personne(…) La mort, maman, est un homme. Tu peux le trouver vaniteux, tu
peux le trouver injuste ou même mesquin : tu devras bien reconnaître
cependant qu´il est imposant dans sa solitude, dur, vigoureux, fiable et
courageux».
Puisque, d´après Wolfgang, le ressentiment nationaliste est la racine de
l´arrogance allemande et de la conviction d´être le peuple élu, il décide de
rejoindre l´Armée Rouge. Walter qui dans un premier temps ne peut nullement
cacher sa stupéfaction, doublée d´une claire indignation devant la «trahison» de
son camarade, finit par lui emboîter le pas et «débarrasser le monde de la
clique».
Après la guerre on retrouve Walter Proska dans la zone soviétique, devenue
la RDA (République Démocratique Allemande). Walter Proska est un homme inquiet
qui traîne une lettre un peu comme un boulet, une lettre adressée à sa sœur où
il soulage sa conscience en lui apprenant que pendant la guerre il a été le
responsable pour la mort de son beau-frère. Mais un homme inquiet également
parce que l´évolution du régime communiste le fait croire à une énorme
supercherie. Aussi finit-il par passer à l´Ouest dans la toute nouvelle
République Fédérale Allemande, issue des zones américaine, anglaise et
française.
Le dénouement du roman apporte, comme nous le rappelle d´ailleurs le
traducteur Frédéric Weinmann dans sa postface, un nouvel éclairage sur les
raisons pour lesquelles le projet de publication du roman a été abandonné au
début des années cinquante. Il affirme –et l´on ne peut qu´y souscrire- que
l´argument avancé par Otto Görner-qui était, à vrai dire, un ancien partisan du
régime nazi, recyclé après la guerre- ne tient pas la route. Siegfried Lenz
aurait très bien pu lui répliquer que le fait que son personnage –Walter
Proska- eût voulu quitter la zone soviétique configurait une dénonciation du
régime communiste. La cause de la censure éditoriale était que Le Transfuge
n´était pas un roman sur l´horreur ou de l´absurdité de la guerre, mais sur la
responsabilité morale de l´individu en général- et du soldat en particulier
–sur les conséquences de l´expérience de la guerre et sur la difficulté du
retournement. Même le protagoniste, comme le souligne Frédéric Weinmann, n´est
pas forcément un personnage sympathique et, en aucun cas, un héros : «Ce
rôle revient à Wolfgang Kürschner, alias Petit Pain au lait, qui change de camp
de manière réfléchie et qui, bien entendu, meurt à la fin. Plusieurs critiques
allemands, dont Friedmar Appel, ont même remarqué qu´on ne savait pas bien
pourquoi Proska décidait de passer à l´ennemi. De fait, sa résolution apparaît
comme la suite logique mais en grande partie instinctive de ce qu´il a vécu. Il
montre en quelque sorte qu´il n´était pas besoin d´être un héros pour franchir
le pas».
Frédéric Weinmann ajoute que ce qui pousse Proska à trahir ses camarades,
c´est essentiellement l´affection pour Wolfgang, un jeune étudiant plus
intelligent que lui, son amour tragique pour la sœur d´un soldat qu´il a tué,
sa haine du caricatural sergent chargé de la place forte et la leçon magistrale
que lui fait le résistant qui le surveille, en somme- toujours selon Frédéric
Weinmann-, un concours de circonstances qui provoque en lui un choc et lui
dessille les yeux.
On ignore ce qui serait devenu ce roman si Siegfried Lenz l´avait
retravaillé en vie. Toujours est-il que Le Transfuge est un triomphe posthume
et une preuve irréfutable de l´indiscutable talent de cet écrivain, assurément
un des plus grands que l´Outre-Rhin eût connus dans la deuxième moitié du vingtième
siècle.
Siegfried Lenz, Le Transfuge, traduit de l´allemand par Frédéric Weinmann,
travail rédactionnel de Günter Berg et Astrid Roffmann, postfaces de Günter
Berg et du traducteur, collection Pavillons, Éditions Robert Laffont, Paris,
octobre 2018.
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