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Féru de littérature française et étrangère, ma plume sévit dans diverses colonnes de journaux, de sites internet pour partager ce goût qui m´anime. Que détracteurs ou admirateurs n´hésitent pas à réagir à mes chroniques.

vendredi 29 mai 2020

Chronique de juin 2020.


 


La sensibilité libertaire de Jean Meckert.

«Je suis un ouvrier qui a mal tourné…je me suis mis à raconter des histoires populistes d´abord, puis, dans ce langage qui était le mien, j´ai raconté des histoires noires». Cette phrase que Jean Meckert aurait proférée traduit-elle l´inadaptation de l´auteur au milieu éditorial parisianiste ou l´incompréhension de celui-ci devant quelqu´un qui n´a jamais caché ses racines ouvrières et sa sensibilité libertaire ? Toujours est-il que Jean Meckert était un homme qui se faisait fort de respecter ce que lui dictait tout d´abord sa conscience. Il savait que tout homme était né libre, mais que la société inégalitaire qui est la nôtre asservit ceux qui ne cadrent pas dans le moule qu´on lui a assigné. Aussi l´œuvre de Jean Meckert est-elle peuplée de gens de peu, le plus souvent paumés, confrontés au sentiment désagréable d´être condamnés à faire semblant de vivre, comme l´a écrit à juste titre Bertrand Leclair dans un article publié dans l´édition du 7 février du Monde des Livres.
Jean Meckert est né dans le dixième arrondissement de Paris, le 24 novembre 1910. En 1917, son père- qui professait des idées anarchistes que son fils épousera par la suite- a déserté les tranchées et refait sa vie. Pour faire taire les rumeurs, sa mère l´a fait passer pour un «fusillé pour l´exemple». Cette version du drame familial, Jean Meckert l´a revisitée plus tard dans un roman noir. Par une de ces curiosités qui sont le fruit du hasard ou de ces suprêmes ironies dont la vie a le secret, la fiction a supplanté la réalité puisque dans toutes les rubriques biographiques consacrées à l´auteur, c´est la version romancée qui sera présentée comme étant la vraie. Au gré des interviews, Jean Meckert optera lui-même pour l´une ou l´autre version.
Quoi qu´il en soit, la disparition du père du futur auteur a perturbé l´équilibre psychologique de Mme Meckert tenue par ses voisins, qui plus est, pour une bolchevique. Elle a fini par être internée au Vésinet pendant deux ans alors que sa fille fut mise en pension à Neuilly. Quant à Jean, il fut placé dans un orphelinat protestant à Courbevoie où il est resté quatre ans. De ce séjour, il a gardé la détestation de l´enseignement religieux, le souvenir de la faim et du froid et le sentiment de l´humiliation et de l´abandon.
À l´âge de treize ans, muni d´un certificat d´études primaires, il est entré comme apprenti dans un atelier de réparation de moteurs électriques dans le vingtième arrondissement de Paris, puis il a travaillé dans divers ateliers de précision du haut Belleville. En 1927, il est devenu employé de bureau au crédit lyonnais, mais la grande dépression de 1929 l´a plongé dans le chômage. Il a fait de petits boulots qui lui permettaient à peine de vivre et pour ne pas crever de faim  il s´est engagé dans l´armée en novembre 1930. Rendu à la vie civile en 1932, il  a encore exercé toute sorte de métiers jusqu´à sa mobilisation pour la guerre en 1939. Après la débâcle, il fut interné en Suisse avant le retour en France en 1941.
 Malgré l´instabilité dans laquelle il a vécu, les années trente, années de crise, ont  marqué un tournant dans la vie de Jean Meckert. C´est en effet dans ces années sombres, années de misère et de désespoir, en France et en Europe, que Jean Meckert s´est découvert une vocation d´écrivain. Il a commencé par des contes inspirés par son expérience et donc largement autobiographiques, mais il a également rédigé des pièces de théâtre et un roman. Ce roman intitulé Les coups, il est parvenu à la faire publier chez Gallimard en décembre 1941 dans la collection Blanche. Le moins que l´on puisse dire c´est que cela a vraiment été un grand coup puisque le roman, salué par la critique et par de grandes plumes comme André Gide, Roger Martin du Gard et Raymond Queneau, est devenu un succès commercial, la première édition étant rapidement épuisée.  Tous les sujets qui traversent l´œuvre de Meckert sont déjà en filigrane dans ce premier roman, à savoir l´humiliation, la quête de la vérité, la solitude des humbles et la nécessité de se révolter. Le roman raconte l´histoire de Félix, manœuvre dans une entreprise mécanique qui essaie d´expliquer son désarroi, le désarroi d'être incompris, de mal comprendre (la question du langage est aussi au centre de l´œuvre de l´auteur), le désarroi d´un homme qui manque de repères et qui se sent égaré dans une société qui semble oublier ceux qui sont en bas de l´échelle. Le désarroi s´exprime aussi dans la façon violente dont il traite sa femme qu´il finit par battre. À un moment donné, il constate que ce serait trop difficile d´aimer une femme et la vérité à la fois. C´est que, retombée la fièvre de la passion initiale qui les unissait, Félix s´aperçoit que Paulette, sa femme, ne cherche qu´à le dominer de son langage plus châtié, un langage qui, au bout du compte, n´est qu´un amas de lieux communs qu´elle avait piqués ici ou là. On peut dire, dans le sillage de Stéfanie Delestré et Hervé Delouche (préfaciers de la réédition récente du roman Nous avons les mains rouges), que les deux livres suivants de Jean Meckert, L´homme au marteau(1943) et La lucarne (1945), nourris par l´existence précaire de l´auteur, constituent avec Les Coups une sorte de trilogie de la ville, «machine à broyer l´individu entre l´ennui, la médiocrité et l´impuissance à s´évader» 
  Jean Meckert a donc publié d´autres romans et il est parvenu à vivre de sa plume en écrivant des romans qui mettaient en scène la noirceur de l´existence. Outre la fiction, il excellait aussi dans le reportage et l´enquête. En 1952, il fut envoyé à Lurs  par le journal France –Dimanche pour couvrir un des faits divers les plus retentissants du siècle : l´affaire Dominici. Dans la nuit du 4 au 5 août, trois Anglais, Sir Jack Drumond, scientifique de 61 ans, son épouse Anne Wilbraham, 45 ans, et leur fille de 10 ans, Elizabeth, sont assassinés près de leur voiture à proximité de «La Grand-Terre», la ferme de la famille Dominici, sur la commune de Lurs, dans les Alpes. Le patriarche Gaston Dominici a été accusé du triple meurtre et condamné à mort sans que sa culpabilité ait jamais été clairement établie. En 1957, le président René Coty a commué la peine et le 14 juillet 1960 le Général de Gaulle a gracié et libéré Gaston Dominici. L'affaire fut suivie par de nombreux journalistes, tant Français qu´étrangers. Jean Meckert a livré dans une enquête remarquable, intitulée justement La tragédie de Lurs, son propre point de vue sur des faits qui, presque soixante dix –ans plus tard, continuent de susciter des commentaires et d'alimenter des fictions.
  Néanmoins, le monde de l´édition a ses ruses, ses accommodements, ses lubies, et Jean Meckert a tôt glissé de la prestigieuse collection «Blanche» vers la «Série Noire». Il a continué de publier jusqu´aux années quatre-vingt, des romans et des récits-du policier au sentimental – où il a poursuivi son remarquable travail sur le langage parlé- particulièrement apprécié par Marcel Duhamel qui a eu l´idée de le faire publier dans la collection Série Noire – et il a signé ses livres sous le pseudonyme de Jean Amila ; de pseudonymes, il s´en était déjà servi auparavant, comme Marcel Pivert, Albert Duvivier, Mariodile, John Amila ou Édouard Duret (Duret était d´ailleurs le nom de jeune fille de sa mère). Certains de ses romans ont été adaptés à la télévision et il a collaboré en tant que dialoguiste en de nombreux films.
En 1974, fiction et réalité se sont mêlées une nouvelle fois dans la vie de l´auteur. Jean Meckert fut sauvagement agressé par des inconnus Rue de Belleville, à Paris, et laissé pour mort. Il s´est réveillé amnésique et épileptique après plusieurs heures passées dans le coma. Le mobile de l´agression n´a jamais été découvert. La rumeur courait à l´époque que l´agression aurait été perpétrée par les services secrets en guise de représailles pour les investigations et les dénonciations de Meckert. En fait, l´écrivain était devenu un personnage dérangeant. En 1971, il avait publié La vierge et le taureau, roman pamphlétaire aux accents antimilitaristes et anticolonialistes dans lequel il dénonçait l´administration coloniale française et les expérimentations nucléaires en Polynésie. Déjà l´année précédente, il avait séjourné à Papeete afin de faire des repérages pour un film avec André Cayatte qui n´a jamais vu le jour. L´agression dont l´écrivain fut victime restera à jamais un mystère.
Retiré à la campagne, il a poursuivi son œuvre pour la Série Noire, sous le nom de Jean Amila, et en 1986 il a été couronné du prix Mystère de la critique pour Au balcon d´Hiroshima. Ce fut le dernier roman de l´auteur. Jean Meckert est décédé le 7 mars 1995.
 La reparution du roman Les coups chez Pauvert en 1993, deux ans avant la mort de l´auteur, a redonné  vie à l´œuvre –alors tombée un peu dans l´oubli -de Jean Meckert, considéré par Jean-Pierre Manchette et Didier Daeninckx comme un maître du polar.
En 2005, les éditions Joëlle Losfeld ont entrepris la publication des inédits et des introuvables de Jean Meckert. Sept livres sont déjà parus, le dernier en date fut publié en janvier. Initialement paru en 1947 dans la collection blanche, il s´intitule Nous avons les mains rouges et il s´agit d´un document passionnant su un moment trouble et peu étudié de l´histoire française. Jean Meckert s´attaquait donc à la Résistance et à  l´épuration de l´après –guerre, quatre mois avant Les mains sales de Jean-Paul Sartre. 
 Dans ce roman, Jean Meckert raconte la tragédie des mains rouges, rouges de sang, bien entendu. Ni résistant ni collaborateur, Laurent Lavalette a passé deux ans en prison à cause d´un meurtre accidentel. Le jour même de sa levée d´écrou, alors qu´il s´apprêtait à rejoindre Paris, il rencontre dans un café -près de la gare où il devait attendre patiemment le train qui le mènerait dans la capitale- un patron d´une scierie isolée dans les montagnes, un certain M. d´Essartaut, qui l´embauche. Veuf et père de deux jeunes femmes dont l´une est sourde, d´Essartaut est un homme qui a de l´esprit – à un moment donné, il dit à Laurent Lavalette que les mots ont une sonnette qu´il faut savoir faire tinter…- et qui est à la tête d´un ensemble d´anciens résistants. Cependant, il ne s´agit  pas d´une de ces confréries de résistants qui ne veulent que remémorer les moments de guerre. C´est un groupe qui refuse de déposer les armes et s´attaque aux anciens collaborateurs qui ont repris tranquillement leurs affaires, sans être inquiétés le moins du monde pour avoir composé avec l´ennemi. Le narrateur raconte, mais ne juge jamais. Malgré un certain idéalisme que l´on peut déceler chez certains des personnages, l´intrigue nous prouve néanmoins que souvent ceux qui se prennent pour des justiciers n´ont pas non plus des leçons à donner. Si, comme nous rappellent les préfaciers cités plus haut, d´Essartaut se veut plus moral que revanchard -«La destinée a fait de nous des tueurs et des justiciers. Essayons de rester plus justiciers que tueurs»-, la soif de pureté et d´absolu peut bien vite tourner à la terreur et à la barbarie. Les justiciers se vautrent aussi dans la fange et glissent vers la petitesse. Ils s´avilissent en salissant leurs mains du sang des autres et le retour à l´ordre impose une victime expiatoire et cette victime, à la fin du roman, n´est autre que Laurent Lavalette. Citadin parmi des villageois et prolétaire parmi des ruraux ou des intellectuels, Laurent Lavalette n´est pas dupe ni cynique. Dans une réunion clandestine du groupe, conscient de la terreur qui se dessine il se demande un moment en quoi cette doctrine différait du fascisme que l´on avait combattu. Pourtant, il a trouvé dans ce groupe une famille de substitution-qui s´effiloche après la mort de d´Essartaut-, ce qui prouve que, quoiqu´il eût rechigné devant les idées et les attitudes du groupe, il était tiraillé entre la solitude et la quête d´un port d´attache. La liberté est d´ordinaire au rendez-vous, mais on se trompe parfois quand au chemin qu´il faut suivre pour la regagner. Laurent Lavalette se trompe de chemin et en paye les frais.
Au vingtième siècle, très peu d´écrivains en France ont su traduire aussi bien que Jean Meckert (ou Jean Amila) le désespoir, les révoltes et les tragédies des classes populaires.

Livres de Jean Meckert cités dans cette chronique :
Les coups, collection Blanche, Gallimard, 1941.
L´homme au marteau, collection Blanche, Gallimard, 1943 ; réédition Collection Arcanes, Joëlle Losfeld, 2006.
La lucarne, collection Blanche, Gallimard, 1945.
La tragédie de Lurs, collection blanche, Gallimard, 1954 ; réédition Collection Arcanes, Joëlle Losfeld, 2007.
La vierge et le taureau, Presses de la Cité, 1971.
Nous avons les mains rouges, collection Blanche, Gallimard, 1947 ; Encrages 1993 ; collection Arcanes, Joëlle Losfeld, 2020.

Sous le pseudonyme de Jean Amila :
 Au balcon d´Hiroshima, Série Noire nº 20007, Gallimard, 2007.

lundi 25 mai 2020

La mort d´Albert Memmi.

Il aurait eu 100 anos le 15 décembre, mais il est décédé ce vendredi, à Paris à l´âge donc de 99 ans.
Né à Tunis dans le quartier juif de la Hara, Albert Memmi fut un remarquable écrivain et sociologue français.
 ll a publié son premier roman largement autobiographique, La Statue de sel, en 1953 avec une préface d'Albert Camus. Son œuvre la plus connue est un essai théorique préfacé par Jean-Paul Sartre : Portrait du colonisé précédé de Portrait du colonisateur, publié en 1957 et qui est apparu, à l'époque, comme un soutien aux mouvements indépendantistes. Cette œuvre montre comment la relation entre colonisateur et colonisé les conditionne l'un et l'autre. Il est aussi connu pour l'Anthologie des littératures maghrébines publiée en  (tome I) et  (tome II). 
Au début des années soixante-dix, Albert Memmi réfléchit sur ce que signifie être Juif. Il fonde alors le concept de judéité comme base de son travail d'exploration de l'être juif. Ce concept, dont il jeta les bases, sera ensuite utilisé par de nombreux philosophes.
En 2004, l´Académie Française lui a décerné le Grand Prix de la Francophonie pour «l´ensemble de son oeuvre écrite en français».

dimanche 24 mai 2020

La mort de Maria Velho da Costa.

On vient d´apprendre la mort d´un des grands noms de la littérature portugaise contemporaine: Maria Velho da Costa.
Née à Lisbonne le 26 juin 1938, Maria Velho da Costa obtint une licence de philologie germanique, avant d'être professeur (dans l'enseignement secondaire) et membre de la direction de l'Associação Portuguesa de Escritores (Association Portugaise des Écrivains). Elle fut présidente de cette même association de 1973 à 1978.Entre 1980 et 1987, Maria Velho da Costa fut lectrice du département de langue portugaise du King´s College de Londres.
Elle rencontra le succès en 1969 avec le roman Maina Mendes. Les Nouvelles Lettres Portugaises (Novas Cartas Portuguesas, 1972), œuvre féministe, antifasciste et donc très provocatrice pour le régime fasciste portugais, l´a conduite aux côtés de Maria Teresa Horta et Maria Isabel Barreno au tribunal. Les "3 Marias" virent finalement leurs sanctions levées. 
Elle a reçu en 2002 le prix Camões pour l´ensemble de son oeuvre.
Trois livres de Maria Velho da Costa furent traduits en français: Nouvelles Lettres Portugaises(Le Seuil, 1974); L´oiseau rare et autres histoires (L´Escampette, 2000) et Myra (La Différence, 2010).

vendredi 22 mai 2020

Salah Stétié n´est plus.

Mardi 19 mai, la poésie de langue française a perdu une de ses voix les plus singulières et chaleureuses: celle du grand poète franco-libanais Salah Stétié. 
Né le 28 septembre 1929 à Beyrouth, à l’époque du mandat français au Liban dans une vieille famille de la bourgeoisie sunnite, Salah Stétié fut professeur et diplomate.
Célébrant à la fois une langue française très pure et les traditions de la poésie arabe, il était l´auteur d´une oeuvre poétique abondante.
Parmi ses recueils poétiques, on se permet de relever L’Eau froide gardée, 1973 ; Inversion de l’arbre et du silence, 1981 ; L’Être poupée, 1983 (traduit en arabe par Adonis, 1983) ; Archer aveugle, 1986 ; Lecture d’une femme, 1988 ; L’Autre côté brûlé du très pur, 1992. Il fut aussi l´auteur de nombreux essais, de recueils d´aphorismes et de traductions et présentations de poètes arabes.

dimanche 10 mai 2020

La mort de Sérgio Sant´Anna.

 
Né le 30 octobre 1941 à Rio de Janeiro, le grand romancier, conteur et poète brésilien Sérgio Sant´Anna est mort aujourd´hui, victime du covid-19.
Il était un des plus grands écrivains de langue portugaise et considéré comme un conteur hors-pair. 
Plusieurs fois Prix Jabuti et Prix Portugal Telecom de Littérature, entre autres prix renommés, ses oeuvres sont traduites en espagnol, français, anglais, allemand et grec. Un crime délicat est son dernier ouvrage traduit en français(par Izabella Borges), publié en 2015 aux éditions Envolume.

vendredi 8 mai 2020

Article du Petit Journal Lisbonne.

Vous pouvez lire sur l´édition Lisbonne du Petit Journal mon article sur le  livre Chroniques de l´homme d´avant  de Philippe Lançon aux éditions Les Échappés.










mercredi 29 avril 2020

Chronique de mai 2020.

Macedonio Fernández: le génie de l´inachèvement.


«Macedonio Fernández écrivit- Ricardo Piglia nous le rappela –en une langue qui n´existe pas, en marge du discours. Il se retrouva devant le désarroi du langage, devant l´inquiétude portée par des paroles rongées, une esthétique qui s´amenuise, enfin obligé lui-même de redéfinir un monde. D´aucuns définirent cela comme étant de l´avant-garde. L´écriture de Macedonio n´en est qu´un présage : la littérature est la forme privée d´exprimer une société utopique. Les papiers de Macedonio Fernandez sont les archives de cette société utopique». C´est par ces paroles que débute l´excellente introduction qu´a fait Fernando Rodriguez Lafuente pour la collection Letras Hispánicas des éditions Catedra du Musée du Roman de l´Éternelle (Museo de la Novela de la Eterna, en espagnol), œuvre originale, atypique et inclassable de l´écrivain argentin Macedonio Fernandez.
Jorge Luis Borges (1899-1986) l´appelait son maître et tenait celui qui avait été un ami de son père (Jorge Borges) pour l´homme le plus extraordinaire qu´il eût jamais connu. Dans une chronique littéraire du Monde, publiée le 22 octobre 1993(reprise par le recueil de 1996, Une passion en toutes lettres), à l´occasion de la parution en français de l´ouvrage cité plus haut, Hector Bianciotti (1930-2012), auteur argentin qui maniait somptueusement la langue française, écrivait que le but de Macedonio était l´identification de la réalité avec l´expérience la plus intime de la conscience et «tout convaincu qu´il fût que la sensibilité ne renseigne que sur elle-même, et que si l´on croit que l´émotion renseigne sur ce qui la provoque on n´est pas un artiste, mais un métaphysicien, il ne peut s´empêcher d´être et l´un et l´autre –même si la seule chose qui lui tînt vraiment à cœur  ne consista en rien d´autre que dans l´art et l´amour». Se heurtant à deux faits inéluctables, la souffrance et la mort, et convaincu que l´on trouve toujours la mort avant la vérité, il rêvait d´être l´Artiste qui «se soucie même de l´ombre des choses pour que le jour ne les abîme pas» et vit dans une «semi-clarté», à «mi-veille» sans reconnaître complètement les événements et les états puisque, en dehors de la passion, la probabilité dominante est la souffrance.
Déjà dans une chronique précédente (du 10 avril 1992), publiée aussi dans le prestigieux quotidien parisien, lors de la parution de Papiers de Nouveauvenu et Continuation du Rien (Papeles del Reconvenido y Continuación de la Nada), Hector Bianciotti rappelait le début du texte intitulé «Autobiographie» - inclus dans ce volume- qui ne compte pas plus de trente lignes : «L´univers ou la réalité et moi naquîmes le 1er juin 1874, et il est facile d´ajouter que les deux naissances se produisirent près d´ici et dans une ville Buenos Aires. Il y a un monde pour chaque naître, et le pas naître n´a rien de personnel, mais signifie tout simplement que le monde n´est pas. Naître sans le trouver n´est pas possible : on n´a jamais vu un moi se retrouver sans monde à la naissance, ce qui m´induit à croire que c´est nous-mêmes qui apportons la Réalité qui s´y trouve, et qu´il n´en resterait rien si effectivement nous mourions, comme certains le craignent».
Docteur en droit, Macedonio Fernández –né, on l´a vu, le 1er juin 1874 et décédé le 10 février 1952- n´a exercé sa profession de juriste que pendant quelques années. En 1897, l´année où il a obtenu son doctorat, il a fondé avec Julio Molina y Vedia et Arturo Mascari une colonie anarchiste au Paraguay qui a duré le temps que durent normalement ces utopies. S´étant marié plutôt jeune à Elena de Obieta (dont les échos nous parviennent dans son œuvre sous le nom d´Elena Bellamuerte), il est devenu veuf en 1920 et a confié ses quatre enfants à sa famille. Depuis lors, il a entamé une vie d´errance et d´écriture habitant de petits appartements ou de petites chambres de pensions plutôt modestes. Il est passé maître dans l´art de ne rien faire et de rester solitaire, ne vivant que pour penser et écrire, mais n´emportant jamais les manuscrits lorsqu´il changeait d´adresse. Macedonio Fernández fréquentait les jeunes écrivains ou amis de Borges –proches pour la plupart du mouvement ultraïste- qui le vénéraient et qui se réunissaient dans le Café Royal, le Keller, une confiserie du quartier Once ou d´autres lieux où les «tertulias», les célèbres cercles d´intellectuels, animaient les soirées de la capitale argentine. De ces salons littéraires faisaient partie, outre Borges, Oliverio Girondo, Leopoldo Marechal, Raul Scalabrini Ortiz et même parfois Ricardo Güiraldes. Ses calembours, ses anecdotes, ses histoires cocasses enchantaient les interlocuteurs de ce personnage atypique qui proposait un renouveau littéraire contre la tradition réaliste. De ces soirées, de ces boutades dont Macedonio Fernández avait le secret, d´aucuns ont gardé des souvenirs particulièrement hilarants, comme l´époque où il a présenté le projet de devenir président de l´Argentine-une candidature que certains amis ont promue à travers une pétition lancée dans le quotidien Crítica- une tâche assez facile, selon lui, s´inspirant du fait que le nombre de ceux qui se proposaient d´ouvrir un bureau de tabac ou une pharmacie était de loin supérieur aux postulants à la présidence de la République.         
En 1928, est paru son premier livre Tout n'est pas veille lorsqu'on a les yeux ouverts (No todo es vigilia de los ojos abiertos), une collection de réflexions métaphysiques, de paradoxes humoristiques, de textes déjà publiés dans des revues. C´était un livre de nature à déboussoler le lecteur qui se demande si l´auteur veut bien se moquer de lui, le pousser à la réflexion, ou démontrer une thèse doctrinale. Le livre introduit dans un conte ou un poème quelque énoncé philosophique et des accents humoristiques. D´après Fernando Rodríguez Lafuente, dans l´introduction citée plus haut : «Ce livre établit un dialogue intermittent avec le lecteur qui vise à justifier les digressions continues dont le but n´est autre que celui de pousser le lecteur lui-même à découvrir les idées qui s´expriment au fur et à mesure qu´elles se produisent. Cet ensemble d´idées et de procédés, en guise de brouillon, de papiers détachés écrits par un personnage de roman(…), qui interfère dans l´argumentation de l´auteur, qui investit et quitte l´ouvrage, manifeste déjà le monde idéologique très particulier de Macedonio(…).En somme, le livre représente une ébauche de la littérature du rien qui configurera les paramètres esthétiques de Macedonio et dont la caractéristique serait de faire croire au lecteur qu´au moyen de la littérature, il est possible de se soustraire à la mort».   
Papiers de Nouveauvenu (Papeles de Reciénvenido) est son deuxième livre. Il fut publié en 1929 dans la prestigieuse collection «Cuadernos del Plata, dirigée par l´écrivain mexicain Alfonso Reyes qui était à l´époque ambassadeur de son pays en Argentine. Le livre a paru à l´instigation de Borges devant le désintérêt de Macedonio Fernández. Borges a lui-même revu les preuves et s´est occupé de l´édition. Encore une fois, nous sommes devant un livre hybride qui rassemble des articles, des essais, des soties. Cette hétérogénéité traduit la volonté de l´auteur de bousculer les genres littéraires, d´appeler à la fantaisie, d´abolir la succession temporelle. Comme le souligne encore Fernando Rodríguez Lafuente : «C´est, ce que Macedonio dénomme «la fête de l´intellection» associée à la «Théorie de l´humour» où il cherche la création d´un humour d´inspiration intellectuelle par le biais de mécanismes associatifs du langage, jeux de mots, insertion de variantes en modèles fixes, équivoques, polysémies, néologismes(…)Macedonio poursuit une confrontation radicale entre réalité et irréalité. Aussi utilise-t-il la digression narrative en tant qu´instrument de distanciation devant la lecture ; digression, fragment, plaisanterie sont trois caractéristiques de sa prose. Il s´agit de présenter un schéma argumentatif solide qui puisse établir sa propre cohérence interne à travers les textes humoristiques puisque, en chacun d´entre eux, perce un désir désespéré d´immortalité-la clé ontologique de toute l´œuvre littéraire de Macedonio- et une volonté intrépide de détruire les éléments matériels qui donnent un sens à la mort (…)Macedonio prie le lecteur de se maintenir attentif et de ne pas se distraire, si jamais il s´endort, ou pire encore, qu´il change alors de livre».
Quant à celui que l´on considère communément –outre sa poésie complète- comme son ouvrage le plus emblématique, Le Musée du Roman de l´Éternelle (Museo de la Novela de la Eterna) qui, d´après Hector Bianciotti, l´on saurait difficilement apprécier si l´on n´a pas lu d´abord  Papiers de Nouveauvenu suivis de Continuation du Rien,  c´est un ensemble de prologues ou de préfaces, écrits pendant plusieurs années-successivement mis à l´écart et repris plus tard -,que l´on pourrait qualifier de fiction ou journal intime, méditatif et raisonneur livre d´heures ou théorie de la littérature. Tout porte à croire que c´était le livre pour lequel il éprouvait un attachement particulier car, comme l´écrivait encore Hector Bianciotti, «en dépit de ses innombrables déménagements de pensions en garnis, la masse de feuillets retrouvés l´accompagna toujours, avec son rasoir intermittent, son poncho, et cette guitare amie sur laquelle il jouait, de sa main lente, des morceaux de son invention pour tenir compagnie à ses pensées. Schopenhauer, dit-on, jouait chaque jour toutes les partitions de Rossini connues à l´époque dans leur version pour flûte, mais, lui, pour oublier sa philosophie». Ce Musée du Roman de l´Éternelle, ajoutait Hector Bianciotti, est un de ces livres qu´il suffit d´ouvrir à n´importe quelle page pour y puiser du réconfort, sourire, s´étonner, rire par instants aux éclats, être saisi par quelque sentence à la saveur antique, et qui trouvera sans peine le chemin de notre mémoire pour s´y nicher durablement. Ouvrage, à l´instar de tous ceux que Macedonio a produits, quasiment intraduisible, exigeant du traducteur un labeur de recréateur, voire de jongleur, étant donné que jongler avec les mots était en quelque sorte le plaisir auquel le génie argentin se livrait lui-même.
Jorge Luis Borges a écrit un jour que le meilleur de Macedonio Fernandez était sa conversation. Mieux que de le lire, il fallait plutôt l´avoir connu. La tradition orale joue néanmoins un rôle important dans son œuvre. Ricardo Piglia (1940-2017) qui a consacré un livre à Macedonio Fernández sous la forme d´un dictionnaire, qui a pensé à lui en écrivant son roman La ville absente (La ciudad ausente), et qui a fait un documentaire sur cet auteur atypique, a écrit dans son livre Des Formes brèves (Formas breves, inédit en français) que chez Macedonio l´oralité n´est jamais lexicale, elle se joue dans la syntaxe et le rythme de la phrase et que Macedonio est l´auteur argentin qui écrit le mieux le langage parlé depuis le poète José Hernández(1834-1886), auteur du Martín Fierro, inspiré par le gaucho, figure populaire argentine. Ricardo Piglia met aussi l´accent sur le caractère novateur de la prose de Macedonio : « La pensée négative chez Macedonio Fernández. Le rien : toutes les variantes de la négation (paradoxes, nonsense ; antiroman, antiréalisme). Surtout la négativité linguistique : le plaisir hermétique. L´idiolecte, la langue cryptée et personnelle. Création d´un nouveau langage comme utopie maximale : écrire en une langue qui n´existe pas». Des caractéristiques qui le rapprochaient un peu de l´écrivain italien Carlo Emilio Gadda. En fait de rapprochements, Ricardo Piglia nous laisse une courte note intéressante sur Macedonio et le célèbre écrivain polonais  Witold Gombrowicz qui a passé une vingtaine d´années en Argentine : «Jusqu´à l´arrivée de Witold Gombrowicz en Argentine, on pourrait dire que Macedonio n´avait personne à qui parler sur l´art de faire des romans. Trans-Atlantique, roman argentin, est déjà un roman «macédonien» (aussi bien que Ferdydurke). À partir de Gombrowicz, on peut lire Macedonio. Mieux que ça, Gombrowicz nous fait lire Macedonio».
Macedonio Fernández est, sans l´ombre d´un doute, une figure incontournable de l´histoire de la littérature argentine, mais est-il un mythe ? En 1995, dans le documentaire sur Macedonio cité plus haut, réalisé par Ricardo Piglia, le poète Ricardo Zelarayán (1922-2010) affirmait là-dessus : «On a peut-être fait un mythe du personnage, ce qui a involontairement desservi Macedonio puisque cela a empêché la lecture attentive de son œuvre et, l´œuvre de Macedonio, il faut la lire attentivement. Notre écrivain le plus fameux, Borges, y a contribué lui aussi, à telle enseigne qu´une rumeur courait que Macedonio était une création de Borges».  Il y a, entre autres, des lignes de Borges qui entérinent en quelque sorte l´avis de Ricardo Zelarayán. On les trouve dans Livre de Préfaces (Prólogos con un prólogo de prólogos) :«Pour Macedonio, la littérature était moins importante que la pensée et la publication moins que la littérature, c´est-à-dire, presque rien. Milton ou Mallarmé cherchaient la raison de leur vie dans la rédaction d´un poème ou peut-être d´une page ; Macedonio voulait comprendre l´univers et savoir qui il était ou s´il était quelqu´un. Ecrire et publier étaient pour lui des choses subalternes. Au –delà du charme de son dialogue et de son amitié, Macedonio nous proposait l´exemple d´un mode intellectuel de vivre (…) Macedonio était un homme tourné vers la contemplation qui condescendait parfois à écrire et très rarement à publier».  D´autre part, l´écrivain German García, qui en 1967, à l´âge de 22 ans, avait écrit un livre rassemblant des témoignages de ceux qui avaient fréquenté Macedonio Fernández, déclarait dans le documentaire déjà cité que notre atypique auteur écrivait, au fond, pour ne pas devenir fou.
Dans une lettre à Borges, Macedonio Fernández a écrit : «Emancipons-nous de l´impossible, de tout ce que nous cherchons et croyons parfois qui n´existe pas, et pire encore, qui ne peut pas exister». Poète, romancier, conteur, essayiste, philosophe, Macedonio Fernández a tout rassemblé sous la même bannière, celle d´une littérature singulière. Une littérature qui cultivait l´inachèvement, comme si chaque inachèvement n´était que la promesse d´une expérience toujours renouvelée, d´un futur inachèvement un peu plus parfait que le précédent. Et si au bout du compte Macedonio Fernández n´était-il lui-même qu´une sorte de métaphore de la littérature ?  

Livres de Macedonio Fernández traduits en français (malheureusement presque tous épuisés en ce moment) :
Elena Bellemort et autres textes, traduit par Silvia Baron Supervielle, éditions José Corti, Paris, 1990.
Papiers de Nouveauvenu et continuation du Rien, traduit par Silvia Baron Supervielle, éditions José Corti, Paris 1992 (épuisé).
Musée du Roman de l´Eternelle, traduit et préfacé par Jean-Claude Masson, éditions Gallimard, Paris, 1993(épuisé).
Cahiers de tout et de rien, traduit par Silvia Baron Supervielle et Marianne Million, éditions José Corti, Paris, 1996 (épuisé).
Tout n´est pas vieux quand on a les yeux ouverts, traduit par Christian David, éditions Rivages, Paris, 2004 (épuisé).

 Pour ceux qui comprennent bien la langue espagnole, voici le lien pour regarder le documentaire de Ricardo Piglia cité dans la chronique: