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Féru de littérature française et étrangère, ma plume sévit dans diverses colonnes de journaux, de sites internet pour partager ce goût qui m´anime. Que détracteurs ou admirateurs n´hésitent pas à réagir à mes chroniques.

lundi 29 mai 2023

Chronique de juin 2023.

 


L´imagination prodigieuse de Miroslav Krleza.

J´ignore si Miroslav Krleza aurait souscrit à la célèbre phrase de Romain Gary –que l´on trouve dans Éducation Européenne et Pour Sganarelle-  selon laquelle le patriotisme c´est l´amour des siens et le nationalisme la haine des autres. Toujours est-il que, né croate le 7 juillet 1893 à Zagreb –qui faisait alors partie de l´empire austro-hongrois -, Miroslav Krleza (prononcez Karleja) était rétif aux nationalismes, lui qui était considéré comme un des trois grands écrivains –aux côtés d´Ivo Andric et de Danilo Kis – de ce pays dénommé Yougoslavie (littéralement les Slaves du Sud), qui a pris forme après la fin de la première guerre mondiale et l´effondrement des grands empires européens, intégrant des Serbes, des Croates, des Slovènes, des Monténégrins, des Macédoniens ou des Bosniens outre quelques minorités qui peuplaient ce nouveau pays. La Yougoslavie, qui fut souvent vue par des enthousiastes du fédéralisme comme préfigurant une future Union Européenne, s´est démembrée dans la douleur, la haine et la guerre. Les plus jeunes n´ont évidemment pas mémoire des carnages et des génocides de l´époque (années quatre-vingt-dix). Aussi pourraient-ils penser –certains d´entre eux, à tout le moins -,dans leur insouciance aveugle propre des temps modernes où l´amnésie épouse l´ignorance, que la Yougoslavie était un quelconque pays de cocagne comme la Blithuanie ou la Blathuanie ou encore la Coromandie, toutes des régions de la Karabaltique, double symbolique des Balkans, inventé par Miroslav Krleza dans son chef –d´œuvre Banquet en Blithuanie, publié en français en 1964 et que les éditions Inculte ont eu l´heureuse idée de rééditer en 2019 en conservant la belle traduction du serbo-croate de Mauricette Sullerot Bégic.

L´intrigue de ce roman, Banquet en Blithuanie (publié pour la première fois en 1938), se déroule dans un pays imaginaire d´Europe, une sorte de micro-nation, issue de l´éclatement d´un empire vaincu, née  des grands traités qui ont suivi la première guerre mondiale. Nous avons d´un côté le général Kristian Baroutanski, héros de guerre, devenu Lord –Protecteur du pays, de l´autre son principal opposant, Niels Nielsen, docteur en droit, intellectuel renommé, esprit européen, libéral et cosmopolite, et ami d´enfance du premier. L´autoritarisme de Baroutanski devient de plus en plus incisif,  prenant des contours sanguinaires, et pousse Nielsen à incarner la résistance démocratique au prix de l´exil.  On peut voir dans ce roman- publié, on l´a vu plus haut, dans les années trente - une fable sur les nationalismes, les irrédentismes et les dérives autoritaires en expansion dans les années trente, mais elle est aussi prémonitoire et toujours d´actualité puisque ces dernières décennies, du démembrement de l´ancienne Yougoslavie –auquel Miroslav Krleza, décédé le 29 décembre 1981,  n´a pas assisté – jusqu´aux soi-disant démocraties illibérales de l´Europe de l´Est, le nationalisme autoritaire monte d´un cran jour après jour.

Le ton dont se sert Miroslav Krleza est railleur et féroce et si l´auteur se moque des nationalismes et fait apparenter le dictateur Baroutanski à une espèce de père Ubu, il nous fait également réfléchir sur notre propre vie, sur la façon à la fois grotesque et languissante dont un peuple succombe aux chants des sirènes nationalistes. La Blithuanie, d´ailleurs, État donc fictif, a vu le jour après le traité de Blato-Blitvinsko, comptant un million trois cent mille habitants, mais un million trois cent mille autres Blithuaniens sont restés dans le tout aussi nouveau État voisin de la Blathuanie et plus de huit cent mille Blithuaniens n´ont pas été libérés du joug hounien par les grands ambassadeurs siégeant autour de la table verte à Versailles. Aussi entendait-on l´écho du poète romantique Andrias Waldemaras et de ses vers : «Blithuanie, ma patrie, tu ronges comme une maladie»…

Miroslav Krleza était issu d´une famille modeste. Il a suivi des études à l´Académie militaire de Budapest et pendant l´entre-deux-guerres il a vécu à Zagreb, sa ville natale, où il a fondé plusieurs revues littéraires. Il s´est opposé à la monarchie yougoslave et puis a refusé de collaborer avec Ante Pavelic et le gouvernement nationaliste proche de l´occupant nazi de la Yougoslavie. Dans les années trente, il s´était déjà lié d´amitié avec Tito et après la Libération il s´est rapproché du Parti Communiste sans en avoir été pour autant un idéologue et gardant toujours son esprit critique. En 1947, il fut élu vice-président de l´Académie des Sciences et des Arts et en 1951, il a fondé l´Institut Lexicographique croate et dirigé la rédaction de L´Encyclopédie Yougoslave. À partir de 1967, il a pris ses distances d´avec le Parti Communiste après avoir signé la Déclaration sur la dénomination de la langue littéraire croate. En 1969, il a déclaré que le croate et le serbe sont une même langue que les Croates appellent le croate et les Serbes le serbe. Son sens de l´humour et sa pertinence étaient légendaires. Il disait souvent que celui qui avait échoué dans tous les domaines dans la vie n´avait plus qu´à faire de la poésie et de la politique.  Il a passé les dernières années de sa vie malade et paralysé jusqu´à sa mort, on l´a vu, en 1981.

Dans la littérature, il a excellé dans tous les registres : la poésie (Ballades de Petrica Kerempuh, 1936), le théâtre (La trilogie des Gemblay, 1928-1931), le roman (outre Banquet en Blithuanie, Le retour de Philippe Latinowitz, 1932, Je ne joue plus, 1938 ; Les drapeaux, 1962) la nouvelle (Mars, dieu croate, 1922 ; Enterrement à Thérésienbourg, 1933)  et encore l´essai (sur l´art, la littérature, la politique), les récits de voyage et le journal intime. Né encore à l´époque de l´empire austro-hongrois, nombre d´observateurs ne peuvent s´empêcher de le classer comme un des représentants du fameux «complexe d´Europe centrale» et de le rapprocher du point de vue géographique d´auteurs comme Franz Kafka, Robert Musil, Hermann Broch, Herman Ungar, Stefan Zweig, Joseph Roth, Elias Canetti, Italo Svevo ou Gyula Krudy, entre autres. Descendant du symbolisme et continuateur de l´expressionisme allemand, il s´est attaqué aux conformismes bourgeois à travers une peinture au vitriol  et sarcastique de la société austro-hongroise d´avant 1918 et du régime yougoslave de l´entre –deux- guerres. Son œuvre est donc marquée par l'impact à la fois bouleversant et dynamique des crises morales, des conflits de classe et de la décadence du monde aristocratique et bourgeois. Quoi qu´il en soit, pour Léon –Pierre Quint, un influent critique littéraire écrivain et éditeur français de la première moitié du vingtième siècle, la guerre demeure le thème dominant de tous ses récits : «Elle l´a hanté jusqu´à l´obsession, plus que l´amour, plus que toute autre passion. Elle lui est apparue comme le seul phénomène surnaturel, inexplicable, angoissant et existentiel de notre vie». Réaliste par ses analyses et par l'image détaillée des événements sociaux, Krleža n'est jamais l'observateur impassible des mœurs. Il est plutôt l'homme et l'écrivain révolté, indigné à l'instar des anciens prophètes, qui soumet la réalité observée à sa critique impitoyable. Non sans raison, on a défini, d'une manière paradoxale, son procédé comme « l'objectivité artistique partiale et subjective ». Quelques fictions de l´auteur illustrent également une hantise de mort et un sentiment de l´absurdité que d´aucuns tiennent pour spécifiquement slave.  Parmi ses influences, certains critiques mettent en exergue celles d´Ibsen, Strindberg, surtout dans ses premiers livres, et puis celles de Karl Kraus, Rilke, Dostoïevski et encore Marcel Proust.

  Outre Le Banquet en Blithuanie que j´ai déjà évoqué, je voudrais m´attarder un petit peu sur un autre titre de Miroslav Krleza : Le retour de Philippe Latinowitz.

Ce roman, publié en serbo –croate en 1932,  fut considéré par des critiques yougoslaves comme un prédécesseur de La Nausée de Jean-Paul Sartre, paru en 1938. En effet, Philippe Latinowitz est un peintre introverti, détaché de ses racines et souffrant d´une manie d´analyse destructrice qui le fait rapprocher d´Antoine Roquentin, héros de La Nausée. Ce livre peut souligner l'antagonisme entre une vision régionaliste étroite et une vision universaliste. En fait, Philippe Latinowicz rentre au pays après vingt-cinq ans passés dans les grandes villes de l´Ouest de l´Europe, des villes cosmopolites, libérales, où soufflait un air moderne et dépoussiéré. Or, il retrouve une société ringarde qui croupissait toujours dans les sables mouvants du passé dont elle éprouvait bien du mal à se dépêtrer. Autour de lui, ou plutôt autour de sa mère, l’énigmatique Regina, s’est organisé un petit cercle social dont les noms et les titres fleurent bon l’empire austro-hongrois multi -ethnique : au premier rang d’entre eux se trouve le vieux Liepach, admirateur de Regina, qui se morfond dans la nostalgie du temps où il était Son Excellence Dr. Liepach de Kostanjevec, Haut -Commissaire du District et personnage important de l’entourage du comte Uexhell-Cranensteeg. Si sa sœur, Mme von Rekettye de Retyezát, veuve du Conseiller du Gouverneur, vieille dame n’ayant pas quitté le style des années 1890, se délecte encore des corsets en os de baleine, le Dr. Liepach, lui, garde encore religieusement l’invitation au banquet organisé en octobre 1895 à l’occasion de la visite de Sa Majesté le Roi et Empereur, et qui avait alors rassemblé tout le gratin de la société locale de l´époque. Autour de Philippe, personnage solitaire- peut-être même un brin solipsiste- en dépit de son succès artistique, s’est formé un autre cercle qui ne fait que renforcer cette impression de barrière profonde : Bobočka, sorte de femme fatale, et son amant l’ancien fonctionnaire réputé Vladimir Baločanski/Ballocsanszky -les deux orthographes utilisées simultanément dans le roman traduisent on ne peut mieux la fluidité des identités et la fragilité des frontières linguistiques - se sont émancipés des contraintes sociales, sans pour autant indiquer une voie qui pourrait mener Philippe vers la vie plus tranquille qu’il espérait retrouver.

Roman de la mémoire et de la nostalgie, on pouvait lire sur ce livre et son auteur une intéressante définition en 2019 dans Passage à l´Est, portail sur les littératures d´Europe Centrale, de l´Est et des Balkans : «On sent chez Krleža une pointe de dérision lorsqu’il décrit ce monde fardé, pétri d’hypocrisie derrière ses bonnes manières. Pourtant, c’est plutôt l’irritation que la dérision qui perce dans le personnage de Philippe Latinovicz : la distance, et le changement d’époque (Krleža reste délibérément vague quant à la période mais on ne peut que supposer qu’il s’agit des années 1930), conduisent inévitablement à la confrontation entre Philippe et cette génération plus âgée avec laquelle il n’a pas grand-chose en commun (…) Hormis la question de l’art et du lien entre art et artiste, celle de ce qui fait un individu est l’un des fils conducteurs du livre. C’est surtout le cas au cours des premiers chapitres alors que Philippe, tout juste arrivé en ville après toutes ces années d’absence, tente de réajuster son identité actuelle au manteau de souvenirs qui l’attendent dans les cafés, les rues et les bâtiments qu’il avait fréquentés dans son adolescence et qui, eux, semblent n’avoir pas du tout changé».

Malheureusement, la plupart des livres de Miroslav Krleza traduits en français sont en ce moment épuisés. Il est urgent que les éditeurs français puissent s´atteler à la tâche de rééditer ces œuvres qui témoignent de l´imagination prodigieuse d´un grand écrivain du vingtième siècle.     

  

 

samedi 20 mai 2023

La mort de Martin Amis.

 


Le romancier britannique Martin Amis, né le 25 août 1949 à SwanseaPays de Galles, est mort hier, le 19 mai, à Lake Worth (Floride, États-Unis). Il luttait contre un cancer de l´œsophage. Il était fils de l’écrivain Kingsley Amis (1922-1995). Ses livres les plus connus sont Money (1984) et London Fields (1989). Il a reçu le prix James Tait Black Memorial Prize pour son livre autobiographique Experience (2000) et a été nommé deux fois pour le Booker Prize (en 1991 pour Time's Arrow et en 2003 pour Yellow Dog). Amis a été jusqu’en 2011 professeur d'écriture créative au Center for New Writing de l'université de Manchester. Le Times l’a désigné en 2008 comme étant l'un des cinquante plus grands écrivains britanniques depuis 1945.

samedi 6 mai 2023

Philippe Sollers n´est plus.

 


Né le 28 novembre 1936 à Talence(Gironde), l´écrivain et éditeur Philippe Sollers est décédé aujourd´hui, à Paris, à l´âge de 86 ans. 

Auteur d´une oeuvre immense, composée d´essais, romans  et biographies, il était probablement  un des intellectuels français  les plus connus à l´étranger. La plupart de ses livres ont été publiés chez Gallimard. 

 

Choix Goncourt du Portugal.

 L´écrivain Giuliano da Empoli a remporté la première édition du Choix Goncourt du Portugal pour son roman Le mage du Kremlin(éditions Gallimard). Pour en savoir davantage,vous pouvez consulter le site de l´Académie Goncourt: 

 https://www.academiegoncourt.com/le-choix-du-portugal



samedi 29 avril 2023

Chronique de mai 2023.

 






La tête d´une femme oubliée.

Nul n´ignore que la résistance à l´ennemi en pays occupé est possible le plus souvent grâce à une poignée de femmes et d´hommes intrépides qui, s´il le faut, regardent la mort en face. L´Histoire ne retient d´ordinaire que les noms de celles et ceux qui occupent le devant de la scène. Néanmoins, on sait que bien d´autres, aujourd´hui oubliés, ont également joué un rôle déterminant dans la lutte contre l´ennemi. C´était le cas de Marina Chafroff, jeune Russe exilée en Belgique, qui fut, sur ordre d´Hitler, décapitée à la hache en 1942.  L´histoire de cette femme –enfant au regard frondeur tombée dans l´oubli revit grâce au doigté de l´écrivaine belge Myriam Leroy dans son très beau roman Le mystère de la femme sans tête, paru en janvier aux éditions du Seuil.

Myriam Leroy, née le 5 février 1982 à Bruxelles, est romancière, mais aussi journaliste, chroniqueuse et réalisatrice de documentaires (notamment Sale Pute en 2021 sur le cyber-harcèlement, réalisé avec Florence Hainaut). Après avoir terminé en 2005 ses études de journalisme à la prestigieuse Université catholique de Louvain, elle a exercé en tant que maître de conférences invitée à l´école de journalisme de Louvain.  Par la suite, elle a travaillé comme journaliste indépendante pour un grand nombre de médias belges dont la RTBF, Le Soir Magazine, BFM Today, Elle Belgique, La Première ou La Libre Belgique. En tant que romancière, elle traite beaucoup dans ses livres du féminisme et de la place des femmes dans la société. Son premier roman, Ariane, fut publié en 2018 aux éditions Dom Quichotte et c´était le récit d´une amitié toxique entre deux adolescentes qui font l´apprentissage de la séduction et de la cruauté dans la bourgeoisie du Brabant Wallon des années quatre-vingt-dix. Le roman fut en lice pour le Goncourt du premier roman qui a fini par être décerné à Mahir Guven pour Grand frère (éditions Philippe Rey). Le second roman, Les yeux rouges, est paru l´année suivante aux éditions du Seuil et l´autrice puise dans son expérience personnelle pour raconter le harcèlement dont une jeune journaliste fait l´objet.  Elle a également écrit des pièces de théâtre comme Cherche l´amour et ADN.

Myriam Leroy dans ce roman nous ramène à l´époque sombre de la seconde guerre mondiale et de l´Occupation d´un pays européen, en l´occurrence la Belgique. L´Occupation a duré de mai 1940 jusqu´en septembre 1944 lorsque le pays fut libéré par les forces alliées.  Les quatre années passées sous administration nazie –dirigée par le général Alexander von Falkenhausen se sont soldées par la déportation sans retour de vingt-cinq mille Juifs vers Auschwitz-Birkenau, avec parfois la collaboration des autorités. D´autre part, la municipalité d´Anvers a envoyé sa police collaborer aux rafles allemandes et celle de Liège a livré à l´occupant des listes de Juifs.  Par contre, celle de Bruxelles a tenu tête et, de ce fait, son bourgmestre, le docteur Frederick Joseph (dit Jef) Vandemeulebroek fut arrêté.

L´idée de raconter l´histoire de cette héroïne oubliée, Myriam Leroy l´a eue pendant le confinement, en 2021. Les seuls lieux où il était encore possible de se voir sans un masque chirurgical sur le visage étaient chez soi, en cachette, ou encore dans les cimetières. Myriam Leroy a opté pour cette dernière option et a donné rendez-vous à une amie de longue date, au cimetière d’Ixelles, "le Père-Lachaise belge", à deux pas de chez elle. Au détour d´une allée, elle a découvert un drôle d´alignement de stèles funéraires. Puis, en s´approchant, elle s´est aperçue que l´espace était dédié aux martyrs de la Seconde Guerre Mondiale. Parmi un océan de noms de jeunes hommes, celui d’une femme est apparue avec, sous son épitaphe, un mot qui a sauté aux yeux de l’écrivaine: "décapitée". Myriam Leroy a alors décidé de se lancer sur les traces de cette femme au courage inouï.

En cherchant sur le Net, elle n´a pas déniché grand-chose. Presque toutes les informations qu´elle a pu glaner, elle les a tenues du blog de Ramón Puig, Espagnol, ancien fonctionnaire européen. Petit à petit, elle a quand même pu reconstituer la vie de Marina Chaffrof en colmatant les lacunes avec son imagination et sa fantaisie.

Née en 1908 à Libau- aujourd´hui en Lettonie, empire russe à l´époque -, Marina Chafroff – Maroutaëff a grandi au sein d´une famille proche du régime tsariste russe. L´avènement de la révolution bolchevique et le licenciement de son père –ingénieur naval - a obligé la famille à quitter la Russie. Exilée d´abord en Estonie, la famille est partie ensuite en Allemagne où le père a trouvé un emploi dans une fabrique de polycopieuses avant de se fixer en Belgique, siège d´une nouvelle antenne de l´entreprise. La famille a décidément broyé du noir, mais, malgré les coups de boutoir de cette dure réalité qu´ils n´avaient jamais envisagée, ils ne pouvaient guère se plaindre de leur sort au regard d´autres communautés étrangères moins tolérées : «C´était une dégringolade. En deux mille kilomètres les Chafroff étaient passés de la première classe à la troisième, mais quand ils regardaient les Italiens ou les Polonais venus travailler dans les mines wallonnes et l´animosité qu´ils suscitaient, ils pouvaient s´estimer heureux». En effet, les Russes – qui, pour la plupart, avaient fui la révolution bolchevique et n´étaient donc pas victimes des mêmes préjugés  -étaient les bienvenus à Bruxelles «où ils ouvraient des restaurants, des épiceries et des cafés. Les Belges savaient que ceux qui arrivaient chez eux avaient fui la sauvagerie et la sauvagerie effrayait ce peuple placide, ne se soulevant jamais pour rien, qui envisageait dès lors ces réfugiés comme des héros. Le massacre de la famille impériale avait traumatisé l´Europe entière et les nouvelles de Russie, où le changement de régime avait créé des hordes de crève-la-faim, rendaient les bolcheviques peu sympathiques.  

À l´âge de 24 ans, Marina a rencontré Youri- un peu plus jeune et Russe lui aussi-  qu´elle a épousé et dont elle a eu deux enfants, Vadim et Nikita. C´était d´abord le coup de foudre mais peu à peu la relation s´est délitée. Youri était souvent absent et semblait se désintéresser de sa famille.

En 1939, la guerre a éclaté et après l´Occupation de la Belgique en mai 1940, comme on l´a vu plus haut, la vie de Marina comme celle de millions de Belges a basculé. Sa colère s´est manifestée tout d´abord par des actes de désobéissance civile. Elle collait des tracts dans la rue et incitait les gens au soulèvement. Mais Marina s´est particulièrement mobilisée en écoutant Radio Moscou: «Marina n´était pas une penseuse. Dans la vie, personne ne lui avait rien appris, à part le piano et la couture de quelques ouvrages de dames. Elle avait lu peu de livres, elle n´avait pas eu de mentor, de camarades. En écoutant la radio, qui égrenait des chapelets d´invocations à la gloire de la Russie, elle avait le sentiment d´aller à l´université, de se remplir jusqu´à la garde de concepts stimulants. Là où la guerre avait fermé des portes, Radio Moscou ouvrait des fenêtres». Son enthousiasme s´est accru après que le pacte germano-soviétique fut trahi et que les troupes hitlériennes eurent lancé l´opération Barbarossa et déclenché l´invasion de l´Union Soviétique.

Un jour, sa conscience lui a exigé de passer à l´acte et Marina, munie d´un couteau de cuisine, est descendue dans la rue et a poignardé en pleine nuit un soldat allemand.  Elle fut incarcérée à la prison de Saint-Gilles et condamnée à mort par peloton d´exécution (il faut dire que son incarcération évitait la menace des autorités d´occupation  de tuer soixante belges pour chaque soldat allemand occis). Néanmoins, le lieutenant von Hammerstein, commandant de l´armée allemande en Belgique, et le général von Falkenhausen, le gouverneur militaire de la Belgique occupée, ont suspendu l´application de la peine, craignant en partie que les Belges ne se soulèvent. L´irréductibilité du Führer a pourtant mis un terme aux tergiversations et aux états d´âme de ses subalternes. Le 30 décembre 1941, Marina Chafroff fut poussée dans un train à la gare du Midi, à Bruxelles, et transférée à la prison pour femmes de Cologne, en Allemagne. Stupéfait par son courage, l´aumônier de la prison l´a prise pour une sainte. Enfin, le 31 janvier 1942, à Cologne, Marina Chafroff fut exécutée par décapitation. Son corps ne fut rapatrié en Belgique qu´en 1947.

En dépit de quelques reconnaissances posthumes, Marina Chafroff est aujourd´hui une résistante plutôt oubliée. Curieusement, dans l´ancienne Union Soviétique, un film fut porté à l´écran en 1982, tourné par Edmond Keosayan, inspiré censément par la vie de Marina Chafroff et intitulé Quelque part un loriot pleure. Le rôle de l´héroïne décapitée était joué par l´actrice Lyudmila Nilskaya, très populaire à l´époque, mais retombée dans l´anonymat après l´effondrement du bloc de l´Est. Pourtant, le film s´avère être une piètre adaptation de la vie de Marine, une vengeance banale d´une femme amoureuse endeuillée, amputé donc de tout contenu politique, ce qui est, avouons-le, fort étonnant pour un film de propagande soviétique.

Dans les différentes interviews que Myriam Leroy a accordées après la parution de son roman Le mystère de la femme sans tête, elle a affirmé que le projet du livre était de montrer ce qui mène une femme à l´émancipation et à la violence. Aussi dans ce roman, deux années -1942 et 2022 – se superposent-elles en deux calques troublants reléguant toujours les femmes à l´arrière-plan : «C’est une chose éternelle que de minorer les exploits politiques des femmes et de leur enlever toute charge politique. Aujourd’hui, si une femme tape du poing sur la table, elle est soit ménopausée, soit jalouse, soit elle a le cœur brisé. Les motifs sont éternels et c’est ce que j’ai voulu montrer dans ce livre. Les années 1940 et les années 2000 se répondent et il y a des motifs familiers dans les deux époques».

Myriam Leroy, Le mystère de la femme sans tête, éditions du Seuil, janvier 2023.

    

jeudi 27 avril 2023

Article pour Le Petit Journal Lisbonne.

 Vous pouvez trouver sur l´édition Lisbonne du Petit Journal mon article sur le livre Le Glorieux et le Maudit d´Olivier Charneux, publié aux éditions du Seuil.

https://lepetitjournal.com/lisbonne/a-voir-a-faire/roman-le-glorieux-et-le-maudit-olivier-charneux-360569



mercredi 29 mars 2023

Chronique d´avril 2023.

 


Leo Perutz, un maître du jugement dernier.

 

  S´il n´a jamais atteint la réputation de ces grands écrivains que la littérature de langue allemande a enfantés au vingtième siècle comme Franz Kafka, Thomas Mann, Ernst Jünger, Robert Musil et quelques autres, Leo Perutz en est néanmoins un des plus originaux et éclatants. La regrettée Linda Lê a écrit un jour que ce juif de nationalité autrichienne, né à Prague –comme Franz Kafka - le 2 novembre 1882, se voulait, à la manière de Bruegel et de Goya, «un maître du jugement dernier» -titre d´un de ses romans–choisissant l´Apocalypse comme seul sujet, les ruines comme décor naturel, l´autodestruction comme unique moteur de ses héros et l´enfer comme but de leurs errances.   

Fils aîné de Benedikt Perutz, industriel prospère dans le textile, Leonard Perutz, dit Leo Perutz, est issu d´une famille d´ascendance juive-espagnole (peut-être Pérez en espagnol),établie depuis au moins 1730 dans la ville de Rakovnik, en Bohême –Centrale, alors partie intégrante de l´empire austro –hongrois (située aujourd´hui en Tchéquie). Essentiellement laïque, la famille n´attribuait pas une importance primordiale à la religion. Partagé entre sa passion pour la littérature et l´intérêt pour les mathématiques, il a fini dans un premier temps par opter pour cette deuxième voie,quittant à l´âge de 17 ans la ville de Prague pour suivre des études à Vienne, la capitale de l´empire. Quoiqu´il ne soit pas aujourd´hui connu comme mathématicien, il a quand même laissé des traces dans cette science exacte, surtout en tant questatisticien : il a découvert une formule qui porte son nom, employée pendant des années, pour déterminer les taux de mortalité. Il a également publié un traité de bridge fondé sur le calcul des probabilités. En ce sens, il a officié à Trieste dans la compagnie d´assurances italienne Assicurazioni Generali –où Kafka a également travaillé pendant quelques mois dans les bureaux de Prague – en tant qu´actuaire, un professionnel justement spécialiste de l´application du calcul des probabilités et de la statistique aux questions d´assurances, de prévention, de comptabilité et analyse financière associée et de prévoyance sociale. Le mot actuaire provient du latin actuarius signifiant un fonctionnaire qui faisait la tenue des livres comptables dans l´antiquité romaine.

La capitale de l´empire austro-hongrois était à l´époque,à l´instar de Londres, Berlin et surtout Paris, un foyer culturel de haute volée en Europe, à l´avant-garde du monde intellectuel. Dans les traditionnels et cosmopolites cafés viennois, on pouvait côtoyer des noms de la littérature comme Robert Musil ou de la peinture comme Egon Schiele ou Gustav Klimt. Pourtant, la première guerre mondiale –où Leo Perutz, appelé à servir sur le front de l´Est a reçu une balle dans le poumon –a non seulement mis un terme à cette effervescence culturelle, mais a surtout provoqué l´écroulement de l´empire des Habsbourg, une communauté multiculturelle et multiethnique, qui a représenté la fin de tout un monde que Stefan Zweig a excellemment décrit dans son magnifique livre Le monde d´hier. Une fois rétabli, Leo Perutz a passé le reste de la guerre à travailler dans le bureau de presse avant de se marier en 1918.

À cette époque, il avait déjà commencé de se consacrer à sa véritable passion, la littérature pour laquelle –c´est le moins que l´on puisse dire – il était particulièrement doué. Il a fréquenté Franz Kafka, Bertold Brecht, Franz Werfel ou Alexander Lernet-Holenia et quelques noms majeurs de la littérature universelle ont compté parmi ses admirateurs : Jorge Luis Borges, Italo Calvino, Graham Greene, Hermann Broch ou le philosophe Theodor Adorno, entre autres. Borges l´a qualifié de Kafka aventureux et avec Adolfo Bioy Casares l´a sélectionné pour leur collection de livres policiers El Séptimo Círculo (Le Septième Cercle). Robert Musil, pour sa part, l´a tenu pour un des précurseurs de la fiction journalistique.

Pour Linda Lê qui, on l´a déjà vu plus haut, a su décrire l´univers de Leo Perutz, l´ écrivain autrichien a peuplé son enfer de héros négatifs qui ne participent de la vie que, pour en éprouver, sur le mode dérisoire ou sur le mode tragique, l´horreur : «Dans le monde de Perutz, il n´y a pas d´acquittés, seulement des condamnés. Ceux-là prennent deux visages : ou bien, ils jouent les bouffons, offrant leur vie comme divertissement  au démiurge ricanant, à l´exemple de Berl Landfahrer, l´éternel fiancé de la mouise (La nuit sous le pont de pierre) ou du barbier de Paris qui se croit promis à une haute destinée(Turlupin) ; ou bien ils se dressent contre ce Dieu qui «se console des ennuis de l´éternité par l´exercice raffiné de ses vengeances. Leur révolte fait d´eux des réprouvés, des hommes frappés d´un signe d´infamie tel le cavalier suédois, portant au front la marque écarlate du gibet, tel Franz Grumbach, le comte rebelle au visage lacéré (La troisième balle)».

Toujours est-il que dans ses aventures, souvent rocambolesques, l´humour le dispute à l´invraisemblable. Les énigmes et les rebondissements s´enchaînent avec en toile de fond un exotisme tapageur. Les histoires, l´auteur les puise à toutes les sources du riche patrimoine européen, dans des lieux et des temps qui nous paraissent hétéroclites, mais où la grande Histoire est un décor vivant et un élément capital des narrations et où le fantastique naît de l´étrangeté ambiante. Comme l´a écrit Marion van Renterghem dans Le Monde : «Avec Alexander Lernet Holenia, dont il fut le maître et l´ami, avec Kafka, Ernst Weiss ou Gustav Meyrink, l´auteur du Golem, qui furent ses contemporains, Léo Perutz partage le goût pour le rêve et le cauchemar, ou plutôt pour un monde toujours prêt à basculer, avec cette hésitation permanente entre ce qui est logique et ce qui est absurde, entre ce qui est rêvé et ce qui est vécu, entre ce qui est vivant et ce qui est mort, étant entendu que la mort n´est pas là où l´on croit, mais partout». Toujours selon Marion van Renterghem, il faudrait peut-être lire Perutz à l´endroit et à l´envers. À l´endroit, pour le plaisir du suspense, de l´atmosphère envoûtante, et pour trembler. À l´envers, pour voir se déployer à reculons son extraordinaire construction romanesque et repérer tous les indicesqu´il met en place comme on tient un destin, avec le scrupule d´un savant…ou d´un diable.

Son premier livre publié fut La Troisième Balle (1915 ; en allemand Die dritte Kugel). Il s´agit d´une œuvre baroque, savamment construite, où le réel et l´imaginaire se superposent. L´intrigue se déroule au temps de la conquête espagnole en Amérique. À la conquête du trésor des Aztèques, Cortez œuvre sans relâche pour la gloire de Charles Quint. Franz Grumbach, Allemand luthérien, voue, par contre, une haine féroce aux conquistadors et à leurs inquisiteurs. Ilchoisit son camp : ce sera celui du roi Montezuma. Seul ou presque, rebelle sans arme, Grumbach s´en remet au Diable qui le dote d´arquebuse et de trois balles.

Son troisième roman, Le Tour du Cadran (1918, Zwischen neun und neun), fut son premier succès en librairie. Stanislas Demba est étudiant à Vienne. Il dérobe trois livres à la bibliothèque dans le but de les revendre, mais le troisième acheteur, suspicieux, appelle la police. Menotté, Demba s´échappe de justesse en sautant par la fenêtre. Il s´ensuit une errance de vingt-quatre heures au fil desquelles le jeune homme sillonne la ville en quête de secours et d´argent. La police étant toujours à ses trousses, il doit redoubler d´inventivité pour essayer de trouver une issue. Sa quête est pourtant frappée du sceau de la fatalité, symbolisée par l´aiguille du cadran dont le tour sera bientôt effectué. Ce roman a éveillé l´attention du cinéma. Dès 1920, la société M.G.M a acquis les droits d´adaptation, mais sans pour autant réaliser le film. En 1925, Friedrich Wilhelm Murnau a essayé en vain de racheter les droits. Il n´est donc passé qu´indirectement à l´écran : en 1965, Alfred Hitchcock a confié à François Truffaut que c´est Le tour du cadran qui lui avait inspiré la scène des menottes dans The Lodger (Les cheveux d´or, en français).

Le marquis de Bolibar (1920,Der Marques de Bolibar) est le récit d´une autodestruction. Le spectre du marquis de Bolibar – un peu à l´image du roi Duncan du Macbeth de Shakespeare –plane sur la ville de La Bisbal et conduit une poignée d´officiers à causer leur propre perte et à anéantir leur régiment pour l´amour d´une renoncule bleue tatouée sur le sein d´une morte. Avec le marquis-espion comme passeur, nous sommes introduits dans l´arrière –monde où les reprouvés se rangent sous la bannière de l´Antéchrist, où les hommes à la dérive n´ont de choix qu´entre la superstition et un pacte avec le Diable, où la liberté n´engendre que l´autodestruction, où les morts règnent sur les vivants, où les voies du Démon, autant que celles du Seigneur, sont impénétrables.

Dans Le maître du jugement dernier (1923, Der Meister des Jüngsten Tages), tout commence dans la bonne société de Vienne, en 1909. Au cours d´un récital privé, on découvre le corps sans vie du célèbre acteur Eugen Bischoff. Les circonstances de sa mort sont assez mystérieuses. S´agit-il d´un suicide provoqué ou d´un meurtre maquillé ? Un des suspects est le baron von Yosh, un homme calculateur, rêveur, et notoirement amoureux de Dina, l´épouse de Bischoff. Néanmoins, l´enquête menée en secret par Solgrub, membre du petit cercle, bascule dans l´irrationnel. Ce roman peutêtre lu comme une dénonciation du monde moderne qui anesthésie les sentiments violents, endort l´imagination et tue le nerf de la peur.

Dans La neige de Saint-Pierre (1933, St Petri Schnee), livre interdit par le régime nazi en Allemagne, l´intrigue se passe en 1932 où Georg Friedrich Amberg, jeune médecin engagé par le baron von Malchin, quitte Berlin pour le lointain village de Morwede. Sa tâche ne consiste pas à soigner les paysans, elle s´avère bien plus difficile, car, dans le secret de son laboratoire, le baron vient de découvrir la neige de Saint-Pierre, un champignon parasite du blé capable d´agir sur les esprits comme une drogue et dont il compte bien se servir pour restaurer la ferveur religieuse et le Saint Empire romain germanique. Pourtant, la drogue, expérimentée sur les paysans de Morwede et l´entourage du baron, les fera brandir le drapeau d´une toute autre religion. La Neige de Saint-Pierre est le roman de la manipulation et du pouvoir.

Le cavalier suédois (1936, Der schwedische Reiter) est le livre que Leo Perutz considérait lui-même comme son livre le plus réussi. Au tout début du dix-huitième siècle, l´armée suédoise défait les troupes russes de Pierre Le Grand, assurant à son roi, Charles XII, de Suède, l´hégémonie sur la Pologne et le Danemark. Or, il arrive qu´un déserteur, Christian von Tornfeld, d´origine suédoise, et un simple voleur, vont se rencontrer un jour d´hiver dans les plaines de Silésie, non loin de la frontière de Pologne. Christian von Tornfeld, d´origine suédoise, a déserté l´armée polonaise et rêve de rejoindre les rangs de Charles XII. Le voleur, quant à lui, veut échapper à la potence, ainsi qu´aux forges de l´évêché (appelé aussi «l´enfer de l´évêque») un lieu où le gîte est assuré mais où l´on mène une terrible vie de forçat. Tous deux vont trouver refuge dans un moulin abandonné et hanté. Fruit du hasard et du pacte avec un revenant, un plan machiavélique va germer dans l´esprit du voleur qui l´amènera à usurper l´identité de son compagnon d´infortune et devenir de la sorte «le cavalier suédois»…  

En 1938, à la suite de l´Anschluss, Leo Perutz a pris la décision de quitter l´Autriche. D´abord, il a vécu quelque temps à Venise avant de rejoindre son frère en Palestine, encore  sous mandat britannique à l´époque. Il s´est d´abord installé à Tel Aviv où il a repris son métier d´actuaire, mais son adaptation ne se sera pas produite sous les meilleurs auspices. Il éprouvait une énorme nostalgie pour l´Europe cosmopolite de l´empire multiculturel et multiethnique où il avait grandi et qui s´est effritée après la Grande Guerre de 14-18. Anti -nationaliste, on dit il n´était pas non plus à proprement parler un grand enthousiaste du nouvel État d´Israël et qu´il regrettait même l´exode des Arabes de Jérusalem, ville où il avait entre-temps déménagé en raison du climat, plus frais que celui de Tel Aviv. 

En 1951, il a récupéré la nationalité autrichienne et la famille a passé le plus clair de son temps entre l´Autriche et le Proche –Orient. En 1953, il a publié son premier livre après l´exil de 1938, La nuit sous le pont de pierre (Nachts unter der steinernen Brücke). C´est à Bad Ischl, une station thermale du sud de la Haute-Autriche, près de Salzbourg, que Leo Perutzs´est éteint le 25 août 1957. En 1959, fut publié à titre posthume le roman Le Judas de Léonard (Der Judas des Leonardo).

Auteur –culte, autrichien et peut-être même de ce fait européen et cosmopolite, Leo Perutz reste un écrivain à découvrir. Jean-Pierre Sicre, fondateur des éditions Phébus, a donné une définition du roman La Neige de Saint-Pierre qui pourrait s´appliquer en quelque sorte à toute l´œuvre de Leo Perutz : «Le souvenir de l´issue finale éclaire d´un jour neuf tel passage apparemment anodin, tel geste d´abord inaperçu, telle parole à laquelle on n´avait guère prêté attention et qui se relèvent au bout du compte comme les pièces essentielles d´un puzzle diabolique. Comme si l´auteur cherchait à nous faire entendre entre les lignes qu´une vie ne peut jamais être déchiffrée qu´à la seule lumière de la «fin de partie» qui en aimante tout le cours d´une façon invisible».   

 

P.S- Les principaux titres de Leo Perutz sont presque tous disponibles en français en édition de poche, surtout aux éditions Zulma et Le Livre de Poche. Les traducteurs sont, selon le livre et l´éditeur, Jean- Claude Capèle ou Odon Niox Château. Malheureusement, Le Tour du Cadran, traduit par Jean-Jacques Pollet et publié en 2012 dans la collection Titres (Christian Bourgois), n´est plus disponible.