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Féru de littérature française et étrangère, ma plume sévit dans diverses colonnes de journaux, de sites internet pour partager ce goût qui m´anime. Que détracteurs ou admirateurs n´hésitent pas à réagir à mes chroniques.

dimanche 3 juillet 2016

La mort d´Elie Wiesel.


Juif survivant des camps nazis, citoyen américain mais écrivain de langue française, prix Nobel de la Paix en 1986, Élie Wiesel est décédé hier près de New York. C´est d´Élie Wiesel, la phrase que vous trouvez en épigraphe de ce blog: «L´enfer, c´est un endroit sans livre».
Comme je l´ai fait il y a deux jours pour Yves Bonnefoy, je reproduis ici, en guise d´hommage, un article  que j´ai écrit naguère sur l´écrivain. C´était aussi pour le site de la Nouvelle Librairie Française de Lisbonne en avril 2007 à propos de son livre La Nuit:

Elie Wiesel et la nuit des camps nazis.



  L´une des épreuves les plus dures que les rescapés des camps de concentration ou d´extermination ont eu à affronter après la libération et la fin de la seconde guerre mondiale fut le mur de silence qui s´est dressé devant leur expérience concentrationnaire. Le monde ne voulait pas entendre parler de leur souffrance, c´était trop encombrant. On connaît d´ailleurs les difficultés- je les ai déjà évoquées ici dans une autre occasion- que Primo Levi a rencontrées pour pouvoir publier ses premiers récits en Italie. Les rescapés, il est vrai, n´ont pas trop voulu remuer le couteau dans la plaie. Les souvenirs de l´enfer hantaient leurs nuits et concernant les écrivains il fallait d´autre part un temps de maturation et un certain recul pour que l´écriture pût jaillir de façon épurée, fût-ce sous la forme d´un simple témoignage ou sous le tamis de la fiction.
  En 1958 les éditions de Minuit publiaient un ouvrage- intitulé La nuit- d´un jeune inconnu de trente ans, né en  1928 à Sighet en Transylvanie qui répondait au nom de Élie Wiesel. Depuis lors, l´auteur a écrit autour d´une quarantaine de livres, s´est vu décerner le prix Nobel de la paix en 1986, est devenu citoyen américain (tout en conservant le français comme langue littéraire) et il est titulaire d´une chaire à l´université de Boston. Quoique d´autres livres de Élie Wiesel aient acquis une notoriété internationale comme Le testament d´un poète juif assassiné ou Les oubliés, c´est peut-être toujours à La nuit que l´on pense tout d´abord quand on cite l´œuvre de Élie Wiesel. Les éditions de Minuit viennent de faire paraître dans la collection de poche Double une nouvelle  traduction de ce livre- écrit originalement en yiddish- qui connaît un énorme succès aux Etats-Unis depuis 2006. Cette édition a une préface de l´auteur lui-même et un avant-propos- repris de l´ancienne édition- de François Mauriac. Cette ancienne  édition de 1958- à laquelle j´ai fait référence plus haut- fut, cela va sans dire, refusée par nombre d´éditeurs français et américains. C´est finalement Jérôme Lindon qui a accepté de la publier en français, en version abrégée.
  La nuit est donc le récit de la déportation du jeune Élie en 1944-il n´avait que seize ans- à Auschwitz et à Birkenau avec sa famille : sa mère et sa sœur dont il fut séparé dès le début et qu´il ne reverrait plus et son père avec qui il partage la faim, le froid, les tortures et les humiliations.
  Le récit commence par le quotidien d´une ville- Sighet - où la communauté juive a assisté quasiment résignée à l´instauration de mesures discriminatoires à son égard adoptées de proche en proche, comme le décret intimant les juifs à porter l´étoile jaune :« L´étoile jaune ? Eh bien, quoi ? On n´en meurt pas…» Cette résignation avait quelque chose d´atavique et s´enracinait profondément dans l´imaginaire juif de souffrances et de persécutions. On ne croyait pourtant pas à la déportation même après qu´un ami de la famille de Wiesel, Berkovitz, eût ramené des nouvelles inquiétantes de la capitale hongroise : « Les Juifs de Budapest vivent dans une atmosphère de crainte et de terreur. Des incidents antisémites ont lieu tous les jours (…) Les fascistes s´attaquent aux boutiques des Juifs, aux synagogues…». Néanmoins on était persuadés, jusqu´au dernier moment, que le régime fasciste hongrois de Horthy et les nazis allaient épargner les Juifs habitant l´arrière-pays hongrois :« Les Allemands ne viendront pas jusqu´ici. Ils resteront à Budapest. Pour des raisons stratégiques, politiques…». Trois jours plus tard les Allemands parcouraient les rues de la ville. D´abord ce fut le ghetto et puis, inévitablement, le déportation. Le cortège d´infamies qui s´en est ensuivi est assez connu : les wagons à bestiaux sous une chaleur insupportable, les coups et les travaux forcés dans le camp, les combines et les affaires qui se nouent afin d´assurer la survie de tout un chacun, les luttes de pouvoir, un système ne visant qu´ à déshumaniser les gens, enfin, l´attente de la solution finale. On ne pourrait reproduire fidèlement ici toutes les abominations relatées dans le texte. Il n´y a que les mots de Élie Wiesel qui puissent éventuellement traduire le côté monstrueux de cette expérience qu´il a lui-même vécue. Elie Wiesel est sûrement avec un autre grand écrivain rescapé des camps, Jorge Semprún, un des derniers survivants de l´univers concentrationnaire nazi. En 1995, ils se sont retrouvés pour évoquer cette expérience commune*. Une des dernières questions qu´il se sont posées portait sur l´attitude future du dernier survivant de l´enfer des camps. Pour que la mémoire des camps d´extermination et l´évocation de l´Holocauste puissent survivre à ce dernier survivant, il faut lutter incessamment contre l´oubli. Dans cette société contemporaine de fureur consumériste et de l´ennui, où l´on oublie le jour même ce que l´on a fait la veille, cultiver le devoir de mémoire est un impératif civique.

*Se taire est impossible, éditions Mille et une nuits. (Jorge Semprún, on le sait, est décédé en juin 2011). 


Prix Jean Monnet pour Matei Visniec.






Le prestigieux prix Jean Monnet de littérature européenne a été attribué  cette semaine à l´écrivain franco-roumain Matéi Visniec pour son roman Le marchand des premières phrases (éditions Jacqueline Chambon, traduit du roumain par Laure Hinckel).
Un prix tout à fait mérité pour un exceptionnel romancier et dramaturge dont j´ai brossé le portrait sur ce blog même dans ma chronique de septembre 2015 que je vous invite à lire ou relire. 

samedi 2 juillet 2016

La mort d´Yves Bonnefoy.



C´est avec une énorme trsitesse que je viens d´apprendre la nouvelle de la mort d´Yves Bonnefoy ce vendredi 1er Juillet. En guise d´hommage à cet immense poète, critique et traducteur, je reproduis ici un article que j´ai écrit il y a bientôt dix ans et publié à l´époque sur le site de la Nouvelle Librairie Française de Lisbonne.

Le pouvoir visuel d´Yves Bonnefoy.

«Je te voyais courir sur les terrasses / je te voyais lutter contre le vent / le froid saignait sur tes lèvres. / Et je t´ai vue te rompre et jouir d´être morte ô plus belle / Que la foudre, quand elle tache les vitres blanches de / ton sang».
Ces vers, vous les trouverez au début du livre Du mouvement et de l´immobilité de Douve , celui qui a fait connaître il y a plus de cinquante ans (en 1953) Yves Bonnefoy, qui est aujourd´hui, fort probablement, le plus grand poète français vivant.
Né à Tours en 1923, Yves Bonnefoy s´est intéressé à la littérature dès son enfance, mais le véritable déclic s´est produit lors de son baccalauréat de français en juillet 1940 grâce à la découverte du surréalisme: «Mon professeur de philosophie, un très jeune homme qui avait fréquenté à Paris quelques groupes de l´avant-garde, à la veille des dispersions de la guerre, me prêta un jour La Petite Anthologie du Surréalisme de Georges Hugnet, et je découvris là, d´un seul coup, les poèmes de Breton, de Péret, d´Éluard, les superbes masses verbales de Tzara aux temps dadaïstes, et Mystères de la mélancolie d´une rue de Chirico, un véritable coup de tonnerre et Boule suspendue de Giacometti, les collages de Max Ernst, Tanguy, les premiers Miró: tout un monde». * De ce temps date aussi une autre découverte, celle du Cimetière marin de Paul Valéry qui l´a également ébloui.
Sous le prétexte de préparer une licence de mathématiques à la Sorbonne , il part à Paris en 1943 et s´intègre, de proche en proche, dans le milieu littéraire parisien, fréquentant la librairie d´Adrienne Monnier, rencontrant le critique Maurice Saillet et Christian Dotremont, fondateur du groupe surréaliste Cobra dont faisait également partie André Breton. Cependant, la voie suivie, à un moment donné, par le surréalisme a fini par désenchanter Bonnefoy qui ne partageait guère l´intérêt de Breton, par exemple, pour la magie et l´occultisme. En 1948, il reprend les études universitaires et obtient une licence de philosophie agrémentée d´un diplôme d´études supérieures sur «Baudelaire et Kierkegaard». Enfin, en 1953, il fait son entrée en poésie par la grande porte (quoiqu´il y eût déjà eu un prélude en 1946 avec la publication d´une première version de l´Anti-Platon et le Traité du pianiste , poème en prose qui avait séduit Adrienne Monnier et Maurice Saillet) avec la parution de l´ouvrage cité plus haut: Du mouvement et de l´immobilité de Douve .
La poésie d´ Yves Bonnefoy est marquée par la quête d´un vrai lieu, de l´être humain engagé dans sa finitude. La poésie, de l´aveu même de l´auteur, n´est pas identifiable à une vérité formulable, elle change la vie autant qu´elle rénove les rapports sociaux. Peu d´écrivains français auront, au cours du vingtième siècle, autant que lui, poussé à un degré aussi élevé le culte des images. Sa poésie, consciente de la finitude des choses et des êtres, conduit à la recherche des manifestations simples de la vie: le feu, la lumière, la pierre, l´amour, le ciel, les oiseaux («Que l´oiseau se déchire en sables, disais-tu / Qu´il soit, haut dans son ciel de l´aube, notre rive. / Mais lui, le naufragé de la voûte chantante, / Pleurant déjà tombait dans l´argile des morts» in Hier régnant désert, 1958). Les figures familiales ne sont pas non plus absentes de sa poésie, surtout sa mère, puisque son père (mort quand le poète était encore adolescent) n´est évoqué que dans Planches courbes , livre publié en 2001. Mais on ne pouvait dissocier la poésie de Bonnefoy de sa passion pour le dessin et la peinture. Sa poésie a d´ailleurs un pouvoir visuel assez fort, une caractéristique qui se prolonge dans ses textes sur les couleurs et ses essais sur les oeuvres de grands peintres, surtout ceux de la Renaissance (bien qu´il ait aussi écrit sur des périodes précédentes et sur des artistes contemporains comme, entre autres, Giacometti). Un rêve fait à Mantoue (1967) , Rome 1630: l´horizon du premier baroque (1970) , L´arrière-pays (1972) , Le nuage rouge (1977) , La vérité de parole ( 1988) ou Dessin, couleur et lumière (1995) sont, là-dessus, quelques-unes de ses oeuvres fondamentales (publiées, pour la plupart, chez Gallimard et Le Mercure de France ).
Yves Bonnefoy, comme il arrive souvent chez les grands poètes, est aussi un remarquable traducteur et c´est à lui que l´on doit la plupart des traductions en français des oeuvres d´un des plus grands génies de la littérature universelle: William Shakespeare.
Si, en s´adressant, en 1994, aux étudiants de l´Institut Universitaire de la Formation des Maîtres à Lyon, Yves Bonnefoy faisait montre de pessimisme concernant l´avenir («Si l´humanité doit périr, ce sera peut-être plus tôt qu´on ne l´imaginait»), il n´en garde pas moins espoir dans le rôle positif que la poésie peut encore jouer pour renverser la vapeur, comme il l´a affirmé dans un entretien accordé en 2001 au Monde de l´éducation: « La poésie vécue comme poésie, c´est le désir et l´agent de l´instauration démocratique, qui peut seule sauver le monde»…
* Propos tenus par l´auteur, que nous avons trouvés dans le numéro de juin 2003 du Magazine littéraire , dont le dossier était consacré à Yves Bonnefoy.


mardi 28 juin 2016

Chronique de juillet 2016



 


L´outre-tombe  de Kaliningrad.


La soif de gloire et de pouvoir a ensanglanté l´Europe au fil des siècles. Les guerres ont redessiné des frontières, ont fait basculer des villes et des régions d´un pays à un autre, mais elles ont également construit une cartographie des désastres et du déracinement peuplée par des revenants, des déshérités, des vaincus de la vie. Parfois, en évoquant l´Histoire, on réveille les vieux démons, mais on redonne vie au passé, on revisite ces lieux, les mémoires qui nous aident à interroger ce passé-là, et, à défaut de réponses, à  formuler les bonnes questions.
Jean-Paul Kauffmann aime revisiter ces lieux et ces mémoires. Né le 8 août 1944 à Saint-Pierre-la Cour, en Mayenne, cet écrivain et journaliste français a travaillé à Radio France Internationale, à l´Agence France-Presse, au Matin de Paris (quotidien fondé en 1977 et disparu en 1987) et a créé la revue L´amateur de cigare, le cigare étant d´ailleurs une de ses grandes passions avec le vin de Bordeaux auquel il a consacré de nombreux ouvrages. En 1985, il était grand reporter à l´hebdomadaire L´Événement du Jeudi lorsqu´il a vécu l´expérience la plus douloureuse de sa vie : l´enlèvement à Beyrouth avec le sociologue Michel Seurat par des groupes islamistes. Il ne fut libéré que trois ans plus tard (contrairement à Michel Seurat qui, lui, fut exécuté) et après cette descente aux enfers il a décidé de consacrer le plus clair de son temps à la littérature.
Parmi ses essais les plus remarqués, on pourrait citer L´Arche des Kerguelen : voyage aux îles de la désolation, La chambre noire de Longwood où il revisite l´exil napoléonien à Sainte –Hélène, La lutte avec l´ange, 31 allées Damour : Raymond Guérin, 1905-1955 et Courlande, cette étrange région baignée par la mer Baltique, dernière écluse entre le monde slave et le monde germanique.   
Son œuvre fut couronnée de prestigieux prix littéraires comme les prix Roger Nimier et Joseph Kessel pour La chambre noire de Longwood et les prix Paul Morand et de la Langue Française pour l´ensemble de son œuvre.
Dans son dernier livre qui porte le joli nom d´Outre-Terre, paru en février aux éditions Équateurs, il évoque un voyage qu´il avait fait en famille en 2007(après un premier voyage seul en 1991) lors du bicentenaire de la bataille d´Eylau, cette bataille où Napoléon a failli tout perdre.
Fin 1806, après que Frédéric –Guillaume III de Prusse, fort de l´appui des Anglais et des Russes, eut adressé un ultimatum à Napoléon, celui-ci a déclenché une offensive assez efficace qui lui a permis d´entrer en Pologne en conquérant, ouvrant ainsi la voie à la mise en place du blocus économique de la Russie. Pourtant, pour sauver Königsberg et la Prusse-Orientale («la somnolence de la Prusse-Orientale» écrira au vingtième siècle Ernst Jünger dans son Journal), les troupes commandées par le maréchal August von Bennigsen se sont portées contre les Français et le 8 février sur la plaine d´Eylau (aujourd´hui Bagrationovsk) s´est engagée l´une des batailles les plus dures de l´ère napoléonienne.
Kauffmann écrit à ce propos sur les soldats français à la page 76 : «Il faut imaginer tous ces soldats qui ont faim et froid en cette aube livide du 8 février. Le pays est inhospitalier. Ont –ils peur ? Songent-ils à leur fin, loin de leur patrie ? À ceux qui périront ? Aucun témoignage ne fait état de cette angoisse et de ces maux de ventre d´avant le combat, pas plus à Eylau d´ailleurs que dans les autres batailles napoléoniennes. Comme l´a souligné plusieurs fois Clausewitz, la guerre est une expérience unique, elle ne peut se partager».
 Quoique Napoléon soit resté, à la fin, maître de la situation, la bataille s´est soldée par un énorme carnage avec des milliers de morts de part et d´autre. L´empereur français touché par l´ampleur de la souffrance n´a quitté les lieux qu´après que tous les soldats furent enterrés. C´est cette bataille ardue où nombre de Français, épuisés par plusieurs jours de marche et sous les coups de boutoir de la neige et de la boue, ont laissé leur peau qui a inspiré à Honoré de Balzac le court roman Le Colonel Chabert dont la version définitive est parue en 1844 et qui raconte l´histoire d´un combattant de la bataille d´Eylau qui est déclaré mort mais qui était resté vivant enfoui sous une montagne de cadavres après la grande charge de Murat. Revenu chez lui en 1815 après de multiples souffrances et errances, il trouve sa femme héritière de sa fortune, remariée et mère de deux enfants et essaie de recouvrer son identité dans un monde aux yeux duquel il n´existe plus.
C´est aussi sur les traces du fantôme du colonel Chabert que Jean-Paul Kauffmann a entrepris ce voyage à l´ancienne Königsberg aujourd´hui enclave russe de Kaliningrad, séparée physiquement de la mère Russie par la Lituanie à la suite de l´écroulement de l´Union Soviétique qui avait annexé le territoire en 1945. En lisant ce livre, on a envie de se poser une question : Est-ce que les lieux conservent le long des siècles la mémoire des batailles qui s´y sont livrées, des espoirs qui y ont été nourris, des odeurs que l´on y a naguère flairées ?
Toujours est-il que ce que l´historiographie nous apprend nous aide à formuler notre pensée et à réinventer les visages de l´événement. Pour l´historiographie russe la bataille d´Eylan n´est pas conçue comme une déconvenue étant donné la bravoure des soldats et les ravages provoqués dans le camp français. Pour les Français, malgré le nombre de morts, il s´agit quand même d´une victoire- à la Pyrrhus certes-  puisque les troupes n´ont pas capitulé et plus tard (le 14 juin) la bataille de Friedland a remis les pendules à l´heure pour l´armée tricolore. 
Jean-Paul Kauffmann aime les voyages excentriques et il retrouve dans ce voyage en particulier des personnages tout autant excentriques comme un Français à la chapka (bonnet russe indispensable pour l´hiver) ou une guide, Julia, fière d´appartenir à cette enclave. Mais il aime surtout interroger le passé et, comme on l´écrit dans la quatrième de couverture, «Outre-Terre est un livre sur le désastre, les revenants, l´absence. Sur l´ impossibilité de la reconstitution. Sur le bonheur d´être vivant».
Dans ce livre, Jean-Paul Kauffmann a beau jeu de revenir sur la figure de Napoléon Bonaparte, ce Corse qui aurait –dit-on –un accent désagréable. Kauffmann rappelle, entre autres aspects, ce que l´on a écrit sur celui que León Bloy a surnommé «l´Infaillible» dans L´Âme de Napoléon.  « C´est un monstre a deux faces. Comme nous, peut-être»,  a jugé Élie Faure. Pour Mme de Staël «il ne hait pas plus qu´il n´aime, il n´y a que lui pour lui». Jules Michelet qui était âgé de neuf ans au moment de la bataille d´Eylau se souvenait de ces temps de l´empire napoléonien comme d´«un jour gris qui a toujours continué» et il ajoutait : «Misère de ces temps monotones où chaque année ne se marquait que par une grande bataille, improbable et toujours gagnée. Je n´ai aucun souvenir qu´il ait fait beau un seul jour». Et, enfin, il y a aussi Eugène Tarlé qui contrairement à ce que laisserait supposer son patronyme à consonance française était un historien russe qui a écrit une biographie de Napoléon dont il admirait le sens de la manœuvre. Tardé a souligné les points positifs de l´empire napoléonien tels la fin définitive de la féodalité, la lutte de l´empereur contre l´ordre ancien et la levée en masse issue de la Révolution. Enfin, orthodoxie stalinienne oblige, il a dû convoquer les ombres tutélaires d´Engels et de Marx, bien qu´il ne fût pas à proprement parler marxiste et eût même connu l´exil à Alma-Ata au début des années trente (dans les années quarante, tout soupçon d´anti-stalinisme s´étant dissipé, Tarlé a même reçu le prix Staline).
Néanmoins, il est aussi question dans ce livre de figures importantes liées à Königsberg comme le grand philosophe Immanuel Kant qui y est né en 1724, y a vécu toute sa vie et y est mort en 1804, trois ans avant la bataille d´Eylau, Iouri Bouïda l´auteur du Train Zéro et de La Fiancée Prussienne,  Hannah Arendt qui y a passé son enfance et sa jeunesse et, cela va sans dire, le commandant de la bataille d´Eylau, maréchal de l´Empire, futur prince de Naples et beau-frère de Napoléon, Joachim Murat que l´empereur ne tenait pas en haute estime. Sur Murat, Léon Bloy a écrit dans l´ouvrage cité plus haut : «Murat vient de passer comme un torrent, écrasant toute l´Europe, en une demi-heure, sur quatre kilomètres carrés». Enfin, on peut retrouver des reproductions de tableaux inspirés par la bataille d´Eylau dont -le plus célèbre sûrement-celui d´Antoine-Jean Gros.
À la page 56, en décrivant ce qu´est ce territoire lointain de la mère-patrie, Jean-Paul Kaufmann écrit : Mais cette Outre-Terre est différente de nos DOM-TOM. Elle résonne comme un monde qui n´est plus le nôtre. Un fief oublié qui a cessé d´appartenir à notre système, une sorte d´outland soviéto –galactique, délabré et rouillé mais toujours agissant. Lessivée, en apparence désagrégée, au bord de l´épuisement, en réalité incroyablement solide. Sans l´Outre-Terre, je ne serais jamais revenu à Eylau. Cette enclave est tout ce qui reste du monde des ogres.»
À l´instar du peintre Antoine-Jean Gros qui-Jean-Paul Kauffmann dixit- «n´a jamais mis les pieds à Eylau mais (dont) on peut dire qu´il a tout compris», les lecteurs d´Outre-Terre pourront peut-être eux aussi tout comprendre rien qu´en lisant ce livre sans avoir mis les pieds à Kaliningrad en Russie, jadis Königsberg en Prusse-Orientale, terre sans doute somnolente. Ernst Jünger ne croyait peut-être pas si bien dire… 

                        
Jean-Paul Kauffmann, Outre-Terre, éditions des Équateurs, Paris, 2016.      

jeudi 9 juin 2016

Article pour Le Petit Journal.

Vous pouvez lire sur l´édition Lisbonne du Petit Journal un article que j´ai écrit sur le roman Golem de Pierre Assouline.

http://www.lepetitjournal.com/lisbonne/a-voir-a-faire/culture/249381-litterature-golem-un-roman-de-pierre-assouline

Bonne lecture.

dimanche 29 mai 2016

Chronique de juin 2016.




  L´âme d´un censeur.


Dans une critique publiée en 2011 dans l´excellent magazine littéraire mexicain Letras Libres sur un livre du Polonais Slawomir Mrozek, l´écrivain argentin Patricio Pron, évoquant les difficultés des intellectuels du temps du communisme en Europe de l´Est, rappelait des histoires qui circulaient  à l´époque et comment l´humour était parfois un bel antidote contre le totalitarisme. Ainsi une blague en Union Soviétique dénombrait-elle les préceptes auxquels les écrivains nationaux devraient s´en tenir : « Ne pensez pas. Si vous pensez, ne parlez pas. Si vous pensez et parlez, n´écrivez pas. Si vous pensez, parlez et écrivez, alors, ne signez pas. Si vous pensez, parlez, écrivez et signez, alors, après, ne vous plaignez pas». Une autre blague concernait une conversation entre un secrétaire du politburo et un de ses subalternes. Dans cette blague, le secrétaire pose la question suivante : «Camarade Rabinovitch, avez-vous une opinion sur ce sujet ?» Et l´autre lui répond : «Oui, camarade, j´ai bien une opinion là-dessus, mais je ne suis pas d´accord avec elle».
Ces blagues aidaient peut-être les gens à éluder la grisaille et l´immobilisme de ce temps-là, mais la censure était une chose bien plus atroce que ces blagues. L´article de Patricio Pron m´est venu à l´esprit en lisant Les âmes rouges, le premier roman de Paul Greveillac, paru en janvier aux éditions Gallimard et, je vous assure, quel magnifique premier roman !
Paul Greveillac
De Paul Greveillac, on sait qu´il est né en 1981 et qu´il a fait des études de lettres avant d´intégrer Science-Po. Qu´ensuite il a vécu à Vienne, Shanghai et Dublin et que, de retour à Paris, il travaille maintenant dans une grande entreprise de l´Internet. En 2014, il a publié un recueil de nouvelles intitulé Les fronts clandestins sur des Justes pendant la seconde guerre mondiale.  Le sujet de ce premier roman,  Les âmes rouges,  est justement la censure dans l´ancienne Union Soviétique.
 «Pour Vladimir Sergueïevitch Katouchkov l´année 1956 fut, plus que pour une autre, terrible. Mais encore une fois, il survécut –et le monde autour de lui survécut. Et il commençait à ne plus même s´en étonner.». C´est ainsi que débute le second chapitre du roman. 1956 fut l´année où les espoirs des démocrates hongrois qui croyaient à un socialisme à visage humain se sont évanouis, mais Vladimir Katouchkov semble-t-il ne s´étonnait aucunement de ce qui se produisait ailleurs dans cette année terrible puisqu´il avait d´autres chats à fouetter. Il était au bout du compte un homme du système, lui qui était un censeur, dans un secteur, la culture, enrégimentée afin de servir l´Etat. Louis XIV aurait dit un jour : «L´Etat, c´est moi». En Union Soviétique, en 1956, l´État n´était pas le chef comme peut-être du temps de Staline, ni le Parti communisme, ni le peuple, c´était peut-être une idée indéfinie de Révolution. Pour abreuver cette idée de révolution d´une pureté à toute épreuve, on ne concevait nullement des fissures dans un édifice censé être le plus scientifique possible. Les fissures pouvaient être incarnées par ces intellectuels –écrivains, cinéastes, peintres, sculpteurs, musiciens- ces sacrés ingrats, d´après l´orthodoxie officielle, qui pouvaient jouir de tous les privilèges. Il leur suffirait de souscrire inconditionnellement aux préceptes du parti et ne pas tarir d´éloges sur l´avenir radieux que l´on pourrait entrevoir à l´horizon.
Mais la vie n´est pas parfaite et un soir, par hasard, Vladimir Katouchkov, Russe, censeur au GlavLit, qui statue sur tout ce qui paraît dans le pays,  rencontre Pavel Golchenko, Ukrainien, projectionniste au Goskino, le cinéma des officiels du Parti. De cette rencontre naît une amitié improbable, quoique les deux institutions pour lesquelles chacun d´entre eux travaille soient des institutions où sont quotidiennement interdites, coupées, asservies les œuvres d´une nouvelle génération d´écrivains et de cinéastes qui tente de s´épanouir depuis la mort de Staline. La mort de celui qui était surnommé le père des peuples en 1953 et l´intronisation de Nikita Krouchtchev comme leader suprême de la jeune Union Soviétique ont ouvert une ère nouvelle de dégel. En 1956-toujours cette année symbolique-Krouchtchev, lors de la tenue du vingtième congrès du PCUS le 25 février, a dénoncé les politiques répressives de son prédécesseur, mais dans l´essentiel, c´est-à-dire dans la structure bureaucratique de l´appareil soviétique, les changements n´ont pas été aussi profonds que cela. On croyait encore à l´édification d´une société nouvelle, où l´on contribuerait à l´émergence de l´homme nouveau, où les travailleurs auraient tous les droits-mais pas celui de s´exprimer librement- délivrés des chaînes du capitalisme triomphant qui sévissait à l´Ouest.
Katouchkov, le censeur, est un homme intelligent. Il s´intéresse à la littérature et en ces années moroses aime particulièrement la prose de Vassili Grossman et son admirable Vie et Destin («des pages d´une puissance et d´une humanité rares»), mais par prudence il empêche sa publication, comme celle d´autres livres, soviétiques ou étrangers, parfois grâce à des complicités des camarades occidentaux. Ainsi, un coup de fil à Aragon suffit-il pour faire interdire La Peste d´Albert Camus. Par contre, Brave New World(Le meilleur des mondes), roman contre-utopique d´Aldous Huxley, est tronqué, caviardé à telle enseigne que l´édition soviétique n´aura qu´un nombre de pages bien inférieur à l´original anglais. La  mère de Katouchkov eût aimé qu´il fût écrivain, une dame croyante éprise des vers lumineux d´Anna Akhmatova, mais lui, faute de devenir écrivain,  se passionne pour le cinéma de Tarkovski et entretient cette amitié sui generis avec le projectionniste Pavel Golchenko. Il épouse une fille dénommée Agraféna à qui il ne peut s´empêcher de lire les samizdats censurés, mais à la fin, déçu et dégoûté par le système, il finit par en dénoncer la fausseté, la langue de bois, la supercherie.
Les âmes rouges est un roman sur la mélancolie, la grisaille du communisme et des lendemains qui n´ont jamais chanté. Si en lisant ce roman on plonge dans le quotidien des personnages fictifs enfantés par l´auteur et dans les intrigues qu´il tisse, on côtoie aussi  la grande Histoire. On suit, par exemple, la détente kroutchévienne, la crise cubaine et la crise-presqu´oubliée-dominicaine aussi bien que l´ampleur à l´Ouest de la dissidence soviétique.
Dans ce roman, l´auteur nous rappelle avec brio les polémiques que suscitait à chaque automne l´annonce du Prix Nobel de Littérature toutes les fois qu´il concernait un auteur du pays.  En 1965, un an après ce que l´on pourrait dénommer la «normalisation brejnévienne», le régime ne peut cacher sa joie devant l´attribution du Prix à Mikhaïl Cholokhov, un écrivain choyé par le régime dont Le Don paisible a tiré à plusieurs millions d´exemplaires. C´était comme si l´honneur était lavé après l´affront Pasternak en 1958.  Le 10 décembre, au dîner de gala, à Stockholm ,Cholokhov, alors que nombre de ses confrères croupissaient dans les geôles, prononçait un véritable manifeste du réalisme socialiste dont Paul Greveillac publie un extrait dans son roman: «Je suis fier que ce prix ait été attribué à un Russe, à un écrivain soviétique. Je représente aujourd´hui la multitude des écrivains de mon pays natal. (…)À mon sens, les vrais pionniers sont les artistes qui rendent manifestes, dans leurs travaux, un contenu nouveau, les caractéristiques déterminantes de la vie contemporaine.(…)Je parle d´un réalisme qui porte en son sein le concept de régénération de la vie, de la rénovation de la vie pour le bénéfice de l´humanité. Je fais référence, bien sûr, au réalisme que nous décrivons comme socialiste. (…)Je fais partie de ces auteurs qui considèrent comme leur plus grand honneur(…) d´avoir la chance d´utiliser sans aucune entrave leur plume au service du peuple travailleur.»
La dissidence serait de nouveau à l´ordre du jour avec l´attribution en 1970 du prix Nobel de Littérature à Alexandre Soljenitsyne. Connu dans la période du dégel à la faveur de la parution en 1962, dans la revue Novy Mir, de son roman Une journée d´Ivan Denissovitch, Soljenitsyne est devenu au fil des ans un personnage encombrant pour le régime soviétique. Son audience n´a cessé de croître à l´Ouest surtout après la publication du monumental Archipel du Goulag. Ce livre a déboussolé la bureaucratie et la censure soviétiques. Comment fut-il possible –s´interrogeait-on –qu´un homme sous stricte surveillance eût pu compiler, entre 1958 et 1967(y compris donc depuis la soi-disant normalisation brejnévienne), les témoignages de plus de deux cents anciens du goulag (une expérience concentrationnaire qu´il avait lui-même vécue entre 1945 et 1956) ? C´est tout bonnement parce que chaque appareil répressif et bureaucratique aussi raffiné soit-il dans ses procédures totalitaires a –heureusement-ses couacs.
Ce roman couvre trente-cinq ans de censure soviétique, des années cinquante jusqu´à l´effondrement de l´Union Soviétique et il est un vibrant hommage à tous les dissidents soviétiques qui vivaient constamment sous la corde raide, muselés, craignant la délation –qui pouvait même venir de quelqu´un de leur entourage- susceptible de les expédier dans le goulag. Un hommage aussi à ceux qui ont appris par cœur, recopié ou enterré, au péril de leur vie, des textes pour les sauver de l´oubli. Mais cette fiction de Paul Greveillec raconte aussi en filigrane la fin d´une utopie. L´utopie qui a promis le paradis sur terre et qui a créé une sorte d´enfer pour ceux qui rechignaient à se soumettre aux préceptes révolutionnaires. Tout un appareil répressif et bureaucratique fut mis sur place pour bâtir ce beau rêve qui a viré au cauchemar, mais où tous n´étaient pas forcément des salauds. C´est que les dictatures de tous bords ont d´ordinaire un malheureux savoir -faire pour anesthésier les gens…
Malgré quelques lourdeurs ici ou là- très ponctuelles, il faut le dire-, ce livre de Paul  Greveillac est porté par un indiscutable souffle romanesque. Il nous fait vivre une époque révolue que les plus jeunes n´ont pas vécue et dont ils ignorent presque tout, eux qui vivent sous une autre forme d´anesthésie dans un monde où le socialisme scientifique  semble ringard voire mort, un monde néanmoins guetté par toutes sortes d´autres dangers.
 Les âmes rouges est un remarquable premier roman. Une vraie réussite.  


Paul Greveillac, Les âmes rouges, éditions Gallimard, Paris, 2016.




 

mardi 10 mai 2016

Centenaire de la naissance de Camilo José Cela.




Ce mercredi, 11 mai, on signale le centenaire de la naissance de l´écrivain espagnol Camilo José Cela. Né à Iria Flavia, près de La Corogne, il fut l´une des figures de proue de la littérature espagnole de la deuxième moitié du vingtième siècle.
Son premier roman, La familia de Pascual Duarte(La famille de Pascual Duarte), paru en 1942, est d´un réalisme sec et rugueux et d´une âpreté qui lui ont valu l´épithète de «tremendiste». Il a publié ensuite d´autres livres dont La colmena(La ruche)et petit à petit sa littérature a évolué vers des techniques expérimentales et novatrices. San Camilo 1936(1969) et Mazurca para dos muertos(Mazurka pour deux morts), paru en 1983,.sont deux autres titres fondamentaux dans la  bibliographie.de cet auteur qui a écrit aussi de la poésie, des essais, des récits de voyage, des nouvelles et des ouvrages autobiographiques.
Jouant un rôle ambigu pendant le franquisme, il a acquis sa vraie notoriété après le retour du pays à la démocratie.En 1983, il a reçu le Prix National de Narration, en 1987, le Prince des Asturies,en 1989, le Nobel de Littérature, en 1994 le Prix Planeta et en 1995, le Cervantes. 
Camilo José Cela s´est éteint à Madrid, le 17 janvier 2002, à l´âge de 85 ans.