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Féru de littérature française et étrangère, ma plume sévit dans diverses colonnes de journaux, de sites internet pour partager ce goût qui m´anime. Que détracteurs ou admirateurs n´hésitent pas à réagir à mes chroniques.

lundi 29 août 2016

Chronique de septembre 2016.



  

  Curzio Malaparte, portrait d´un soi-disant caméléon.

  On ne sait pas vraiment si l´histoire s´est produite telle qu´elle a fini par être répandue et rapportée par Michel Mourre dans le Dictionnaire des auteurs (Laffont), mais il paraît que c´est en réponse à Mussolini, intrigué d´un pseudonyme plutôt fâcheux, que notre héros a déclaré : « Napoléon s´appelait Bonaparte et il a mal fini ; je m´appelle Malaparte et je finirai bien !» Cinquante- neuf ans après sa mort, on ignore si la postérité retiendra ou pas le nom de Curzio Malaparte, mais cette phrase traduit on ne peut mieux la personnalité extravagante, égocentrique, inconstante, mais néanmoins géniale, d´un des auteurs italiens les plus singuliers du vingtième siècle.
  Kurt Erich Suckert( son vrai nom) est né le 9 juin 1898 à Prato, en Toscane, fils d´une mère lombarde et d´un père allemand, excellent technicien des ateliers de filature. Sa nature sémillante et anticonformiste s´affirme dès sa prime jeunesse. En effet, lors de la première guerre mondiale, s´échappant du collège Cicognini, il se fait enrôler, à l´âge de seize ans, dans l´armée française. Dans le livre Du côté de chez Malaparte de Raymond Guérin(1), écrit à la suite d´un séjour dans la maison de l´auteur italien à Capri, Malaparte raconte le début de cette odyssée : «J´avais à peine seize ans, mais j´étais grand et musclé. J´étais même très bon alpiniste. C´est ainsi que j´ai franchi les Alpes, échappant aux douaniers. À Marseille, j´ai réussi à me procurer de faux papiers certifiant que j´avais deux ans de plus et j´ai pu m´engager».
  Après la guerre, fasciné un temps par la vie diplomatique, il fait partie de la Légation d´Italie en Pologne, mais, rentrant chez soi en 1921 et ébloui par le discours du Duce, il s´inscrit au parti fasciste. S´accommodant mal pourtant, en esprit rebelle, de la discipline mussolinienne, il pond, en 1929, suite aux accords de Latran, un pamphlet où sous les traits de Monsieur Caméléon on n´a aucune peine à reconnaître Benito Mussolini. Cette hardiesse n´était pas, cela va sans dire, de nature à plaire au Duce, tout comme deux ans plus tard la parution en France- où l´auteur a séjourné quelque temps- de son livre Tecnica del colpo di stato(Technique du coup d´État), un essai brillant où, dans la lignée du Prince de Machiavel, il analyse les diverses méthodes d´insurrection moderne, prenant exemple sur le 18 Brumaire de Bonaparte, le coup d´état bolchevique en 1917, la montée de Hitler ou la marche sur Rome de Mussolini. Celui-ci, las de cet ancien partisan devenu encombrant, l´aurait fait écrouer pour quelques mois et l´aurait ensuite assigné à résidence dans l´île de Lipari, quoique certaines sources de nos jours avancent une autre raison pour cette déportation : une polémique avec Italo Balbo, un hiérarque du régime. Quoi qu´il en soit, si Malaparte a dépeint un jour Mussolini sous les traits du Caméléon, cette épithète on pourrait l´attribuer tout aussi bien à Malaparte lui-même. Du fascisme à la soi-disant démocratie libérale, des penchants anticléricaux  à la conversion au catholicisme, Malaparte a côtoyé toutes les confréries et toutes les coteries. À la fin de sa vie, il était fasciné par la Chine (2) et par le maoïsme. C´est d´ailleurs en Chine qu´il s´est rendu peu avant sa mort en 1957 pour  rencontrer Mao Zedong dont il a loué «le profond sens de l´équilibre et de l´humanité» (3). Rapatrié d´urgence, il est mort quatre mois plus tard d´un cancer qui le rongeait. Pendant son agonie, nombre d´hommes politiques sont accourus à son chevet, du démocrate-chrétien Fanfani au communiste Togliatti. Ceci prouve que, malgré sa nature caméléonesque, sa réputation était au zénith, peut-être parce que, comme d´aucuns l´ont prétendu, il traduisait on ne peut mieux la quintessence italienne, en dépit des livres où paradoxalement –ou peut-être pas-il n´a cessé de se moquer de ses compatriotes…
Dans l´excellente biographie Malaparte, vie et légendes (Prix Goncourt de la catégorie en 2011), directement écrite en français que Maurizio Serra lui a consacrée(4), on peut plonger dans les méandres d´une des personnalités les plus fascinantes de la littérature européenne de la première moitié du vingtième siècle. Selon Maurizio Serra, «fascisant, mais aussi marxisant, anarchisant, toujours rebelle, Malaparte l´est et le restera également par méfiance, voire répugnance envers la démocratie parlementaire, système failli qu´il a vu submerger de poncifs les jeunes qui revenaient du front, sans pouvoir trouver de réponse à leur fin de certitudes. Même après la chute de Mussolini, il fera litière de la nouvelle démocratie, menacée par «les fascistes de l´antifascisme, les fascistes sans chemise noire», qu´il accable dans son Giornale segreto. S´il pleure abondamment dans ses livres, et si son cœur mis à nu doit nous donner l´illusion qu´il est toujours en train de se battre pour quelqu´un ou quelque chose, Malaparte ne verse pas une larme sur le sort du continent et sur la fin de son rayonnement dans le monde. Il voue aux gémonies la «vieille Europe trépassée»(5), tout comme le soldat professionnel sait qu´il doit accepter qu´on lui coupe un membre gangrené. Sur le tard, il se réclamera d´un «nationalisme européen(6)», où l´on entrevoit une vague idée d´Europe des patries, mais cet engagement ne doit pas être surévalué. Peu d´intellectuels de son époque ont prédit avec autant de précision et dénoncé avec plus de vigueur le déclin de cet Occident bon pour le rebut. Comment d´ailleurs l´imaginer autrement ? Que serait Malaparte dans un monde globalisé, repu et béat, flasque et médiocre, comme celui qui vient de culbuter dans la crise financière, et qui ânonne du politiquement correct pour revêtir son manque de valeurs ? C´est déjà admettre combien il nous manque»(7).
 Trotski dans son Histoire de la révolution russe a qualifié Malaparte de pseudo-théoricien du fascisme alors que Mussolini à la même époque confiait à ses proches qu´il était le candidat idéal à la direction de la Pravda. La soi-disant ambiguïté idéologique de Malaparte l´a parfois cantonné dans une sorte de «fascismo rosso». Néanmoins, son élégance est telle que jamais ne perce dans ses écrits-ou très rarement- comme nous le rappelle encore Maurizio Serra le côté chauffeur de taxi grincheux d´un Céline, d´un Jouhandeau, ou d´un Paul Morand (a fortiori dans son Journal Inutile) traduit dans la haine du métèque et la peur de la contamination sociale. 
En s´adonnant à un exercice fictionnel et en projetant Malaparte dans notre époque, on pourrait imaginer ses tours d´équilibrisme dans l´Italie berlusconienne. Je parie qu´il aurait composé un temps avec Silvio Berlusconi avant de brosser de lui un portrait au vitriol qui aurait inévitablement ulcéré le cavaliere.    
Malaparte n´a jamais laissé personne indifférent. Il ne le voulait point, d´ailleurs. Quand un jour, on lui a demandé quel était le jugement négatif  qui l´avait le plus frappé, il ne s´est nullement privé de répondre : «Le silence».
Si le personnage était ambigu et suscitait de l´animadversion, il affichait quand il le fallait son côté humaniste. Le grand poète Umberto Saba qui n´était pas dupe du côté égoïste de Malaparte lui était néanmoins reconnaissant pour le soutien qu´il lui avait prodigué au moment des lois anti-juives : «Et donc, tout en n´étant pas croyant, j´ai prié un père jésuite de dire une messe pour la paix de l´âme de Curzio qui, tout en étant mon antithèse, m´aida et chercha de m´aider dans la mauvaise fortune»(8).                  
  La personnalité exubérante de Malaparte qui en plus séduisait les femmes a fait tellement jaser qu´elle a souvent offusqué son œuvre de romancier, de nouvelliste, de dramaturge et de journaliste (dans ce dernier registre, il est parmi les plus grands que le vingtième siècle ait connus).
  Ses deux chefs-d´œuvre Kaputt et La pelle (La peau) deux des meilleurs romans que l´on ait écrits sur les combats de la seconde guerre mondiale- «je suis né pour écrire de belles pages et non pour mourir en guerre»(9)-, regorgent- surtout le premier Kaputt, inspiré dans son expérience de correspondant de guerre sur les fronts de l´Est- de corps mutilés, de sang, d´atrocités de tout genre. Kaputt, en particulier, c´est le livre de la décadence et du naufrage de la civilisation européenne, une féerie baroque comme seul un grand écrivain pourrait l´ enfanter. S´il n´agissait pas d´une œuvre de fiction, on pourrait aisément le prendre pour un précis de cruauté, tant les images et les paysages qui défilent devant nos yeux, à la lecture du livre, ressemblent à ce qu´on pourrait nommer l´ex-libris de l´horreur. Puisque ce livre est le fruit de l´expérience de l´auteur, pourrait-on le tenir aussi pour un livre de mémoires ? Peut-être, mais seulement dans la mesure où, pour Malaparte, la vérité et le mensonge sont souvent les deux faces de la même monnaie. Dans son autre grand roman, La pelle (La peau), l´action se situe à Naples occupée par l´armée de libération alliée, avec tout le cortège d´incertitudes et d´humiliations.
  Mais, si ces deux œuvres majeures étalent au grand jour l´horreur de la guerre, il est d´autres livres où l´on découvre un Malaparte plus raffiné, plus onirique, plus poétique comme les nouvelles ou les récits de Sangue (Sang) Sodoma e Gomorra,( Sodome et Gomorrhe), Una donna come me(Une femme comme moi). À retenir aussi La Volga nasce in Europa (La Volga naît en Europe), Fughe in prisione(Fuites en prison), et Il sole è cieco(Le soleil est aveugle).
  Malaparte-chez qui le sens de la composition primait presque toujours sur celui de l´observation- fut également l´auteur de deux pièces de théâtre écrites directement en français : Du côté de chez Proust et Das Kapital. Ces pièces coïncident avec une période- suite à la fin de la seconde guerre mondiale- où il est revenu à Paris après, de son propre aveu,- encore une de ses innombrables boutades-«quatorze ans d´exil en Italie». Malheureusement pour lui, ces pièces n´ont pas connu un grand succès.
En Italie, aujourd´hui, l´œuvre de Curzio Malaparte n´a pas les honneurs auxquels elle aurait droit étant donné son importance dans la littérature italienne du siècle passé. Déjà, dans les années soixante, donc peu après sa mort (survenue, je vous le rappelle, en 1957) Malaparte n´était guère nommé dans les conversations entre intellectuels, comme l´écrivain français Dominique Fernandez le constatait lors de ses premiers séjours dans la péninsule. L´écrivain français a vu juste sur les raisons de ce rejet à l´égard de Malaparte. Récemment, il a évoqué cette période-là dans son livre Le piéton de Rome, objet de ma chronique de mars 2016. Je rappelle les paroles de Dominique Fernandez que j´ai alors reproduites : «Sans doute ne supportaient-ils pas son goût de l´ostentation, sa faconde publicitaire, sa versatilité politique. Je crois qu´ils rejetaient surtout ce qu´il leur avait raconté : la misère de Naples, les horreurs nazies perpétrées en Russie par les Allemands dont les Italiens étaient les alliés. Toujours ce refus de se sentir coupables, et ce ressentiment envers celui qui les y obligeait.».
  Malaparte, écrivain exceptionnel- quoi qu´on en dise- et journaliste hors pair, a donc été, malgré les boutades, les supercheries et les retournements de veste, un des personnages les plus fascinants de la vie culturelle italienne du vingtième siècle. Et  ce parce que, en vérité, on doit toujours se méfier de ceux qui ont une réputation d´êtres immaculés. Ce qui n´était pas le cas, bien entendu, du grand Curzio Malaparte…






(1)Raymond Guérin, Du côté de chez Malaparte. Editions Finitude, Bordeaux, 2009.


(2)Malaparte a légué à la Chine sa maison de l´île de Capri, pour l´établissement d´une fondation pour les artistes chinois. Ses héritiers sont parvenus à annuler son testament et la villa s´est peu à peu dégradée.


(3)Propos rapportés par Dominique Fernandez dans Dictionnaire amoureux de l´Italie, éditions Robert Laffont, Paris, 2008.


(4)Maurizio Serra, Malaparte, vie et légendes, éditions Grasset, Paris, 2011(édition de poche parue en 2012 dans la collection Tempus des éditions Perrin)
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(5) in Il y a quelque chose de pourri, traduction d´Elsa Bonan, éditions Denoël, Paris, 1960(original italien : Mamma Marcia, éditions Vallecchi, 1959).


(6) in «Malaparte répond», Notre Europe, avril 1949, repris dans la biographie déjà citée.


(7)Tout l´extrait est reproduit de l´introduction de l´œuvre Malaparte, vie et légendes de Maurizio Serra.


(8) Umberto Saba, Ritratto di Malaparte, in Epigrafe. Ultime Prose, Milan, Il Saggiatore, 1959. L´extrait est traduit par Maurizio Serra et repris dans sa biographie de Malaparte déjà citée.


(9)Cité dans l´album iconographique Malaparte-una proposta, publié par les «Amici di Capri», Rome, De Luca, 1982, repris par Maurizio Serra dans la biographie déjà citée.


P.S- Denoël, Gallimard, Grasset et Les Éditions du Rocher sont les principaux éditeurs français de Curzio Malaparte.

                               
 


mercredi 24 août 2016

Michel Butor n´est plus.



Moins d´un mois avant de fêter son quatre-vingt-dixième anniversaire(le 14 septembre) le grand écrivain français Michel Butor vient de décéder à Contamine-sur-Arve, un village de Haute-Savoie.
Né donc le 14 septembre 1926 à Mons-en-Baroeul dans le Nord de France, Michel Butor était l´auteur d´une oeuvre considérable composée de poèmes, romans, essais, critiques d´art. Il fut également traducteur, mais s´il n´a publié de sa vie que quatre romans(le dernier,Degrés, en 1960)c´est pourtant ce genre littéraire qui l´a d´abord rendu célèbre. C´est en effet le roman La Modification, paru en 1957 aux éditions de Minuit, qui lui a valu le Prix Renaudot et une immense notoriété. Ce roman est considéré comme un des livres fondateurs du «Nouveau Roman», mouvement dont Michel Butor fut un des noms les plus représentatifs aux côtés d´Alain Robbe-Grillet, de Nathalie Sarraute et de Claude Simon. 
Le goût pour l´expérimentation comme représentation du monde est un des leitmotive de son oeuvre, soit en des récits de voyage, soit en des récits de rêves ou encore dans des collaborations avec des peintres et des artistes contemporains. 
Michel Butor fut professeur universitaire et en 2013 il a reçu le Grand Prix de Littérature de l´Académie Française pour l´ensemble de son oeuvre.
Il était une des figures les plus respectées de la littérature française et était souvent invité à participer à des conférences un peu partout. 
Selon l´hebdomadaire L´Obs, Michel Butor était «l´homme qui avait modifié le roman français».    

jeudi 18 août 2016

Françoise Mallet-Joris(1930-2016).

Absent pendant une semaine, c´est à l´étranger que j´ai appris la mort samedi dernier, 13 août, à l´âge de 86 ans, de l´écrivaine franco-belge Françoise Mallet-Joris. 
Née le 6 juillet 1930 à Anvers(Belgique), elle est décédée à Bry-sur-Marne(France). 
Elle a une oeuvre considérable dont les titres les plus connus sont probablement les romans Le rempart des Béguines (Julliard,1951), La chambre rouge(Julliard,1955), L´empire céleste(Julliard, 1958, Prix Femina), La maison de papier(Grasset,1970),  Le rire de Laura( Gallimard, 1985) et la biographie Marie Mancini, Le premier amour de Louis XIV(Julliard, 1965, Prix Prince Pierre de Monaco).
Elle était également connue pour ses engagements féministes et pour avoir été parolière de la chanteuse Marie-Paule Belle.
Elle fut membre de l´Académie Goncourt de 1971 jusqu´à sa démission en 2011, pour des raisons de santé.Elle était membre aussi, depuis 1993, de l´Académie Royale de langue et de littérature françaises de  Belgique.
Sa mort fut annoncée par Pierre Assouline qui a tenu les propos que voici:«  Françoise Mallet-Joris a eu une grande audience notamment chez les femmes mais pas que chez les femmes. Ce n'était pas qu'une romancière pour femmes, contrairement à ce que l'on a pu dire en raison de ses engagements féministes ».

jeudi 28 juillet 2016

Chronique d´août 2016





Les inquiétudes et les dilemmes de W. H. Auden

« I can imagine quite easily ending up /in a decaying port on a desolate coast./Cadging drinks from the unwary, a quarrelsome,/Disreputable old man ;I can picture/A second childhood in a valley, scribbling/Reams of edifying and unreadable verse;/But I cannot see a plain without a shudder/«O God, please, please,  don´t  ever make me live there!». Ces vers du poème «Plains»(Plaines) que les lecteurs lisant couramment l´anglais pourront aisément comprendre, on peut les traduire de la façon qui suit : «Je puis facilement imaginer mes derniers jours/ dans un port décadent d´ un rivage désolé/ quémandant des boissons à des ingénus,/  un vieillard irascible et abominable : je puis songer / à une seconde enfance dans une vallée, écrivaillant/des tas de papiers édifiants et illisibles ;/Mais je ne puis regarder une plaine sans qu´un frisson me traverse:/«Mon Dieu, je T´en prie, ne me fais jamais demeurer là !». Rarement s´est-on  rendu compte à quel point la poésie de W.H.Auden traduit à la fois les dilemmes de l´individu et les grandes inquiétudes collectives.  Il est temps de revisiter un des plus grands poètes anglais du vingtième siècle.
  Wystan Hugh Auden est donc né le 21 février 1907 à York, mais c´est à Harbonne, Birmingham, où son père est professeur de santé publique, qu´il  passe le début de son enfance jusqu`à son entrée à l´internat de Saint-Edmund´s à Surrey en 1915 où il se lie d´amitié avec celui qui deviendrait lui aussi un nom important des lettres anglaises : Christopher Isherwood. En 1925 à  Christ Church (Université d´Oxford), il rencontre Louis Mac Neice, Stephen Spender, Cecil Day Lewis, avec lesquels il  constitue un groupe qui aura une énorme influence dans la littérature anglaise des années trente. C´est d´ailleurs dans cette décennie que Auden publie ses premiers livres de poésie comme Poems(Poèmes), The Orators(Les Orateurs), Look Strange(Allure bizarre) et On this island(Dans cette île) .Il écrit également en collaboration avec des amis comme Letters from Iceland(Lettres d´Islande) avec Louis Mac Neice et plusieurs pièces, dont The dog beneath the skin(Le chien sous la peau) avec Christopher Isherwood.
Pendant les années vingt -des années d´incertitude où après le carnage et l´expérience traumatique de la Grande Guerre, la jeunesse se cherche des repères dans une Europe qui est en train de perdre sa suprématie politique mondiale au profit des États-Unis –W.H.Auden  effectue un séjour en Allemagne jouissant de l´effervescence culturelle de la République de Weimar et d´une plus grande ouverture en matière de mœurs qui lui permet de mieux afficher son homosexualité (ou du moins de ne pas avoir pas à la dissimuler). Ces liens avec l´Allemagne se resserrent en 1935 lorsqu´il fait un mariage de convenance avec Erika Mann, la fille lesbienne du grand écrivain Thomas Mann, figure tutélaire des lettres tudesques et prix Nobel de Littérature en 1929, afin de procurer à sa jeune épouse un passeport britannique pour  échapper au  Troisième Reich et à son hydre persécutrice contre la famille Mann, une famille d´écrivains.
Comme d´autres grands intellectuels européens, W.H.Auden participe à la guerre d´Espagne, du côté républicain. D´abord ambulancier, puis membre du bureau de presse et de propagande, il est dégoûté par les intrigues et, visitant le front, il s´aperçoit que la réalité politique est plus ambigüe qu´il ne paraît au premier abord. Non qu´il eût douté du bien-fondé du combat contre les franquistes, mais, dans le camp progressiste, on le sait, l´unité n´était qu´une illusion.
En 1938 sa vie prend un tournant. Il part vivre aux Etats-Unis (il deviendra d´ailleurs citoyen américain)  et cette nouvelle étape de sa vie marque aussi sa rupture d´avec les idéaux marxistes qui avaient été à l´origine des nombreux combats civiques qu´il avaient embrassés auparavant. Ce changement brusque de cap, certains l´expliquent par sa conversion au christianisme, sous l´influence de ses lectures de Kierkegaard. Il y a aussi son coup de foudre pour Chester Callman qui deviendra un temps son amant et à qui il dédie le poème «Funeral Blues» que voici :

Stop all the clocks, cut off the telephone,
Prevent the dog from barking with a juicy bone,
Silence the pianos and with muffled drum
Bring out the coffin, let the mourners come.

Let aeroplanes circle moaning overhead
Scribbling on the sky the message 'He is Dead'.
Put crepe bows round the white necks of the public doves,
Let the traffic policemen wear black cotton gloves.

He was my North, my South, my East and West,
My working week and my Sunday rest,
My noon, my midnight, my talk, my song;
I thought that love would last forever: I was wrong.

The stars are not wanted now; put out every one,
Pack up the moon and dismantle the sun,
Pour away the ocean and sweep up the wood;
For nothing now can ever come to any good.


Arrêtez les horloges, coupez le téléphone,
Jetez un os juteux au chien pour qu’il cesse d’aboyer,
Faites taire les pianos et avec un tambour étouffé
Sortez le cercueil, faites entrer les pleureuses.

Que les avions tournent en gémissant au-dessus de nos têtes
Griffonnant dans le ciel ce message : Il Est Mort,
Nouez du crêpe au cou blanc des pigeons,
Donnez des gants de coton noir à l’agent de la circulation…

Il était mon Nord, mon Sud, mon Est et Ouest,
Mon travail, mon repos,
Mon midi, mon minuit, ma parole, mon chant;
Je pensais que l’amour durerait pour toujours : j’avais tort.

On ne veut plus d’étoiles désormais; éteignez les toutes ;
Emballez la lune et démontez le soleil,
Videz l’océan et balayez les bois;
Car rien maintenant ne vaut plus la peine.

(traduction de Gérard-Georges Lemaire, in Anthologie bilingue de la poésie anglaise, collection Poésie, éditions Gallimard)

      Toujours est-il que W.H.Auden a beaucoup changé depuis lors, mais sa passion pour la poésie, elle, a toujours été ce qui l´a fait vivre. Son œuvre s´est enrichie de plusieurs titres comme Another time (Un autre temps), For the time being(Pour le moment) ou City without walls(Ville sans murs). Il a aussi écrit des essais et des livrets d´opéra jusqu´à sa mort survenue en 1973 dans le village de Kischtetten en Autriche.
  C´est difficile de classer la poésie de W.H.Auden, tant elle est riche et variée, fruit de ses innombrables inquiétudes et dilemmes comme je l´ai écrit plus haut, mais aussi des différentes influences subies par l´auteur. Il fut un temps fasciné par Wordsworth et Thomas Hardy mais la découverte de T.S.Eliot fut plus tard une véritable révélation. Auden  s´intéressait à la vie, d´un ton d´ordinaire élégiaque. Ainsi a- t-il écrit sur les lacs, les montagnes, les plaines et les îles. Mais aussi sur la chute de Rome, sur les arts, sur Rimbaud, Voltaire ou Yeats. Ou sur le« massacre des innocents», un des sommets de son art. Ses poèmes étaient souvent assez longs, et au calme et à la description du cours paisible de la vie pourraient succéder la violence, les vitupérations et des vers enflammés sur les misères humaines.  
D´un point de vue strictement formel, sa poésie se caractérise par une variété hors pair, allant des formes traditionnelles comme la villanelle à des formes plus modernes et complexes. Il est aussi un des responsables du retour au mètre anglo-saxon accentué dans la poésie anglaise.
  En France, ses traductions ne sont pas tellement nombreuses, mais dans la collection Poésie chez Gallimard est paru en 2005 un choix de ses poèmes intitulé Poésies choisies avec une belle présentation de Guy Goffette. Ce poète lui a également consacré un petit essai cette année-là aussi : Auden ou l´œil de la baleine. D´autres livres de W.H.Auden sont disponibles en français chez Christian Bourgois et aux éditions du Rocher.
  W.H.Auden est enterré dans le petit village autrichien de Kirschtetten, où il avait acheté une ferme en 1958 avec l´argent d´un prix littéraire italien. Il gît dans un petit cimetière derrière le bois, au bout de la rue qui porte son nom : la Audenstrasse. Mais dans le Coin des Poètes  à l´abbaye de Westminster, on peut lire sur une plaque : «Wystan Hugh Auden (1907-1973), In the prison of his days, teach the free man how to praise (dans la prison de ses jours, enseigne l´homme libre à prier)».
   Jamais ils ne meurent, les grands poètes…


P.S- Les vers de W.H.Auden cités (hormis «Funeral Blues», traduit par Gérard-Georges Lemaire), je les ai moi-même traduits en français ainsi que les titres de certains livres, indisponibles en langue française. Pour la traduction des vers, je remercie les suggestions apportées par un ami : José Manuel Godinho, professeur d´anglais et traducteur.




jeudi 14 juillet 2016

La mort de Péter Esterházy.

   La nouvelle a été annoncée il y a quelques heures et m´a énormément attristé: Péter Esterházy est décédé. Certes, on n´ignorait pas qu´il avait un cancer  -il en a même fait le sujet de son dernier ouvrage-mais tant que les gens sont en vie, il y a encore des raisons d´espérer. 
C´était indiscutablement une des figures de proue de la littérature hongroise contemporaine et un des plus grands romanciers européens. Né le 14 avril 1950, il était descendant de la célèbre famille des comtes Esterházy de Galánta.Bien qu´ayant une formation scientifique-dans le domaine des mathématiques -il s´est tôt intéressé à l´écriture et a fini par suivre une brillante carrière littéraire.
En France,  tous ses livres, à quelques exceptions près, sont publiés chez Gallimard. L´une de ces exceptions est le livre Voyage au bout des seize mètres, chez Christian Bourgois, où il raconte sa passion pour le football(son frère, Márton Esterházy est d´ailleurs un ancien footballeur international hongrois).
Parmi ses principaux titres, je me permets de relever Trois anges me surveillent, Le livre de Hrabal, L´oeillade de la comtesse Hahn-HahnPas question d´art, Harmonia Caelestis et Revu et corrigé. Ces deux derniers livres sont intimement liés par une histoire familiale et politique. En effet, dans le roman Harmonia Caelestis, publié ne 2001, il évoque ses relations de famille et rend un vibrant hommage à son père. Or, quelques années plus tard il lui a fallu faire un mise au point avec le roman Revu et corrigé où  il raconte comment il a découvert que son père avait été un informateur de la police communiste. 
Son oeuvre a été couronnée des prix littéraires hongrois les plus prestigieux: le Tibor Déry(1984), le Attila József(1986), le Kossuth(1996)et le Sándor Márai(2001).
En 1998, il a été fait commandeur de l´ordre des Arts et des Lettres en France et fut élu membre de l´Académie des Arts de Berlin, en Allemagne.
  C´est, après Imre Kertész, le deuxième grand nom de la littérature hongroise à disparaître en l´espace de quelques semaines.

dimanche 3 juillet 2016

La mort d´Elie Wiesel.


Juif survivant des camps nazis, citoyen américain mais écrivain de langue française, prix Nobel de la Paix en 1986, Élie Wiesel est décédé hier près de New York. C´est d´Élie Wiesel, la phrase que vous trouvez en épigraphe de ce blog: «L´enfer, c´est un endroit sans livre».
Comme je l´ai fait il y a deux jours pour Yves Bonnefoy, je reproduis ici, en guise d´hommage, un article  que j´ai écrit naguère sur l´écrivain. C´était aussi pour le site de la Nouvelle Librairie Française de Lisbonne en avril 2007 à propos de son livre La Nuit:

Elie Wiesel et la nuit des camps nazis.



  L´une des épreuves les plus dures que les rescapés des camps de concentration ou d´extermination ont eu à affronter après la libération et la fin de la seconde guerre mondiale fut le mur de silence qui s´est dressé devant leur expérience concentrationnaire. Le monde ne voulait pas entendre parler de leur souffrance, c´était trop encombrant. On connaît d´ailleurs les difficultés- je les ai déjà évoquées ici dans une autre occasion- que Primo Levi a rencontrées pour pouvoir publier ses premiers récits en Italie. Les rescapés, il est vrai, n´ont pas trop voulu remuer le couteau dans la plaie. Les souvenirs de l´enfer hantaient leurs nuits et concernant les écrivains il fallait d´autre part un temps de maturation et un certain recul pour que l´écriture pût jaillir de façon épurée, fût-ce sous la forme d´un simple témoignage ou sous le tamis de la fiction.
  En 1958 les éditions de Minuit publiaient un ouvrage- intitulé La nuit- d´un jeune inconnu de trente ans, né en  1928 à Sighet en Transylvanie qui répondait au nom de Élie Wiesel. Depuis lors, l´auteur a écrit autour d´une quarantaine de livres, s´est vu décerner le prix Nobel de la paix en 1986, est devenu citoyen américain (tout en conservant le français comme langue littéraire) et il est titulaire d´une chaire à l´université de Boston. Quoique d´autres livres de Élie Wiesel aient acquis une notoriété internationale comme Le testament d´un poète juif assassiné ou Les oubliés, c´est peut-être toujours à La nuit que l´on pense tout d´abord quand on cite l´œuvre de Élie Wiesel. Les éditions de Minuit viennent de faire paraître dans la collection de poche Double une nouvelle  traduction de ce livre- écrit originalement en yiddish- qui connaît un énorme succès aux Etats-Unis depuis 2006. Cette édition a une préface de l´auteur lui-même et un avant-propos- repris de l´ancienne édition- de François Mauriac. Cette ancienne  édition de 1958- à laquelle j´ai fait référence plus haut- fut, cela va sans dire, refusée par nombre d´éditeurs français et américains. C´est finalement Jérôme Lindon qui a accepté de la publier en français, en version abrégée.
  La nuit est donc le récit de la déportation du jeune Élie en 1944-il n´avait que seize ans- à Auschwitz et à Birkenau avec sa famille : sa mère et sa sœur dont il fut séparé dès le début et qu´il ne reverrait plus et son père avec qui il partage la faim, le froid, les tortures et les humiliations.
  Le récit commence par le quotidien d´une ville- Sighet - où la communauté juive a assisté quasiment résignée à l´instauration de mesures discriminatoires à son égard adoptées de proche en proche, comme le décret intimant les juifs à porter l´étoile jaune :« L´étoile jaune ? Eh bien, quoi ? On n´en meurt pas…» Cette résignation avait quelque chose d´atavique et s´enracinait profondément dans l´imaginaire juif de souffrances et de persécutions. On ne croyait pourtant pas à la déportation même après qu´un ami de la famille de Wiesel, Berkovitz, eût ramené des nouvelles inquiétantes de la capitale hongroise : « Les Juifs de Budapest vivent dans une atmosphère de crainte et de terreur. Des incidents antisémites ont lieu tous les jours (…) Les fascistes s´attaquent aux boutiques des Juifs, aux synagogues…». Néanmoins on était persuadés, jusqu´au dernier moment, que le régime fasciste hongrois de Horthy et les nazis allaient épargner les Juifs habitant l´arrière-pays hongrois :« Les Allemands ne viendront pas jusqu´ici. Ils resteront à Budapest. Pour des raisons stratégiques, politiques…». Trois jours plus tard les Allemands parcouraient les rues de la ville. D´abord ce fut le ghetto et puis, inévitablement, le déportation. Le cortège d´infamies qui s´en est ensuivi est assez connu : les wagons à bestiaux sous une chaleur insupportable, les coups et les travaux forcés dans le camp, les combines et les affaires qui se nouent afin d´assurer la survie de tout un chacun, les luttes de pouvoir, un système ne visant qu´ à déshumaniser les gens, enfin, l´attente de la solution finale. On ne pourrait reproduire fidèlement ici toutes les abominations relatées dans le texte. Il n´y a que les mots de Élie Wiesel qui puissent éventuellement traduire le côté monstrueux de cette expérience qu´il a lui-même vécue. Elie Wiesel est sûrement avec un autre grand écrivain rescapé des camps, Jorge Semprún, un des derniers survivants de l´univers concentrationnaire nazi. En 1995, ils se sont retrouvés pour évoquer cette expérience commune*. Une des dernières questions qu´il se sont posées portait sur l´attitude future du dernier survivant de l´enfer des camps. Pour que la mémoire des camps d´extermination et l´évocation de l´Holocauste puissent survivre à ce dernier survivant, il faut lutter incessamment contre l´oubli. Dans cette société contemporaine de fureur consumériste et de l´ennui, où l´on oublie le jour même ce que l´on a fait la veille, cultiver le devoir de mémoire est un impératif civique.

*Se taire est impossible, éditions Mille et une nuits. (Jorge Semprún, on le sait, est décédé en juin 2011). 


Prix Jean Monnet pour Matei Visniec.






Le prestigieux prix Jean Monnet de littérature européenne a été attribué  cette semaine à l´écrivain franco-roumain Matéi Visniec pour son roman Le marchand des premières phrases (éditions Jacqueline Chambon, traduit du roumain par Laure Hinckel).
Un prix tout à fait mérité pour un exceptionnel romancier et dramaturge dont j´ai brossé le portrait sur ce blog même dans ma chronique de septembre 2015 que je vous invite à lire ou relire.