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Féru de littérature française et étrangère, ma plume sévit dans diverses colonnes de journaux, de sites internet pour partager ce goût qui m´anime. Que détracteurs ou admirateurs n´hésitent pas à réagir à mes chroniques.

jeudi 29 septembre 2022

Chronique d´octobre 2022.

 


 La recherche éternelle de Marcel Proust.

Le centenaire de la mort de Marcel Proust que l´on signalera le 18 novembre se présente comme une occasion en or pour que les éditeurs, les proustiens, les proustophiles et  tous ceux qui en pincent pour ce génie de la littérature universelle s´en donnent à cœur joie.

Marcel Proust est sûrement l´écrivain français sur l´œuvre duquel on trouve la bibliographie la plus vaste. Et pour cause. En effet, À la recherche du temps perdu – et quand on évoque Proust, on parle surtout de son opus magnum – est à elle seule non seulement une œuvre de référence, mais aussi toute une littérature, un univers littéraire à nul autre pareil. Ses personnages s´y déplacent sur un échiquier très particulier, comme si leur monde était à la fois un monde à part que l´on ne saurait concevoir dans notre planète, quelle qu´en fût l´époque, mais aussi, paradoxalement, comme si ces mêmes personnages traduisaient on ne peut mieux l´ambiance, les caractéristiques, le savoir-vivre de toute une époque. Quant à ses lieux, surtout Balbec –probablement inspiré par Cabourg, dans le Calvados, en Normandie -, et Combray, ils semblent aussi réels que mythiques*.

Œuvre follement romanesque, mais aussi réflexion sur le temps et la mémoire, dictionnaire encyclopédique sentimental et érudit, les sept tomes d´À la recherche du temps perdu –Du côté de chez Swann, À l´ombre des jeunes filles en fleurs, Le Côté de Guermantes, Sodome et Gomorrhe, La Prisonnière, Albertine disparue et Le temps retrouvé - peuvent être vus également, d´après nombre d´exégètes, comme la quintessence de l´auteur lui-même. C´est assez ironique  -comme nous le rappellent Jean-Paul et Raphaël Enthoven (père et fils) dans leur Dictionnaire amoureux de Marcel Proust (éditions Plon, 2019)- que l´auteur soit devenu la victime exemplaire de la méthode critique qu´il avait entrepris de disqualifier. La méthode critique est celle que prônait Sainte-Beuve et que Proust a stigmatisée dans Contre Sainte-Beuve puisque pour l´auteur d´À la recherche du temps perdu on devrait juger l´œuvre d´un écrivain sans se soucier de sa vie, contrairement à ce que défendait le célèbre critique. On dirait que Sainte-Beuve se serait vengé depuis son outre –tombe étant donné que désormais, de l´Université aux salons, l´usage exige, toujours selon Jean-Paul et Raphaël Enthoven, que l´on inspecte sous tous les angles les plaisirs et les jours du pauvre Marcel, «les secrets d´un artiste dont les sept volumes d´À la recherche du temps perdu se promettaient d´être un paravent».

Aussi peut-on dire avec Pierre Assouline dans son Proust par lui-même (éditions Omnibus, 2011, puis Tallandier, 2019) que «Nul n´est moins mort que lui». La Recherche est le modèle indépassable du classique moderne, à la charnière entre deux siècles, au poste frontière de l´ancien et de nouveau monde. Elle l´est devenue, écrit encore Assouline, très tôt après la mort de Proust, dès que la boucle de sa publication complète fut bouclée. Il faut rappeler que le premier tome d´À la recherche du temps perdu (que l´on énoncera désormais comme La Recherche), Du Côté de chez Swann, fut publié en 1913 et le dernier, Le temps retrouvé, à titre posthume (comme les  deux tomes précédents) en 1927. Le long roman de Proust a résisté à tout prêt-à porter proustolâtre produit par la banalisation des critiques et commentaires concernant l´œuvre, comme le souligne d´ailleurs Pierre Assouline : «Depuis la mort de Proust en 1922, non seulement son étoile n´a jamais cessé de monter haut dans les cieux, mais son œuvre n´a pas été ensevelie sous l´avalanche des exégèses. Sa capacité de résistance au commentaire témoigne déjà à elle seule de la force souterraine de ce roman (…) Plus que pour tout autre auteur de son temps, on pourrait écrire le récit de la nouvelle vie de Proust, son existence posthume, de sa mort terrestre à nos jours, en incorporant le torrent de commentaires qu´il a provoqués. Pourtant, bien que Proust ait déjà suscité une bibliographie considérable (à égalité avec de Gaulle et Picasso), nul n´a réussi à l´abîmer. Comme si tout cela n´était au fond que de peu d´importance à côté de ce bloc de papier dont rien n´a réussi à entamer l´énigme à l´issue d´un siècle d´explications».  

Marcel Proust est né à Paris (dans le quartier d´Auteuil au 16ème arrondissement) le 10 juillet 1871 dans la maison de son grand-oncle maternel, Louis Weil, au 96, rue de La Fontaine. Cette maison fut vendue puis détruite pour construire des immeubles, eux-mêmes démolis lors du percement de l´Avenue Mozart. Il était issu d´un milieu bourgeois : son père, catholique, était le Dr Adrien Proust, médecin, professeur à la Faculté de Médecine de Paris et grand hygiéniste et conseiller du gouvernement pour la lutte contre les épidémies ; sa mère, née Jeanne Clémence Weil, appartenait à une famille de la grande bourgeoisie juive dont certains membres ont joué un rôle important dans l´histoire du judaïsme français, notamment un oncle de Madame Proust, Godchaux Weil, alias Ben Lévi, écrivain célèbre de la communauté juive, et Adolphe Crémieux, président de l´Alliance Israélite Universelle, grand-oncle et témoin de mariage de Madame Proust. Marcel avait un frère cadet, Robert (né en 1873), devenu chirurgien.

De santé fragile et protégée par une mère cultivée qui lui vouait une affection parfois envahissante, Proust s´est tôt tourné vers la littérature et les arts. Revendiquant le droit de ne pas se définir par rapport à une religion et se caractérisant comme non croyant dans sa correspondance, il a quand même écrit être catholique en réponse à un article de La Libre parole où l´on pouvait lire que de jeunes juifs parmi lesquels Marcel Proust honnissaient Maurice Barrès : «Pour rectifier il aurait fallu dire que je n´étais pas juif et je ne le voulais pas». Dans une lettre à Robert de Montesquiou, datée du 19 mai 1896, il a écrit : «Je n´ai pas répondu hier à ce que vous m´avez demandé des Juifs. C´est pour cette raison très simple : si je suis catholique comme mon père et mon frère, par contre ma mère est juive. Vous comprendrez que c´est une raison assez forte pour que je m´abstienne de ce genre de discussions». Sensible à l´ambiance de l´époque, il fut lui-même victime de l´antisémitisme de certaines plumes célèbres. Dreyfusard convaincu, il a toujours repoussé les attaques ignobles de facture antisémite inspirées surtout par les idées d´Édouard Drumont. Dans son essai Marcel Proust-l´adieu au monde juif (éditions du Seuil) paru début septembre, Pierre Birnbaum rappelle que si nombre des grandes plumes des extrêmes droites nationalistes antisémites encensent La Recherche et voient en Proust la quintessence du grand écrivain français, d´autres, dans l´entre –deux-guerres et après la seconde guerre mondiale, ne partagent pas cette vénération. Dans une lettre à Milton Hindus du 11 juin 1947, Louis-Ferdinand Céline écrivait : «Ah Proust s´il n´avait pas été juif personne n´en parlerait plus ! et enculé ! et hanté d´enculerie –il n´était pas en français mais en franco-yiddish tarabiscoté absolument hors de toute tradition française – il faut revenir aux Mérovingiens pour retrouver un galimatias aussi rebutant ! Proust, l´Homère des invertis ! 300 pages pour nous faire comprendre que Tutur encule Tatave c´est trop». Certes, Céline, écrivain pourtant génial, usait souvent d´un langage abject quand il s´agissait de dauber sur tout ce qui était juif, mais d´aucuns se livraient à des attaques antisémites avec un vocabulaire moins ordurier comme Urbain Gohier, le fidèle propagateur des idées d´Édouard Drumont, qui dans un texte intitulé « Marcel Proust était juif» publié dans La Vieille France le 30 août 1923, une vingtaine d´années avant la lettre de Céline, écrivait ce qui suit : « Il est mort dernièrement un romancier dont je n´ai jamais pu lire cinquante lignes de suite ; il donnait à ses livres des titres extravagants ; il écrivait quatre cents pages sans un alinéa ; ces deux pauvres trucs et son argent lui avaient fait une espèce de réputation. Il était un des favoris de l´Action «française» ; en le voyant célébré dans la gazette du Citroën, de Bernstein, de Bauer et des Rothschild, j´avais toujours subodoré le juif. Je ne me trompais pas ! Dans Les Nouvelles Littéraires du 28.7, le juif André Spire, un des Hébreux les plus fanatiques et les plus agressifs du ghetto parisien, révèle l´ascendance juive de Marcel Proust : ce sont des juifs en fait, aussi, malgré les apparences, la mère et les grands-parents de Proust, dont, dans ses livres, par prudence littéraire, non par manque de courage, il a fait des personnages chrétiens».Enfin, Pierre Drieu La Rochelle dans son Journal 1939-1945 verse aussi dans l´antisémitisme en tirant à boulets rouges sur Marcel Proust et Henri Bergson : «Qu´est-ce que les Juifs ont apporté à la France ? Dans l´ordre des lettres et des arts, la moitié de Bergson et de Proust et c´est tout qui soit vraiment de qualité, bien que l´écriture de ces deux hommes ne soit qu´une savante recomposition, l´effet d´une volonté sans cesse retendue. Aucun jaillissement authentique de la verve traditionnelle (…) lisez une page des derniers écrivains naturels de la France (…) et vous laisserez retomber les pages adroites mais froides de Bergson et les pages industrieuses de Proust. L´un et l´autre ont utilisé avec un grand discernement et une grande diligence tout l´acquis de la littérature et de la philosophie, mais ce n´est que reconstitution et adaptation aux besoins bien calculés du temps».      

Les débuts littéraires de Marcel Proust en 1896 avec Les plaisirs et les Jours, recueil de poèmes en prose, portraits et nouvelles dans un style fin-de-siècle, traduisaient encore les hésitations de l´auteur dans le choix d´une formule, mais laissaient déjà entrevoir la promesse d´un grand écrivain. Certains critiques l´ont quand même sévèrement jugé comme l´écrivain Jean Lorrain, réputé pour la férocité de ses jugements. Il en a dit tant de mal qu´il s´est retrouvé au petit matin sur un pré, un pistolet à la main. Face à lui, également un pistolet à la main, Marcel Proust, avec pour témoin le peintre Jean Béraud. Tout s´est terminé sans blessures, mais Marcel Proust n´a pu s´empêcher de ressentir une note de tristesse. Après ce livre, Marcel Proust a eu du mal à se départir d´une réputation de snob, de mondain dilettante qui ne s´est amenuisé qu´avec la parution bien des années plus tard des premiers tomes de La recherche. Date d´à peu près de cette époque le début de la rédaction d´un roman qui ne verrait jamais le jour et que d´aucuns considèrent comme la première mouture ratée de La Recherche : Jean Santeuil, du nom du personnage principal, un jeune homme épris de littérature dans le Paris mondain de la fin du dix-neuvième siècle. Ce projet de roman, à forte teneur autobiographique, en est resté à l´état de fragments manuscrits qui ont été découverts et publiés en 1952 par l´éditeur Bernard de Fallois. Sur Jean Santeuil, Michel Erman écrit dans son livre, organisé sous forme de dictionnaire, Les 100 mots de Proust (collection Que sais-je ?, P.U.F, 2013, réédité et corrigé en 2022) ce qui suit : «On voit dans ce roman que si l´écrivain possède l´art du portrait à la manière des moralistes classiques lui permettant de peindre les passions et les opinions, il lui manque celui de la composition. Proust parlera à son propos d´un livre qui n´aurait pas été écrit mais «récolté», critiquant, par là, son côté trop égotiste». Certes, mais Proust ne semble pas le renier pour autant puisque dans le projet d´introduction inachevé, où l´on trouve la phrase rapportée par Michel Erman, il écrit : «Puis-je appeler ce livre un roman ? C´est moins peut-être et bien plus, l´essence même de ma vie, recueillie sans y rien mêler, dans ces heures de déchirure où elle découle. Ce livre n´a jamais été fait, il a été récolté. Et ce n´est pas une excuse pour ma paresse. J´aurais pu le protéger des orages, travailler la terre, l´exposer au soleil et, si je peux le dire, mieux situer ma vie. Dès que la vue de la nature, la tristesse, ces rayons qui par moments, sans que nous les ayons allumés, luisent sur nous, me déliaient pour un instant des glaces de la vie mondaine…».     

Si l´on peut en quelque sorte tenir Jean Santeuil pour une œuvre de jeunesse – Proust a entre vingt-cinq et vingt-huit ans quand il l´écrit – le génie naissant n´en éclate pas moins à chaque phrase. Jean-Yves Tadié, peut-être le plus grand biographe de Proust, écrit dans la préface de l´édition de Jean Santeuil, publiée par la collection Quarto (Gallimard) : «On trouve, bien sûr, dans ce roman, des phrases longues. Elles n´ont pas encore la solide architecture toute latine de la Recherche. On les sent tâtonner à la recherche de la vérité concrète (abstraites, elles sont très fermes et précises), de l´exactitude dans le rendu d´une situation, ou de la poésie.  Celle –ci inspire une quête désespérée d´images parfois incertaines, mais souvent réussies. Proust invente un style qui remonte à la source commune du comique, de la mémoire et de la poésie».

 On peut trouver dans ce roman parsemé donc de phrases bien ciselées, à la bonne manière proustienne, l´évocation de séjours faits par l´auteur en 1894 et 1895 à Réveillon, une propriété de Mme Lemaire, née Jeanne Magdelaine Colle (1845-1928), peintre, illustratrice et salonnière qui aurait inspiré à Proust le personnage de Madame Verdurin dans La Recherche. Néanmoins, c´est dans une autre propriété de Mme Lemaire, une villa à Dieppe, qu´il a passé le mois d´août 1895 avec Reynaldo Hayn (1874-1947), compositeur, chef d´orchestre, chanteur et critique musical français d´origine vénézolane, tenu pour le principal compagnon de Marcel Proust qui fut d´ailleurs un des tout premiers écrivains européens à traiter plus ou moins ouvertement de l´homosexualité (masculine et féminine) dans ses écrits, a fortiori dans La Recherche. Beaucoup de personnages aux penchants homosexuels lui auraient été inspirés non seulement par des figures qu´il connaissait du Tout –Paris de l´époque, des salons bourgeois qu´il fréquentait, mais aussi parfois du commun des mortels. Albertine Simonet, personnage principal d´Albertine disparue (tome VI de La Recherche), originellement titré La Fugitive, est soupçonnée d´inclinations saphiques alors qu´elle a une liaison avec le narrateur. Pourtant, la passion du narrateur et d´Albertine n´était pas au programme dans la première version. Mathilde Brézet, dans le récent et brillant essai Le grand monde de Proust, paru en janvier aux éditions Grasset, écrit que l´épaississement du personnage d´Albertine Simonet tire son origine du terrible dénouement de la liaison de l´écrivain avec Alfred Agostinelli, secrétaire, ami, qui entre janvier 1913 et mai 1914, une année à peine, s´est installé chez lui.  Alfred Agostinelli, dont Proust s´était épris, l´a précipitamment abandonné et a fini par mourir dans un accident d´avion. Alors que le premier tome de son roman venait d´être publié et commençait d´être reconnu comme un chef d´œuvre, la joie d´auteur de Marcel Proust fut brouillée par une passion intense, puis endeuillée par une douleur profonde, comme l´écrit encore Mathilde Brézet. Dans le tome XIII de sa correspondance, dans une lettre à Lucien Daudet, Proust a confié à son ami : «J´ai su ce que c´était chaque fois que je montais en taxi, d´espérer de tout mon cœur que l´autobus qui venait allait m´écraser». Une douleur que l´écrivain sublime dans Albertine disparue. Selon Michel Erman, avec Albertine, le romancier a créé une figure archétypale qui exprime l´instabilité du féminin.   

Un autre personnage fondamental de La Recherche est Palamède de Guermantes, baron de Charlus. Encore une fois, Mathilde Brézet en brosse un portrait des plus frappants : «Neuf, saisissant, tragique entre tous, le baron de Charlus, Palamède le héros, Mémé l´avachi, l´est sans conteste. Sur le Vautrin de Balzac dont il est issu, dans sa version Carlos Herrera, mystérieux protecteur à l´ombre duquel les jeunes hommes et leur moralité s´assoupissent. Proust greffe les traits saillants de quelques figures de sa connaissance : la morgue d´Oscar Wilde rencontré lors de son passage à Paris en 1891, la folle élégance et le verbe précieux du dandy Robert de Montesquiou, qui fut un ami redouté jusqu´à sa mort, et puis le regard biaiseux et les emportements contre l´homosexualité, aussi incessants qu´hypocrites, du baron Doazan, croisé chez Mme Aubernon». Cela donne, ajoute Mathilde Brézet sur le personnage du baron de Charlus, «une créature impossible à oublier, splendide et misérable, pleine d´ordures et de beautés. Elle est vouée à finir lamentablement ; mais d´abord, Proust la nimbe de gloire».    

Le personnage proustien le plus célèbre est pourtant, sans l´ombre d´un doute, Charles Swann. Bien installé dans la vie et dandy non conformiste, esthète et amateur de femmes, Charles Swann est fils d´un riche agent de change juif. Comme nous le rappelle Michel Erman dans le livre cité plus haut, il y a bien sûr du mondain et du dilettante en lui, mais sa vie ne peut se résumer à cela : « Il incarne ce que Proust appelle «un célibataire de l´art» qui renoncera à sa vocation artistique. C´est donc un modèle à dépasser. Swann est encore un frère en souffrance : l´amour malheureux et jaloux qu´il voue à une Odette volage annonce les amours à venir du héros. Enfin, Swann est un sage qui montre la voie au narrateur quand il oppose la vanité du monde son «Suave mari magno». Cette expression latine relève d´une forme de sagesse. C´est l´expression que le narrateur emploie quand il se souvient que Swann lui avait conseillé d´adopter une attitude distante envers ses désirs afin de se protéger contre les illusions de la mondanité.

Quand on évoque Proust, le sujet est inépuisable. Lire cet énorme écrivain et a fortiori sa somme À la recherche du temps perdu est un grand défi, aussi difficile que stimulant. C´est qu´en lisant Proust et son œuvre majeure, vous plongez, à coup sûr, dans un univers à nul autre pareil, l´univers de celui qui est peut-être le plus grand écrivain, toutes langues confondues, du vingtième siècle.

 

*Combray aurait été inspiré par Illiers, commune située dans le département d´Eure-et-Loir en région Centre-Val de Loire. Le 8 avril 1971, l´année du centenaire de la naissance de Marcel Proust, par décision du ministre de l´Intérieur, Raymond Marcellin, la commune fut rebaptisée, en application d´un décret du 29 mars, Illiers-Combray. C´est une des rares communes françaises à avoir adopté un nom emprunté à la littérature. 

 


 

  

vendredi 23 septembre 2022

Article pour Le Petit Journal Lisbonne.

 Vous pouvez lire sur l´édition Lisbonne du Petit Journal ma chronique sur le roman Les gens de Bilbao naissent où ils veulent de Maria Larrea, publié chez Grasset.

https://lepetitjournal.com/lisbonne/a-voir-a-faire/roman-maria-larrea-346868




dimanche 11 septembre 2022

La mort de Javier Marías.

 


Le monde littéraire pleure la mort d´un immense écrivain, assurément un des meilleurs écrivains contemporains: l´Espagnol Javier Marías. 

Fils du grand académicien(philosophe et sociologue) Julián Marías, Javier Marías est né le 20 septembre 1951 à Madrid et mort dans la même ville, aujourd´hui,  à l´âge de 70 ans des suites d´une pneumonie.

S´il a commencé à publier dès les années soixante-dix, c´est avec El hombre sentimental(L´homme sentimental), paru en 1986, qu´il s´est affirmé comme une des voix les plus novatrices de la littérature espagnole contemporaine.

 Traduit dans le monde entier, Javier Marías était un romancier particulièrement prolifique: Corazón tan blanco(Un coeur si blanc); Mañana en la batalla piensa en mi(Demain dans la bataille, pense à moi); Negra espalda del tiempo(Dans le dos noir du temps); Los enamoramientos(Comme les amours); Así empieza lo malo(Si rude soit le début); Berta Isla et Tomas Nevinson comptent parmi ses principaux titres.

Il a également écrit des nouvelles  et des essais. Il était depuis des années chroniqueur de El País Semanal, magazine dominical du grand quotidien madrilène El País.

Son oeuvre fut couronnée de prestigieux prix littéraires, en Espagne et dans le monde entier, comme le Herralde, le Salambô, le Grinzane Cavour, le Rómulo Gallegos, le Femina Étranger, le prix Alberto Moravia et le Nelly Sachs.  

Il était membre de la Real Academia Española(Académie Royale Espagnole)depuis 2006.  

dimanche 28 août 2022

Chronique de septembre 2022.

 


James Joyce: le centenaire d´un chef d´œuvre.

James Joyce aurait dit un jour que rien n´était plus irlandais que de s´enfuir dès que l´on pouvait. Il aurait ajouté que ceux qui se respectaient eux-mêmes ne pouvaient rester en Irlande. Nul ne peut savoir si Joyce ressentait vraiment ce qu´il disait ou si ce n´était qu´une boutade. Toujours est-il que le plus célèbre et génial des écrivains irlandais du vingtième siècle a vécu la plupart de sa vie hors d´Irlande et que sa vie à l´étranger traduit sans doute on ne peut mieux sa façon très particulière de vivre le cosmopolitisme et de rejeter une Irlande très conservatrice, aux mœurs fort puritaines sous l´emprise de l´Église catholique.

Son chef d´œuvre Ulysses (Ulysse, en français), paru justement il y a cent ans, en 1922, est considéré à juste titre par de nombreux critiques comme l´ouvrage anglophone le plus important du vingtième siècle et James Joyce est peut-être un des trois écrivains qui auront le plus marqué la littérature du siècle passé aux côtés de Marcel Proust (1) et de Franz Kafka. Ulysse fut pourtant une œuvre qui a bouleversé, dérangé, déboussolé le monde littéraire par sa densité, son côté inclassable, brisant genres et techniques de narration, évoquant aussi bien le nationalisme irlandais, le dogme religieux et les questions de sexualité, un roman qui représente à lui seul un univers très exclusif. Selon Colm Tóibin, grand écrivain irlandais contemporain, «Ulysse proprement dit avec toute sa générosité de style, sa plénitude, la sensualité ouverte de ses personnages, son impiété et son irrévérence à l´égard de l´autorité, l´insolence avec laquelle il place au centre du récit un juif cosmopolite et libre-penseur, peut se lire comme une contribution au débat irlandais et l´on peut voir dans le ton du livre un modèle de ce à quoi pouvait ressembler la vie en Irlande après l´indépendance». D´autre part, pour Darina Gallagher, directrice du James Joyce Centre à Dublin, Ulysse, publié l´année même où l´Irlande s´est émancipée de la couronne britannique soulève des questions que le pays se pose encore : «Nous n´avons pas vraiment été capables de parler de genre et de politique, d´identité et de nationalisme. Et nous sommes encore en train de grandir en tant que société pour faire face aux problèmes de l´Eglise catholique à propos desquels Joyce écrit».

 Ulysse a tellement choqué l´église catholique et les autorités politiques du pays que le gouvernement irlandais a refusé le rapatriement du corps de James Joyce après sa mort à Zurich le 13 janvier 1941, à l´âge de 58 ans. L´ouvrage fut condamné et également interdit de publication pendant des années dans l´univers anglo-saxon.  Ulysse est donc paru pour la première fois à Paris le 2 février 1922 - date où l´auteur a fêté ses 40 ans – grâce à Sylvia Beach, propriétaire de la librairie Shakespeare & Company (2). Il a fallu attendre 1933 pour que le juge John Woosley, lors d´un nouveau procès, eût déclaré qu´Ulysse n´était pas un ouvrage obscène. Après plus d´une décennie d´interdiction, le roman fut finalement publié aux États-Unis par Random House. En Angleterre, le livre a vu le jour en 1936.  

Né, on l´a vu,  le 2 février 1882  à Dublin, James Augustine Aloysius Joyce a été élevé au sein d´une famille catholique romaine. À l´âge de six ans, Il a commencé à étudier chez les jésuites au Clongowes Wood College, dans le comté de Kildare. D´après son biographe Herbert Gorman, Joyce, lorsqu´il est entré dans cet établissement catholique était mince, très nerveux et fort sensible. Il s´est singularisé dès les premières semaines comme un élève très doué y compris dans les sports. Néanmoins, il en est sorti à l´âge de dix ans, son père n´étant plus à même de payer les frais de scolarité. Il a alors commencé à fréquenter un autre établissement catholique, les Christian Brothers sur North Richmond Street, à Dublin, avant qu´on ne lui eût offert une place au collège jésuite de Dublin Belvedere College, une offre faite dans la perspective d´une éventuelle intégration de l´élève dans l´ordre des jésuites. Cependant, toute en se reconnaissant dans l´œuvre et la philosophie de Saint Thomas d´Aquin, Joyce a tôt rechigné – surtout a partir de l´âge de seize ans -devant les principes trop raides inculqués par la religion catholique, rejetant même en quelque sorte son magistère.

Après les études secondaires, James Joyce s´est inscrit en 1898 à l´University College de Dublin où il a suivi un enseignement de langues modernes (français et italien). Petit à petit, il s´est intégré à  la vie littéraire et a commencé à faire parler de lui à travers ses écrits, deux pièces de théâtre aujourd´hui perdues et surtout des essais dont une étude sur le dramaturge Henrik Ibsen, publié dans la  Fortnightly Review qui a valu à Joyce une lettre de remerciement de la part de l´auteur norvégien.

Après avoir achevé ses études, Joyce a amorcé ce que l´on pourrait dénommer comme une errance cosmopolite en quête d´une cartographie littéraire très particulière, comme si l´on pourrait dessiner le monde à travers un livre. Si Marcel Proust, décédé l´année où Ulysse a été publié, a écrit À la recherche du temps perdu, toute l´œuvre de Joyce pourrait s´intituler «À la recherche d´une langue nouvelle», une langue qui ne peut pas à proprement parler déchiffrer le monde puisque son objectif n´est pas du tout celui-là. Ce que la langue - et à fortiori la littérature –peut faire c´est de créer son propre monde qui peut parfois ressembler au monde que nous connaissons, ou du moins peut-il en créer l´illusion.

Bien que Joyce ait passé la majeure partie de sa vie loin de son pays -que ce soit à Trieste, à Paris ou à Zurich où il est mort le 13 janvier 1941-, l´expérience irlandaise  est essentielle dans ses écrits. Elle est à l´origine de la plupart de ses œuvres. Son univers fictionnel est ancré à Dublin et reflète sa vie de famille, les événements, les amis (et les ennemis), des jours d´école et de collège.

Son œuvre se caractérise par une langue originale et éblouissante qui est visible dans tous ses titres –Dubliners (Les Gens de Dublin), The portrait of the artist as a young man (Portrait de l´artiste en jeune homme), Finnegans Wake et à fortiori dans Ulysses (Ulysse) –et son empreinte dans la littérature universelle du vingtième siècle est indélébile.

Ulysse - dont on célèbre cette année le centenaire- est une œuvre pleine de symbolisme dans laquelle l´auteur, on l´a vu, joue avec la langue. Il s´agit en quelque sorte d´un roman expérimental dont chacun des épisodes est créé avec une technique littéraire propre. Ils se focalisent sur le monologue intérieur et le «stream of consciousness». Inspiré de L´Odyssée d´Homère, l´écrivain explore la vie de deux Dublinois de classe moyenne en une seule journée (le 16 juin 1904, aujourd´hui connue sous le nom de Bloomsday où l´on célèbre l´œuvre de Joyce) : le juif Leopold Bloom –dont la femme Molly lui est infidèle - et Stephen Dedalus, un alter ego de l´auteur.

Leopold Bloom est vendeur d´annonces publicitaires et Stephen Dedalus un écrivain dont l´écriture occupe assez peu. Le roman s´ouvre avec le personnage de Stephen, de retour de Paris pour l´enterrement de sa mère, errant sans but et étranger à la scène artistique de Dublin, qui préfère recréer le passé mythique de l´Irlande plutôt que de se tourner vers l´avenir. Parallèlement, Bloom flâne à travers la ville, affrontant des représentations prosaïques d´aventures épiques : le Cyclope devient un nationaliste acharné, incapable de percevoir l´humanité chez l´autre ; Eole, le dieu des vents, se retrouve dans les locaux d´un journal pendant la discussion sur le discours d´un homme politique tandis que le chapitre des Sirènes est empli de la beauté séductrice du chant.  

Daniel Shea, un des principaux spécialistes de l´œuvre de James Joyce, écrit à propos d´Ulysse (3) que l´itinéraire parallèle des deux personnages qui représentent d´après le roman «l´artistique» et «le scientifique» tracent l´expérience humaine dans toute sa complexité et il ajoute : «Joyce choisit de structurer son roman en se fondant sur L´Odyssée d´Homère car Ulysse est «l´homme complet». Au cours d´une même histoire, il est tour à tour père et fils, roi et mendiant ; il est aussi bien un marin qu´un fermier. Il parle aux dieux et  descend au royaume des morts. Plus important encore peut-être, il parvient à ses fins grâce à son intelligence et à sa persévérance, plutôt qu´en combattant des monstres et en vainquant des guerriers. De plus, il refuse de devenir immortel et préfère rentrer chez lui, auprès de sa famille. En d´autres termes, il représente l´entièreté de l´expérience humaine. Comme son pendant mythique, Bloom triomphe face à des monstres des temps modernes, comme le racisme et l´intolérance, grâce à la persévérance, la compréhension et l´amour. Le scandale émerge de ce décalage. Ulysse dérangeait dans son rejet d´idées préconçues de ce qu´un roman devait être, tout comme les Impressionnistes et les Cubistes le faisaient pour la peinture. Joyce choisit de dépeindre la conscience de ses personnages et  plongeait même plus profondément encore, décrivant, grâce à un mélange de styles et de symboles, leur subconscient dont bien des aspects semblaient inavouables en public et pouvaient donc être considérés obscènes. Pourtant, jamais aucun roman n´avait saisi de si près la complexité de la pensée des personnes les plus ordinaires».     

En guise de conclusion, Daniel Shea précise que les raisons pour lesquelles Ulysse reste si important vont bien au-delà de son inventivité langagière ou de son style. Il renchérit que la flexibilité narrative de Joyce, qui mêle les genres, les changements de narrateurs et de points de vue, transforme la lecture en un acte de résistance à la conformité et à l´autorité : «Ainsi Ulysse, incarnant à la fois l´éprouvante Dublin et l´audacieuse Paris, demeure une source d´inspiration pour les écrivains aussi bien que pour les lecteurs. Son héritage, en tant que monument de la liberté d´expression, est bien préservé».

La référence à Paris ne pouvait manquer concernant Joyce et à fortiori Ulysse puisque, comme je l´ai écrit plus haut, c´est dans la ville lumière que ce chef d´œuvre fut publié pour la première fois. Néanmoins, l´importance de Paris découle aussi de la place que la capitale française tenait en tant que cœur de l´avant-.garde littéraire et artistique, un foyer pour les artistes qui s´ingéniaient à chercher du sens dans un monde où il était difficile d´en trouver. Beaucoup partageaient avec Joyce l´expérience de l´exil.

D´aucuns s´insurgent encore aujourd´hui contre l´hermétisme d´Ulysse. Or, ces voix-là ignorent que tout analyser à la lumière d´une grille d´interprétation cartésienne c´est se priver de donner libre cours à son imagination. Or, la littérature se doit de défier l´intelligence du lecteur, elle n´est pas univoque, elle est plurielle et c´est cette pluralité-là qui fait sa richesse. Là-dessus, James Joyce a su nous donner une leçon magistrale, une leçon toujours actuelle cent ans plus tard. 

 

(1)   James Joyce et Marcel Proust se sont rencontrés une seule fois, en mai 1922, selon George D. Painter, un des biographes de l´écrivain français. Proust a parlé «de la truffe et des duchesses» et s´est plaint de l´estomac. Joyce, qui était déjà un peu ivre, s´est plaint, quant à lui, de sa vue. Un rendez-vous raté. Cette rencontre qui aurait eu lieu au Ritz, quelques mois avant la mort de Proust en novembre, a inspiré une fiction à l´écrivain belge Patrick Roegiers : La nuit du monde, publié en 2010 aux éditions du Seuil.   

(2)   Le roman Ulysse a paru en français pour la première fois en 1929, grâce aux bons soins d´Adrienne Monnier. La traduction fut d´Auguste Morel, revue par Stuart Gilbert, Valery Larbaud et  James Joyce lui-même. Une nouvelle traduction est parue en 2016, chez Gallimard, une traduction collective coordonné par Jacques Aubert.

(3)   Propos lus sur le site du Centre Culturel Irlandais à Paris.   

  





samedi 6 août 2022

Ana Luísa Amaral (1956-2022).

 

Poète, traductrice, professeur universitaire, Ana Luísa Amaral, née le 5 avril 1956 à Lisbonne, était un nom très important des lettres portugaises. Elle vient de s´éteindre à l´âge de 66 ans, à Porto, des suites d´une longue maladie.  

Son oeuvre fut couronnée de plusieurs prix littéraires au Portugal et à l´étranger(dont le Reine Sophie de poésie ibéro-américaine, en Espagne) et elle était composée surtout de poésie, mais aussi de livres pour enfants, de pièces de théâtre, d´un roman et d´un essai.

En France, elle avait trois livres traduits(toujours par Catherine Dumas): Images(Vallongues éditions, 2000); Comme toi(éditions Théâtrales, 2013) et L´art d´être tigre(Phare du Cousseixo, 2015). 


lundi 1 août 2022

Article pour Le Petit Journal Lisbonne.

 Vous pouvez lire sur l´édition Lisbonne du Petit Journal ma chronique sur le roman Le procès des rats de  Charles Daubas, publié chez Gallimard: 

https://lepetitjournal.com/lisbonne/a-voir-a-faire/roman-charles-daubas-proces-des-rats-343312





vendredi 29 juillet 2022

Chronique d´août 2022.

 


L´enfance éternelle de Pier Paolo Pasolini.

«Jo i soj un biel fi/i plans dut il dí/ti prej, Jesus me/no fami murí/Jesus, Jesus, Jesus/Jo i soj un biel fi/i rit dut il dí/ti prej, Jesus me/ah fami muri/Jesus, Jesus, Jesus». Ces vers ont été écrits en dialecte frioulan, dont la traduction en français -par Nathalie Castagné et Dominique Fernandez (1) -est celle qui suit : «Je suis un beau garçon/je pleure tout le jour/je t´en prie mon Jésus/ne me fais pas mourir/ Jésus, Jésus, Jésus/Je suis un beau garçon/je ris tout le jour/je t´en prie, mon Jésus/ah !fais-moi mourir/Jésus, Jésus, Jésus».

Ces vers traduisent à la fois la douceur, les contradictions, la souffrance et la mélancolie de son auteur que l´on pourrait caractériser comme l´une des figures à la fois les plus emblématiques et les plus controversées de la culture italienne du vingtième siècle. Il répondait au nom de Pier Paolo Pasolini dont on commémore cette année le centenaire de la naissance. Poète, romancier, essayiste, journaliste et cinéaste, intellectuel politiquement engagé, mais se situant presque toujours en dehors des institutions et des partis, personnage aussi riche que contradictoire, pourfendeur du consumérisme de la société, il était à la fois marxiste et catholique, mais sa liberté de ton, sa totale émancipation de toutes sortes de coteries, sa dissidence permanente ont fait de lui la cible de plus d´une trentaine de procédures judiciaires. Vilipendé à droite pour ses critiques de la bourgeoise hautaine et ses valeurs de pacotille, honni par le Vatican et le catholicisme le plus obscurantiste pour son homosexualité et pour ses critiques du conservatisme sournois de la hiérarchie ecclésiastique- et ce malgré son combat contre la légalisation de l´avortement-, enfin, bafoué par la gauche qui ne tolérait nullement ses attaques contre le conformisme, le sectarisme et l´hypocrisie de certains milieux pseudo-révolutionnaires, Pasolini était d´ordinaire sur la sellette. Même sa mort suscite toujours, quarante- sept plus tard, les interprétations les plus diverses. Pasolini fut tué le 2 novembre 1975 sur une plage d´Ostie, près de Rome, par un jeune prostitué, Pino Pelosi, dragué à la gare de Rome, mais d´aucuns prétendent que Pino Pelosi n´aurait pas agi seul et qu´il n´aurait été qu´un instrument entre les mains de gens puissants, des fascistes, des mafieux, des terroristes, voire des membres de la CIA, selon les versions. Toujours est-il qu´aucune preuve n´a jamais jailli de toutes les hypothèses de conjuration qui ont pullulé en Italie. Ces spéculations découlent du fait que Pasolini a tout fait pour scandaliser. Dans sa vie, il fut l´objet, on l´a vu, d´une foule de procédures judiciaires. Il a heurté tous les pouvoirs et afin de dénoncer les injustices sociales il ne mâchait pas ses mots contre qui que ce fût. En  février 1959, quelques mois après le décès du pape  Pie XII, Pasolini a écrit un poème féroce, sobrement intitulé «Au pape» et publié dans la revue Officina éditée à Bologne, où il accusait le pape d´avoir fait preuve d´insensibilité et d´inhumanité devant le sort de Zucchetto, broyé par les rails d´un tramway à quelques mètres seulement de la place Saint –Pierre, à Rome, où il résidait. Il stigmatisait aussi le Saint-Père pour son indifférence devant les familles qui s´entassaient dans des taudis à deux cents mètres des lambris dorés du Vatican. La réaction du Saint-Siège fut tellement violente qu´elle a même entraîné la disparition de la revue.

Pasolini s´apitoyait devant la misère des ouvriers, les laissés-pour-compte du boom économique italien d´après-guerre. Ses préoccupations sociales en tant qu´homme de gauche étaient claires et sincères et pourtant il s´est mis à dos nombre de voix progressistes et de partis politiques, désolés de ne pas pouvoir embrigader quelqu´un qui en même temps polémiquait contre la légalisation de l´avortement, s´en prenait aux cheveux longs et aux blue-jeans des garçons et déplorait le nouveau laxisme sexuel. La sexualité de Pasolini a toujours fait jaser et souvent, beaucoup plus que cela, elle lui a taillé bien des croupières dans un pays fortement catholique où, au fond, tout était toléré si c´était fait en cachette, loin des regards indiscrets. Son premier contre -temps s´est produit à la fin des années quarante alors qu´il était instituteur dans une petite école du Frioul. Surpris un jour avec de jeunes garçons, on l´a expulsé de l´école. Pasolini eut beau protester en disant qu´il avait tenté une expérience littéraire à partir d´un roman d´André Gide, ses propos n´ont pas été assez convaincants. Le parti communiste, dont il était membre, a pour sa part prononcé son exclusion. Comme nous le rappelle Dominique Fernandez (2) dans le tome II de son Dictionnaire amoureux de l´Italie (publié en 2008 chez Plon), à l´âge de vingt-sept ans, ce premier procès fut la scène primitive qui l´a marqué à vie : «Non seulement, il avait tout perdu : métier, parti, maison, lieux d´enfance, mais en débarquant à Rome dans la banlieue sordide des émigrés et des sous-prolétaires il eut l´impression d´être chassé du paradis».

Il faut rappeler que Pier Paolo Pasolini est né le 5 mars 1922 à Bologne, fils de Carlo Alberto Pasolini, militaire d´infanterie, et de Susanna Colussi, institutrice originaire de Casarsa della Delizia, dans le Frioul, où Pasolini a passé une partie de son enfance, une période qui l´a profondément marqué et qui a inspiré plus tard ses premières poésies écrites en dialecte frioulan. Poète précoce, il fut ébloui par la lecture de Rimbaud en 1937, à l´âge de 15 ans, à une époque surtout marquée en Italie par l´art subtil de l´hermétisme. Etudiant à l´Université de Bologne, il a achevé ses études par la rédaction d´un mémoire consacré à Giovanni Pascoli.

Son premier livre, publié à Bologne en 1942 et tiré à 375 exemplaires, est un opuscule de vers, Poesie a Casarsa (Poésies à Casarsa).  Le choix du frioulan s´explique non par goût du folklore, ni fétichisme du passé, mais par solidarité avec sa mère, avec la langue de sa mère et de ses parents maternels, les Colussi. Son père était de Ravenne et était surtout officier de carrière et fasciste qui, en tant que symbole de l´autorité, utilisait naturellement l´italien de Rome, la langue du pouvoir central, la langue de l´État et de l´Église qu´il répudie à l´âge de vingt ans pour la reprendre quand même plus tard. Entre 1943, avec l´Italie encore en guerre, et 1949, il a vécu une nouvelle fois, de façon presque ininterrompue, à Casarsa. C´est dans cette petite commune qu´il a appris la nouvelle du massacre de Porzûs  dans le Frioul oriental le 7 février 1945 : une milice de partisans pro -communistes philo-slovènes déclenchait le carnage de la Brigade Ossopo, un groupe de partisans modérés qui s´opposait aux visées yougoslaves sur le Frioul. Parmi les victimes se trouvait Guido, le frère de Pasolini (selon l´écrivain et traducteur René de Ceccatty, on peut dire que Pasolini a écrit toute son œuvre pour racheter la mort de Guido). Ceci n´a pas pour autant entamé la confiance et l´engagement de Pasolini dans le communiste qui était le fruit de sa sensibilité sociale et de son attachement aux mouvements ouvriers. D´autre part, en octobre 1945, il a adhéré à l´Association pour l´autonomie frioulane. À l´époque, il a affirmé : «Cette région étant frontalière de l´Autriche et de la Yougoslavie, les frontières seraient renforcées et non pas affaiblies. Il n´y a en effet personne qui ne voie combien un Frioul ethniquement et linguistiquement plus fort (si sa dignité était reconnue et pratiquement consacrée) serait bien plus solide, plus frioulan et donc plus italien qu´un Frioul anonyme, errant, privé de conscience et corrodé par la Vénétie».

Cet engagement pour le Frioul et le frioulan dans ses variétés locales est visible dans le recueil Dovè la mia patria (Où est ma patrie) que les éditions Le Castor Astral ont publié en français en 2002 traduit et préfacé par Luigi Scandella. À la fin du recueil, Pasolini, dans une note à l´intention des lecteurs, indiquait les variétés qu´il s´était choisies pour chacun des poèmes. Ainsi y trouve-t-on le frioulan de Casarsa aussi bien que ceux de Ligugnana, Valvasone, Cordenons, Bagnarola, Cordovado, Bannia et San Giovanni di Casarsa. Il y a encore deux poèmes écrits dans le vénitien de Pordenone et de Caorle. Dans sa préface, Luigi Scardella a fait néanmoins noté que la passion de Pasolini pour le dialecte frioulan – qui est en effet une langue à part entière, branche importante du rhéto –roman, appelé aussi ladin - avait été accueillie avec méfiance par la gauche, aux conceptions plutôt centralisatrices de l´État. En reculant jusqu´au racines frioulanes de la poésie de Pasolini on peut mieux comprendre, selon Luigi Scardella, «le développement de certains thèmes : l´antinomie riches – pauvres, la misère, le chômage des jeunes, les allusions, même pas voilées, au marteau et à la faucille, à la révolte, au vote procommuniste. Mais ces sources d´inspiration, ainsi que d´autres, sont traitées de la façon la plus poétique qui soit dans un langage (différents dialectes) cueilli dans la réalité vécue par les paysans et les ouvriers. Le fil conducteur de ce recueil est la recherche effrénée d´une patrie mythique. Dans un de ses derniers poèmes, il la situe : «Ma patrie est dans ma soif d´amour»».  Cette dernière phrase rejoint en quelque sorte une définition que René de Ceccatty a donnée de la poésie pasolinienne : «La première approche de la poésie qu´avait Pasolini était le dialecte, c´était vraiment fondamental parce qu´il approchait le langage poétique par le langage des garçons qui étaient ses élèves, lorsqu´il enseignait à Casarsa. Et, pour lui vraiment, je pense, le poétique c´était la parole perdue, tous les dialogues qu´il surprenait entre les adolescents qui étaient ses amis et même ses amants. Sa première tâche, ça a été de préserver cette parole poétique, qui n´avait surtout aucun correspondant écrit. Le dialecte dans son esprit c´était surtout la langue parlée». 

Après son déménagement à Rome, Pasolini a surtout écrit en italien –des recueils comme La meglio gioventù(La meilleure jeunesse),Le Ceneri di Gramsci(Les cendres de Gramsci), Poesia in forma di rosa(Poésie en forme de rose)-  et ses poèmes, souvent d´inspiration virgilienne, traduisaient un goût extraordinaire pour l´ancien, l´antique. C´est ce qu´affirmait par exemple Alberto Moravia, romancier et grand ami de Pasolini avec lequel il a animé la revue Nuovi argomenti : «Pasolini a écrit beaucoup de poèmes avec le tercile, les trois vers de Dante, mais il a renouvelé complètement cette strophe dantesque. Sa poésie donne toujours l´impression de «pas fini», de l´actuel.  En même temps, il a une très forte résonance poétique(…) Je considère Pasolini comme le poète le plus important de la deuxième moitié du vingtième siècle en Italie».

Il y a quand même un moment, dans la deuxième moitié des années soixante, où il s´est senti un peu en panne d´inspiration pour ce qui est de la poésie. En 1967, il a dit : «Les choses ont beaucoup changé, nous ne sommes plus dans la civilisation pré- industrielle, paysanne, mais dans une civilisation industrielle (…) à ce moment-là on se demande si c´est possible d´écrire encore de la poésie (…). La poésie est en dehors de la tradition et de l´avant-garde (…) La poésie a toujours un rapport désespéré, tendu avec la réalité». À vrai dire, Pasolini était un esprit toujours en ébullition. Si Fernando Pessoa a écrit : «tout sentir de toutes les manières», Pasolini aurait pu faire sienne la devise : «tout vivre dans tous les arts». Pasolini a excellé dans la poésie, mais aussi dans le théâtre (Caldéron, Orgie Bête de style), le cinéma, comme scénariste ou en tant que réalisateur (Accattone, Mamma Roma, L´évangile selon Saint-Matthieu, Œdipe Roi, Théorème, Médée, Le Décaméron, Les contes de Canterbury, Les Mille et une nuits ou Salò ou les 120 journées de Sodome), le roman et la nouvelle (Les ragazzi, Une vie violente, Le rêve d´une chose, Actes impurs ou l´inachevé et posthume Pétrole), les livres de voyage(L´odeur de l´Inde, La longue route de sable) ou les essais (Écrits corsaires, L´expérience hérétique, Passion et idéologie, Contre la télévision, ou le posthume Lettres Luthériennes) (3).

Pier Paolo Pasolini fut un intellectuel lucide, même dans ses contradictions. La virulence dont il imprégnait certains écrits n´était que sa façon à lui de réclamer le droit à l´indignation devant les injustices de la société italienne. Il n´était en fin de compte qu´un éternel enfant, non pas, loin s´en faut, un enfant choyé, mais bien autrement un enfant qui s´insurge contre ceux qui font du tort à d´autres enfants.

En dépit des innombrables polémiques qu´il a suscitées, beaucoup d´Italiens le tenaient en haute estime.  Cela peut s´expliquer parce que si Pier Paolo Pasolini, je l´ai  écrit plus haut, fut certes une des figures les plus controversées de la culture italienne du vingtième siècle, il fut aussi, sans l´ombre d´un doute, une des plus remarquables, une des plus éblouissantes et surtout une des plus humaines.

 

(1)Pier Paolo Pasolini, Poèmes de jeunesse et quelques autres, préface de Dominique Fernandez, traduction de Nathalie Castagné et Dominique Fernandez. Édition bilingue. Collection Poésie Gallimard, éditions Gallimard, Paris, 1995.

(2) Dominique Fernandez fut couronné du Prix Goncourt en 1982 pour son roman Dans la main de l´ange (éditions Grasset), inspiré par la vie de Pier Paolo Pasolini.  

(3)Titres originaux en italien des ouvrages cités : Calderón : Affabulazione ; Porcile, Orgia, Bestia da stile (théâtre) ; Accattone, Mamma Roma, Il vangelo secondo Matteo ; Edipo Re ; Teorema ; Medea ; Il Decameron, I racconti di Canterbury ; Il fiore delle mille e una notte ; Salò o le 120 giornate di Sodoma (cinéma) ; Ragazzi di vita, Una vita violenta, Il sogno di una cosa,  Amado moi-atti impuri, Petrolio (romans et nouvelles) ; L´odore dell´India, La lunga strada di sabbia (livres de voyage), Scritti corsari, Empirismo eretico, Passione e Ideologia, Contro la televisione, Lettere luterane (essais).